La Reconquête
La Reconquête
ACTE I
Le rideau se lève sur le salon de l'appartement de Marianne M., une femme d'environ trente ans, brune, d'une beauté sobre. Elle est assise sur un sofa. A côté d'elle, Armand A., trente-deux ans, un homme élégant et très séduisant.
Scène 1. Marianne, Armand
ARMAND : - (Enflammé) Ah ! Marianne ! Je croyais que ce moment ne viendrait jamais. (La gorge serrée) Jamais ! (Avec fièvre) Après ta trahison qui m'a fait perdre la raison, ton silence me rend fou ! J'ai besoin d'une explication ! Mon pauvre esprit, encore frappé d'incompréhension, tourne avec impuissance dans ma cervelle en répétant : pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
MARIANNE : - Est-ce que tu t'es enfin calmé, Armand ?
ARMAND : - Par la force des choses.
MARIANNE : - Comment vas-tu ?
ARMAND : - (Sur un ton amer où résonne la tristesse) Comment puis-je aller ? Je n'en suis pas encore revenu !
MARIANNE : - (Avec un sourire coupable mais sur un ton affectueux et prudent) Je me suis fait du souci à ton sujet.
ARMAND : - (Toujours sur un ton triste) Est-ce pour cela que tu n'as pas répondu à mes coups de téléphone ? Que tu m'as laissé au bout de la ligne, me débattant comme un poisson pris à l'hameçon ? (Le ton devient plus animé et plus accusatoire) Tu savais que c'était moi ! Je t'appelais au secours et tu as laissé la sonnerie me percer le tympan de sa résonance coupable ! Tu n'as pas, une seule fois, daigné soulever le récepteur.
MARIANNE : - Armand, c'est faux ! La première fois je t'ai répondu ! Et toi, qu'as-tu fait ? Tu m'as couverte d'insultes et traitée de tous les noms.
ARMAND : - (Sur un ton gémissant) Sous l'effet de la souffrance. Seulement sous l'effet de la souffrance. La colère est fille de la douleur. Quand tu m'as annoncé qu'après deux ans de bonheur, en huit jours tu m'avais trompé, j'ai vu jaune, et puis après…j'ai vu rouge !
MARIANNE : - Oui, eh bien moi aussi, figure-toi, j'en ai vu de toutes les couleurs ! Mais je n'admets pas ta conduite !
ARMAND : - Franchement, Marianne, je ne savais pas que tu pouvais être aussi cruelle.
MARIANNE : - Je ne suis pas cruelle ! Si je l'étais, je ne t'aurais pas ouvert la porte aujourd'hui.
ARMAND : - Marianne, j'ai tant souffert ! J'ai souffert durant ces derniers jours plus que durant tous les jours les plus misérables des misérables jours de ma vie. Moi, qui n'avais jamais connu la jalousie, je viens d'en ressentir la cruelle morsure. J'ai pleuré de rage. Je me suis tordu de douleur. J'ai hurlé de désespoir. Je t'en supplie, Marianne ! Reviens ! Ne me trompes plus ! Ne me fais plus souffrir ! En te perdant, j'ai découvert combien je t'aime ! Je suis désespéré. Je suis déchiré par une douleur physique ! Tiens ! Regarde ! J'ai mal ici, dans l'abdomen, là ! C'est comme si cette partie de mon corps avait été transpercée par la lame d'une épée.
MARIANNE : - Je t'en supplie, tais-toi ! Je suis vraiment désolée.
ARMAND : - (Sur un ton où la colère refoulée étrangle la voix) Comment as-tu pu me tromper de cette façon ? En huit jours ! J'aurais pu comprendre qu'en un mois tu m'aies oublié, mais en huit jours ? Tu dois être amnésique !
MARIANNE : - Je n'ai pas consulté le calendrier !
ARMAND : - Moi, si ! On s'est séparé, il y a exactement une semaine ! Bon Dieu ! Juste le temps que je comprenne mon erreur. Que je me languisse de toi à en mourir. Et lorsque je te téléphone pour te le dire, tu m'annonces tout bonnement que tu couches avec un autre ! Quand j'y pense, je me demande pourquoi tu t'étonnes que je te traite de…
MARIANNE : - Armand ! Si tu recommences je vais te prier de partir !
ARMAND : - Bon ! Bon ! Je ne veux pas être grossier. Je veux seulement comprendre. Après m'avoir bercé pendant deux ans de mots d'amour, dès que je m'endors, tu cours te chercher un amant.
MARIANNE : - D'abord, je n'ai pas couru me chercher un amant, comme tu dis ! C'est arrivé, tout simplement.
ARMAND : - Tout simplement. Oui, juste ! Tout simplement ! Tu en as de bonnes ! J'en rirais, si je pouvais ! Tout simplement ! Pff ! Je te laisse seule une seconde, et, tout simplement, un homme tombe dans ton lit.
MARIANNE : - Ce n'est pas de ma faute. Je l'ai rencontré à l'opéra. Il était là, assis par hasard à côté de moi. Nous avons parlé…
ARMAND : - Tu as couché avec lui parce que vous avez parlé ?
MARIANNE : - Non, idiot ! Parce qu'il est jeune et beau et que je suis une femme.
ARMAND : - C'est du propre !
MARIANNE : - C'est la vérité. Enfin, bon ! Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? J'étais seule ! Et pourquoi étais-je seule ? Parce que tu m'as quittée…
ARMAND : - Je ne t'ai pas quittée !
MARIANNE : - Comment appelles-tu donc ça, quand tu t'en vas en disant adieu ?
ARMAND : - Un coup de tête.
MARIANNE : - En admettant. Quoi qu'il en soit, tu es alors rentré chez-toi ! Tu es retourné chez ta femme ! Marie ! La Sainte Marie !
ARMAND : - Ça va ! Ça va ! Elle, en tout cas, ne couche aussi facilement que toi.
MARIANNE : - Oui, je sais ! C'est une sainte. Il faut bien qu'elle le soit pour que tu n'arrives pas à t'en séparer !
ARMAND : - Je ne voulais pas lui faire du mal.
MARIANNE : - Tu lui as fait plus de mal en la trompant.
ARMAND : - C'est vrai. J'aurais dû tout lui avouer ! Hélas, je n'ai jamais trouvé le bon moment.
MARIANNE : - Ce genre de moment n'est jamais bon ! Tu ne risques donc pas de le trouver. Attendre est inutile. Il faut agir à la première occasion, sans se poser de questions.
ARMAND : - C'est encore ton psychologue qui t'a raconté ça ?
MARIANNE : - Il a raison !
ARMAND : - Eh bien, je te répète que je ne pouvais pas me résoudre à lui faire de la peine.
MARIANNE : - Évidemment, à moi, que tu déclares tant aimer, tu peux facilement m'en faire, de la peine… Depuis deux ans que nous nous connaissons, tu n'as pas passé une seule nuit avec moi ! Tu te sauves chez ta femme ! Tu me laisses seule ! Seu-le ! Entends-tu ? Seule ! Jetée là, sur mon lit à pleurer !
ARMAND : - Bah ! Tu t'es vite faite consoler par le premier venu…
MARIANNE : - Tu ne comprends rien !
ARMAND : - Oui, juste !!
MARIANNE : - Tu ne sais pas ce que c'est que d'être seul !
ARMAND : - Je l'ai souvent été. La solitude est supportable lorsqu'elle n'est pas de longue durée. Tu savais que notre dispute n'était, ni sérieuse, ni la première du genre que nous ayons eue… Tu aurais pu attendre….
MARIANNE : - Tu ne te souviens donc pas de ce que tu m'as dit ?
ARMAND : - Qu'est-ce que je t'ai dit ?
MARIANNE : - C'est bizarre que tu ne t'en souviennes pas.
ARMAND : - Pourquoi ?
MARIANNE : - Parce que tu me l'as répété.
ARMAND : - Et qu'est-ce que je t'ai répété ?
MARIANNE : - Exactement cela : « Ce n'est pas que je ne peux pas me séparer de ma femme, c'est que je-ne-le-veux-pas ! »
ARMAND : - J'admets avoir prononcé ces paroles.
MARIANNE : - Et répété !
ARMAND : - Si tu veux.
MARIANNE : - Non ! Pas si je veux ! C'est toi qui voulais !
ARMAND : - Bon, je l'admets encore. Mais, peux-tu bien me dire quand je t'ai répété cela ?
MARIANNE : - Avant de me quitter.
ARMAND : - C'est exact. Mais à quel moment ?
MARIANNE : - Je ne me rappelle pas.
ARMAND : - Eh bien, je vais te rafraîchir la mémoire. C'était en réponse à la question, qu'en deux ans, tu mas posée mille fois : Armand, c'est quand que tu vas te séparer de ta femme ?
MARIANNE : - Et alors ?
ARMAND : - Et alors ? J'en avais marre de t'entendre me dire tous les jours, Armand, c'est quand que tu vas te séparer de ta femme ? Comprends-tu ? Cette phrase me causait un double remord. Elle me rappelait le mal que je te faisais et la douleur que j'infligeais à Marie. Elle me rendait conscient du fait que mon bonheur était constitué de la somme de deux malheurs. L'horreur que j'en éprouvais empoisonnait mes sentiments envers toi. Je ne voulais plus rien entendre. C'est pour cela que je t'ai dit les mots que tu me reproches d'avoir prononcés. Tu m'accuses et me condamnes parce que tu t'attaches aux paroles et non pas aux pensées qui me traversaient l'esprit. Vois-tu, cette phrase que j'ai lancée n'était pas un désaveu de ma part, mais un cri poussé devant le dégoût que j'avais pour ma propre conduite, et l'aversion que je me vouais désormais. Lorsque j'ai dit : « …je ne le veux pas ! », je ne parlais pas de ma séparation, bien qu'il semblerait en être ainsi à première vue. J'exprimais là mon refus de faire face encore une fois à ta question : « Armand, c'est quand que tu vas te séparer de ta femme ? » Quand j'ai dit : « …je ne le veux pas ! » je voulais dire, je ne le veux plus ! Je ne veux plus entendre : « Armand, c'est quand que tu vas te séparer de ta femme ? ». Je ne veux plus de ma vie en double, ni de ma double vie ! Tu comprends ? Je ne pouvais plus supporter une situation qui me forçait à résoudre un problème de conscience au dessus de mes forces.
MARIANNE : - (Avec sincérité) Vraiment ?
ARMAND : - Oui.
MARIANNE : - Je ne savais pas. Moi, je crois tout ce que l'on me dit. J'ai cru que tu ne voulais pas te séparer de ta femme.
ARMAND : - Hélas.
MARIANNE : - Tu savais que j'allais tout prendre mot à mot.
ARMAND : - Oui. C'était, d'ailleurs, ce que je désirais, ou du moins, ce que je croyais désirer. J'avais enfin trouvé la force, le courage et surtout, l'amour de te laisser libre d'être heureuse, sans moi.
MARIANNE : - De quoi te plains-tu donc ?
ARMAND : - Je me plains de voir la femme que j'aime et pour laquelle je me suis sacrifié, enterrer mon souvenir en huit jour et plonger dans le lit d'un autre. C'est obscène ! C'est même pratiquement infaisable !
MARIANNE : - Quelle que fût ton intention, tu m'as plaquée. Tu es allé rejoindre ta femme. Moi, je suis restée toute seule à pleurer pendant trois jours. Alors un soir, je suis sortie et je l'ai rencontré. Il m'a raccompagnée chez-moi… Maintenant, je ne suis plus seule. J'ai quelqu'un qui demeure avec moi. Il ne s'en va pas rejoindre une femme, lui ! Le soir, il reste dans mon lit.
ARMAND : - Bravo ! C'est merveilleux ! Et moi, qu'est-ce que je deviens là-dedans ?
MARIANNE : - Tu n'as pas voulu de moi !
ARMAND : - Je n'en pouvais plus de te voir souffrir.
MARIANNE : - Eh bien voilà, je ne souffre plus.
ARMAND : - Maintenant, je n'en peux plus de souffrir, moi-même !
MARIANNE : - C'est trop tard ! Je vis avec René.
ARMAND : -Ah ! Parce que ton jeune monsieur s'appelle René? C'est charmant. Gentil prénom.
MARIANNE : - René Posada. Il est espagnol.
ARMAND : - Es-tu sûre que tu ne l'as pas rencontré à la corrida ?
MARIANNE : - A la corrida ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
ARMAND : - Oui, parce qu'avec mes cornes, je me vois très bien dans le rôle du taureau. Mais souviens-toi, ma belle, que si de ce noble animal, j'ai le malheur d'en avoir les cornes, j'en ai aussi les …
MARIANNE : - Armand !
ARMAND : - Pardonne-moi ! En parlant de taureau, j'ai vu rouge !
MARIANNE : - Sois beau joueur !
ARMAND : - (Pause) En parlant de beau, est-il plus beau que moi ?
MARIANNE : - Qui ?
ARMAND : - Ton toréador.
MARIANNE : - Ne l'appelles pas toréador ! (Armand mimique une passe tauromachique) Armand, je vais me fâcher ! Oui. René est plus beau que toi !
ARMAND : - Vraiment ?
MARIANNE : - Oui. Vraiment.
ARMAND : - Beaucoup plus beau ?
MARIANNE : - Oui. Excuse ma sincérité.
ARMAND : - Ta sincérité est louable mais n'est pas excusable. La vérité que tu me jettes à la figure me fait trop mal.
MARIANNE : - Tu m'avais toujours demandé d'être sincère avec toi. T'en souviens-tu ?
ARMAND : - Oui, juste !! Je t'avais demandé de ne pas feindre tes orgasmes. C'est tout !
MARIANNE : - Et je t'ai obéi. Je n'ai jamais fait semblant !
ARMAND : - Cela n'a guère plus d'importance maintenant.
MARIANNE : - Tu es contrarié ?
ARMAND : - (Sur un ton ironique, amer et coléreux) Non. Je suis heureux. Je suis très heureux. Je suis heureux d'avoir été fait cocu par un étranger sans même avoir la consolation de penser qu'il est laid et que tôt ou tard, tu en auras marre de voir sa tronche et que tu me reviendras. (La sonnerie du téléphone se fait entendre. Marianne se lève d'un bond.)
MARIANNE : - Le téléphone !
ARMAND : - Dépêche-toi, ma fille ! Cette fois-ci ce n'est pas moi qui appelle, c'est lui ! Il ne faut pas le faire attendre !
MARIANNE : - Je t'en prie, Armand, ne fais pas l'enfant ! Attends-moi là. Je vais prendre la communication dans l'autre pièce.
ARMAND : - Tu as déjà des secrets ?
MARIANNE : - Non mais il est inutile que tu entendes notre conversation. C'est gênant.
ARMAND : - Oui, juste !! C'est gênant ! Comme si je ne connaissais pas ta « gêne » !
MARIANNE : - Zut. (Elle sort en refermant soigneusement la porte derrière elle)
Scène 2. Armand (Resté seul)
ARMAND : - Elle a pris soin de fermer la porte. La garce ! Je ne lui pardonnerai jamais ce qu'elle a fait ! Ma colère a déjà mutilé mon amour pour elle. S'il y a huit jours j'aimais Marianne de tout mon cœur, aujourd'hui, la moitié la déteste. Je ne sais plus si je veux la reconquérir pour assouvir mon amour ou ma haine. Sans doute, les deux. Quoi qu'il en soit, il me faut la reprendre. La ravir à ce toréador qui ne sait pas encore dans quels sales draps il vient de se coucher. Pff ! Plus beau que moi ! Je suis certain qu'il a quelque défaut caché que Marianne aura omis de mentionner. Le contraire ne serait pas logique. Mais je découvrirai la vérité ! J'ai plus d'un tour dans mon sac. Et s'il sait manier les taureaux, moi, je sais m'y prendre avec les vaches… espagnoles… Hi, hi, hi ! Dès à présent, je ne pleure plus. Je ne supplie plus. Je ne mendie plus. Dès à présent, j'étudie. Je calcule. Je complote. Je pars à la guerre ! Je pars à la reconquête de Marianne ! Et quand j'aurai gagné, et quand j'aurai vaincu, je régnerai sur elle, non plus avec le cœur, non plus avec la raison, mais avec une main de fer. Les petites phrases telles que : « Armand, c'est quand que tu vas te séparer de ta femme ? » et toutes les variations sur ce thème, seront désormais bannies du langage nouveau de ma terre reconquise. Plus de tolérance. Plus d'attendrissements. Plus rien ! (Pause) Voyons. Comment procéder ? Je sais que Marianne est têtue mais il me faudra l'être plus qu'elle. Ses sentiments ne sont pas ceux d'une femme normale. Ils n'existent qu'autant que sa raison ne les soutient. Cette femme est une fleur étrange et folle. Elle ne peut vivre qu'à l'ombre de la constante présence d'un homme. Hors de cet environnement, elle ne se fane pas, elle pique. Ce qu'il me faut donc d'abord faire, c'est lui fournir cette ombre vitale. Lui faire entrevoir celle de mes larges épaules. Ah ! Chère Marianne ! Puisque c'est l'ombre que tu désires, tu l'auras ! Quant à la proie, tu l'as laissée s'envoler…
( Il fait une pause en entendant du bruit dans la pièce où se trouve Marianne. Cette dernière fait son apparition.)
Scène 3. Marianne, Armand
ARMAND : - Je constate que tu es toujours aussi bavarde au téléphone.
MARIANNE : - Armand, tu dois partir. Je vais sortir.
ARMAND : - Avec René ?
MARIANNE : - Oui.
ARMAND : - Tout ce que je t'ai dit n'a donc eu aucun effet sur toi ?
MARIANNE : - Je suis heureuse que nous ayons eu une explication. J'ai compris ta conduite. Je sais maintenant que tu as agi pour mon bien et je t'en remercie.
ARMAND : - Alors ?
MARIANNE : - Cela ne change rien, Armand. J'ai besoin d'un homme à plein temps et toi, tu n'es pas libre. Tu es marié.
ARMAND : - Cela avait très bien marché jusqu'à il y a huit jours.
MARIANNE : - Non, Armand. Cela ne marchait pas. Et c'est d'ailleurs pour cela que nous avons dû nous séparer.
ARMAND : - J'étais fou !
MARIANNE : - Tu étais sage. Allons ! C'est maintenant qu'il ne faut pas faire le fou. Vas-t-en ! Je dois me préparer à sortir.
ARMAND : - Pourrais-je te revoir ?
MARIANNE : - Nous ne devons plus nous revoir. Notre avenir n'existe plus. Seuls, demeurent deux existences à venir, séparées. Les compromettre serait injuste. Ainsi, dès ce soir, ma porte te sera fermée. Quant à toi, si tu m'aimes vraiment, laisse-moi !
ARMAND : - Marianne, te voir si logique m'effraye.
MARIANNE : - Je te prie de t'en aller.
ARMAND : - Tu me congédies ! J'ai eu mes huit jours et maintenant, tu me congédies !
MARIANNE : - Armand, qu'est-ce que tu racontes ?
ARMAND : - Tu me mets à la porte !
MARIANNE : - Mais non... ARMAND : - Comme un chien !
MARIANNE : - Bon ! Alors ! Puisqu'il faut que je sois forte pour deux, c'est donc moi qui partirai. Je vais me préparer.
ARMAND : - Je te suivrai.
MARIANNE : - Ma patience a des limites. Laisse-moi !
ARMAND : - Tu me tues ! Tu m'assassines !
MARIANNE : - Raisonne comme tu veux.
ARMAND : (Pause) - (Sur un ton faux) Marianne, pardonne à un égoïste qui ne te mérite pas !
MARIANNE : - Je veux bien te pardonner si tu es sage !
ARMAND : - Je t'obéis. Je pars.
MARIANNE : - Merci.
ARMAND : - Je pars sur le champ.
MARIANNE : - Bah ! Tu peux rester encore un moment, si cela te fait plaisir. Seulement un moment. Juste le temps de m'apprêter.
ARMAND : - (Avec passion) Marianne, je te désire !
MARIANNE : - Qu'il ne soit plus jamais question de cela entre nous. Jamais !
ARMAND : - Je t'aime et je te désire !
MARIANNE : - Jamais !
ARMAND : - Hum ! Deux fois jamais ! Cela veut-il dire oui ?
MARIANNE : - Cela veut dire, jamais deux fois !
ARMAND : - Tant pis.
MARIANNE : - Oui. Tant pis.
ARMAND : - (Avec un sourire entendu) C'est dommage parce que…
MARIANNE : - ( L'air intrigué )Parce que quoi ?
ARMAND : - Rien.
MARIANNE : - Allons ! Parce que quoi ?
ARMAND : - Que t'importe ? Quand une femme dit jamais et qu'elle a le front de le penser, elle n'a pas le droit d'être curieuse.
MARIANNE : - Je ne le suis pas ! Je désire simplement savoir ce que tu allais dire puisque cela se rapporte à moi.
ARMAND : - En effet, cela se rapporte à toi… et à moi !
MARIANNE : - Dans ce cas, je suis moins curieuse.
ARMAND : - Et si je te disais que cela se rapporte aussi à ma femme, le serais-tu plus ?
MARIANNE : - Plus… ou moins.
ARMAND : - Lorsqu'un homme, pendant une semaine, souffre comme j'ai souffert, la douleur devient si aveuglante qu'elle lui fait voir la lumière.
MARIANNE : - Que veux-tu dire ?
ARMAND : - Rien.
MARIANNE : - Zut ! Armand, je dois me dépêcher ! Alors, dis-moi ce que tu as à me dire ou vas-t-en.
ARMAND : - Je pars. (Il fait mine de s'en aller)
MARIANNE : - Attends ! Après tout, je veux savoir. Qu'ai- je à voir avec toi et ta femme ?
ARMAND : - Tu ne vois pas ? Si l'aveuglement m'éclaire, toi, ton discernement t'aveugle ! J'ai demandé le divorce à ma femme… Je t'en bouche un coin, hé ?
MARIANNE : - ( Elle sursaute de joie. Elle se retient ) C'est vrai, ça ?
ARMAND : - Oui.
MARIANNE : - Bien vrai ?
ARMAND : - Oui.
MARIANNE : - Tu lui as vraiment demandé le divorce ? Armand, cette fois-ci, dis-moi la vérité.
ARMAND : - Ben… oui….
MARIANNE : - Armand, es-tu sûr de ce que tu avances ? Tu ne mens pas ? Tu vas te séparer de ta femme ?
ARMAND : - Oui.
MARIANNE : - Le sait-elle ?
ARMAND : - C'est arrêté !
MARIANNE : - Le lui as-tu dit ?
ARMAND : - Qu'y-a-t-il de si compliqué en cela ?
MARIANNE : - En cela, rien. En toi, tout.
ARMAND : - Tu me juges mal.
MARIANNE : - (Sur un ton froid et dur) Armand, lui as-tu, oui ou non, fait part de ta décision ?
ARMAND : - J'ai décidé de lui demander le divorce. MARIANNE : - Ah ! Tu vois !
ARMAND : - (Avec précipitation) Demain.
MARIANNE : - Armand ! Tu ne changeras jamais ! Je ne peux pas te faire confiance.
ARMAND : - Demain ! Je te le promets !
MARIANNE : - Tu jures ?
ARMAND : - Je t'ai dit que c'est décidé.Crois-moi ! Je n'allais tout de même pas lui annoncer la nouvelle sans savoir si tu étais toujours vivante et disponible.
MARIANNE : - Tu jures ?
ARMAND : - Je jure ! Mais en quoi cela te concerne-t-il ? Tu vis maintenant avec René ?
MARIANNE : - (Pause) Si tu divorçais, je le laisserais. (Courte pause) Je lui ai tout dit sur nous ! Il sait tout ! Il sait que si tu voulais m'épouser je le quitterais.
ARMAND : - Et il a accepté ton marché ?
MARIANNE : - Oui.
ARMAND : - Vous-deux allez aussi vite en parlote qu'avec le reste… Pourquoi a-t-il accepté ?
MARIANNE : - Qu'est-ce que ça peut faire ?
ARMAND : - Rien. Mais je veux savoir.
MARIANNE : - Bien. Puisque tu veux savoir, avant de me rencontrer, René était aussi seul que je l'étais. Il ne m'a pas posé de conditions.
ARMAND : - Comment un beau garçon comme lui, peut-il être seul ?
MARIANNE : - Il a des problèmes de communication.
ARMAND : - Tu en sais des choses ! Il est vrai qu'avec toi, les conversations sont des séances de psychanalyse.
MARIANNE : - La psychanalyse n'est faite que de séances de conversation.
ARMAND : - Je commence à le croire…
La sonnerie du téléphone interrompt la conversation. Marianne se rend de nouveau dans l'autre pièce. Armand la regarde sortir de scène.
Scène 4. Armand (Resté seul)
ARMAND : - Me voici plus avancé que je ne l'avais espéré ! Un mariage, ou plus exactement, un divorce, suffirait pour que Marianne consente à me reprendre pour amant. René, dans toute sa splendeur ne paraît pas suffire aux besoins de cette femme compliquée. Je me doutais bien qu'il ne pouvait être aussi parfait qu'elle ne le laissait entendre. Si Marianne est sensible à la beauté, elle est vulnérable à l'amour. Elle m'aime. Le détail est important. Cela me laisse espérer pouvoir vaincre sa résistance et saisir la victoire. Une brèche dans la muraille suffira à faire tomber l'édifice. Que Marianne me cède ce soir et elle m'appartiendra demain ! Je la connais. Elle a le vice de l'honnêteté dans le sang. Si elle couche avec moi René le saura. Elle le lui avouera. De plus elle le croit compréhensif et s'imagine pouvoir lui expliquer sa conduite avec succès. Quelle erreur ! Il est homme et il est espagnol ! Qu'elle lui déclare avoir fait l'amour avec moi et il la quittera sur le champ. Son sang ne résistera pas au déshonneur, et son orgueil, à la menace d'un taureau. Il sera alors trop tard pour Marianne. Demain lorsque je lui avouerai que je n'ai rien dit à Marie que pourra-t-elle faire ? Me dire que tout est fini entre nous ? Bon. Et après ? Déclarer à René que tout peut recommencer entre eux ? Oui. C'est ce qu'elle fera, sans doute, pensant qu'il n'attend que cela. Elle ne sait pas que tout en lui vibrera au rythme de la stupidité des hommes fiers. Il aura peur que les cornes qu'il m'a fait pousser ne reviennent projeter sur lui une ombre humiliante …
(Marianne rentre sur scène)
Scène 5. Armand, Marianne
MARIANNE : - Ouf ! Quelle corvée !
ARMAND : - C'était René ?
MARIANNE : - Non. C'était mon propriétaire.
ARMAND : - Tu entretiens des relations téléphoniques avec ton proprio ?
MARIANNE : - Dans la mesure où j'oublie de payer mon loyer.
ARMAND : - Tu as besoin d'argent ?
MARIANNE : - Non. Mais lui en a besoin. Que disions-nous ? Je ne sais plus où j'en suis avec toi, bien que je sois sûre d'en être toujours au même point.
ARMAND : - Marianne, je t'aime. Je te désire. (Il l'enlace et fait mine de l'embrasser. Elle le repousse avec faiblesse) Non ! Je veux être honnête avec René.
ARMAND : - Ne m'as-tu point dit qu'il acceptait la situation ?
MARIANNE : - Tu ne t'es pas encore séparé de ta femme.
ARMAND : - Demain. Je t'ai dit demain. Je t'ai juré demain. Téléphone à René. Dis-lui que tu es avec moi. Plus tard, tu lui expliqueras. Demain ! Demain ! quand tu auras la preuve que je te dis la vérité. (Il l'enlace)
MARIANNE : - Je n'aurais jamais dû te laisser entrer. Je suis folle !
ARMAND : (L'enlaçant plus étroitement) - Si tu es folle, je le suis plus que toi ! Nous sommes deux fous qui s'aiment à la folie !
MARIANNE : - Armand, si je te cède, vas-tu m'aimer comme avant ?
ARMAND : - Bien sûr, ma chérie.
MARIANNE : - (Avec une triste minauderie) Tu vas me faire tout… toutes les choses que tu avais l'habitude de me faire ?
ARMAND : - Même plus !
MARIANNE : - Armand, il n'y a que toi qui me connaisses !
ARMAND : - C'est vrai. C'est parce que je t'aime. J'aime tout en toi. Tout.
MARIANNE : - Oui. Tout. Dis-moi encore une fois cela ! Dis-moi que tu aimes tout en moi !
ARMAND : - J'aime tout en toi !
MARIANNE : - Rien, en moi, ne te déplaît ?
ARMAND : - Rien en toi ne me déplaît ! Au contraire ! Tu le sais ! Je te l'ai prouvé !
MARIANNE : - Oui. Oui ! Tu parleras à Marie demain !
ARMAND : - Demain. Je te le promets !
MARIANNE : - Bon. Attends. Je vais téléphoner à René. (Elle sort)
Scène 6. Armand (Resté seul)
ARMAND : - Ciel ! Je tremble d'émotion. Je n'aurais jamais cru pouvoir vaincre si facilement ! Est-ce devant ma force ou la faiblesse de René que Marianne a cédé ? Suis-je le gagnant ou est-ce René qui a perdu contre un ennemi qu'il ne connait pas ? Un ennemi qui se rend à moi mais qui peut encore triompher. Il me reste une bataille à ne pas perdre. La plus dure. La plus importante. La plus glorieuse. Allons ! Je dois être prêt pour mon dernier combat dans l'arène sanglante du lit de Carmen. De l'issue de ce combat au corps à corps dépendra mon sort. Une défaite me ferait tout perdre quand j'avais tout gagné. Une victoire confirmerait mes prétentions au cœur de Marianne et me garantirait sa reconquête. La reconquête de Marianne. Marianne ! Marianne !!
(Marianne fait son apparition)
Scène 7. Armand, Marianne
MARIANNE : - Chut ! Pourquoi cries-tu ?
ARMAND : - (Il s'élance vers elle. Il la prend dans ses bras. Il la soulève.) Marianne ! Marianne ! Je t'aime !
MARIANNE : - (Riant) Tu es fou ! Oh ! Mon Dieu ! Comme tu es fou ! Que je suis folle !
Le rideau tombe
Le rideau se relève
(Deux jours après. Même décors)
Scène 8. Armand, Marianne
MARIANNE : - As-tu parlé à ta femme ?
ARMAND : - Non.
MARIANNE : - Pourquoi ? Tu m'avais promis de le faire…
ARMAND : - Je t'avais promis de prendre une décision.
MARIANNE : - Non. De lui parler de votre séparation !
ARMAND : - Quelle différence ? J'ai pris une décision.
MARIANNE : - C'est bon, Armand. Mais je veux te dire une chose…
ARMAND : - Quoi ?
MARIANNE : - Tu n'aimes pas ta femme. Tu n'es pas heureux avec elle. Elle, ne peut évidemment pas être heureuse avec toi. J'ignore les raisons qui lui font fermer les yeux sur votre situation, mais je connais les tiennes. Elles sont stupides. Je croyais que tu m'aimais…
ARMAND : - Je t'aime !…
MARIANNE : - Si tu m'aimes, tu devrais savoir que l'amour, le véritable amour, l'amour comme celui qui est censé être le nôtre, est une fleur rare et délicate qui a besoin de soins constants et attentifs. Moi, j'étais, et je suis prête à prendre mes responsabilités. Toi, tu évites les tiennes…
ARMAND : - Au contraire ! Ce sont mes responsabilités qui m'empêchent d'agir.
MARIANNE : - Quand nous nous sommes connus, Armand, je venais de divorcer. Tu t'en souviens.
ARMAND : - Oui.
MARIANNE : - Un jour j'ai dit à mon mari que je ne l'aimais plus. Lui, m'aimait beaucoup. Il a reçu un coup terrible. Mais aujourd'hui il s'en est remis. Et moi, bien que je ne puisse pas t'épouser, je ne regrette pas mon divorce. Au contraire. Je me demande comment j'ai pu demeurer avec mon mari aussi longtemps. Le plus drôle dans cette histoire c'est que je serais sans doute restée mariée si je n'avais pas eu ma déprime. Quand j'ai été consulter mon psychologue, il m'a de suite demandé « Comment ça va avec votre mari ? » Je me suis mise à rire. Ça allait très bien avec mon mari ! Du moins c'était ce dont j'étais convaincue. En fait, ça « allait si bien » que j'avais failli me suicider ! Il m'a fallu un an de psychanalyse pour découvrir que tous mes problèmes provenaient du fait que je ne pouvais pas souffrir de faire l'amour avec mon mari parce que je ne l'aimais pas.
ARMAND : - Cela ne t'a pas empêché de coucher avec René. A moins que tu ne l'aimes aussi.
MARIANNE : - Je n'ai jamais considéré la situation avec René comme permanente.
ARMAND : - Quelle que soit votre situation, tu peux toujours continuer à le voir…
MARIANNE : - C'est toi qui me dit ça ?
ARMAND : - Je ne peux pas abandonner ma femme. Tu es libre. Je ne veux plus t'abuser. Retourne avec René. Rien n'a changé depuis deux jours. Tu ne perds rien.
MARIANNE : - Maintenant cet imbécile ne veut plus de moi !
ARMAND : - (Longue pause durant laquelle Armand passe par une série de sentiments qui va de la tristesse à l'extase) (Sur un ton volontairement neutre) Pourquoi ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
MARIANNE : - Je lui ai dit que j'avais couché avec toi parce que tu allais te séparer de ta femme.
ARMAND : - Et alors ?
MARIANNE : - Cela l'a refroidi. Il m'a demandé de partir.
ARMAND : - Je ne comprends pas. Je croyais qu'il était seul et t'aimait sans condition.
MARIANNE : - Apparemment, non. Il a, lui aussi, cet esprit de petit homme. Merde ! Mer-de ! Qu'est-ce que je vais faire maintenant ?
ARMAND : - Tu sais que je t'aime.
MARIANNE : - Ah ! Merde ! Vous êtes tous des cons !
ARMAND : - Oui. Tu as raison. Mais je te jure que je t'aime !
MARIANNE : - C'est vrai ?
ARMAND : - Oui.
MARIANNE : - Dis-le moi, encore !
ARMAND : - Je t'aime.
MARIANNE : - Je te crois. Je veux tant que tu sois mon mari !
ARMAND : - Je le suis.
MARIANNE : - Non. Ce soir tu vas encore t'en aller et me laisser.
ARMAND : - Je vais changer. Je te promets.
MARIANNE : - C'est sûr ?
ARMAND : - Oui.
MARIANNE : - Bon. Alors. Allons nous mettre au lit. Juste pour nous détendre.
ARMAND : - Bonne idée.
MARIANNE : - Armand, tu aimes tout en moi, c'est vrai, non ?
ARMAND : - C'est vrai.
MARIANNE : - Quand nous serons dans le lit, vas-tu tout me faire ?
ARMAND : - Tout.
MARIANNE : - Ah ! Comme je t'aime, mon chéri !
ARMAND : - Tu es la créature la plus extraordinaire que je connaisse !
MARIANNE : - Armand ! Dis ! Tu penses qu'un jour tu vas lui parler, à ta femme ?
ARMAND : - Oui. Ne t'en fais pas.
MARIANNE : - Quand ? Dis-moi seulement quand…?
(Ils sortent de scène.)
Rideau