In Libro Veritas

Théâtre Choisi

Par Bernard Lancourt

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Table des matières
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Valparaiso



PERSONNAGES




Henri Valmont, caissier à la banque Darbusse

Louise Valmont, épouse d'Henri

Fernand, caissier à la banque Darbusse et ami d'Henri


(L'action se passe dans la salle à manger des Valmont)













ACTE I


HENRI, LOUISE


HENRI. Louise, ma chérie, mes compliments ! Ton ragoût de mouton est excellent.
LOUISE. C'est vrai, Henri ? Ça me fait plaisir.
HENRI. Je t'assure. J'en aurais repris volontiers mais à midi, tu sais, je préfère manger léger, sinon, à la banque, je m'endors.
LOUISE. Tu t'endors, et après ? Tous les caissiers dorment debout : c'est l'argent qui les fait rêver. Eh bien, toi, ce sera mon mouton. C'est un signe d'honnêteté.
HENRI. (Contrarié) Pourquoi dis-tu cela ?
LOUISE. (Sur un ton léger, balayant le nuage sur le front d'Henri) Parce que c'est la vérité. Tiens ! Reprends-en un peu.
HENRI. (Soulagé) Merci, non. Tu es gentille. La dernière fois, je me suis fait chopper par le chef de service en train de m'assoupir. Tu sais ce qu'il m'a dit, ce petit morveux qui, en plus de ses diplômes, croit avoir de l'esprit ?
LOUISE. Comment veux-tu que je le sache ?
HENRI. Eh bien, écoute la réflexion de cette vache, sur ton mouton. Il m'a dit : « Valmont, vos moutons, ce n'est pas possible ! vous ne les mangez pas : vous les comptez. » (Louise éclate de rire) Ça te fait rire ?
LOUISE. Quoi ? C'est marrant. En effet, il a de l'esprit ton chef.
HENRI. Tu ne lui attribuerais pas tant d'esprit si tu savais ce qu'il a eu le front d'ajouter.
LOUISE. Quoi encore ?
HENRI. Il a ajouté : « Un caissier qui dort, c'est un caissier dehors ! » Sale petit freluquet ! Il n'y a pas quinze jours qu'il est là et il a l'audace de me parler sur ce ton, moi qui travaille depuis quinze ans à la Darbusse. Je te jure que s'il prononce encore une fois le mot dehors, je lui rentre dedans !
LOUISE. Tu veux te retrouver à la porte ?
HENRI. Je m'en fiche !
LOUISE. Ne te montes pas comme ça. Allez ! je vais faire du café.
HENRI. C'est une idée géniale. (Soupir d'aise. Pause.) Il n'y a pas à dire mais c'est tout de même plus agréable de déjeuner chez soi que d'aller bouffer au resto, hein ?…
LOUISE. Dépenser de l'argent pour manger mal.
HENRI. Exactement. (Autre soupir d'aise) J'ai vraiment eu de la chance d'avoir été muté près d'ici.
LOUISE. Tu as toujours eu de la chance, Henri.
HENRI. Tu te souviens de ce que je devais cavaler quand je travaillais à Épinay ?
LOUISE. (Sur un ton triste) Avec Fernand.
HENRI. (Il prend un air songeur) Oui. Avec Fernand. (Pause) Le pauvre vieux ! C'est drôle… en dépit de… enfin, malgré tout ce qui s'est passé… pour moi, Épinay, avec Fernand, ça me rappelle de bons souvenirs.
LOUISE. Fernand n'a pas eu de chance.
HENRI. (Sur un ton sévère) La chance, on se la fabrique soi-même ! Aller dévaliser une banque, ce n'est vraiment pas la façon de s'y prendre…
LOUISE. Il en est bien puni.
HENRI. Il faut être vraiment piqué pour espérer ne pas se faire pincer.
LOUISE. Oui. Surtout lorsque la malchance s'en mêle…
HENRI. La malchance ne se mêle de rien ! C'est Fernand qui a été la chercher,…la sienne et celle des autres….
LOUISE. Que veux-tu dire ?
HENRI. Ce que je veux dire, c'est que… si je ne suis plus à Épinay, c'est à cause de Fernand…
LOUISE. Mais tu viens de dire, toi-même, il y a un instant, que tu étais ravi d'avoir été muté dans le quartier.
HENRI. Ravi, mais pas transporté ! Et si j'en suis heureux,, ça ne veut pas dire que j'en sois fier…
LOUISE. Pourquoi ?
HENRI. Parce que je sais pertinemment qu'ils ne voulaient plus de moi, à Épinay.
LOUISE. Tu ne m'as jamais dit ça.
HENRI. Bah ! Je ne voulais pas te faire faire du mourrons.
LOUISE. Pourquoi ne voulaient-ils plus de toi à Épinay ?
HENRI. Pourquoi ? Pourquoi ? Tu sais bien pourquoi.
LOUISE. À cause de Fernand ?
HENRI. Oui, à cause de Fernand. Lui, au moins il a eu la chance d'aller en taule, tandis que moi je suis resté. Alors, comme de bien entendu, ceux qui restent ramassent l'addition.
LOUISE. Je vois.
HENRI. Enfin, tu sais bien comment sont les gens ! Qu'est-ce que tu croyais ? Qu'ils allaient s'en tenir à Fernand ? Ils savaient que nous étions copains. De plus, le jour du vol, j'étais avec lui…
LOUISE. Qu'est-ce qu'ils ont dit ?
HENRI. Rien. Bien sûr. Mais je les sentais m'épier, me juger, me condamner… et tout ça, à cause de Fernand. C'est lui qui fauche et c'est moi qui récolte.
LOUISE. Je t'en prie, Henri, n'exagère pas. Là où il est, Fernand, il doit être un peu plus malheureux que toi. Quant aux autres, ils peuvent penser ce qu'ils veulent. Si tu as la conscience tranquille, tu n'as rien à craindre.
HENRI. Tu as sans doute raison.
LOUISE. Je suis sûre d'avoir raison. Et maintenant je vais aller à la cuisine mettre l'eau sur le feu. (Elle sort)
HENRI. ( Il crie pour se faire entendre de Louise qui est maintenant dans la cuisine) Au fait ! En montant, j'ai pas vu de courrier dans la boîte. C'est toi qui l'as piqué ?
LOUISE. (De la cuisine) Le courrier ? Oui. C'est moi.
HENRI. Rien d'intéressant ?
LOUISE. Je ne sais pas, je ne l'ai pas ouvert. J'ai tout mis sur le buffet derrière toi.

( Henri se lève. Il se rend au buffet. Il ramasse le courrier. Son regard tombe sur une lettre. Il est pétrifié.)

HENRI. (Il crie) Merde ! Merde, alors ! Mer-de !
(Louise entre dans la salle à manger. Elle l'observe un moment.)
LOUISE. Mais Henri, qu'est-ce qui t'arrive ? Tu es pâle ! Tu trembles, ma parole ! Qu'est-ce que tu as, tu m'effrayes ?!
HENRI. Tu ne vas pas croire ça, Louise ! Je te jure que tu ne vas pas croire ça !
LOUISE. Qu'est-ce que je ne vais pas croire ?
HENRI. Fernand…
LOUISE. Eh bien quoi Fernand ? Qu'est-ce qu'il a Fernand ? Parle, à la fin !…
HENRI. Une lettre de Fernand…
LOUISE. De la prison ?
HENRI. Oui. Non ! Il n'y a pas de timbre sur l'enveloppe. Il a dû la mettre directement dans la boîte.
LOUISE. Quand ça ?
HENRI. J'en sais rien.
LOUISE. Bon. Ce n'est pas une raison pour t'évanouir. Après tout, Fernand, c'était ton meilleur ami. Qu'il t'envoie une lettre, c'est normal, non ? Ce qui aurait été plus chouette c'est, si toi, tu lui en avais envoyé une.
HENRI. Tout de même ça m'a fichu un coup. On s'habitue à savoir quelqu'un en prison et puis, subitement, on reçoit de ses nouvelles. Tu dois avouer que c'est impressionnant.
LOUISE. Ce que j'avoue c'est que tu fais un drôle d'ami ! Alors, cette lettre tu vas l'ouvrir, oui ou non ?
HENRI. Oui, oui. Voilà ! Laisse-moi donc le temps ! (Il ouvre la lettre) Voilà. (Il lit) « Henri, je passerai aujourd'hui, à deux heures te voir. Je te conseille, pour ton bien, de m'attendre. Fernand. »
LOUISE. C'est étrange.
HENRI. Qu'est-ce qu'il veut dire par : « Je te conseille, pour ton bien, de m'attendre..» ? Ma parole, il a l'air de me menacer ! Ah ! mais c'est pas vrai ! C'est pas vrai ! C'est pas possible ! Enfin c'est pas possible…!
LOUISE. Je t'en prie, cesse de brailler comme ça !
HENRI. J'en étais sûr ! J'en avais le pressentiment ! Je ne te l'ai jamais dit, mais j'en avais le pressentiment. Ah, le salaud ! Me faire ça à moi ! Moi, son ami ! Son meilleur ami ! Moi qui l'ai toujours aidé ! Quand nous étions gamins, c'était moi qui lui payais le ciné. Ensuite au lycée, il était nul en tout et si je ne l'avais pas laissé copier sur moi, il y serait en ce moment au lieu de se prélasser à l'ombre. Enfin plus tard, c'est encore moi qui l'ai fait entrer à la banque, à Épinay. Et voilà comment il me remercie. Ah, le faux-frère !
LOUISE. Mon Dieu, quelle poule mouillée !
HENRI. J'aimerais t'y voir, toi. D'abord, quelle heure est-il ?
LOUISE. Une heure moins quart.
HENRI. Il est trop tard pour appeler la police…
LOUISE. Non, mais ça va pas ?! Tu ne vas pas appeler la police pour ça ?
HENRI. Oui, tu as raison. Je ne veux pas mêler la police à cette affaire. Mon revolver ! Je vais prendre mon revolver et s'il fait le mariole … Où est mon revolver ? (Il fouille dans un tiroir) Ah ! le voilà !
LOUISE. Henri, ce revolver n'a jamais été chargé.
HENRI. Ah, oui ? Et pourquoi ?
LOUISE. Parce que tu n'as jamais voulu acheter des balles. Et si tu veux savoir pourquoi, c'est parce que tu as toujours eu peur des coups de feu.
HENRI. Bon. Eh bien, je me passerai donc du revolver…. Ah ! La porte ! Le verrou ! Veux-tu bien passer le verrou, s'il te plaît !
LOUISE. Henri, est-ce bien nécessaire ?
HENRI. Oui. C'est nécessaire ! Ne discute pas, je t'en prie !
LOUISE. Bien monsieur.
(Louise sort de la salle à manger. Elle va fermer le verrou. Elle refait son apparition)
HENRI. Ça y est ?
LOUISE. ( Sur un ton ironique et méprisant) Oui. Tu veux aussi que j'y pose les scellés ?
HENRI. Tu n'es vraiment pas drôle. Bon. Il n'y a plus qu'à attendre deux heures. J'y pense ! Il faudrait que je téléphone à la banque, sinon ils vont se demander où je suis passé.
LOUISE. Pourquoi que tu n'y vas pas à la banque ?
HENRI. Mais tu n'es pas folle ?! Tu n'as pas vu le message ? Môssieur Fernand me conseille, pour mô bien, de l'attendre. Et puis quoi ? Tu voudrais que je te laisse seule avec cette canaille ?
LOUISE. Oui. Bon. Fais ce que tu veux.
HENRI. Alors, je téléphone. (Il compose le numéro) Crapule de Fernand ! Ah ! il a bien appris à vivre en prison, celui-là ! Lui qui avait toujours l'air d'une sainte ni touche, voilà qu'il menace les gens maintenant…
LOUISE. Je ne crois pas que…
HENRI. Chut ! Ça sonne ! (Parlant dans le récepteur) Allo ? Mademoiselle Pinson ? Valmont à l'appareil. Dites-moi, pourriez-vous… Ah ! Il veut me parler ? Bon. J'attends. Non, non ! Pas de problème. (Pause) Allo ? Oui, oui, Valmont à l'appareil ! Oui, monsieur Bertheux. Non, monsieur Bertheux. Je sais bien que c'est vendredi, monsieur Bertheux. C'est à dire que…. Je ne me sens pas très bien… Subitement après le déjeuner… Je ne peux vraiment pas… Non ! Pas le mouton… enfin, si… C'est le mouton… Oui, je sais… caissier qui dort… dehors !… Mais !… (S'adressant à Louise) Eh bien, voilà ! Ça y est. Il a raccroché. Lundi, j'y coupe pas ! Je vais de nouveau me faire passer un savon. Et tout ça encore à cause de Fernand.
LOUISE. Ne t'en fais donc pas comme ça ! Je suis sûre que d'ici lundi Bertheux aura tout oublié.
HENRI. J'espère que tu as raison. Enfin, on verra bien. Quelle heure est-il ?
LOUISE. Tu vas me demander l'heure toute les cinq minutes ?
HENRI. C'est pas toute les cinq minutes ! Et si c'était toute les cinq minutes, tu ne vas pas, toi, toutes les cinq minutes, me rendre nerveux parce que je te demande l'heure toute les cinq minutes ?
LOUISE. Calme-toi ! Ce n'est pas moi qui te rends nerveux…
HENRI. (Interrompant Louise) Tais-toi ! Tu as entendu ?
LOUISE. Non.
HENRI. Écoute !
LOUISE. Non, j'entends rien.
HENRI. Mais si ! À la porte ! Comme un grattement…
LOUISE. Attends, je vais aller voir.
HENRI. N'ouvre pas !
(Louise s'éloigne puis revient)
LOUISE. Il n'y a personne. Henri, tu te mets dans tous tes états pour rien. Si Fernand vient, je crois que la meilleure chose à faire c'est de lui ouvrir.
HENRI. Non !
LOUISE. Pourquoi ?
HENRI. Parce que c'est dangereux !
LOUISE. Ne sois pas ridicule ! (Court silence) Tu sais, Henri, je me suis toujours demandée pourquoi tu n'as jamais été rendre visite à Fernand. C'était ton meilleur ami.
HENRI. Cesse donc de me répéter que c'était mon meilleur ami ! Oui ! C'était mon meilleur ami ! Et que voulais-tu que je fasse ? Que j'aille le voir ? Je ne le pouvais pas ! J'étais trop gêné, comprends-tu ? J'avais honte. Et puis cela ne l'aurait pas fait sortir de prison.
LOUISE. Cela ne l'aurait peut-être pas fait sortir de prison mais ça l'aurait au moins aidé à supporter d'y être enfermé. Tu aurais pu, en tout cas, lui envoyer une lettre.?
HENRI. Une lettre. Un mot. Un roman. Pff ! En prison, il faut laisser les gens en paix !
LOUISE. Ne dis pas de sottises ! La prison n'est pas un cimetière…
HENRI. Tu peux penser ce que tu veux. Je suis comme je suis.
(Silence)
LOUISE. C'est bizarre. HENRI. Qu'est-ce qui est bizarre ?
LOUISE. Fernand n'avait pas l'air d'un voleur…
HENRI. Hé là ! Hé là ! Maintenant, Louise, fais bien attention à ce que tu dis ! Si Fernand n'avait pas l'air d'un voleur, ça veut dire que c'est moi qui en ai la mine ?
LOUISE. Mais non ! Andouille !
HENRI. Mais oui ! Andouille ! Le voleur ne pouvait être que l'un de nous deux. Si ce n'est lui c'est donc son frère !
LOUISE. Ce que je veux dire, c'est que Fernand paraissait toujours si faible, si fragile et puis l'argent paraissait l'intéresser si peu…
HENRI. Ce n'est pas moi qui l'ai forcé à avouer !
LOUISE. C'est vrai. (Pause) Pourtant…
HENRI. Pourtant quoi ?…
LOUISE. Rien. (Pause) En tout cas, je peux te rassurer : Fernand n'est pas un homme violent.
HENRI. Là, je veux bien admettre que j'aurais plutôt tendance à te croire. Je n'arrive pas à comprendre cette lettre. Commettre une escroquerie, à la rigueur, mais menacer son meilleur ami, cela ne lui ressemble pas. Allez donc comprendre ! Tout ça c'est la faute aux prisons. Quand on y entre on a encore de la conscience, de la morale ; quand on en sort, on est pourri. Au fait, comment se fait-il que Fernand soit libre ?
LOUISE. Je n'en sais rien. C'est toi qui dis ça. Es-tu sûr que ce soit son écriture ? C'est peut-être une farce.
HENRI. Saperlipopette ! Je vais en avoir le cœur net.
LOUISE. Qu'est-ce que tu vas faire ?
HENRI. Téléphoner à la prison. (Il compose un numéro) Allo ! Mademoiselle, je voudrais le numéro de la prison de Fresnes. Oui, à Fresnes, bien sûr ! Où voulez-vous que ce soit ? (Court silence) Trois, trois, deux…. Merci bien. (Se parlant à lui-même) Maintenant, on va être fixé. (Il compose le numéro) Allo ! La prison de Fresnes ? Puis-je parler… à monsieur... Mais non ! ( S'adressant à Louise) Cet idiot me demande si je téléphone de l'intérieur... Ah ! Allo ! Fresnes ? Les renseignements ? Oui, justement. Je voudrais savoir si monsieur Fernand Moissard est sorti. D'où ? Mais de prison ! Voyons ! Oh ! Pardon ! Évidemment, « sorti » c'est vague. Je n'y avais pas pensé. Ah bon ? Et vous n'auriez pas pu me dire ça tout de suite ? Merci quand même. (Se parlant à lui-même) Ah il y en a, je vous jure ! (S'adressant à Louise) Quel crétin ! Après m'avoir bien laissé parler, il me dit tout bonnement qu'il n'est pas autorisé à fournir ce genre d'information. Et ça travaille aux renseignements ! Voilà pourquoi les gens volent et assassinent ! Au moins Fernand, s'il a volé, c'est par amour….
LOUISE. (Elle a sursauté.) Par amour ?
HENRI. Oui. Fernand me parlait toujours d'une femme…
LOUISE. Il t'a dit son nom ?
HENRI. Non. Il me disait seulement qu'il voulait l'emmener à Valparaiso. ( Il ne remarque pas la surprise de Louise. Elle semble, non seulement, surprise, mais remuée par ses sentiments) À Valparaiso ! Tu te rends compte ? Moi, je lui demande où ça se trouve ce patelin, et il n'est même pas fichu de me répondre. Tu veux aller vivre à Valparaiso et tu ne sais même pas où c'est, que je lui dis. Et tu sais ce qu'il me répond ? Il me répond que ça n'a pas d'importance vu que la femme qu'il aime lui a dit que Valparaiso était un nom qui sonne bien à l'oreille. Vas donc comprendre les gens ! On fréquente un mec pendant des années, on croit être son meilleur ami, on croit le connaître mieux que les autres et on s'aperçoit finalement que c'est un inconnu... Bon sang ! J'oublie le temps ! Quelle heure est-il ?
LOUISE. (Cachant son émotion) Une heure et demie.
HENRI. Mais qu'est-ce qu'il me veut ce Fernand de malheur ?
LOUISE. Tu ne le sais vraiment pas ?
HENRI. Non, bien sûr ! Si c'est au sujet du vol, je n'ai rien à y voir ! Tout ce que j'ai dit à la police, c'est que j'étais innocent. Que pouvais-je dire d'autre ? Je ne pouvais tout de même pas m'accuser, non ? D'ailleurs, même si je m'étais accusé, cela n'aurait rien changé : il a tout avoué. Enfin, tu sais bien qu'il a tout avoué.
LOUISE. Peut-être que ses aveux lui ont été arrachés de force ?
HENRI. Mais non ! Tu étais, toi-même, au procès ! Tu as bien vu qu'il ne savait plus quoi faire pour s'incriminer. Tu ne te souviens pas ? Chaque fois que le juge lui demandait s'il avait quelque chose à dire pour sa défense, il faisait signe que non. Tu appelles ça des aveux arrachés de force ? Moi, j'appelle ça une reconnaissance des faits.
LOUISE. Il avait peut-être une raison pour agir ainsi…
HENRI. Oui, certainement. Je vais te la dire, moi, la raison : il se sentait perdu. Et maintenant qu'il se retrouve au violon il veut me faire chanter. La vérité, c'est qu'il n'a jamais été mon ami ! Moi, j'étais son ami… Lui n'a jamais été le mien. En fait, il a toujours été jaloux de moi ! Oui, Louise, la vie est bien triste, mais c'est comme ça. Il savait que j'étais plus ambitieux que lui,… que je réussirais dans la vie plus vite que lui,… alors il a voulu m'emmerder... Voilà tout. Manque de pot, il a fait sur lui, et c'est lui qui dans la caca. Et c'est très bien qu'il ait avoué : cela lui a épargné cinq ans de plus.
LOUISE. N'aurait-il pas pu avouer pour protéger quelqu'un ?
HENRI. Qui ? Bon sang ! Protéger qui ? Moi ? Me protéger à moi ? Tu vas encore m'accuser ? Je deviens fou, ma parole !
LOUISE. J'ai pas dit ça.
HENRI. Enfin, encore une fois : tu as suivi le procès ! Les preuves contre lui étaient flagrantes. Le jour du vol je l'ai vu pénétrer dans la chambre forte…
LOUISE. Tu as raconté ça à la police ?
HENRI. Tu n'es pas folle ?! J'ai rien raconté du tout ! D'ailleurs, tout le monde l'avait vu.
LOUISE. Tu appelles ça une preuve de culpabilité ? Même l'avocat général…
HENRI. Je me fiche de l'avocat général ! Moi, j'appelle ça une preuve.
LOUISE. Et l'argent ?
HENRI. Quel argent ?
LOUISE. L'argent qu'il est censé avoir volé. Cet argent, où est-il ? Comme se fait-il qu'on ne l'ait jamais retrouvé, ni sur lui, ni chez lui ?
HENRI. Je t'en prie, ne sois pas naïve. Fernand, lui, ne l'était pas suffisamment pour avoir planqué le fric chez lui. Il a dû l'enterrer quelque part. En sûreté. Bon sang ! Pourquoi refuses-tu de croire en sa culpabilité ? Et que veux- tu de moi ?
LOUISE. La vérité.
HENRI. La vérité, tu la connais…
LOUISE. Mais…
HENRI. Chut ! Écoute ! Du bruit ! À la porte ! J'entends quelqu'un...
LOUISE. Enfin, Henri, tu vas tout de même pas te mettre à sursauter chaque fois qu'un voisin passe dans la cage d'escaliers ? Si Fernand vient, il sonnera.
HENRI. Ah ! le misérable ! Me faire ça à moi ! N'a-t-il donc pas de pitié ? Ne m'a-t-il donc pas vu suer à compter des billets à m'en crever les yeux. ? Et maintenant que je vais obtenir de l'avancement, il veut tout gâcher…
LOUISE. Ne sois pas ridicule ! Il ne sait pas que tu vas obtenir de l'avancement, pas plus que toi d'ailleurs… tu n'en sais rien…
HENRI. On m'a promis…
LOUISE. Bon, bon ! On t'a promis. Si c'est vrai, comment veux-tu qu'il le sache puisque tu ne lui a jamais donné de tes nouvelles ? Enfin, je te fais remarquer une fois de plus, que c'est lui qui est en prison, pas toi. C'est lui qui souffre.
HENRI. Eh bien, ça y est ! Vas y ! Ne te gênes plus ! Défends-le. Défends-le et crucifie-moi. Ma parole ! On dirait pas que c'est ma femme qui parle mais l'avocat de Fernand. Je me demande si…
LOUISE. Quoi ? Quoi ? Qu'est-ce que tu te demandes ? Henri, je t'en prie, ne vas pas dire de bêtises !
HENRI. J'ai vu juste quand je disais qu'il était jaloux de moi. Seulement ce n'était pas pour une question de boulot ou de fric…
LOUISE. Henri… tais-toi…
HENRI. Je me demande maintenant…
LOUISE. Tais-toi, Henri…
HENRI. Oui. Je me demande maintenant, si ce n'était pas toi ! A cause de toi… ou plutôt, because ! Oui. Oui. Je comprends tout. Fernand était amoureux de toi…
LOUISE. Tu dis cela sans savoir !
HENRI. Oui. Amoureux de toi !
LOUISE. Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
HENRI. Tout ! Toi. Ta conduite. Tes propos. Tes insinuations !
LOUISE. Bof !
HENRI. Tes reproches. Tes accusations ! Ta façon de le défendre. Ta colère ! Tes tremblements. Ta pâleur, il y a un instant, quand je t'ai dit qu'il aimait une femme…
LOUISE. Penses-tu !
HENRI. Tu as compris qu'il parlait de toi. Qu'il était amoureux de toi.
LOUISE. Eh bien, oui, il était amoureux de moi ! Pour une fois tu fais preuve de perspicacité.
HENRI. Et tu oses me dire ça en pleine figure ! LOUISE. Je te le dis parce que c'est la vérité. Il n'y a rien à cacher.
HENRI. C'était ton amant ?
LOUISE. Mais non ! Il était amoureux de moi, c'est tout.
HENRI. Comment le sais-tu ?
LOUISE. Il me l'a dit, un jour.
HENRI. Quand ? Quand ?
LOUISE. Il y a environ un an.
HENRI. Il y a un an ? Mais, il était en prison, il y a un an !
LOUISE. Oui.
HENRI. Alors, …tu as été…
LOUISE. Oui, je lui ai rendu visite…
HENRI. C'est pas vrai ! Mais qu'est-ce qui faut pas que j'entende aujourd'hui !
LOUISE. Quel mal y a-t-il ?
HENRI. Comment as-tu pu faire une chose pareille ? Toi ! ma femme ! Aller voir un étranger en prison !
LOUISE. Fernand n'est pas un étranger ! C'est ton ami et c'est aussi le mien, ne l'oublies pas !
HENRI. Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
LOUISE. Parce que je savais que tu allais réagir comme tu le fais en ce moment et que je n'ai pas jugé que ça en valait la peine. À cette époque,… entre nous,… la vie,… enfin, tu sais…. Tout marchait mal.
HENRI. Mais ce n'était pas de ma faute. C'est toi qui rêvais d'une autre vie, d'un autre monde. C'est toi qui…
LOUISE. Je sais ! Je sais ! C'est moi qui étais coupable ! Avec toi, c'est toujours les autres qui sont coupables. Tu ne veux jamais admettre tes torts.
HENRI. Que veux-tu dire ?
LOUISE. Je veux dire que tu te plains de ne pas connaître les gens, mais si tu ne les connais pas c'est parce que tu ne cherches pas à les connaître. Fernand, lui, me connaît mieux que toi.
HENRI. C'est pour ça que tu as été le voir en prison ?
LOUISE. Oui. J'avais besoin de parler avec quelqu'un qui m'écoute. Fernand a toujours été sympa avec moi. Je me souviens quand toi et moi on se disputait, il me consolait.
HENRI. Le fumier ! Bien sûr qu'il te consolait. Il était amoureux de toi.
LOUISE. Oh non ! Il ne me consolait pas pour ça. Il me conseillait au contraire de ne pas faire attention à toutes tes méchancetés. Il me répétait que tu étais un brave type et que tu étais fou de moi. « Quand on est fou de quelqu'un, qu'il m'expliquait, on devient susceptible. Ça, c'est parce qu'on a peur de dépendre entièrement et totalement d'une autre personne. »
HENRI. (Pause) Tu regrettes de m'avoir épousé.
LOUISE. Tu es fou ! Fernand, lui, au moins, il savait que je t'aimais. C'est pour cela qu'il ne s'était pas déclaré. Et moi, je n'avais rien remarqué ; ni son regard triste, ni sa joie forcée, ni son cœur lourd…
HENRI. Tu es très romantique, ma chère Louise. Vraiment j'ignorais que tu étais si romantique.
LOUISE. Tu sais si peu de choses, mon pauvre Henri. Si à l'école, c'était Fernand qui copiait sur toi, dans la vie, c'est toi qui aurait dû copier sur lui…
HENRI. Tu aurais voulu que je devienne voleur pour satisfaire ton romantisme ? Tu aurais voulu que j'aille en prison à la place de Fernand ? Et pendant ce temps-là, tu aurais pu filer avec lui ! Tu aurais pu aller à Valparaiso avec lui !
LOUISE. Tais-toi, Henri ! Tu ne sais plus ce que tu dis.
HENRI. Oui, pourquoi pas Valparaiso ? Au fait ! ça te dit quelque chose, Valparaiso ?
LOUISE. Tais-toi ! je t'en supplie !
HENRI. Mais oui ! Que je suis bête ! Valparaiso, c'était toi ! C'était toi ! C'était toi, n'est-ce pas ? Réponds ! C'était toi ! C'était à ton oreille musicale que ce mot résonnait si bien ?
LOUISE. Oui ! Oui ! C'était moi ! C'était moi qui un jour, le lui avais dit ! Et alors ? Quel crime ai-je commis ?
HENRI. Quel crime ? mais le pire ! Ne comprends-tu pas que je suis jaloux ? Que je t'aime et que tu es allée dire à un autre ce que tu aurais dû me dire, à moi ?
LOUISE. Tu as toujours refusé d'entendre ce genre de choses. Tu m'as traitée, à l'instant de romantique et quand tu disais romantique, le ton de ta voix disait : lunatique !
HENRI. Peu importe le ton de ma voix. Si tu m'avais dit ces choses-là, je les aurais écoutées. N'ai-je donc pas des oreilles tout comme Fernand ? Je les aurais aimées aussi, ces choses-là. N'ai-je donc pas un cœur tout comme lui ? Ne suis-je bon qu'à aller à la banque compter du matin jusqu'au soir l'argent des autres ?
LOUISE. C'est toi qui disait toujours que, seules, les choses sérieuses n'avaient de valeur.
HENRI. Je ne pensais qu'à gagner ma vie. Notre vie ! Je ne savais pas qu'il me fallait aussi gagner un bonheur que je pensais avoir déjà conquis en t'épousant. J'ignorais, moi, que le son d'un mot pouvait te rendre plus heureuse que celui de la soie d'une robe neuve. Comment pouvais-je le savoir, si tu ne me l'avais jamais dit ?
LOUISE. Mon pauvre Henri !
HENRI. Ainsi c'est donc Fernand que tu aimes.
LOUISE. Non, Henri.
HENRI. Louise…. (Le bruit de la bouilloire se fait entendre)
LOUISE. Zut ! J'ai oublié l'eau sur le feu ! (On frappe à la porte)
HENRI. On a frappé !
LOUISE. (En baissant la voix) J'ai entendu…
HENRI. Il est deux heures ?
LOUISE. Oui. Vas éteindre le feu, je vais aller ouvrir.
HENRI. Non ! C'est moi qui irai.
LOUISE. Bon. Dans ce cas, je file à la cuisine.






ACTE II



LES MÊMES, FERNAND

HENRI. Fernand !!
FERNAND. (Il parle d'une voix profonde et lasse) Salut, Henri. Je peux entrer ?
HENRI. Mais… bien sûr…! bien sûr… tu es chez toi…
FERNAND. Merci.
HENRI. Tiens ! mets ta valise dans le coin et passe t'asseoir à table… Louise est dans la cuisine en train de faire du café… tu vas en prendre une tasse avec nous. (Il crie) Louise ! Fernand est là !
(Louise apparaît)
LOUISE. (Sur un ton chargé de sentiments mais qu'elle contrôle) Bonjour Fernand.
FERNAND. Bonjour Louise.
LOUISE. Tu nous a fait une drôle de surprise.
FERNAND. Longtemps qu'on s'est pas vu, non ?
LOUISE. Longtemps.
FERNAND. Tu n'as pas changé. LOUISE. Vraiment ? Tu trouves ? Et toi, comment vas-tu ?
FERNAND. Je suis fatigué.
HENRI. Bien sûr que tu es fatigué ! C'est loin d'ici, Fresnes, si tu es venu à pied…
LOUISE. Henri, je t'en prie…
FERNAND. Il a raison. C'est loin Fresnes…, même en bus.
HENRI. Assied-toi, Fernand. Alors ? Qu'est-ce qui se passe ? Tu t'es évadé ?
FERNAND. Ils m'ont relâché…
HENRI. Mais je croyais que …
LOUISE. Henri, puisque Fernand te dit qu'ils l'ont relâché, laisse-le donc tranquille ! Vas-y Fernand, enlève ta veste et mets-toi à ton aise. Je reviens de suite. (Elle sort)
HENRI. Pourquoi que tu gardes toujours la main dans la poche ?
FERNAND. J'ai un peu mal au bras.
HENRI. Rien de sérieux, j'espère ?
FERNAND. Non, juste une ankylose.
HENRI. Sacré Fernand ! Si je m'attendais à te voir ici aujourd'hui !
FERNAND. Moi, non plus.
HENRI. Tu sais, j'ai reçu ton message… ça m'a foutu un coup…
FERNAND. Désolé.
HENRI. Bah ! Il n'y a pas de quoi. L'essentiel c'est que tu sois là… enfin, je veux dire… que tu sois libre.
FERNAND. Libre. (Pause) Comme tu prononces ce mot avec… liberté.
HENRI. Je m'excuse, Fernand. Tu sais, dans toute cette histoire, je n'ai rien à y voir. Je n'ai jamais rien dit contre toi. J'ai toujours été régulier.
FERNAND. Je sais.
HENRI. Tu sais ?
FERNAND. Oui, je sais.
HENRI. Ah ! Bon. Bien. Très bien ! (Pause) Alors, ton message ? Qu'est-ce qu'il voulait dire ?
(Louise apparaît)
LOUISE. Voilà le café. Henri, le sucrier est dans le buffet derrière toi, tu veux bien le mettre sur la table, s'il te plaît ?
HENRI. Tout de suite.
FERNAND. Ne vous dérangez pas.
LOUISE. Ce n'est aucun dérangement. Mais, j'y pense ! Tu dois avoir faim. Veux-tu manger un morceau ?
HENRI. Louise a fait son fameux ragoût de mouton.
FERNAND. C'est vrai, Louise ?
LOUISE. Oui, et je vais te le réchauffer tout de suite…
FERNAND. Non. Je ne peux pas manger. J'en ai pourtant souvent rêvé, tu sais, de ton ragoût de mouton.
LOUISE. Comme c'est moche ! Si j'avais su, je t'en aurais apporté.
HENRI. C'est vrai, tu aurais dû nous le dire…
FERNAND. On peut pas tout dire dans la vie, il faut parfois laisser deviner….
HENRI. Ça c'est exact ! Pourtant, maintenant que je te vois, là, comme ça, avec nous, je regrette de ne pas t'avoir dit…
FERNAND. Quoi, Henri ?
HENRI. Eh bien que … que… tu es toujours mon copain…
FERNAND. Merci. C'est gentil.
LOUISE. Fernand, tu es tout pâle. Ça va, oui ?
HENRI. Mais c'est vrai qu'il est tout pâle ! Hé Fernand ! Ça va pas, mon vieux ? Tu vas pas nous tomber dans les pommes maintenant ? Mais, ça y est ! On dirait qu'il est parti !
LOUISE. Il faut appeler le docteur !
HENRI. Non ! Surtout pas le docteur !
LOUISE. Mais pourquoi ?
HENRI. Mais… parce que dans cette situation…
LOUISE. Quelle situation ?
HENRI. Justement ! Je ne sais pas quelle situation ! Il est peut-être recherché…
LOUISE. Mais puisqu'ils l'ont relâché.
HENRI. Tu crois ça ?
LOUISE. Pourquoi pas puisque c'est Fernand qui l'a dit ?
HENRI. Il a peut-être dit ça pour pas nous effrayer.
LOUISE. De toute façon, je m'en fiche, j'appelle le docteur !
HENRI. Attends au moins une minute ! On va d'abord voir s'il ne se réveille pas. Tiens ! Regarde ! Il revient déjà à lui. Alors, Fernand ? Qu'est-ce qui se passe, mon vieux ? Tu nous as fichu la frousse.
FERNAND. (D'une voix faible) Mon vieux Henri, ne sois pas si inquiet.
HENRI. Inquiet ? Tu as tourné de l'œil !
FERNAND. C'est rien.
LOUISE. Ça doit être de la faiblesse. Tu es sûr que tu as mangé aujourd'hui ?
FERNAND. Oui, merci.
LOUISE. Veux-tu que j'appelle un médecin ?
FERNAND. Non, ça va aller. J'ai l'habitude.
HENRI. Mon pauv' vieux ! Qu'est-ce qu'ils t'ont fait en prison ? On va te retaper, nous, ici. Hein, Louise ? Dis- lui qu'on va bien le retaper.
LOUISE. C'est vrai, Fernand.
FERNAND. Je sais. Tiens, je prendrais peut-être un peu de café.
LOUISE. Biens sûr. (Louise prépare une tasse qu'elle présent à Fernand) Tiens, voilà. Il est bien chaud et bien sucré : ça va te remonter.
FERNAND. Merci. Je ne vais pas rester longtemps.
HENRI. Fernand, je voulais te demander : tu t'es évadé, hein ? Allez ! Vas-y ! Tu peux tout me dire.
FERNAND. En quelque sorte. Oui.
HENRI. J'en étais sûr ! Tu vois, Louise, je te l'avais dit ! Ah ! ce Fernand ! Je te jure que la taule ça lui a fait du bien !
LOUISE. Henri, tu vas te taire, oui ?
HENRI. Eh bien quoi ? J'ai le droit de parler ? Vas-y Fernand ! Raconte ! Tu sais, ton message, vraiment, il m'a foutu un coup ! J'ai pensé que tu m'en voulais…
FERNAND. Pourquoi ?
HENRI. Je ne sais pas, moi… Pour une raison ou pour une autre… ou sans raison… parfois on se met des idées en tête.
FERNAND. Je ne t'en veux pas, Henri. Je n'ai aucune raison de t'en vouloir. Tu as toujours été un bon ami. Tu te souviens au lycée, quand je copiais sur toi ?
HENRI. Si je m'en souviens !
FERNAND. Et tu te souviens du jour où monsieur Futaille nous avait mis un zéro à tous les deux ? (Il sourit tristement) « Si celui qui a copié avoue son crime, je veux bien mettre à l'autre la note qu'il mérite », qu'il nous avait dit. Tu te souviens ?
HENRI. Tu sais,… c'est vague.
FERNAND. Tu t'es dénoncé à ma place : ma moyenne était si mauvaise qu'un zéro m'aurait plongé. Tu t'es sacrifié pour moi, Henri, tu te souviens ? Tu voulais que je passe de classe avec toi. Qu'on reste ensemble…
LOUISE. Tu as fait ça Henri ?
HENRI. J'avais oublié.
FERNAND. Pas moi.
HENRI. Tu es sûr que tu te sens bien ? Tu ne veux vraiment pas que Louise appelle le médecin ?
FERNAND.Non. Je me suis aussi échappé des mains des toubibs….en fait, bientôt, personne ne pourra plus me rattraper….
HENRI. Hé ! Fernand ! Hé ! Ho ! Qu'est-ce que ça veut dire ça ? Hé ! Tu me fiches encore la frousse !
FERNAND. Tu as toujours été froussard, Henri. Mais je sais pourquoi. C'est à cause de Louise. L'amour ça rend froussard.
HENRI. Louise, Fernand n'a pas l'air bien. Il faut faire quelque chose !
LOUISE. Fernand, tu ne veux pas t'allonger un moment ? Juste pour te reposer ?
FERNAND. Non. Ça va aller. Il faut que je m'en aille. Écoute-moi, ma petite Louise : j'ai besoin de parler à Henri. Tu ne vas pas te vexer si je te demande de nous laisser un instant seuls ?
LOUISE. Je devais descendre à l'épicerie pour acheter de la lessive… je vais en profiter pour y aller maintenant. Henri, ça va ?
HENRI. Oui.
LOUISE. Alors, à tout à l'heure.
(Louise sort)
FERNAND. Henri, écoute. Il n'y a pas de raison de te le cacher : j'en ai plus pour longtemps à vivre.
HENRI. Fernand ! Mon vieux ! C'est pas vrai ! Mais qu'est-ce que tu as ? C'est les évanouissements ? C'est ça ? C'est ça qui te fait peur ? Maintenant que tu es libre, on va s'en occuper. Allez ! Ne dis plus de bêtises comme ça ! C'est que tu me fais vraiment peur à moi !
FERNAND. Ferme-la, Henri ! Et écoute moi.
HENRI. Oui, Fernand.
FERNAND. Je sais ce que j'ai. En prison, on saigne d'abord en dedans, puis, un jour, on saigne de partout. On va à l'infirmerie, puis à l'hôpital et là, on t'annonce que tu as tiré le mauvais numéro. Alors ta peine de prison ne sert plus à rien. On te remet en liberté… disons,… provisoire. Bref. Ils savaient que j'étais mort, ils m'ont dit d'aller me faire enterrer ailleurs.
HENRI. Je suis complètement paumé, Fernand. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire ?
FERNAND. Un miracle.
HENRI. Si je savais.
FERNAND. Bon. Eh bien, c'est moi qui vais en faire un pour toi.
HENRI. Tout ce que tu veux, Fernand ! Tout ce que tu veux pourvu que ça te fasse plaisir !
FERNAND. Ouvre grand tes petites oreilles.
HENRI. Oui, Fernand, je les ouvre.
FERNAND. Tu sais, le fric de la banque…
HENRI. Oui ?
FERNAND. Ils ne l'ont jamais retrouvé.
HENRI. Je sais.
FERNAND. Je l'avais bien planqué. Aujourd'hui, j'ai été le récupérer. Tiens ! Passe-moi la valoche.
(Henri va prendre la valise et la tend à Fernand)
HENRI. Voilà.
FERNAND. Reluque un peu ! Il y a ici suffisamment d'oseille pour permettre à un jardinier de vivre comme un roi pour le restant de ses jours.
HENRI. (Sur un ton qui devient de plus en plus excité) Fernand ! J'arrive pas à en croire mes yeux ! Tu les as eus, Fernand ! Tu les as eus ! Tu es riche !
FERNAND. Non, pas moi, Henri ! Toi ! Moi : c'est trop tard. Ce fric t'appartient. Je te le donne. C'est toi qui es désormais, un homme riche ! Hein ? Qu'est-ce que tu en pense de mon petit miracle ?
HENRI. Vraiment, Fernand, je ne sais pas quoi dire. Que veux-tu que je fasse de tout cet argent ?
FERNAND. Dépense-le.
HENRI. Mais Fernand…
FERNAND. Promets-moi de ne rien dire à Louise. Tu sais les femmes…
HENRI. Je te le promets, Fernand, mais…
FERNAND. Quoi ?
HENRI. Je ne peux pas accepter … Cet argent ne m'appartient pas.
FERNAND. Prends ce fric, je l'ai payé. Ne discute plus. Tu me fatigues et je suis pressé.
HENRI. Bien, bien, Fernand. C'est d'accord.
FERNAND. Alors, Henri, il ne me reste plus qu'à te dire adieu, car c'est à Dieu que je dois maintenant aller rendre visite.
HENRI. Ne pars pas comme ça…
FERNAND. On part comme on peut. Allez ! embrasse-moi, vieille cloche. Et cesse de pleurer. Louise ne va pas tarder à arriver. Dis-lui…
HENRI. Oui ?
FERNAND. Bah ! Ne lui dis rien. Seulement, embrasse-la pour moi. (Il sort)
HENRI. (Seul) Adieu, Fernand. Adieu, vieux frère…
(Louise fait de nouveau son apparition)
LOUISE. Bein ! Où il est passé, Fernand ?
HENRI. Il est parti.
LOUISE. Il est parti ? Sans me dire au revoir ?
HENRI. Il m'a dit qu'il était pressé. Il m'a chargé de t'embrasser pour lui. (Henri embrasse Louise) Voilà, c'est fait.
LOUISE. Regarde ! Sa valise ! Il a oublié sa valise. Il va revenir !
HENRI. Oui… (Pause) Il va revenir. ( Pause. Henri, subitement parle sur un ton excité) Louise ! Écoute-moi ! Cette valise me donne une idée ! J'ai décidé de t'emmener en voyage.
LOUISE. (Riant de surprise et d'espoir) En voyage ? C'est une blague ?
HENRI. Oui, en voyage et tout de suite !
LOUISE. Tout de suite ? Mais comment ça ? Tu te moques de moi ?
HENRI. À l'instant même !
LOUISE. À l'instant même ?! Mais tu es fou !
HENRI.. Ne perds donc pas de temps à répéter tout ce que je dis ! Je ne suis pas fou du tout ! Mets ton chapeau, nous partons !
LOUISE. ( Toujours en riant) Mais ça va pas, non ?
HENRI. Fais ce que je te dis ! Allez ! Mets ton joli petit chapeau. Voilà ! Comme ça !
LOUISE. (Protestant tout en riant, cette fois-ci, à gorge déployée) Henri, tu es vraiment devenu fou mais tu commences à me plaire !
HENRI. Parfait ! Maintenant : partons !
LOUISE. Dis-moi, au moins, où nous allons ?
HENRI. À Valparaiso !!
RIDEAU

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