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Il faut tenter une définition de la Fantasy pour pouvoir la trouver chez des auteurs que l'on n'a pas l'habitude de classer dans cette catégorie. Essayons de nous lancer dans cette aventure.La Fantasy est avant tout une épopée qui se déroule dans un monde inconnu du monde réel, dans d'autres temps et d'autres dimensions. Le fantastique et le surnaturel sont donc naturellement présents. Cette épopée est celle d'un individu hors du commun, à la destinée fabuleuse en quête de quelque chose de fondamental pour lui et la société dans laquelle il vit, ou plutôt, le monde dans lequel il vit.
Ce type de définition nous entraîne vers le fabuleux roman de la quête du Graal, les textes de Chrétien de Troyes, Robert de Boron, Païen de Maisières, Raoul de Houdenc, Jean Froissart et beaucoup d'autres restés anonymes. Ces contes de la légende arthurienne se situent au Moyen Âge, longue période où, en occident, réapparaît le triptyque fonctionnel de cette société défini par Georges Dumézil: " Ceux qui prient, ceux qui se battent, ceux qui travaillent". Ne trouve-t-on pas ce schéma trifonctionnel dans nombre de romans de Fantasy?
Revenons donc à notre définition.
La base de la Fantasy est constituée d'une épopée, poème(s) épique(s) racontant une quête vers un but magique: objet merveilleux, idéal fantastique, amour impossible, horreur terrifiante, etc...
La Fantasy s'appuie alors sur un support parfaitement défini: l'imaginaire médiéval. Mais qu'apporte-t-elle de plus par rapport à cet imaginaire? Ce dernier a toujours lutté contre le carcan des dogmes religieux de l'Eglise, dans un premier temps, et ensuite dans celui, tout aussi contraignant, du rationalisme des lumières. L'imagination ne voulait pas se trouver mutilée par un utilitarisme idéologique, religieux, voire même scientifique. Les traditions populaires ont éprouvé les mêmes difficultés, d'où l'importance des contes de cette tradition de l'imaginaire. Il fallait donc se libérer des restrictions du christianisme triomphant tout en conservant de ses enseignements les thèmes les plus féconds pour l'imaginaire, comme celui de la lutte du Bien contre le Mal. Pour cela quoi de plus simple que de s'inspirer des grands textes classiques d'aventures épiques: la Bible, l'Odyssée, les Mille et Une Nuits.... textes dont la légende arthurienne est bien une synthèse. Danielle Régnier-Bohler rappelle dans sa préface à l'édition "Bouquins" de la légende arthurienne que Jean Bodel "affirmait qu'il existait trois "matières" (à cette légende): celle de France, de Bretagne et de Rome la Grande". Et, elle ajoute, un peu plus loin: "Le mythe du Graal (est) le vestige d'un monde archaïque peu à peu christianisé."
D'ailleurs, le mot "merveilleux" appartient au vocabulaire médiéval, comme le souligne Jacques Le Goff dans son ouvrage "L'imaginaire médiéval". Ce merveilleux moyenâgeux est chrétien, et en tant que tel se cristallise dans le miracle qui, en fait, le restreint. Pour trois raisons définies par Jacques Le Goff: d'abord, parce que l'Eglise ramène le merveilleux à un seul auteur: Dieu; ensuite, parce qu'elle le réglemente par le contrôle et la critique du miracle; enfin, parce qu'elle le rationalise: à l'imprévisibilité, fonction essentielle du merveilleux, elle substitue une orthodoxie du surnaturel. Mais l'imaginaire, même transmis par une tradition orale, reste tenace. Ainsi, les récits chrétiens de voyages dans l'au-delà sont enracinés dans trois traditions: "1) Une tradition antique de récits de descente aux enfers dont les deux bornes sont d'une part les récits du jugement d'un héros égyptien par le roi des Enfers, Nergal, et surtout les voyages infernaux de héros assyro-babyloniens, Our-Nammou, prince d'Our, puis Enkidou, dans l'épopée de Gilgamesh, et d'autre part la célèbre descente aux enfers d'Enée dans l'Hadés au VIème livre de l'Enéide de Virgile. 2) Les récits de voyage dans l'au-delà de l'apocalyptique judéo-chrétienne, entre le deuxième siècle avant l'ère chrétienne et le troisième siècle après (production prolongée par des versions grecques et latines de textes hébreux, syriaques, coptes, éthiopiens, arabes). 3) Des récits "barbares" - surtout celtes, et plus particulièrement irlandais - de voyages dans l'autre monde." (Jacques Le Goff)
Danielle Régnier-Bohler le rappelle: "La société médiévale a tiré parti d'un fonds ancien, en l'imprégnant de ses propres structures mentales et imaginaires; (...) les instances ecclésiastiques ont réussi à entraîner un mouvement de christianisation des héritages païens. (...) Le conte merveilleux médiéval, dans sa brièveté, peut éclairer l'agencement tantôt savant, tantôt abrupt qui en est fait dans les récits (de la légende arthurienne)."
Le conte de fées, constitutif de l'imaginaire médiéval, participe à l'édification de la Fantasy. De nombreux auteurs ont cherché à déterminer une morphologie du conte populaire. Ainsi le folkloriste russe Vladimir Propp, dans son ouvrage "Les racines historiques des contes merveilleux", considère ces derniers comme une superstructure dans laquelle on peut retrouver les régimes sociaux qui les ont produits. Il affirme ainsi que le conte transforme le terrible et le sacré en grotesque héroïco-comique. Un exorcisme des terreurs
de l'inconnu... Propp, en publiant ensuite "Morphologie du conte", inaugure le vaste
champ des recherches structurales définissant les motifs décomposables des contes merveilleux en espérant les classer selon leur structure. Il propose alors une liste de fonctions et de personnages du conte. D'autres spécialistes poursuivront ou contrarieront son analyse. Le folkloriste américain Alan Dundes, dans son ouvrage "North American Indian Folktales", a essayé d'appliquer l'analyse de Propp aux contes amérindiens, dont le merveilleux a fortement influencé les auteurs de Fantasy américains. Ensuite, le Français Claude Bremond, dans ses ouvrages "Logique du récit" et "Les bons récompensés et les méchants punis. Morphologie du conte merveilleux français", tente de proposer un modèle permettant d'analyser et de classer les contes selon des critères formels. Puis, la théorie psychanalytique de Freud permet de lister les fantasmes mis en scène dans les contes populaires: fantasmes de retour au sein maternel, de destruction du sein maternel, de sevrage, de naissance, de la "scène primitive", du "roman familial", de séduction, de castration... L'interprétation du rêve permet de monter la mise en scène des contes qui utilise les mêmes systèmes que produit l'inconscient: dramatisation, déplacement, condensation, représentation par symbole dont Freud reprend une liste (les mêmes que ceux de la Fantasy...) et les relie à des principes ou organes physiques de la sexualité. Nombre de ses disciples ont ensuite poursuivi son oeuvre. Il serait trop long dans le cadre limité de cet article de les revoir tous. Jung, avec son analyse de "l'inconscient collectif" et des archétypes qui en découlent, a apporté une contribution très importante dans ce domaine. J'insisterai un peu sur Bruno Bettelheim qui avec son ouvrage "Psychanalyse des contes de fées", prend ardemment la défense des contes de fées en montrant que ceux-ci apportent à l'enfant un enseignement fondamental sur le psychisme. Michèle Simoson le souligne dans son "Que sais-je?" sur "Le conte populaire français": " Loin de traumatiser les enfants comme on le croit communément, ils les rassurent au contraire, en leur montrant que leurs propres fantasmes, de loin aussi violents, ne sont ni uniques ni monstrueux." C'est le même mécanisme que la séduction produite par une personne affichant des manifestations sympathiques (et solidaires. ..) de névrose... Bettelheim rend compte de certains épisodes, personnages et motifs récurrents dans les contes: départ du héros, l'adversaire (le loup, l'ogre, la sorcière, cette dernière étant la plus présente dans la Fantasy...), le cadet simplet, la fiancée substituée, le donateur, mariage et montée sur le trône. Ainsi, l'auteur analyse les contes des "Mille et une nuits". Il annonce d'emblée: "Le cycle des "Mille et une nuits" commence (...) par une histoire où quelqu'un échappe à la mort en racontant des contes de fées" et "Il faut près de trois ans de récits ininterrompus pour que le roi se libère de sa profonde dépression, pour qu'il achève sa cure (souligné par moi...)". Voilà donc clairement exprimée la fonction de catharsis des contes merveilleux. Schéhérazade est donc sauvée de la mort, annoncée par le roi qui déteste les femmes, en lui racontant "une histoire si captivante qu'il voudra en écouter la suite et, pour cette raison, épargnera la vie de la jeune femme". Ainsi, selon Bettelheim, les contes de fées se classent en deux grandes catégories: ceux qui expriment le besoin d'une intégration intérieure ("Les Mille et une nuits") et ceux qui aident à résoudre le conflit oedipien. Et quoi de meilleur pour la solution de ce dernier problème que "le chevalier en armure étincelante et la demoiselle en détresse"? Et, oh bonheur! Bruno Bettelheim cite plusieurs fois Tolkien. Voici l'une de ces citations qui peut constituer une conclusion de cette analyse des contes de fées et de leur lien avec la Fantasy: "Je ne désirais pas du tout avoir les mêmes rêves et les mêmes aventures qu'Alice, et quand on me les racontait, j'étais amusé, c'est tout. Je n'avais guère envie de chercher des trésors enfouis et de me battre avec des pirates, et L'Ile aux trésors me laissait froid. Mais le pays de Merlin et du roi Arthur valait beaucoup mieux que cela, et, par-dessus tout, le Nord indéterminé de Sigurd et du prince de tous les dragons. Ces contrées étaient éminemment désirables. Je n'ai jamais imaginé que le dragon pût appartenir à la même espèce que le cheval. Le dragon portait visiblement le label "Conte de Fées". Le pays où il vivait appartenait à "l'autre monde"... J'avais un désir très profond de dragons. Evidemment, dans ma peau d'enfant timide, je n'avais pas la moindre envie d'en avoir dans le voisinage, ni de les voir envahir mon petit monde où je me sentais plus ou moins en sécurité."
Nous avons tenté d'ébaucher la base et le support du genre Fantasy en littérature. Mais, pour compléter sa définition, il nous faut comprendre quand et pourquoi elle a commencé.
La Fantasy a débuté parce que certains créateurs ont voulu lutter contre la dictature du rationnel, dictature ennemie du rationnel lui-même, particulièrement au dix-neuvième, siècle de l'essor de l'industrie, basé sur le développement des sciences et des techniques, qui fut, en conséquences, celui de la bourgeoisie triomphante. D'où le renouveau du fantastique et du merveilleux et les prémisses de la Fantasy telle que nous en avons proposé une base et un support, nostalgie de l'imaginaire médiéval libéré des "chaînes" idéologiques de l'Eglise.
Et qu'en est-il de la violence?
La violence est sublimée dans la Fantasy en action positive pour vaincre le Mal. Les romans du Graal en sont pleins: combats dont on profite de la description détaillée des mutilations et du sang, véritable ordre des choses du Moyen Âge, comme de la mort qui côtoyait quotidiennement les vivants. Les contes enfantins en sont pleins également: meurtres, cannibalisme, épouvante. Cette violence, et la mort qui en est la conséquence, apparaissent crûment au cinéma dans les années soixante. Le film culte "La nuit des morts-vivants" (1968) en est l'expression la plus pure. Mais, dans le domaine de la Fantasy, un autre genre qui naquit également dans la même période sans être de la Fantasy, fait partie de la bande en quelque sorte, par les thèmes utilisés, la quête décrite et la lutte entre le bien et le mal. Je veux parler du western spaghetti, et surtout des oeuvres magistrales de Sergio Leone. En effet, après s'être essayé dans le péplum ("Le colosse de Rhodes", 1960), le grand Sergio a poursuivi sa quête de l'imaginaire dans une nouvelle vision parodique du western: très violent, des héros complètement typés, une quête déterminée dès le début de l'action et la lutte entre le bien et le mal. La tentative du cinéaste n'est-elle pas de constituer l'équivalent des légendes médiévales pour l'Amérique qui ne possède pas de Moyen Âge dans son histoire? N'est-il pas caractéristique que tous ces films ne parlent jamais des Indiens? Le premier western "Pour une poignée de dollars" (1964), signé dans un premier temps avec un pseudonyme, Bob Robertson (il était difficile de commercialiser un western dont l'auteur est Italien...), est carrément inspiré du "Roméo et Juliette" de Shakespeare; puis la suite "Et pour quelques dollars de plus" (1965), est une histoire de vengeance et, enfin, le plus Fantasy de tous: "Le bon, la brute et le truand" (1966), représente la trilogie parfaite de la Fantasy, héritière des contes populaires européens, que seul un européen pouvait intégrer dans son oeuvre, car, ne l'oublions pas, Sergio était Italien... Cette oeuvre géniale comprend tous les ingrédients de la Fantasy: chevaliers modernes armés de revolver, aventuriers qui se déplacent dans le cadre d'une guerre meurtrière; quête d'un trésor enfoui dans un cimetière, aventures frisant le fantastique (et, du moins traité comme tel), combats singuliers, chevauchées etc... Enlever les revolvers et mettez des épées, et vous verrez l'effet que cela vous fera... Puis, sans doute complètement en accord avec lui-même sur cette intégration dans le western de la Fantasy inspirée des contes merveilleux, tous ses titres suivants comprennent l'expression "Il était une fois...": "... dans l'Ouest" (1968), bien sûr, "... la Révolution (1970) " et "... en Amérique" (1983) ensuite. Dommage, notre cher Sergio est mort avant d'avoir pu terminer son oeuvre de Fantasy... Enfin, toujours dans le domaine du western spaghetti; le terrible film "Le grand silence" (1968), réalisé par Sergio Corbucci, avec le terrible Klaus Kinski et Jean Louis Trintignant, est l'aboutissement de cette recherche de l'adaptation du western à la Fantasy, en la retournant sur elle-même, car dans ce film, le mal triomphe du début à la fin... Nous avons vu que le premier film de Sergio Leone était inspiré de Shakespeare. Or, le roman Gothique, mise en scène de l'abolition de la dictature des "Barons" et des "Moines", est directement inspiré des oeuvres de ce grand dramaturge. Nous avons vu comment la naissance du genre Fantasy est liée à la volonté de l'imaginaire de se dégager des dogmes de l'Eglise. Il y a, bien sûr, une parenté évidente entre le roman Gothique et le roman Fantasy. Quand, comment, et qui est passé d'une manière subtile du roman gothique au roman de Fantasy? Il est évidemment difficile de répondre de manière exhaustive à cette question cruciale. Mais, je voudrais tenter au moins de l'illustrer par un exemple.
E.T.A. Hoffmann avait été fasciné par le roman de Lewis "Le Moine" (1797). Il s'en inspira pour écrire son "Les Elixirs du diable" (1816) et ne s'en cacha pas, car une héroïne de son livre, la tendre Aurélie, tombe par hasard sur ce livre, "Le moine", et le lit... Et voici la critique qu'elle en fait: "Il me semblait que ce livre renfermait la clé de mon destin. Je le pris avec moi, je me mis à le lire, me laissant emporter par cette merveilleuse histoire; mais quand, après son premier forfait l'horrible moine se livre à des sacrilèges de plus en plus infâmes et qu'enfin, il conclut un pacte avec le Malin, je fus saisie d'une indicible terreur." Hoffmann indique donc clairement au lecteur des "Elixirs du diable" la source de son inspiration. Mais, si ces deux romans mettent en scène un moine, il y a dans celui d'Hoffmann une fantasmagorie, une quête d'identité que l'on ne trouve pas chez Lewis. Cette quête, cette épopée d'un homme et de son double, cette lutte à mort avec le Mal suprême: la folie, entraîne l'imaginaire vers des contrées ressemblant beaucoup à la Fantasy. Comme le souligne Alain Faure dans son article de la revue Europe sur ces deux romans: "L'univers en noir et blanc de Lewis devient avec Hoffmann une fantasmagorie chatoyante, une plongée dans l'inconscient et une étude de la folie. Les "Elixirs du diable", c'est le roman noir enrichi de tous les sortilèges du romantisme allemand." Entre les classiques allemands et les romantiques, se situe Achim von Arnim, qui ne voulait être classé nulle part et qui dédicaça son oeuvre majeure aux frères Grimm. Dans sa préface à "Isabelle d'Egypte" (1812) il affirmait que la distinction entre "chrétiens" et "païens", "hellénisme" et "romantisme" était pernicieuse. Voilà un homme qui voulut se dégager des contraintes de son époque, sans y parvenir vraiment dans sa vie, mais réussissant partiellement dans son oeuvre à faire franchir le pas au roman, du Gothique à la Fantasy, grâce à son roman "Isabelle d'Egypte", histoire d'une quête vers le bonheur avec le Golem et la Mandragore, outils d'accession au pouvoir et à la richesse. Sans trop pouvoir m'étendre sur cette oeuvre et cet écrivain, je me contenterais de rappeler la ressemblance de l'épisode dans lequel Charles-Quint passe une nuit dans le château hanté par Isabelle (enfin, elle fait semblant...), avec le conte des frères Grimm "De celui qui partit en quête de la peur" (1812-1815) et avec le court roman arthurien "L'Âtre périlleux" (anonyme du milieu du treizième siècle).
Nous nous sommes rendus dans un genre inattendu pour un article sur la Fantasy. N'est-ce pas là le but même de la Fantasy d'étonner, et donc de légitimer cet angle d'étude de ce genre? Puisque nous sommes désormais habitués à l'inhabituel, poursuivons notre promenade dans d'autres oeuvres, qui tiennent quelque part de la Fantasy, ou plutôt qui ont contribué à en inspirer les thèmes, car ce sont des oeuvres universelles.
"La légende des siècles" (1853-1883), de Victor Hugo, trace l'épopée de l'Humanité au cours son histoire. Vaste poème épique inachevé, il comprend des parties qui constituent une véritable anthologie de textes précurseurs de la Fantasy. Quand on sait que cette oeuvre inachevée dont le sujet d'inspiration est inépuisable, fut écrite tout au long de la vie de l'auteur et mal refondue, on comprend pourquoi Victor Hugo lui-même se demandait si la "fin de l'auteur" n'arriverait pas avant "la fin du livre".
"La légende des siècles" est l'histoire écoutée aux portes de la légende, comme le disait l'auteur. Et sa vision est tellement personnelle qu'il crée un nouveau vocabulaire. Bien sûr, ce n'est pas de la Fantasy pure, loin de là: "Sa conception de l'épopée, note J.-B. Barrière, oscille entre trois formes d'expression: l'apocalypse, le poème philosophique à tendance allégorique et le récit héroïque". Victor Hugo traite ainsi du problème Unique, l'Etre, sous sa triple forme: l'Humanité, le Mal, l'Infini. Nous retrouvons, ici, la Fantasy. "La légende des siècles" raconte bien le combat du jour et de la nuit, de la bête et de l'ange et le fantastique, très présent, en est le véhicule du sacré. Deux poèmes de cette oeuvre énorme, "Zim-Zizimi" et "le Parricide" sont des oeuvres pures de Fantasy. Il a donc inventé des personnages historiques dont il dit:
"Nos pères - c'est ainsi qu'un nom s'évanouit -
Défendaient d'en parler, et du mur de l'histoire
Les ans ont effacé cette vision noire."
Citation du "Parricide":
"Il marchait, il marchait; de l'insondable voûte
Le sang continuait à pleuvoir goutte à goutte,
Toujours, sans fin, sans bruit, et comme s'il tombait
De ces pieds noirs qu'on voit la nuit pendre au gibet.
Hélas! qui donc pleurait ces larmes formidables?
L'infini. Vers les cieux, pour le juste abordables,
Dans l'océan de nuit sans flux et sans reflux,
Kanut s'avançait, pâle et ne regardant plus."
Une autre oeuvre d'un grand écrivain français a beaucoup apporté à la naissance du genre Fantasy, il s'agit de "Salammbô" (1862) de Gustave Flaubert, oeuvre de combats, de batailles cruelles, de mort et de sang. L'auteur retrace une épopée guerrière entre Carthage et ses mercenaires qui n'ont pas été payés, mais aussi une histoire d'amour et de haine entre Salammbô et Mâtho, le chef des révoltés. La narration s'arrête toujours aux portes du fantastique, comme si l'écrivain, attiré par lui comme le mortel par le péché, renonce à y entrer de crainte des foudres de la vengeance divine pour ce dernier, et pour lui, de celles de la critique de son époque. Pour illustrer mon propos, quelques citations de ce beau roman.
À propos d'un grand festin: "...et l'on voyait au milieu du jardin, comme sur un champ de bataille quand on brûle les morts, de grands feux clairs où rôtissaient des boeufs"; et puis: "... de leurs branches noircies, des carcasses de singes à demi brûlées tombaient de temps à autre au milieu des plats. Les soldats ivres ronflaient la bouche ouverte à côté des cadavres." Terrifiant, non?
"C'était un lion, attaché à une croix par les quatre membres comme un criminel. Son mufle énorme lui retombait sur la poitrine, et ses deux pattes antérieures, disparaissant à demi sur l'abondance de sa crinière, étaient largement écartées, comme les deux ailes d'un oiseau. (...) Tout à coup, parut une longue file de croix supportant des lions."
"Une influence était descendue de la lune sur la vierge; quand l'astre allait en diminuant, Salammbô s'affaiblissait."
"Des serpents avaient des pieds, des taureaux avaient des ailes, des poissons à têtes d'homme dévoraient des fruits, des fleurs s'épanouissaient dans la mâchoire des crocodiles, et des éléphants, la trompe levée, passaient en plein azur, orgueilleusement comme des aigles."
Enfin, dans le domaine des mutilations horribles, Masterton n'a rien inventé, voici, entre autres, comment Flaubert décrit une bataille: "Les éléphants entrèrent dans cette masse d'hommes; (...) ils coupaient, taillaient, hachaient avec les faux de leurs trompes; (...) on ne distinguait qu'un large amas où les chairs humaines faisaient des taches blanches, les morceaux d'airain des plaques grises, le sang des fusées rouges;..."
Quête du "zaïmph", voile mystérieux, manteau de la déesse Tanit que Mâtho a volé à Salammbô et que cette dernière, audacieusement lui a repris, batailles, siège de Carthage, commandos utilisant l'aqueduc pour entrer dans la ville, que d'aventures haletantes dans ce roman de l'auteur de "Madame Bovary" (1856)... Un chef-d'oeuvre de Fantasy... Nous retrouvons le même style flamboyant et la même attirance pour l'un des trois contes de Flaubert, "La légende de Saint Julien l'Hospitalier" (1876), dans laquelle nous pouvons lire ce passage: "Il traversa des régions si torrides que sous l'ardeur du soleil les chevelures s'allumaient d'elles-mêmes, comme des flambeaux; et d'autres qui étaient si glaciales que les bras se détachant du corps, tombaient par terre; et des pays où il y avait tant de brouillard que l'on marchait environné de fantômes." Et, comme pour mieux souligner l'importance pour l'imagination de passer d'un monde à l'autre, Julien devient passeur "d'un fleuve dont la traversée était dangereuse, à cause de sa violence et parce qu'il y avait sur les rives une grande étendue de vase."
Le prestigieux préfacier d'une édition de luxe de "Saint Julien l'Hospitalier" fut Marcel Schwob. Ce n'est pas étonnant de la part de cet écrivain qui composa notamment "Les embaumeuses" et, surtout, la nouvelle qui nous intéresse, "Le Roi au masque d'or". L'auteur affirme dans sa préface (1892): "Comme les masques sont le signe qu'il y a des visages, les mots sont les signes qu'il y a des choses". Ce roi masqué, qui découvrira qu'il a la lèpre en tombant amoureux d'une belle jeune fille au bord du fleuve qui sera son miroir, fera enlever leur masque à tous les personnages de sa cour... Il s'apercevra alors que la réalité est tout autre que ce que les masques montraient. Elle lui est si intolérable qu'il se crève les yeux avec les crochets de son masque... Le sang coulant de ses yeux le guérira... Mais il ne le saura jamais. Comme Perceval qui n'ose poser des questions à la cour du roi Pêcheur, le roi au masque d'or ne posera pas la question à la lépreuse qu'il vient de rencontrer et qui constate que le visage de l'aveugle est guéri...
Nous voilà donc devant notre chaudron littéraire: à partir du légendaire médiéval, soupe accueillante de l'anglais gothique et du français réactionnaire, d'un peu d'allemand romantique et d'italien révolutionnaire, nous avons produit une certaine potion magique "Fantasy".
L'époque moderne a produit des auteurs, rares, mais prolifiques de ce genre littéraire. Ajoutons donc à notre chaudron quelques auteurs modernes non classés "Fantasy".
L'Américain Stephen King a produit une oeuvre prodigieuse de Fantasy moderne avec son cycle "La Tour sombre" (1982-1991). Dans l'effroyable foisonnement du travail de cet écrivain, c'est l'oeuvre la plus intéressante, celle qui lui permet le mieux de s'exprimer en dehors de toute contrainte commerciale. L'épopée du Pistolero, sa lutte contre l'homme noir (lui-même?) et l'enfant, son compagnon de "voyage", nous introduisent dans un monde de l'au-delà, celui des rêves dont nous ne pouvons plus nous souvenir une fois éveillés. D'ailleurs, les éditions "J'ai lu" ont d'abord commencé à éditer cette oeuvres sous la rubrique S.F., puis, S.F.-FANTASY... Elles ont fini par la classer dans le bon genre. Stephen King prend son temps pour écrire cette épopée qui se poursuivra dans d'autres textes publiés à l'avenir. Comme pour "La Légende des siècles" de Victor Hugo, la fin de l'auteur arrivera-t-elle avant la fin de l'oeuvre?
Dans notre fabuleux chaudron de la Fantasy, il nous manque un peu de Slave. Nous l'ajoutons avec les frères Strougatski, écrivains soviétiques prolifiques qui ont produit une oeuvre fascinante dont je classe au moins deux d'entre elles dans la Fantasy: "Stalker" (1972) et "Il est difficile d'être un dieu" (1964). Bon, d'accord! il y a des prémisses de science-fiction dans chacune de ces oeuvres. Mais des prémisses seulement, car, une fois posé le cadre de science-fiction, nous plongeons dans la Fantasy.
Dans "Stalker", dont le sous-titre est "Pique-nique au bord du chemin", des extraterrestres sont venus sur terre pour faire on ne sait quoi et sont repartis en laissant des restes, comme un pique-niqueur laissant des déchets au bord du chemin. La Zone qu'ils avaient occupée est un monde merveilleux et dangereux qui fait l'objet de quêtes diverses que les Stalker offrent en tant que guides aux visiteurs, au péril de leur vie. Ces Visites sont interdites par les autorités. Le cinéaste Tarkovski a réalisé un très grand film à partir de ce roman (1980). Dans "Il est difficile d'être un dieu", l'Institut d'histoire expérimentale s'intéresse à la planète Arkanar où règne une société féodale violente qui persécute les intellectuels. Critique implicite du "Matérialisme historique" qui croyait que l'histoire n'avait qu'un seul sens, celui de la victoire du communisme. Quelques citations vaudront mieux que de nombreux discours.
"Stalker" d'abord: "... Nous fouillons la Zone depuis vingt ans, mais nous ne connaissons même pas un millième de son contenu. Quant à l'influence que la zone exerce sur l'homme... (...) Dans Detroit et ses environs, le nombre des cataclysmes augmente. (...) Ces cataclysmes ont lieu dans chaque ville, dans chaque village où s'installe un émigré venu d'une des régions de la Visite." Et tous les enfants des stalkers sont des mutants. Si le livre tient plus de la SF que de la Fantasy, il est curieux de constater que le film a évacué nombre de thèmes de SF pour en rester uniquement à la quête de quelques personnages qui vont chercher dans la Zone, moderne pays de nouveaux dragons (abstraits, bien sûr, mais dragons quand même!), une connaissance d'eux-mêmes.
"Il est difficile d'être un dieu" ensuite: " Le bois du Hoquet était plein de sombres mystères.(...) On disait que la nuit, on y entendait le cri de l'oiseau Sihou, perché sur l'Arbre-Père. Cet oiseau, personne ne l'avait vu ni ne pouvait le voir, car c'était un oiseau magique. On disait que de grandes araignées velues sautaient des branches sur le cou des chevaux pour leur mordre les veines et se gorger de sang. On racontait aussi que la forêt était le refuge d'une énorme bête, très vieille, appelée Pekh, qui était couverte d'écailles, mettait bas tous les douze ans et traînait douze queues suintantes de venin. (...) Les hommes de main du terrible Vaga la Roue s'y promenaient la nuit, et, aussi, des évadés des mines d'argent, aux mains noires, aux visages blancs et transparents."
Nous voilà arrivés au terme de ce voyage rapide dans le pays magique de la Fantasy, là où on ne pense pas toujours la trouver. Ce fut un voyage rapide et superficiel qui demanderait de nombreux approfondissements par un retour au pays merveilleux des dragons, des sorcières et des preux chevaliers, en prenant cette fois tout son temps pour mieux regarder et comprendre ses habitants.