Fatima Mekherbeche (Zora)
Je suis née en Algérie en 1954, quelques mois avant le déclenchement de la révolution dans un tout petit village. Ce qu’on appelle un douar : Naffa.
Mon père était en France quand je suis née. Je l’ai vu quand j’avais un peu plus d’un an. Il était parti travailler en France bien avant ma naissance pour subvenir aux besoins de la famille. Une émigration purement économique. Ensuite, il y eu la naissance de mon frère en 1956 , puis le douar a été entièrement brûlé au napalm. On a donc été, disons, rapatrié par mes grands-parents maternels qui habitaient en ville à Batna. Nous n’y sommes pas restés longtemps, mon père nous a tous fait venir en France pour vivre avec lui, et surtout pour vivre décemment.
Donc, quand vous aviez deux ans, le village avait brûlé ?Vous ne vous en souvenez pas ?
Non, je n’en ai aucun souvenir.
On vous l’a donc raconté...
Vous êtes venue en France à l’âge de trois ans.
Ensuite j’ai fait ma scolarité normalement. Avant d’habiter aux Plaines où mes parents ont vécu quarante ans, on a habité d’autres quartiers.
Vous n’avez pas souffert d’un décalage, car vous étiez toute petite quand vous avez quitté l’Algérie. Vous avez donc des souvenirs d’enfance comme n’importe quelle petite Française...
Oui, comme n’importe quel enfant de la planète !
J’ai des souvenirs précis : par exemple le souvenir des inondations . Je me souviens de barques... Mes grands-parents habitaient à Givors-Canal au bord du Rhône. On allait à la pompe pour s’approvisionner en eau.
Vous n’avez jamais ressenti le racisme ?
Non, non... A cette époque on a surtout vécu dans un respect mutuel... Quand on di-sait "L’Espagnol ou "l’Italien" , ce n’était pas par racisme, mais pour désigner telle personne... Ce n'était pas péjoratif... On disait aussi "l'Oranais", "le Sétifien"? Pour les personnes qui avaient le même prénom, cela les différenciaient: "Mohammed le Séti-fien, Mohammed l'Oranais, Mohammed l'Algérois..."
Donc c'était déjà cosmopolite...
Oui.
Déjà enfant, j'étais pour la laïcité, ce respect pour les différentes cultures. .. Quand quelqu'un avait préparé un plat régional il était distribué aux voisins...
Vous disiez donc que ce n'était pas péjoratif de dire "L'Espagnol, l'Italien, et." Alors que maintenant ça pourrait l'être ?
Oui... A l'époque je trouve que c'était normal, il n'y avait pas cette automatisme d'attribution de nationalité comme aujourd'hui... on parlait pas d'intégration à l'époque, on n'y pensait même pas... l'intégration, c'est simplement quelque part de se sentir bien dans sa peau... quel que soit l'endroit où on est..
Sans vouloir ressembler à quelqu'un dautre...
Oui être fier de ses racines sans chauvinisme. Etre ouvert à toutes les autres. Je crois que ma génération c'était ça. Peut-être aussi qu'il y a une différence entre filles et garçons. Moi je n'ai pas eu de problème pour entrer dans une "boîte" qui serait soi-disant interdite aux Maghrébins... Je n'ai jamais eu ce problème en tant que femme. A mon époque, parce qu'il paraît que maintenant le problème se pose aussi pour les filles maghrébines.
Vous avez fait des études au lycée...
Au lycée à Saint-Etienne. J'ai travaillé et je suis parti en Algérie, en 1975. J'ai eu mon bac G2 en France et j'ai poursuivi mes études à l'école de commerce d'Alger. Qua-tre ans pour obtenir une licence en science financière et commerciale...
Et pourquoi êtes-vous repartie en Algérie ?
C'est vrai que je n'étais pas confrontée au racisme. Sauf, je ferai une remarque, au niveau de l'école... Ce n'était pas dans la rue, pas dans le quartier. Mais au niveau de l'école, quand j'avais des bons résultats, on me disait : "Ce n'est pas normal pour une Algérienne" ! On s'en fiche la plupart du temps. Mais il y a un moment où on se dit "je suis Algérienne, mes parents me disent que je suis Algérienne, à l'extérieur on me dit que ce n'est pas normal en tant que telle d'atteindre un certain niveau scolaire"... Donc, je me suis posé la question : "Est-ce que je vais rester en France en n'étant pas Fran-çaise ?" Ne connaissant pas du tout l'Algérie, puisque je l'avais quittée à l'âge de trois ans, je me suis dit: "Je vais rentrer en Algérie, parce que je ne suis pas du genre à m'asseoir entre deux chaises; je m'assois sur une chaise ou sur l'autre...Etant Algérienne, je vais donc retourner en Algérie." En plus c'était l'époque des révolutions: industrielle, agricole, intellectuelle. J'ai pensé que j'aurais plus à apporter là-bas qu'ici... Je me suis donc décidée à partir. Arrivée là-bas, j'ai constaté que c'était un pays où il y avait des tas de choses à faire. J'y suis donc restée. En tant qu'Algérienne autant vivre en Algérie...
Je me souviens bien qu'il y avait de la ségrégation en France au niveau de la formation. Chaque enseignant nous faisait remplir une fiche de renseignements : "profession du père, profession de la mère..." et ça revenait à chaque fois... Et on me disait: "De toute façon si votre père était un rural, vous serez un rural..."
Mais... cela n'a rien à voir avec le fait d'être Algérien ou pas! C'est plus une discrimination sociale...
Oui, en plus, il y avait la discrimination sociale...
C'était pareil pour les Italiens: "Ton père était maçon tu seras maçon..." Pour l'Algérien, ils ne savaient pas trop, dans la mesure où c'était une communauté toute nouvelle... "Pourquoi tu te prends la tête à faire des études? Tu n'as pas les moyens, tu n'as pas la culture de base... T'as pas la documentation chez toi... T'as pas les bases intellectuelles, matérielles chez toi pour devenir une intellectuelle.
Vous avez fait une école de commerce à Alger et vous avez bien réussi! Vous vous plaisiez à Alger? Et vos parents vous ont laissé partir?
Cela a été difficile; ils sont rentrés aussi en 1975 à Batna, mais moi je n'avais pas l'intention de rester sur Batna et je suis donc partie à Alger. Vu mon âge, j'avais quand même vingt et un ans... (rires...) A l'époque la fille devait être casée, mariée... J'avais refusé le mariage.
Ah oui, vos parents vous avaient destinée à un futur mari?
Déjà en France, oui... Mon père avait tenté de me marier lorsque j'avais seize ans. J'ai fait une tentative de suicide pour, euh... manifester mon refus, en quelque sorte...
En France, la mentalité des Algériens n'avait pas évolué comme en Algérie! Là-bas, la mentalité avait évolué. Les Algériens d'Algérie sont ouverts, ils avancent, ils sont plus en avance que d'autres pays musulmans. Alors que la communauté algérienne en France, la génération de mon père, et même ceux qui viennent après, car je me rends compte, par exemple que chez mon oncle c'est pareil... Ils en sont restés à l'éducation que leurs parents leur avait donnés lorsqu'ils ont quitté l'Algérie...
Est-ce qu'on peut parler de cette tradition qui veut que les parents proposent leur fille à un mari? C'est une tradition liée à la religion?
En Algérie ça existe moins... Ça existe aussi. Comme partout, il y a des demandes en mariage qui se font et c'est le père, enfin les parents qui font la sélection. Ici en France, c'était différent. C'était la peur que la fille épouse un non croyant, un étranger à l'Islam... C'est surtout par rapport à la religion. L'Islam dit que lorsqu'un homme se marie, il ramène sa femme à sa religion si elle n'est pas musulmane.
Moi je voyais les choses autrement. Vous allez me dire ce que vous en pensez... Il y a une tradition de vie qui fait que les hommes et les femmes vivent beaucoup séparés; il n'y a pas de mixité à l'école, pas de mixité dans les rues (bien que maintenant cela a beaucoup changé, mais cela est encore récent...) Il n'y avait donc pas de rencontres, il fallait bien les organiser d'une manière ou d'une autre...
Oui, et cela aboutissait souvent à des mariages presque consanguins, entre cousins... C'était les seules personnes qu'on pouvait voir. Ou bien, c'était des arrangements entre parents, en fonction de la classe sociale.
Donc vos parents n'étaient pas contents quand vous avez refusé le mariage?
Bien sûr, il y a eu des problèmes... Surtout du fait que j'étais aînée... Dans les familles, en général, les parents arrivent toujours à coincer au moins l'aînée. Mais là l'aînée n'a pas été coincée non plus... (rires) Ce qui a un peu perturbé la famille. Même pour étudier... Nous étions quand même sept frères et soeurs... A huit ans j'ai commencé à prendre la charge de mes frères et soeurs, ma mère étant souvent malade. Cela évidemment ne m'a pas aidé à faire des études.
Mais j'ai eu la chance de tomber sur madame Ville à l'époque; elle s'était rendu compte que j'avais d'excellentes notes en maths. Alors que dans les matières qui demandaient du travail à la maison je n'y arrivais pas. A la fin du premier trimestre, elle m'avait demandé de rester après la classe. J'étais avant-dernière au niveau du classement; elle me dit: "Je me suis rendu compte que vous travaillez quand même correctement, vous avez de bonnes notes en maths, mais c'est au niveau des leçons que ça ne va pas."
Alors je lui ai dit, j'ai été franche avec elle, je lui ai dit que je m'en fichais des études. Pour moi l'école c'est une sortie, une échappatoire des charges familiales. Elle m'avait donc fait un petit cours de morale sur l'autonomie, parce que je lui avais dit que mon père, de toute façon, allait me marier à seize ans... Que je serai femme au foyer... Elle m'a écoutée et à la fin elle m'a dit: "De toute manière, même si vous vous marier à seize ans, il vaut mieux vous marier avec un diplôme dans les bagages que sans... Il peut arriver n'importe quoi dans la vie qui vous oblige à travailler. Vaut-il mieux faire femme de ménage ou un travail avec un diplôme?"
Elle vous a convaincue alors?
Oui. Il fallait quelqu'un qui provoque un déclic... Et au classement suivant, j'étais deuxième...
Il est vrai que dans la famille je me suis toujours battue, même sans cette aide extérieure, disons... Il fallait quelqu'un en fait qui oriente cette énergie qui voulait arracher ses chaînes en tant que femme. Donc elle se trouva sur mon chemin...
Puis après, comme mon père ne voulait pas que je continue mes études, je suis passé au C.E.T. (collège d'enseignement technique, l'équivalent des lycées professionnels), et comme j'avais de bonnes notes, la directrice m'a dit qu'il ne fallait pas s'arrêter au C.A.P. et passer le Bac! Je la regarde et je dis: "Mais mon père ne voudra jamais!". Madame Belmonte m'a dit: "On va le convoquer, mais ne lui dites pas pourquoi..." Ils ont donc convoqué mon père, elles l'ont baratiné. La directrice a utilisé sa fibre nationaliste: "Ça serait bien qu'elle ait un diplôme, elle pourra jouer un rôle dans son pays..." (Rires) Il a dit "oui" mais du bout des lèvres... Et puis après il m'a rétorqué que Saint-Etienne c'était loin et il a exigé que je rentre tous les soirs à la maison. C'est ce que j'ai fait...
C'est curieux, vous avez fait comme moi, vous êtes passée par la filière technique... C'est une filière d'immigrés en quelque sorte...
Après vos études en Algérie, vous avez trouvé du travail?
Oui, sans problème, car il y avait pénurie de cadres à l'époque...
J'exerçais dans la formation. Dans un centre interentreprise de formation industrielle. Sur le modèle du C.E.S.I. en France. J'y ai travaillé pendant quinze ans. Comme on travaillait pour toute l'industrie algérienne, on a été amené à faire un diagnostic sur les problèmes rencontrés. Et on s'est rendu compte que c'était des problèmes de maintenance. Le département dans lequel j'étais a axé toute la recherche pour essayer d'atté-nuer ce problème. Ce dossier s'est concrétisé par la suite par la nécessité d'un rappro-chement université et industrie.... On s'est donc rendu compte que nos éminents doc-teurs d'Etat n'avaient jamais mis les pieds sur le terrain et que nos ingénieurs qui travaillaient dans l'industrie depuis cinq à dix ans réfléchissaient comme des techniciens et plus comme des ingénieurs. Il fallait permettre aux gens de terrain de conceptualiser leurs acquis, et aux "éminents docteurs d'Etat" de faire faire des recherches un peu plus concrètes.
Et vous vous intéressiez à la politique? L'évolution du régime...
J'étais en Algérie sous Boumedienne, sous Chadli. Moi je ne me suis jamais sentie prisonnière de quoi que ce soit, surveillée.. Euh, en tant qu'étudiante, si! J'étais engagée: dans le comité de la révolution agraire, un comité pédagogique, j'ai représenté l'école supérieure de commerce au débat sur la première charte nationale... . C'est vrai que j'ai été surveillée. A la cafétéria universitaire, j'avais quelqu'un derrière moi qui se cachait derrière un journal. Au cinéma j'avais le même personnage derrière, pareil dans les rues de la Casbah... Quand on est jeune on le prend à la rigolade.
Vous aviez donc des objectifs politiques personnels..
Oui, tout à fait. J'ai été sympathisante du parti communiste algérien clandestin (le P.A.G.S.). J'ai travaillé un peu, peut-être une année avec eux, mais ce que je n'ai pas trop apprécié avec eux, c'est cette rigidité disciplinaire, jusqu'à s'ingérer dans la vie privée. Non, ça je ne l'accepte pas. Je me suis dit que j'ai assez lutté pour être autonome, pour me laisser enquiquiner par quelqu'un... D'après eux il ne fallait avoir que des amis communistes... Je leur ai dit que je n'étais pas d'accord. Ils sont déjà convaincus, je ne vais pas convaincre des convaincus... il faut élargir son champ de fréquentation.
Il y avait donc beaucoup de courants politiques en Algérie...
Bien sûr. Le P.A.G.S. était celui qui m'attirait le plus au niveau idéologique. Il y avait d'autres tendances. Des régionalistes aussi, comme les berbères. Etant d'origine berbère, j'ai été contactée par un mouvement berbèriste. J'ai refusé d'être de leur côté, parce que d'abord, je ne suis pas régionaliste, je suis plutôt internationaliste, et je me suis rendu compte que leur mouvement berbériste est en fait un mouvement kabyliste. Je leur ai dit: "Changez de nom!" Eux-mêmes font la distinction entre la grande Kabylie et la petite Kabylie... Donc, tout ce qui est sectaire ne m'intéresse pas! Je suis plus pour ce qui est universel.
La grande Kabylie c'est Tizzi Ouzou et la petite Kabylie est Bejaïa plus à l'est...
Donc vous aviez une activité politique importante...
Oui, même sans être dans un parti, (j'étais quand même au P.A.G.S. clandestin pendant une année...), je voulais défendre mon idée à moi de gauche.
Votre idée aussi était de faire développer l'Algérie?
Tout à fait. Même dans le cadre professionnel. J'ai commencé à travailler en 1979, j'ai participé à la création de ce centre de formation. Ensuite il y eu ce contrat avec le C.E.S.I. France auquel j'ai également participé. Et là je me suis battue avec les Français à l'époque, parce qu'ils vendaient un modèle de formation. Ils expérimentaient cette formation d'ingénieur depuis dix ans, je m'attendais à ce qu'ils nous restituent ces années d'expérience... En fait, ils sont venus une semaine pour animer un séminaire sur la dynamique de groupe. On m'a demandé mon point de vue à la fin. Dans le groupe côté algérien il y avait surtout de psychologues, j'étais la seule financière... Ce qui m'avait choqué, même de la part des Algériens (car, au fond je suis neutre, je défends un idéal et c'est tout), c'est qu'on n'avait pas besoin d'un tel contenu... Je suppose que mes collègues psychologues étaient bien plus qualifiés que moi dans ce domaine. Je ne comprenais pas comment ça pouvait les satisfaire. N'importe quel assistant de l'université d'Alger aurait pu nous animer un tel séminaire.
Si je comprends bien, les gens du C.E.S.I. sous-estimaient complètement le niveau que pouvaient avoir les Algériens dans ce domaine...
Oui, mais le problème en Algérie, c'est qu'il y a une mentalité chez certains (je ne dis pas chez tous), un complexe par rapport aux Français. Il y a encore l'état d'esprit du colonisé qui reste un peu. A partir du moment où ça vient de l'extérieur, (de France ou d'Allemagne, n'importe...) même leurs connaissances s'estompent.
J'étais donc une des rares à ne pas être soumise à ce sentiment, et j'ai donc eu des ennuis avec la direction et les formateurs.
J'avais une 204 assez vieille que je devais pousser pour démarrer. Le responsable du C.E.S.I. était venu me voir et m'avait demandé si j'avais besoin d'une pièce. Je lui ai répondu que j'avais mes parents en France et que si j'avais besoin de quelque chose je pouvais l'avoir. Pour dire qu'on essayait en quelque sorte de m'acheter. Et là ce n'était pas un contrat important. Ce n'était pas un complexe de cimenterie ou d'hydrocarbu-res...
On avait aussi assisté à la signature d'un autre contrat avec les Danois. Pour une cimenterie clé en main; Et les Danois n'ont pas eu de problème pour aborder l'aspect technico-commercial (cela a duré des heures). Mais arrivés sur le plan de la formation, ils ont sortis leurs gadgets: chocolats, porte-clés, etc. On les a laissé faire, puis on leur a dit qu'on les remerciait pour leurs gadgets, mais il fallait aborder le point de la formation. C'était inacceptable pour eux. Ils savent très bien que pour des pays sous-développés, les gens se font appâter pour des gadgets, ce qui permet de ne pas aborder les problèmes de fond.
Dans le domaine de la maintenance, pour former nos ingénieurs, on avait fait venir des Belges. J'avais bien informé mes stagiaires en leur défendant de poser des ques-tions pour lesquelles vous connaissez les réponses que vous maîtrisez. Je leur ai demandé de plancher sur ce qu'ils ne maîtrisaient pas! C'est ce qu'il faut arracher à ces gens qu'on paie bien!
Eh bien ce Belge, m'a dit ensuite: "En dix ans de séminaires en Algérie, c'est la pre-mière fois que je tombe sur un os!" (rires).Il me dit: "Sincèrement, je n'ai pas préparé mon intervention..."
Je lui ai répondu: "Ce que vous allez faire, c'est aller sur le terrain (une cimenterie) et voir les problèmes concrets de maintenance."
Il a donc été épaté et on a continué à avoir des contacts. Il nous a envoyé ensuite des Cdroms.
Ce qui a fait le drame de l'Algérie, c'est la mauvaise gestion. Parce qu'il y avait tout pour réussir...
Je vous donne encore mon avis. Plus pour avoir le vôtre que pour donner le mien.
Le problème est venu du parti unique. Les mêmes problèmes que dans les pays de l'est. Les gens pour s'enrichir, n'avaient qu'une solution, c'est la corruption, les pots de vin... Cela a épuisé l'économie.
La chance que j'ai eue c'est d'être dans la formation industrielle interentreprises. J'ai donc visité tous les complexes algériens. C'est un sujet sur lequel je me suis accroché au ministère de l'industrie. J'ai essayé de leur démontrer, avec la carte de l'Algérie, que tout a été fait pour que ça ne marche pas... On a construit des complexes à voie humide dans le désert! On a construit des complexes à voie sèche en bord de mer! On a construit des industries à main-d'œuvre très qualifiée dans des endroits où il n'y a pas de main-d'œuvre. .. Faire déplacer une main d'œuvre qualifiée sans réunir les conditions nécessaires d'accueil...
Et pour quelle raison tout cela a été fait à l'envers, si je puis dire?
A cause de la corruption, c'est tout!
L'essentiel n'était pas de réussir le projet mais de gagner le plus d'argent possible.
C'est pourquoi, quand on parle de racisme, on le rencontre en Algérie: il y a le régionalisme; dans le travail, il y a une ségrégation envers les femmes, (une fois on m'a dit: "Tu peux te permettre de parler parce que tu as un mari qui travaille, si tu te retrouves au chômage, tu auras toujours cette solution"). Il y a aussi le complexe de l'au-torité, même si il n'est qu'un millimètre au-dessus de vous dans la hiérarchie. C'est comme partout... Dans certains pays c'est plus visible que dans d'autres...
J'insiste: c'est aussi très marqué dans les pays à parti unique. On observait les mêmes problèmes en Union soviétique...
C'est encore différent, parce qu'en Algérie, avant le parti unique, il y avait plusieurs partis. Au départ, le Front de libération nationale rassemblait l'ensemble des partis qui existaient. C'est justement l'erreur de la révolution d'avoir maintenu le Front de libération nationale dans un pays qui était libéré. Rien que de conserver cet intitulé, c'est ridicule. Mais finalement ces différentes tendances qui ont constitué le F.L.N., elles y sont restées. Elles ont mûri dans le parti unique, elles l'ont miné. Ce qui est plus grave dans ce parti unique, c'est qu'à partir des années soixante-dix, les mosquées ont poussé comme des champignons, qui en fait n'étaient que des locaux du F.I.S. En tant que parti unique, si le F.L.N. avait été un peu plus vigilant, il se serait rendu compte qu'il y avait plus de mosquées que de locaux du parti unique! Quantitativement, le F.L.N. était dépassé déjà. Et en plus, vu le vide culturel, les problèmes de logement, les différents problèmes économiques et sociaux de la population, beaucoup de jeunes se sont trou-vés à la rue. Ces locaux du F.I.S. (les mosquées) ont récupéré ces jeunes à partir de sept à huit ans dans les années soixante-dix. C'est ce qui a fait les terroristes virulents des années quatre-vingt-dix. C'était le même principe que celui adopté par Hitler: prendre les enfants à la base pour un bourrage de crâne et ensuite les lâcher dans la nature.
J'ai eu affaire à ces gens-là. Ils ont le regard vitreux, ce sont des gens programmés. Ils n'ont plus rien d'humain.
Et ils sont venus d'où ces gens du F.I.S dans les années soixante-dix?
Ce sont des gens qui ont été formés un peu partout: en Egypte, par exemple.
A l'origine, il y a eu l'arabisation. En Algérie, il n'y avait pas d'arabophones. Le pouvoir a été obligé de faire venir des gens de l'extérieur. En particulier les frères musulmans d'Egypte qui avaient été expulsés de ce pays sous Nasser. Il y a eu des instituts islamiques. On a fait venir des gens compétents pour donner ce type de cours...
Vous dites donc que l'arabisation est venue alors que l'Algérie n'était pas arabisée?
Non, l'Algérie avait opté pour l'arabe comme langue nationale, mais c'était le français qui était utilisé par l'administration algérienne.
Et pourquoi le F.L.N. a-t-il voulu arabiser?
C'est sous Boumedienne, en fait. Le problème c'est qu'en Algérie , on décrète: on a décrété le socialisme (alors qu'on était rural...), on était en majorité francophone ou bilingue pour ceux qui avaient la culture suffisante, et on décrété l'arabisation... du jour au lendemain, sans moyens humains, sans enseignants, sans documentation. Donc eux qui avaient le minimum de maîtrise en arabe se prenaient pour d'éminents professeurs d'arabe... Cela a donné une formation catastrophique.
Cela m'a valu d'ailleurs un blâme.
Cette arabisation est devenue de "l'arabisme". Cela a déclenché les événements de 1975 entre francophones et arabophones. Particulièrement à l'université. A l'époque je circulait avec une chaîne à vélo tellement la violence régnait. En fait, l'Algérie, sous prétexte de langue, se divisait en progressistes (les francophones) et les réactionnaires (arabophones)...
Avec le recul, je me rends compte aussi que ce qu'on appelait arabophones et francophones, à l'époque ce sont ces derniers qui ont pris le pouvoir... Le fond du problème vient des événements de 1975. Ces arabophones de l'époque, quand ils arrivaient sur le marché de l'emploi ne trouvaient pas facilement de postes, sauf dans certains secteurs comme l'appareil judiciaire ou l'enseignement. Ce sont donc les secteurs qu'ils ont noyauté qui a mis l'Algérie dans cette situation. Dans les dispositions prises actuelle-ment par le gouvernement, on sent que ce sont ces gens-là qui sont derrière. Ce n'est pas un problème religieux à la base. Le président du F.I.S., Abbes El Madani a fait une thèse d'Etat sur le mouvement de masse en Algérie. C'est le seul homme politique important en Algérie qui a fait une étude sociologique sur ce pays... Il a compris au travers de son étude que le dénominateur commun de tous les Algériens c'est l'Islam! Ni le régionalisme, ni le socialisme, le communisme encore moins puisque c'est incompatible avec la religion...
Dans la société nationale de matériaux de construction dont on dépendait aussi, on voulait faire une étude sociologique. On s'était déplacé à l'institut socio-psychologique avec le directeur et le directeur des ressources humaines. Je m'y suis rendu compte qu'ils orientaient leur travail en fonction du client. J'ai donc arrêté le processus... Une telle étude aurait été exploitée contre les travailleurs.
Vous disiez tout à l'heure que le F.L.N. avait regroupé tous les courants, y compris les communistes aussi?
Avant 1954, oui...
J'avais entendu dire que le Parti communiste algérien s'était dissous dans le F.L.N., avait donc disparu en tant que tel?
Mais il existait toujours clandestinement.
Et quand est-il devenu P.A.G.S. (parti de l'avant-garde socialiste)?
Quand je suis rentré en Algérie en 1975, il était déjà P.A.G.S, parce qu'avant il était P.C.A.
Il a dû y avoir des problèmes parce qu'avant l'indépendance, il y avait beaucoup de colons au P.C.A.
Oui... Au niveau des Algériens, il y avait surtout des syndicalistes...
Je suis allé en Algérie en 1989, une année avant les élections pluralistes, nous étions dans un lycée à Dellys. Les enseignants, tous des Kabyles, disaient à l'époque: "Aux élections, ça va être le F.I.S ou le parti communiste qui va gagner." Etrange non?
La réputation qu'avait le parti communiste, il l'a eue à l'époque de Boumedienne. Ce dernier était arrivé au pouvoir par un coup d'état militaire, (il ne faut pas l'oublier cela; quand on me dit qu'il a été bien, je reste là-dessus), mais il a évolué à gauche. Il reste que le meilleur programme politique que j'ai vu jusqu'ici en Algérie est celui du F.L.N.
Même actuellement alors?
Même actuellement! C'est l'application qui pose problème.
A l'époque Boumedienne recevait beaucoup de documents du P.A.G.S et le chef de l'Etat en tenait compte. On retrouvait dans ses discours un certain nombre de choses du P.A.G.S. C'est pourquoi il avait été un moment traité de communiste.
Beaucoup de gens disent qu'il est mort de maladie, mais je pense qu'il y a autre chose.
Vous pensez qu'il a été exécuté alors?
Disons discrètement... A l'époque d'une réunion avec le président syrien, et libyen. Ils sont tombés malade tous les trois...
Il y avait aussi le poids de l'Union soviétique...
Ce qui a fait sa force c'est aussi l'Union soviétique, bien sûr.. Mais pas tant que ça...
Un moment je trouvais même que les communistes le soutenaient un peu trop: ça faisait, comme on dit, des béni oui oui...
Et l'influence des communistes s'est perdue quand Boumedienne est mort...
Oui, ensuite c'était Chadli. C'était plus un petit bourgeois qu'un politique... Même s'il était sous des textes et des lois socialistes.
Vous êtes restée jusqu'à quand là-bas?
Jusqu'en 1994.
Ah oui! Vous avez voté là-bas alors?
Oui, j'ai toujours voté. Même quand il y avait des tendances qui appelaient à ne pas voter, je votais quand même. Non je ne laisse pas ma place aux autres...
Et maintenant que vous êtes en France, vous allez voter au consulat quand il y a des élections en Algérie?
Là non... Je connais les résultats à l'avance alors... (rires)
Donc, vous êtes revenue... Et pourquoi êtes-vous revenue? Pourquoi n'êtes vous pas restée là-bas?
J'ai été menacée... Il y avait une liste de six femmes, dont moi-même en tête... J'ai vécu trois mois dans la clandestinité avant de revenir en France...
Par le F.I.S. alors?
Par le F.I.S., mais... bon, c'est vrai que les Islamistes posent des problèmes, mais j'en avais déjà avec le parti unique... En 1986, j'ai eu un problème dans mon travail avec un cadre du F.L.N., et ils ont voulu en faire une affaire politique. Ça avait fait bouger la direction générale, le ministère... D'un conflit entre deux travailleurs, on en a fait un problème politique. J'ai eu affaire à ce qu'on appelle la "kasma", l'autorité politique au niveau de la commune. On m'a dit que j'avais touché une instance politique, et donc, même en tant que cadre, je ne serai pas défendue.
Et il n'y avait pas de syndicat?
Et bien non. J'étais cadre, et les syndicats ne défendaient que les ouvriers. .. J'ai été convoqué par le P.D.G. et il m'a dit: "Même si vous faites intervenir Chadli, vous ne vous en sortirez pas..." Je lui ai dit: "Chadli n'est que colonel, il y a des généraux au-dessus de lui!" Et je suis parti en claquant la porte. Je suis passé en commission de dis-cipline. Trente-six heures avant que je passe, tous les membres de la commission ont été changés. Et je suis passée deux fois! La phrase que j'avais lâchée avait fait son chemin... Et comme je suis originaire des Aurès, et que beaucoup de militaires étaient originaires des Aurès, on s'est persuadé que j'avais un tonton qui était général.
Ah ! ils ont eu la trouille alors...
(Rires) Et ce qui a aggravé leur peur c'est que j'ai gardé mon assurance alors que je devais être licenciée... puis mutée dans d'autres unités, et en fin de compte j'ai eu quatre jours de mise à pied... et ils ont hésité trois mois avant de m'informer de leur décision. Le P.D.G. m'a dit, avant de prendre la décision: "Ce qui est grave dans mon entreprise c'est qu'une femme tape sur un homme..." Je lui ai répondu: "Prenez la constitution, le statut général du travailleur, dans les premiers articles on dit que dans le code du travail il n'y a pas de distinction de sexe, ni d'âge... Vous avez eu un conflit entre deux travailleurs, et non pas entre un homme et une femme..." A la commission de discipline, j'avais demandé qu'on ressorte le dossier politique de mon adversaire en quelque sorte, et le mien... Ils n'ont jamais fait l'enquête...
Vous étiez déjà repérée en 1986...
Etudiante j'étais déjà repérée. Ils savaient pertinemment que quand on tournait dans ces mouvements on était sympathisant du P.A.G.S.
Les intégristes pareil! Je donnais des cours de gestion de production dans des usines. Le premier cours que j'ai donné dans une cimenterie, vers les onze heures les élèves sortent sans me demander mon avis et reviennent trois quart d'heures après. Je leur ai demandé où ils étaient allés, ils m'ont répondu qu'ils étaient allés faire leur prière.
"Et cela vous coûtait quoi de me demander la permission?
— La prière c'est la prière...
— Ah bon! Quel est celui parmi vous qui se lève le matin pour faire sa prière?"
Ils se sont regardés, ils se sont souri comme des idiots...
"Dans la religion, leur ai-je dit, la prière du matin est la seule qui est obligatoire, toutes les autres vous pouvez les faire après le travail...En plus la religion musulmane n'a jamais été contre le travail. Qu'est-ce que vous êtes en train de faire croire à tout le monde?"
D'autre part, je leur demandais:
"L'Islam est pour le vol? — Non !
— Pourtant vous avez volé trois quart d'heure à l'entreprise; ça ne vous a pas suffi de voler, vous m'obligez de voler avec vous. Je ne suis pas une voleuse, donc on rattrape les trois quart d'heure..."
Ensuite, ils ne se sont plus jamais absentés...
A la fin, ils m'ont demandé, étonnés, car je donnais mes cours en français:
"Mais vous connaissez l'Islam?
— Pourquoi? Je suis bien de culture musulmane... Si je vous fais une rétrospective de ma famille ce sont tous des grands saints..." (Rires)
Vos parents étaient pratiquants...
Très pratiquants oui... En tant qu'aînée, je n'étais pas le modèle... (Rires)
Parce que vous n'êtes pas croyante...
Non.
Donc, vous étiez repérée...
Donc j'avais le parti unique, les intégristes sur le dos... Je pensais au départ que c'était les intégristes... En 1988, beaucoup de gens sont partis. Je me suis dit: "Non! Tant que je peux me battre normalement, pas de problème!" Mais quand la vie est en jeu...
Quand on sait qu'on est condamné à mort et qu'on peut être exécuté par n'importe qui... ça peut être un membre de la famille, quelqu'un qui vient régulièrement à la maison, ça peut être un enfant, un jeune, un vieux, un voisin, ça peut être n'importe qui...
Vous vous êtes donc cachée pendant trois mois...
Oui; l'entreprise était au courant, elle me donnait des missions fictives... dans le sud algérien... En quinze ans j'ai eu énormément de stagiaires. Et il y en a sûrement qui sont entrés dans les rangs des terroristes. Et en fait, j'ai été avertie par une fuite... Une femme m'a dit: "Ne cherche pas à comprendre: cache-toi..." Déjà un collègue m'avait dit: "Fais attention, dans le maquis on parle de toi..." J'ai joué à la fille qui n'était pas au courant: "Il n'y a pas de maquis, qu'est-ce que vous racontez... C'est fini ça, c'était pen-dant la guerre de libération..."
Un deuxième ensuite est venu, ce sont des personnes âgées, des gens respectueux... et qui m'a dit:
"Voilà, je voudrais te poser une question...
— Oui, vas-y...
— Est-ce que tu as reçu des menaces des intégristes?
— Non... pourquoi tu me dis cela?
— Mais. .. si tu l'as été dis le moi."
Le problème qui se pose, c'est que si on le dit, (d'abord quand on le dit on ne sait pas à qui on a affaire) ou si on appelle la police, cela accélère le processus. Quand on a une telle information, il vaut mieux la garder pour soi. Partir ou s'étouffer avec...
Moi je n'ai donc rien dit, mais cela a été repris par les journaux: "Dans telle entreprise il y a six femmes menacées..." Moi, j'avais cinq noms parmi ces six. J'ai pu donc les avertir.
Elles sont toutes venues en France?
Non, il y en a qui ont pu partir à Alger où elles avaient de la famille, une autre est restée chez elle une année payée par l'entreprise. L'année suivante ils l'ont mise en formation. Il y a des gens à l'entreprise qui donnent secrètement un coup de main.
Quand vous êtes venue ici, vous avez trouvé du boulot?
Pas tout de suite. Quand je suis arrivée, j'avais vu plusieurs associations. Nous n'étions que deux femmes à demander l'asile politique, et à l'époque rien ne se faisait pour les Algériens. Il a fallu que je monte à Paris, que je contacte le C.I.S.I.A. (le comité international de soutien aux intellectuels algériens), et comme c'était un mouvement semi clandestin, il a fallu passer par l'intermédiaire de trente-six personnes pour avoir un rendez-vous. Les démarches n'ont abouti que pratiquement dix-huit mois après...
Vous avez donc travaillé chez Akim?
Non, d'abord dans le midi... C'est un copain à Ali qui a créé un poste pour moi pour régulariser la situation et ensuite faire un regroupement familial.
Oui, vous êtes marié et avez deux enfants...
Un garçon et une fille qui est en première année de médecine.
Ah, bravo! Elle suit les traces de sa mère alors...
Vous avez rencontré votre mari là-bas?
Oui, pendant mes études. Il était engagé aussi. Lui était bien dans le P.A.G.S. Je l'ai su après, car même dans un couple on ne se dit pas ce qui concerne la clandestinité. Je l'ai rencontré à l'université dans le cadre de la révolution agraire.
Quand je suis arrivée j'ai été élue avec une voix d'avance sur celui qui était président depuis trois ans. Une fille, il ne l'avait pas digéré, en plus, une immigrée! (Rires)
Ah oui! Une immigrée... Ah vous étiez une immigrée là-bas... Immigrée ici, immigrée là-bas...
En fait, on n'est chez soi nulle part.
Mais ça n'a pas duré quand même...
Disons que je n'y faisais pas attention...
A une époque, le F.I.S. m'avait proposé un poste pour représenter les femmes dans une préfecture. Je leur ai dit: "Me présenter dans votre tendance? Jamais de la vie!" De toute façon je suis contre les mouvements féministes, il n'est pas question que je représente les femmes... Tous les problèmes au fond sont des problèmes de société et non pas liés à un sexe...
Je suis surpris: ils vous ont contactée comme ça, vous connaissant?
Oui. Ils étaient même prêts à m'offrir un foulard... Ils essaient. J'avais une collègue psychologue qui aurait fait n'importe quoi pour des raisons matérielles. Je leur ai demandé pourquoi ils ne le proposaient pas à elle.
Finalement, quand on fait le bilan des événements, on s'aperçoit que les gens qui se sont fait tuer ce sont les gens intègres. Avec lesquels ils ne pouvaient pas négocier. Et quand je dis le F.I.S., je dis aussi, les tendances du pouvoir. Ce qui m'a décidée à partir, c'est vraiment quand je me suis rendu compte, que quand un gouvernement laisse décimer sa matière grise, aussi facilement, c'est qu'il y a intérêt. Les gens qui mangent au râtelier comme on dit, n'ont pas de problème... Ce sont des gens qui ont mis le pays dans cette situation et qui circulaient sans protection au moment les plus terribles.
Vous avez vécu les événements de 1988?
Oui...
Je me souviens, quand j'y suis allé en juin 1989, on voyait de temps en temps un hangar brûlé. On nous expliquait que c'était le résultat des émeutes de 1988...
Il y a une manipulation de masse considérable... Ainsi, il avait suffi d'un discours de Chadli en larmes pour que tout s'arrête du jour au lendemain. Alors que c'est lui qui a déclenché ces événements. A la base, c'était un détournement de milliards de la part de son fils... C'est Chadli qui a dénoncé cela en public, ce qui a déclenché ces événements...
Le gamin louait un dancing rien que pour lui et ses potes...
Et maintenant alors, quels sont vos projets?
Il m'arrivait souvent de vouloir repartir. Mais là ça dure. .. Maintenant je pense rester, ma décision est prise. Et, comme je l'ai dit, comme je ne veux pas être assise entre deux chaises, je souhaite demander la nationalité française...
S'il y avait une carte d'identité qui donnait simplement la nationalité de Terrien, je la prendrais... (Rires)
Mais ça n'existe pas encore...
Vous étiez allée en Algérie pour participer à son développement. Et vous ne regret-tez pas ce que vous avez fait?
Je ne regrette pas du tout. Ce que je regrette c'est d'avoir laissé un si beau pays entre les mains de certains "spécimens"... Et aussi riche. Aussi bien en ressources humaines — même si on donne une mauvaise réputation à l'Algérien — qu'en ressources naturelles. Il y a aussi une grande richesse, et une diversité culturelle. Malheureusement, le gouvernement a voulu tout standardiser. Par l'arabisation. Mais j'irais même plus loin que l'arabisation. Ce n'est même pas de l'arabisation qu'il a voulu faire, mais de l'egyptionnisation...
Oui, j'ai rencontré des élus locaux en Algérie qui disaient: "Ils nous embêtent avec leur arabisation. Je ne sais même pas lire l'arabe. Maintenant on a des documents administratifs en arabe, je ne suis pas capable de les lire..."
Dans chaque région d'Algérie il y a une langue. Je suis des Aurès. Moi j'aurais bien fait le tour de tous les villages d'Algérie avec une caméra pour enregistrer cette diversité, cette richesse... Ce sont les différences qui font la richesse d'un pays et la richesse du monde.
C'est vrai que l'Algérie est un beau pays...
Les paysages sont variés. C'est en revenant ici que j'ai compris la douleur et la nostalgie des pieds-noirs. Odeurs, lumière, tout est différent. J'étais dans le midi et j'ai vu du jasmin: il ne sent rien par rapport à celui de l'Afrique du nord.
Oui, moi j'aime les Algériens, ce peuple peut être attachant, accueillant. Cela rend incompréhensible cette horreur sécrétée par les terroristes...
Ces gens n'ont plus rien d'humain... Des gens programmés pour tuer.
J'ai fait des statistiques par rapport aux gens que j'ai formés, sur une formation de deux ans. Ces gens qui font partie des privilégiés, qui ont au minimum un B.T.S., qui ont cinq années d'expérience minimum, et qui sont détachés par les entreprises et n'ont aucun souci économique... En première année tout se passe bien, et en deuxième année, il y en a un tiers seulement qui peut cogérer... qui est apte à la démocratie. C'est pareil: en Algérie, la démocratie a été décrétée en 1988!
Il manque une indépendance d'esprit?
J'extrapole cela à la démocratie. Sur cette population disons cultivée et aisée, un tiers seulement est prêt à la démocratie... Imaginez sur le reste de la population... 8 % est analphabète, une part importante qui est rejetée de la scolarité.
Oui, il faut du temps, car, comme vous le dites, la démocratie a été décrétée.
Oui, par exemple cela me faisait rire quand j'entendais que l'U.R.S.S. était communiste. Elle a juste été décrétée socialiste... Il faut reprendre "le capital" de Marx. Il ne voyait pas que l'aspect de l'évolution matérielle.
Oui, mais justement, beaucoup de communistes ont évacué cet aspect de l'œuvre de Marx.
L'évolution de la société tient aussi à l'évolution de la mentalité.
J'ai été étonnée quand j'ai visité l'U.R.S.S. en 1991, certains points montraient une puissance de ce pays, mais vraiment ponctuelle...
On va revenir un peu en France. Vous disiez au début de l'entretien que les Algériens en France ont pas évolué comme les Algériens en Algérie. Cela est valable pour toutes les immigrations. Ce n'est pas spécifique aux Algériens.
Les gens qui sont à l'étranger, veulent vivre ensemble et sont plus conservateurs que ceux qui sont restés dans leur pays d'origine. Les Algériens âgés de France sont encore tournés vers leur village. Le village de l'époque, ce n'est même pas le village d'aujour-d'hui. Alors que les Algériens de là-bas sont ouverts à tout le reste du monde.
C'était vrai aussi pour les ruraux français qui ont déserté les campagnes pour rejoindre les villes depuis la révolution industrielle...
Donc les jeunes de ces familles ont ce problème à gérer?
Je ne sais pas... Les jeunes de maintenant sont plus conservateurs que moi. Dans ma jeunesse, je ne voulais pas recommencer tout cela... en tant que fille d'abord, toutes les souffrances que j'ai eues. Je ne veux pas que ma fille revive ce que j'ai vécu. Je vois qu'actuellement les filles de vingt ans souffrent encore plus que moi à l'époque. Pourtant, je leur dit qu'elles sont Françaises, alors que moi je ne l'étais pas. Vous avez toute la juridiction française de votre côté. Prenez le taureau par les cornes... Cessez d'être encore accrochées aux traditions des parents. Et puis il y a le chantage affectif de ces derniers.
Oui, mais c'est d'autant plus curieux que ces jeunes sont ceux de la troisième génération. Leurs parents sont déjà en France depuis leur naissance ou depuis leur tout jeune âge... Il y a donc une inertie qui fait dire à certains que les musulmans ont plus de mal à s'adapter...
La religion est un prétexte. Je vois qu'à Givors, il y a trois associations d'Algériens. Pour réaliser ce livre je les ai contactés pour pouvoir consulter les archives. Et chacun se rejetait la balle. A la fin, je leur ai demandé: "Vous avez créé trois associations pourquoi?"
Soyez clair dans vos statuts; occupez-vous de ceux qui sont de nationalité algérienne, et pour les autres, je ne comprends pas votre utilité puisqu'ils sont Français... Moi personnellement je ne comprends pas cela.
Qu'on y adhère pour des raisons culturelles, d'accord... Elles sont aussi concurrentes entre elles...
Moi j'en reviens quand même à l'histoire et la vieille emprise idéologique de l'existence du parti unique, lié à l'existence d'un religion commune et dominatrice en Algé-rie (l'Islam est religion officielle).
Auparavant, cette représentation idéologique en France était portée par l'amicale des Algériens en Europe (on dit couramment "l'Amicale")... Et nous, au parti communiste, nous avons aussi aidé cette emprise à se maintenir. Je me souviens à une fête de l'Humanité, le F.L.N. ne voulait pas qu'il y ait un stand du P.A.G.S. Ils ont dit à la di-rection du P.C.F.: "C'est le P.A.G.S. ou nous." Le P.C.F. a cédé et a viré le P.A.G.S.
C'est comme les Espagnols. Ils étaient organisés en France au parti communiste espagnol...
En ce qui concerne les religions, je dis que celui qui les a inventées a fait fort! Ça continue à marcher aujourd'hui... Les trois religions monothéistes sont nées au même endroit. Les trois prophètes ont la même origine ethnique. Ça été créé pour diviser... Et de toute façon les religions ont toutes une base politico-économiques.
Et vos enfants que pensent-ils? Ils ont vécu leur enfance en Algérie...
Oui, c'est ce que je disais, mes enfants ont moins de problèmes pour s'intégrer en France que d'autres... qui sont en France depuis longtemps.
Et la religion?
Cela m'a toujours intéressée sur le plan intellectuel, culturel, mais je ne l'ai jamais pratiquée, appliquée.
L'intégrisme n'est pas naturel chez l'Algérien...
Oui, c'est ce que je disais tout à l'heure.
L'intégrisme a été importé en Algérie... Le F.I.S. tenait le réseau de l'économie parallèle, (y compris le trafic de drogue), il a été financé par l'Arabie Saoudite...
Les Etats-Unis aussi ont soutenu le mouvement islamiste.
C'est vrai qu'ici certaines personnes âgées ne fréquentent pas certaines mosquées qui sont un peu intégristes...
On dit, et je le pense également, que la situation des femmes est terrible en Algérie. Est-ce vraiment le cas, puisque vous-même y êtes retournée, jeune femme de vingt et un ans, et y êtes restée des années?
C'est la femme elle-même qui fait sa place. Si elle veut être respectée elle sera respectée. Elle est maître de sa destinée. Des femmes battues, en France il y en a, et qui ne se plaignent pas alors qu'il y a des associations. En Algérie, les femmes ont le même salaire que les hommes. Quand j'étais lycéenne, j'ai travaillé au Casino pendant les va-cances. L'année suivante mon frère y a travaillé, il était mieux payé que moi qui en était à ma deuxième année. Où est l'égalité en France?
Et le voile pour les femmes? Cette tradition vient d'où?
Moi je ne me suis jamais voilée. A la fin j'ai eu des problèmes. Dans une salle de consultation chez un médecin, en quelques années, on est passé de 60 % de femmes sans voile à la seule sans voile dans la salle d'attente: c'était moi. Là j'ai eu peur... Je me sentis isolée... (C'était en 1994...)
Raymonde, mon épouse pose la bonne question: pourquoi se voilent-elles?
Certaines le faisaient parce que toutes les femmes l'avaient fait dans leur famille, d'autres comme cache misère, pour d'autres c'était une autorisation de sortir, etc.
J'ai vu une évolution entre 1989 et cette année. En 2000 on voit beaucoup de filles en jeans...
A Alger, c'est comme ici....
Pas en 1989 en tout cas.
Oui, et en 1993 et 1994 c'était pire....
Oui... Pour moi c'était une histoire fantastique l'Algérie...
Moi je souhaite ardemment qu'ils s'en sortent.
Le problème n'est pas seulement économique. Il suffit d'une très bonne gestion... et ça marchera. Le problème c'est la mentalité...
Et au temps de la colonisation française? (demande Raymonde)
Je peux difficilement en parler. Mais mon père m'a montré des quartiers à Alger qui étaient interdits aux Algériens. Dans leur propre pays. C'était en quelque sorte l'apartheid! Il y avait des carte d'identité de Français et de Français musulmans. C'était donc une ségrégation; Et je crois qu'aujourd'hui avec le délit de faciès, cette ségrégation se poursuit. Dans l'en treprise où je travaille, je reçois des coups de fils de la mission locale qui cherche des jeunes pour des stages, et la première question qu'on me pose (car on ne sait pas à qui on s'adresse) est: "Est-ce que vous prenez des jeunes d'origine maghrébine?"
Oui. Je connais bien le problème ayant été longtemps président de la mission locale. Ils ont du mal justement, à cause du racisme, de trouver des stages aux jeunes maghrébins. Les jeunes s'énervent des fois, et on peut les comprendre, ils souffrent de ségrégation...
De mon temps on était Algérien, mais maintenant ces jeunes sont Français. On leur dit qu'ils ont des obligations et des droits; Les obligations ils les ont bien, mais les droits ils sont où?
C'est pourquoi certains ont la possibilité de prendre la nationalité française et ne le font pas. ..
Vous parliez de l'apartheid. En Afrique du Sud, ils ont réussi à vivre ensemble les blancs et les noirs. En Algérie cela n'a pas été possible...
Si! Il y a pas mal de Français qui sont restés en Algérie. Ceux qui avaient à craindre c'est ceux qui avaient fait du mal.
Il y eu la guerre, l'O.A.S., la torture, une guerre laisse des cicatrices douloureuses... Dès le 8 mai 1945, à la libération, les Algériens de la région de Sétif on cru pouvoir réclamer leur indépendance. Leur révolte a été noyée dans le sang !
Des deux côtés il y a un deuil à faire...
En ce qui concerne la délinquance en France. Je fais la parallèle avec l'intégrisme en Algérie. L'intégrisme a été volontairement encouragé en Algérie. Et à un moment ils ont été débordés. Ce qui a produit les événements de 1991. Il y a eu certainement des accords secrets entre le gouvernement et le F.I.S.
J'ai le sentiment qu'on laisse pourrir la situation en France volontairement.
Mais qui "on" (demande Raymonde...)? L'Etat?
Eh bien oui, l'Etat!
Et toutes les institutions qui le représentent. Je disais que ce qui a favorisé l'intégrisme en Algérie, c'est le noyautage de l'éducation et de la justice...
On voit en France que la justice ne fait pas son travail vis-à-vis des délinquants...
C'est pourquoi moi je ne laisse pas les jeunes faire des bêtises. Je ne ferme pas les yeux quand j'en vois un voler un auto radio. D'ailleurs, ils le savent puisqu'ils ne le font jamais devant moi. Quand on était jeune on a tous fait des bêtises, et il fallait quelqu'un pour nous dire: "ça suffit tes bêtises!" On appelle les gendarmes quand on devient impuissant. C'est vrai que certains policiers jouent un drôle de jeu. Quand on appelle la police pour des tapages nocturnes on entend de ces réponses, ou quand on va porter plainte... Un laisser faire complet, un appel à faire justice soi-même. Quand j'étais jeune, c'était pareil, si personne ne me disait rien, je continuais à faire des conneries! Et après petit à petit on s'enclenche dans un processus de plongée dans la grande délinquance et on n'arrive plus à s'en sortir. Je sais bien, ils ne m'aiment pas parce que je les engueule... mais quand ils seront plus grands ils me remercieront...
Oui, tout à fait...
Il y a une volonté de développer le racisme en laissant faire la délinquance.
J'ai une connaissance qui est emploi jeune chez les gendarmes. Elle proposa de faire des rondes dans une ZUP, et son collègue lui a dit qu'ils n'allaient jamais là-bas... Ils y sont finalement allés. Le jeunes ont dit: "Tiens il y a des années qu'on ne vous a pas vus!"
Je pense que la majorité des problèmes se résoudront par la communication...
C'est pourquoi d'ailleurs que ces jeunes essaient d'attirer l'attention sur eux en faisant des bêtises sur une place.
C'est pourquoi je fais partie d'une association de médiation...
J'ai un boulot très prenant, épuisant, je manque de temps. Mais j'aimerais reprendre un boulot dans la formation.... L'ingénierie de la formation... Je cherche toujours...
Et comment que ça se fait que vous êtes de gauche? Vous nous expliquiez que votre père était très croyant et très traditionaliste...
Oui, mais c'était un ouvrier. Mon père était un révolutionnaire parce qu'il a participé à la guerre de libération, dans la fédération de France. Après il n'a jamais montré une opinion politique et n'a jamais adhéré à un syndicat...
Il vous a quand même transmis une conscience de classe?
Non. C'était plutôt une conscience nationaliste.
Vous et votre frère êtes de gauche: ça ne vient donc pas de vos parents.
Et bien oui... Ça ne vient pas de nos parents.
Et votre nationalité française alors?
Eh bien, je crois que j'ai exorcisé le problème en allant en Algérie. Je n'ai plus l'impression de trahir mes origines en demandant la nationalité française...