Vincent Jost - J'ai fait un rêve - texte intégral

In Libro Veritas

J'ai fait un rêve

Par Vincent Jost

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Table des matières
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J'ai fait un rêve!


    Ce matin n'est pas un matin comme les autres. Pour une fois, je me souviens de mon rêve et pour une fois j'ai l'impression d'être fou.

On raconte souvent que seuls les fous ne rêvent pas, mais là, ce matin, parce que je m'en souviens, j'ai le sentiment d'en être.

    L'utopie est un monde qui n'existe pas, mais qu'il nous faut approcher. Dans cette nuit vers l'ailleurs, j'ai dû m'y brûler ! J'ai la gorge serrée et mon torse se contracte tellement que j'ai peine à respirer. Mon repas de la veille fait des rondes dans mon estomac qui, en se comprimant, fait un jeu de va–et–vient m'irritant jusque l'œsophage.

    Je me sens mal, je suis mal :

    – et ces perles de sueurs qui glacent mon cou en s'écoulant jusque sur mon dos faisant naître tout le long de mon corps un tremblement soudain,

    – et cette musique assourdissante qui provient de ce cœur qui bat dans un rythme aliénant comme le djembé inquiétant annonciateur du glas,

    – et ce front qui se resserre sur mon crâne et le comprime induisant des maux et des sensations jusque–là inconnues de douleurs cérébrales.

    Tout se mélange, tout s'embrouille, moi l'artiste qui voulait voir vivre l'Art, je me retrouve à devoir vivre de l'art. J'ai rêvé d'un monde où l'essentiel n'était pas à vendre, un monde d'Hommes et non d'argent. J'ai rêvé que l'artiste aimait l'Art, que l'Homme aimait l'Art et donc que l'Homme, jamais ne pourrait laisser mourir l'Artiste.

    Les mots étaient écrits pour qu’ils soient lus, l’importance qu’ils avaient tenait par leur sens unique ou la magie de leur association.

    La peinture existait pour le plaisir d’être vue, pour la richesse des couleurs, des lumières et des codes qui s’y cachent.

    La musique était une communion entre les hommes, un moment propice au rassemblement de nos semblables. Elle était aussi un moment de solitude permettant à l’Homme de mieux se retrouver lui–même.


    La sculpture restait le domaine du toucher, le domaine de la fascination visuelle. Elle était exposée aux yeux de tous et l’Homme aimait à contempler ces formes offertes aux imaginations de tous.


    Dans cet univers idéal, l’Homme savait qu’il avait besoin d’Art, il se souvenait encore des premières fresques humaines laissées sur des murs pour atteindre notre ère, il racontait encore ces vieilles mythologies dont plus personne ne connaissait les racines et qui sont arrivées jusqu’à nous, il chantait encore ces airs festifs qui, traversant les générations, ont su garder leur force originelle.


    Mais voilà, ce matin la nouvelle est tombée, mon rêve ne sera plus jamais réalité, l’Art doit devenir un produit de consommation. La Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des droits sur Internet devient légitime et va pouvoir surveiller la diffusion de l’art sur le plus grand espace de liberté ouvert au monde qu’est internet. Au lieu de se réjouir de ces Hommes qui cherchent à se procurer de l’art, le législateur a décidé la création d’une autorité non policière et non judiciaire qui pourra surveiller les flux artistiques des internautes.


    Bien sûr, je sais très bien que tous les téléchargements effectués ne sont pas seulement le fait d’internautes affamés d’arts, mais a–t–on déjà créé ce genre de haute autorité à côté des collèges ou des lycées afin de surveiller et stopper les flux de drogues illégaux qui s’échangent dans ces lieux ? Non, ce doit être parce qu’il n’existe encore pas de maisons de production et d’édition officielles pour ce genre de substances !


    Voilà l’angoisse qui me reprend, petit à petit je me dis qu’HADOPI ne fera pas que surveiller avec tact les téléchargements artistiques. Par quels moyens informatiques pourront–ils ne traiter que ces sujets ? Cela me parait impossible, ils espionneront donc tout ce qui passera par la grande toile ? Ils verront les photos que j’enverrai à mes parents, décrypteront mes mails, iront lire mon facebook sans que je ne les ai invités, ils fouilleront sans doute aussi mon ordinateur, mes comptes, mes dépenses, ils iront jusqu’à se brancher sur ma webcam pour voir si mes goûts en matière se tapisserie leur conviennent ?


    À ces pensées, ma gorge se noue de plus en plus. Petit à petit, je ne sens plus le sang atteindre mes doigts de pied. J’ai les jambes légères, si légères que je dois être en train de m’envoler. Mais ce vol est sans contrôle, je m’agite, mais n’arrive plus à prendre le contrôle de mon corps, j’ai mal au cou, j’étouffe et recherche de l’air comme dans ces moments où mon asthme empêchait mes bronches de se remplir d’oxygène. Je me débats, cherche un point d’appui, mais il n’y a plus rien de tout cela autour de moi. Peu à peu, mes bras se collent à mon corps. Mes yeux sont troubles et mon cerveau commence à me jouer des tours… Je retourne dans mon rêve, dans ces lieux où l’Art n’est pas un produit, mais un morceau de culture. Un peu de cette culture dont nous avons tous besoin pour nous nourrir, pour vivre.

    Mais sans cette culture, à quoi bon !

    Je suis le premier pendu victime d’HADOPI !