IMPACT Le plus haut palier du grand plongeoir
On ne croirait pas, mais un semblant de vie a repris son cours. Des journaux se sont fait le relais d’une étrange histoire de meurtres dans la forêt, découverte de cadavres et preuves suspectes à l’appui. Mais ce qui aurait pu être un chambard de tous les dieux n’a pas tenu deux jours en cinquième page. Pas d’enquête sur des disparitions inexpliquées, la possession d’armes ou de cassettes vidéo représentant des meurtres en réunion. Aucune allusion à des corps de sdf, d’enfants ou de jeune fille. Rien que le silence. Vanessa a disparu depuis presque trois mois. Son portrait restera sans doute sur les sites Internet de la Préfecture de police, ou derrière les bureaux d’accueil au poste. Voilà la seule chose dont je sois à peu près sûr à son sujet.Mon ami Isio et moi-même avons continué nos petites existences comme avant, en nous voyant plus souvent mais sans jamais en reparler. Il ne travaille plus dans les écuries et me tient souvent compagnie à ne rien faire dans la journée. J’ai lâché mes études d’Histoire officiellement en déclarant avoir hâte de trouver un vrai travail : depuis ce jour, je reste affalé sur le canapé en attendant que ça me tombe dessus, profitant de l’absence prolongée de ma mère. Mon thorax n’est plus douloureux, comparable à ces terrains accidentés qui caractérisent la planète Mars avec ses cicatrices en sillons. Pas de nouvelles de Matthieu qui a dû se lasser de chercher à me joindre et est sûrement parti en vacances. Olivier m’a invité à une manif la semaine dernière, apparemment remis de ses émotions et prêt à continuer dans sa voie. La disparition de Cyril n’y est pas pour rien, à mon avis.
Il y a de ça deux semaines, j’ai reçu la visite d’un Weber décontracté et élégant en plein cœur d’un jour de pluie. Je l’ai fait entrer en m’interrogeant sur le but de sa visite et en notant la chemise cartonnée bleue qu’il avait sous le bras. Je n’avais pas eu de nouvelles depuis sa lettre et je n’avais pas cherché à en avoir. Nous nous sommes installés dans le salon et nous sommes mis tous les deux à fumer sans rien dire. Une foule de questions se pressaient dans mon crâne mais je me suis retenu de les lui poser. Par fierté. Je n’avais pas envie d’avoir à supporter son air supérieur trop longtemps. Quelque chose m’oppose à lui naturellement et cette chose ressort quand nous nous trouvons l’un en face de l’autre. Je l’ai laissé faire le premier pas.
Il a prétendu être venu prendre de mes nouvelles et je lui en ai données, sans rentrer dans les détails. En insistant sur la banalité de ces journées qui passent et se ressemblent toutes. Il a fini par me demander ce que j’allais faire maintenant et quels étaient mes projets.
- Je ne sais pas, ai-je avoué.
- Vos études peut-être ?
- Non, j’ai mis la clé sous la porte. Je vais trouver un boulot.
Il n’a pas semblé relever ces dernières paroles. En écrasant son mégot dans le cendrier il s’en est sorti une seconde du paquet.
- Vous avez suivi l’affaire dans la presse ? a-t-il demandé.
- Pas vraiment.
- Ça ne vous intéresse plus ?
- Non. D’ailleurs, ce serait bien que vous récupériez la cassette vidéo de l’autre fois, je ne sais pas quoi en faire, c’est pas un film à « voir et revoir »…
- Ça ne vous dérange pas que rien n’ait été dit sur la disparition de Vanessa ? Savez-vous que son corps, comme celui des autres victimes n’a pas été retrouvé.
Sans répondre à ça, j’ai cherché à me lever pour prendre quelque chose à boire mais il m’a agrippé doucement par le bras et reprit :
- Vous ne voulez pas continuer ?
- Continuer quoi ?
- Ce que vous avez commencé.
- J’ai du mal à vous suivre, ai-je dit en m’énervant un peu.
Semblant tout d’abord chercher ses mots, chose que je ne l’avais jamais vu faire auparavant, il a finalement déclaré :
- Qu’est-ce que vous voulez faire, comme travail ?
- Je ne sais pas.
- Vous n’avez aucune idée ?
- Non, ai-je dis. Je n’ai pas eu le temps d’y penser dernièrement.
- Et si moi, je vous proposais quelque chose ?
Je l’ai dévisagé pour déceler si c’était une plaisanterie. Il avait l’air tout ce qu’il y a de plus sérieux.
- Vous voulez dire, être flic ? ai-je interrogé d’un air méprisant.
Il a souri et fait un signe de tête qui marquait la négative.
- Vous dites n’importe quoi ! a-t-il lancé.
- Alors quoi ?! Si vous arrêtiez un peu de me faire tourner en rond, aussi…
Il s’est levé pour aller jusqu’aux photos de famille collées au frigo sur lesquelles il a posé un regard curieux.
- Vous ne voudriez pas continuer à mener des enquêtes ? s’est-il enfin décidé à dire.
- Comment fait-on pour mener des enquêtes sans être flic, Weber ?
- Figurez-vous que certaines personnes sont intéressées par vos services…
- Certaines personnes ? ai-je relevé.
- Certaines comme moi. Prêtes à vous donner les moyens d’aller plus loin encore.
Il s’est approché et a sorti une feuille pour la déposer devant moi.
- Voilà un rapport de police, a-t-il expliqué. Qui n’est pas sorti des bureaux de la Préfecture et qui indique que le corps de Cyril Duco n’a pas été retrouvé. C’est un cercueil vide qu’on a mis en terre. Dans le secret le plus total.
À la fois étonné et intrigué, je me suis gratté la tête longtemps avant de demander :
- Et que voulez vous ? Que je retrouve le cadavre de ce gars ?
- Il y a beaucoup de choses à découvrir… Nous paierons pour que vous vous y
employiez.
Il me tend la chemise cartonnée et ajoute :
- Parlez-en à votre ami Isio, vous faites une belle équipe, je trouve.
- Gardez-ça ! Je ne suis pas intéressé et je ne risque pas de l’être. Je ne sais rien des trafics qui se mijotent là-dessous, mais j’ai eu ma dose !
Il a alors prit une expression très dure et serré les mâchoires en répondant :
- Ne perdez plus votre temps ! Vous êtes comme un enfant qui hésite au plus haut palier du grand plongeoir et vous faites des histoires en espérant qu’on vous pousse ! J’ai tout fait pour pouvoir venir vous donner ce qu’il y a dans cette chemise ! Vous allez la prendre et me rappeler très vite avant que je me mette vraiment en colère…
Je l’ai fixé d’un air dubitatif, en me répétant à moi-même qu’il venait de dire quelque chose de très juste.
Aujourd’hui, la pluie tombe de plus belle et on dirait que les nuages foncés qui encombrent le ciel sont prêts à s’écrouler sur nous. La voiture est chargée comme un baudet, les sacs de voyage de Grandel prenant une place tout à fait intolérable à côté du mien, unique. Et dire que j’ai accepté de ne pas prendre ma gratte…
Il est passé me prendre vers 10 heures, l’air joyeux. Ma mère venait d’appeler pour me signifier qu’elle rentrerait dans deux jours. J’ai répondu que je ne serai pas là mais que j’ai, tant bien que mal, essayé de m’occuper de ses plantes vertes. Elle n’a pas cherché plus loin, s’est simplement intéressée à ma destination.
Nous avons traversé les quartiers rupins et longé les parcs verdoyants, sans compter les parties de forêt que nous connaissons maintenant très bien. Enfin, Isio a stoppé la bagnole et je lui ai demandé de m’attendre quelques minutes, en précisant que je ne serai pas long.
Je frappe plusieurs fois à la porte en sentant les gouttes d’eau s’infiltrer sous ma chemise et glacer ma nuque. Je referme le bouton du col en songeant que mes cicatrices sont encore très voyantes. C’est Matthieu lui-même qui m’ouvre la porte. Il est heureux de me voir et me fait signe d’entrer mais je refuse parce que je suis pressé. Il me demande ce que j’ai fait tout ce temps, insiste sur le fait que j’ai été injoignable, m’explique qu’il est parti en vacances quelques semaines, est rentré depuis peu… Je hoche la tête.
- Je pars en voyage, dis-je finalement.
- Ah ? Trop cool ! Où ça ? C’est pour les vacances ?
- Euh… On peut dire ça, si tu veux. Je descends dans le sud.
- C’est con ! s’exclame-t-il. J’allais t’appeler pour te proposer une soirée ! Qu’est-ce que t’as fait tout ce temps ? T’as écrit ton mémoire ?
- Oh, j’ai pas fait grand-chose, comme d’hab…
- Tu as vu cette histoire avec Cyril, Cyan et les autres ? C’est ouf, non ? Je vais pas dire que ça me fait de la peine pour Cyril, mais en même temps, Cyan était sympa.
- Et comment va Karine, d’ailleurs ?
- On n’est plus ensemble, elle s’est barrée pour un autre gars. Je suis pas triste, je me dis que maintenant c’est lui qui va se la coltiner ! Mais raconte un peu ce que tu vas faire pendant tes vacances et avec qui tu pars ! Ça fait longtemps, tu m’as manqué, mec !
Sans répondre que c’est lui qui va sûrement me manquer, je dis que je suis très pressé, qu’on m’attend. Il a l’air déçu quelques instants puis reprend son sourire et me demande de l’appeler dès que je peux pour discuter.
Je le serre dans mes bras et m’engage sous la pluie en le laissant là. Je traverse à présent des trombes d’eau sans être atteint par le froid qui envahit ma chemise et fait poisser le tissu contre ma peau. Des idées tristes s’enracinent en moi et font vibrer mes paupières. Je pénètre dans l’habitacle, côté passager, sans dire un mot.
- C’est bon ? demande Isio.
- Ouais, c’est bon. Dis-moi quand tu es fatigué pour que je prenne le volant.
La pluie finira par s’arrêter. La route va être longue. Deux certitudes dans un monde complètement bordélique et imprévisible.
Je me sens tout engourdi. Je vais me laisser dormir en essayant de faire le vide, de ne plus penser à rien. Je voudrais oublier qui je suis, ne serait-ce qu’un instant infime. Une pointe de frisson remonte soudain des pieds jusqu’aux épaules, un souvenir de peur et d’appréhension qui n’a de cesse de revenir. Et ne semble pas prêt de me quitter.