In Libro Veritas

Un espoir cancéreux (Bienvenue dans la vraie vie 2)

Par Landry Johan

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Table des matières
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La télomérase : la protéine de l’immortalité ? Voilà comment tout a commencé. De simples mots lus à la va-vite via internet - je ne sais plus de quelle façon j’ai atterri sur ce site : à l’origine je cherchais une recette de lasagnes - et voilà que mes espérances auxquelles j’ai fait abstraction toutes ces années refont surface. L’espace de quelques heures je suis retombé en enfance. Je me suis dit que tout était encore possible. Je me suis mis à rêver de ma vie. Une vie différente de celle que je m’imaginais jusque là. Un avenir. Un réel avenir. Pas ces quelques années de présence physique quotidienne dans un bon cinq mètres carré, me fondant dans la masse et broutant ma part parmi tous les autres mammifères en costard. J’ai cru au bonheur ce soir-là. Ce bonheur parfait tant décrit, tant vénéré, tant sacralisé et si peu vécu. Ce bonheur que je niais en bloc. « De l’utopie », m’écriais-je. « Une supercherie », m’indignais-je. « On ne le perçois qu’à travers la musique. Parfois, à travers les films. Mais c’est tout. On ne vit pas notre bonheur. On vit celui des autres. Un bonheur imaginé par tous ces artistes : compositeurs, réalisateurs, interprètes, peintres - écrivains ? -. Un bonheur créé de toutes pièces pour que l'on croit en l’existence humaine. Pour que l'on n’aille pas tous se jetter dans le vide. Notre statut de mortel est un frein au bonheur. Il nous permet seulement d’accéder à un bonheur limité, frustrant, triste. » Je ne fais que transcrire les propres propos que j’ai pu tenir de-ci de-là. Mais voilà qu’on ose me prétendre le contraire : que le bonheur existera. Dans quelques années. « Peut-être dans les prochains jours », espérais-je naïvement. J’ai parcouru l’article sur internet mais, mis à part le titre, je n’en ai pas retenu grand-chose. Trop scientifique pour moi. Quel con d’avoir fait littéraire. Si j’avais su qu’une enzyme nommée télomérase avait été découverte depuis plusieurs années et qu’elle avait le pouvoir de rendre la cellule immortelle, j’aurais écouté ma mère. « Prends scientifique mon chéri, tu es plutôt doué en maths. » Je n’étais malheureusement pas doué en science et vie. Tout ce que j’ai compris de l’article, c’est que la télomérase a été découverte en 1994 par un chercheur ontarien. Pendant une bonne demi-heure j’ai cherché sur internet une photo de lui pour l’encadrer et l’accrocher au-dessus de mon lit. N’en ayant trouvé aucune, je suis allé dîner. J’étais surexcité. Je tremblais de tous mes membres. Je ne tenais plus en place. Je me souviens avoir mangé un peu partout dans l’appartement, debout, mon assiette à la main : dans le salon, dans la chambre, sur le balcon, et même dans la salle de bain - je voulais voir l’expression de mon visage se métamorphoser en réalisant que l’espèce humaine n’était peut-être finalement pas foutue -. « Il y a de l’espoir. » Je suis retourné devant mon écran d’ordinateur. J’y suis resté une bonne partie de la nuit, laissant en suspens la nouvelle encore sans titre dont j’avais débuté l’écriture - que j’ai par la suite intitulée Bienvenue dans la vraie vie -, à la recherche d’autres informations sur la télomérase. Télomérase : l’enzyme de vie ou de mort. Une course vers l’immortalité. L’enzyme de la jeunesse éternelle. Plus j’ouvrais de fenêtres, moins j’avais l’oeil sur le contenu des articles. Je ne lisais plus que les titres. Je les faisais défiler devant mes yeux. Je ne me contrôlais plus. « Je vais vivre. Je vais vivre encore et encore. La mort ne m’attend plus. Elle ne va faire que passer devant moi, derrière moi, près de moi. Dorénavant, ma seule crainte sera de me faire toucher par la mort. Une mort accidentelle et non naturelle. La mort naturelle ne sera plus. L’homme l’aura vaincue. Après toutes ces années il en sera venu à bout. Grâce à lui, grâce à moi, je pourrai esquiver la mort, la montrer du doigt, lui rire au nez. Je la ridiculiserai. Elle ne sera plus maître de ma vie. Ma vie sera mienne. Ma vie sera belle. Ma vie sera heureuse. Le bonheur frappera enfin à ma porte et je lui ouvrirai, il me sourira et je lui sourirai en retour, il s’essuiera les pieds sur le welcome que je me serai procuré spécialement pour lui, je lui ferai la bise, deux baisers sur chaque joue, gauche droite gauche droite, puis quand on aura suffisamment fait connaissance, on deviendra amants : on s’aimera, on ne pourra plus se passer l’un de l’autre, on existera pour de bon. Ma vie est belle. Ma vie est éternelle. Depuis quelques heures. » Mes pensées m’envahissaient. Je débordais de joie. Les titres défilaient les uns après les autres à toute vitesse jusqu’à ce que l’un d’eux attira mon attention - il était 1 h 30 -. La télomérase, fontaine de jouvence ou protéine cancéreuse ? Je me suis empressé de lire l’article tout en sachant que ce que j’y découvrirai ne me plairait pas. Je savais que je n’aurais pas dû le lire. Je voulais croire à cette histoire d’immortalité. Je voulais m’y raccrocher comme je me raccrochais étant enfant à l’existence du Père-Noël. J’avais besoin d’y croire. J’avais besoin de ma télomérase. Elle était ma seconde chance d’être heureux. Elle était mon second Père-Noël. Le premier m’ayant été douloureusement arraché en même temps que ma première dent de lait, je n’avais plus rien sur quoi fonder tous mes espoirs. « Ni Dieu, ni être : l’éternité redevient à l’image de Dieu un vague sujet de préoccupation, une illusion quelconque, un fantasme abstrait. » (...) on pourrait augmenter l'espérance de vie des individus. Mais pour l'instant, on vise plutôt à rallonger la vie des cancéreux (...) « C’est vrai quoi, après tout l’immortalité n’est qu’un léger détail, une broutille dans la découverte scientifique. Mieux vaut sauver quelques milliers d’individus qui se laissent pousser la tumeur plutôt que six milliards en parfaite santé. » La colère s’était emparée de moi. Ma joie s’était envolée, mes espoirs écroulés, ma vie évanouie dans la nature comme rappelée à l’ordre. « C’est le cheminement des choses. On ne peut pas être sauvés. Personne n’a le pouvoir de nous sortir de notre condition de nés morts. Nous sommes condamnés. Condamnés à vivre puis à mourir, à vivre puis à mourir, à vivre puis à mourir. Les uns après les autres, bien en rangs d’oignons. Ne poussez pas, derrière. C’est chacun son tour. Faites la queue, comme tout le monde. » À partir de ce soir-là, une nouvelle crainte m’obsédait : je voyais la mort sous un autre angle. Tous ces faux espoirs que j’avais fondés sur la télomérase m’ont appris que la mort peut surgir n’importe où et à n’importe quel moment. Depuis, je suis terrorisé rien qu’à l’idée de devoir sortir le chien ou de traverser la rue. « On n’est jamais à l’abri d’un accident », me répétais-je. Cette crainte me poursuivait davantage chaque jour jusqu’au jour où j’ai compris que j’étais moi-même à l’origine de cette nouvelle crainte ainsi que de toutes celles qui la précédaient. Je ne veux pas que mon fils subisse les mêmes craintes que moi, ni aucune autre qui concerne de près ou de loin cette satanée mort dont je ne veux plus entendre parler au jour d’aujourd’hui. Mon fils restera loin de tout ça. Lui seul demeurera. Il existera pleinement. Il sera véritablement heureux dans ce bas monde car la mort ne le touchera pas. Elle ne lui viendra pas à l’idée. Elle ne se glissera pas dans son esprit. Je le protègerai tout le temps que je pourrai, tout le temps que ma courte existence me le permettra. Je le sauverai de la peur, de l’angoisse, de la torture. « C’est ta lettre au Père-Noël, fiston ? », « oui. », « alors, qu’est-ce que tu vas demander ? », « une playstation, des rollers et des centaines d’années de vie supplémentaires. Comme ça, je pourrai vivre pour toujours. », « c’est une bonne idée, dis-moi. Quand j’avais ton âge, j’ai aussi demandé la même chose au Père-Noël. », « il t’a donné combien d’années de vie ? », « il m’en a donné pour très longtemps, ne t’en fais pas. », « et moi, tu crois que j’en aurai aussi pour très longtemps ? », « oui, j’en suis sûr. » Mon devoir paternel prendra le dessus sur ma cruelle condition de mortel. « Mais il faut que tu sois bien sage. Alors, lave-toi les mains et va faire ton lit. »