Un Crime Parfait
Un crime parfait
Durée approximative : 15 minutes
Distribution :
Aristide Biénabe : Le juge d'instruction.
Édouard Greffusse : Le greffier.
Pierre Javel : Le suspect.
Décor : Un cabinet de juge d'instruction, avec tout ce que ce lieu comporte.
Costumes : de ville.
Public : Tous.
Synopsis : Le juge Biénabe interroge le suspect Javel.
Un crime parfait
Le rideau se lève sur le cabinet du juge d'instruction Aristide Biénabe. L'ameublement est simple mais élégant. Dans le fond se trouve une grande table bureau. Des piles de dossiers entourent un sous-main et forment des îlots où sont réfugiés des accessoires : un pot à crayons, une corbeille, un trieur, une lampe de cuivre etc … Il n'y a dans la pièce que trois fauteuils dont celui du juge d'instruction. À droite, une cheminée de marbre blanc surmontée d'une glace. Sur le manteau, une pendulette comptant les secondes qui tombent gravement.
Le juge d'instruction a le nez fourré dans une liasse de papiers contenue dans une chemise rouge.
Assis à une table, à gauche de la pièce, se trouve le greffier Édouard Greffusse.
Scène première. - LE JUGE BIÉNABE, GREFFUSSE.
LE JUGE D'INSTRUCTION : (Levant la tête.) Eh bien, mon cher Greffusse, que pensez-vous de cette affaire ?
GREFFUSSE : (Il se redresse sur son séant et se racle la gorge.) Il m'est difficile, monsieur le juge d'instruction…
LE JUGE D'INSTRUCTION : (Continuant, sans l'écouter.) Ce Pierre Javel, croyez-vous qu'il soit coupable ?
GREFFUSSE : C'est que…, monsieur le juge d'instruction, nous n'avons pas de victime…
LE JUGE D'INSTRUCTION : S'il n'y a pas de victime, je trouverai bien quelque chose.
GREFFUSSE : Oui, monsieur le juge d'instruction ? Mais quoi ?
LE JUGE D'INSTRUCTION : Je ne sais pas mais je mettrai la main dessus. Tout ce qu'il me faut, dans cette affaire, c'est, non pas de la finesse mais de la finasserie. Il s'agit d'inquiéter, au lieu d'enquêter ; d'accuser, au lieu de suspecter ; de quérir, au lieu de s'enquérir ; d'affirmer, au lieu de prouver. Voilà ! C'est tout ! Allez ! Greffusse. Faites-moi entrer ce monsieur.
GREFFUSSE : Bien, monsieur le juge d'instruction.
(Greffusse se lève et sort de la pièce. Il réapparaît, accompagné d'un homme d'une cinquantaine d'années.)
Scène II. - Les mêmes, JAVEL
GREFFUSSE : Monsieur le juge d'instruction, monsieur Ja…
LE JUGE D'INSTRUCTION : Oui, oui. Merci, Greffusse. (Indiquant un siège au nouveau-venu, tandis que Greffusse retourne à sa table.) Je vous remercie, monsieur Javel, d'avoir répondu à ma convocation.
JAVEL : (En s'asseyant.) Je n'ai fait que mon devoir, monsieur le juge d'instruction.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Et moi, le mien. Donc, nous pouvons commencer cet interrogatoire qui, je l'espère ne sera pas trop pénible, ni pour vous, ni pour moi, et qui, je l'espère encore, nous aidera à faire la lumière sur cette affaire.
JAVEL : Je l'espère aussi.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Bon. Puisque nous nous entendons, je vous écoute.
JAVEL : Mais, Monsieur, je n'ai rien à dire.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Eh bien, moi, j'ai à vous dire que j'ai relu les interrogatoires consignés dans le dossier, et, je suis au regret de vous faire savoir que …
JAVEL : Tout m'y accuse !
LE JUGE D'INSTRUCTION : Non ! Pas tout, mais tous. Les témoins semblent s'accorder à vous croire coupable.
JAVEL : Coupable de quoi ?
LE JUGE D'INSTRUCTION : Mais… Coupable de… enfin, vous devez bien le savoir puisque vous êtes ici.
JAVEL : Et vous, Monsieur, le croyez-vous ?
LE JUGE D'INSTRUCTION : L'êtes-vous ?
JAVEL : Je jure solennellement que je suis innocent.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Innocent de quoi ?
JAVEL : Mais… innocent de ce qui m'amène ici.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Je vois.
JAVEL : Si je puis me permettre, monsieur le juge d'instruction : que voyez-vous ?
LE JUGE D'INSTRUCTION : Je vois. C'est tout. Cela ne vous suffit-il pas ?
JAVEL : Je vois.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Oui. Nous voyons.
JAVEL : Ce que je vois n'est pas ce que vous croyez.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Mon métier n'est pas de croire mais consiste à prouver.
JAVEL : Dans ce cas, il vous sera difficile d'établir ma culpabilité.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Je serais plutôt tenté d'affirmer le contraire.
JAVEL : Comment le pourriez-vous, monsieur le Juge ? Vous possédez, peut-être, quelques preuves circonstancielles et beaucoup de faux témoins mais tout cela n'a pas sa place dans un monde rationnel.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Vous vous trompez. (Se tournant vers le greffier.) Greffus laissez-nous un moment s'il vous plaît.
GREFFUSSE : (Il fait un petit signe de tête, pose ses mains sur ses genoux, se lève.) Bien, monsieur le juge d'instruction. (Il sort.)
LE JUGE D'INSTRUCTION : Je me suis laissé dire que vous étiez jaloux..
JAVEL : (Se levant de son fauteuil) C'est insensé !
LE JUGE D'INSTRUCTION : Asseyez-vous !
JAVEL : C'est de la calomnie ! Mais enfin, Monsieur, qui s'acharne ainsi à ma perte ?
LE JUGE D'INSTRUCTION : Asseyez-vous, vous dis-je.
JAVEL : Monsieur le juge d'instruction, j'obéis, moins par docilité que pour soulager mes jambes qui me soutiennent à peine.
LE JUGE D'INSTRUCTION : C'est parfait.
JAVEL : Monsieur, je crois que vous avez tort de vous fier à la parole de ceux qui ont dit cela. Ce sont des menteurs.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Alors, monsieur Javel, vous prétendez que vous n'étiez pas jaloux ?
JAVEL : Jaloux de quoi ?
LE JUGE D'INSTRUCTION : De qui !
JAVEL : De qui ?
LE JUGE D'INSTRUCTION : Oui, de qui ?
JAVEL : De personne. Comprenez donc, je suis un poète ! Je vis plus dans mes poèmes que dans ma propre vie. Mais, je vous jure, monsieur le juge d'instruction, je l'aimais.
LE JUGE D'INSTRUCTION : De qui parlez-vous ?
JAVEL : De la personne dont je suis censé être jaloux.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Qui est-elle ?
JAVEL : C'est vous qui le savez.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Très bien continuez.
JAVEL : Le vrai commencement de cette affaire de destinée m'est devenu transparent… c'est un milieu identique à celui du cristal…
LE JUGE D'INSTRUCTION : Nous arrivons enfin quelque part…
JAVEL : Je ne sais plus où j'en suis.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Au commencement.
JAVEL : Ce commencement n'est qu'un faux départ. Mais c'est un début.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Sautez à la fin. Êtes-vous coupable ?
JAVEL : Hélas, il me semble que je dérive vers l'absurde.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Êtes-vous coupable, oui ou non ?
JAVEL : Non. Mais tout est ma faute.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Et comment cela ?
JAVEL : Je suis soupçonné à tort mais si tout le monde a raison, mon innocence frise la culpabilité. Je me suis laissé coincer par le destin. Il me faut prendre tout à mon compte. Je n'ai même pas le droit que l'on me croie. Les apparences sont contre moi. Plus je me trouve innocent et plus j'ai tendance à me croire coupable. Mais je trouverai des témoins à décharge ! Je ferai lever les soupçons !
LE JUGE D'INSTRUCTION : Hélas, quand se lèvent les soupçons, les accusations tombent !
JAVEL : Quelle horreur !
LE JUGE D'INSTRUCTION : (Le juge fronce les sourcils, intrigué par l'accent sincère de Javel.) Pensez-vous qu'il y ait eu une injustice dans votre cas ?
JAVEL : Il n'y a pas précisément d'injustice.
LE JUGE D'INSTRUCTION : (Pinçant les lèvres.) Êtes-vous innocent ?
JAVEL : Vous me l'avez déjà demandé.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Non. Je vous avais demandé si vous étiez coupable.
JAVEL : La belle différence !
LE JUGE D'INSTRUCTION : Alors, je vous le redemande. Êtes-vous coupable ?
JAVEL : Je suis innocent, bien que j'arrive parfois à me demander si je ne suis pas coupable d'être innocent.
LE JUGE D'INSTRUCTION : En tout cas vous êtes en faute.
JAVEL : Que dites-vous ?
LE JUGE D'INSTRUCTION : Vous êtes en faute pour avoir été accusé à tort.
JAVEL : Plaît-il ?
LE JUGE D'INSTRUCTION : Innocent ou pas, vous êtes coupable d'avoir poussé des témoins à vous accuser. Écoutez-moi bien. N'oubliez jamais cela. Vous êtes désormais, non pas un coupable mais, un accusé. Cela, la justice ne vous le pardonnera jamais. Partout où vous irez vous serez poursuivi sans relâche. Vous n'êtes plus un criminel que la police recherche, vous devenez maintenant la cible, le but, l'objectif, la vocation de tous nos agents. Je vous avais convoqué afin de tenter une dernière fois, non pas de comprendre mais de juger votre affaire. Après vous avoir entendu, je conclus que vous êtes perdu. Il y a, voyez-vous, pire qu'un homme coupable, et c'est un homme dénoncé. Un homme dénoncé, tout comme une femme violée, perd son innocence. Une fois dénoncé, il est dévoilé. Quant à vous, vous ne méritez même pas cette innocence dont vous vous parez. Vous n'appartenez plus au bien, mais au mal. Que vous soyez innocent ou coupable, vous n'êtes pas moins responsable de votre conduite pour tout ce qu'elle a de blâmable. Je vous absous d'un meurtre mais je vous inculpe d'un crime.
JAVEL : Ah ! C'est trop fort !
LE JUGE D'INSTRUCTION : Pourtant,…
JAVEL : Pourtant ?
LE JUGE D'INSTRUCTION : … N'étant pas, moi-même parfait, je veux vous acheter votre âme ou, si vous voulez, racheter la mienne. Je vous offre la liberté.
JAVEL : La liberté !!
LE JUGE D'INSTRUCTION : Limitée !
JAVEL : Oh !
LE JUGE D'INSTRUCTION : Tant qu'elle durera, utilisez- la à vous guérir de votre sort. Apprenez à vivre. Maintenant allez ! Dans vingt-quatre heures je lancerai la police à vos trousses.
JAVEL : Pourquoi faites-vous cela ?
LE JUGE D'INSTRUCTION : Parce que je vous comprends.
JAVEL : Monsieur le juge d'instruction, je suis abasourdi. Je ne sais pas si je dois vous bénir ou vous maudire.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Laissons cela.
JAVEL : Vous m'offrez une liberté qui, pour qu'elle dure, devra me faire vivre dans les affres de la mort et la misère la plus noire.
LE JUGE D'INSTRUCTION : L'alternative n'est guère plus enviable. La perspective d'un jugement dans lequel vous n'avez aucune chance de prouver votre innocence, ne vous offre pas le choix.
JAVEL : Oui, monsieur le juge d'instruction. Merci bien. (Il se lève et sort lentement)
Le rideau tombe
Le rideau se relève sur la clairière d'un bois. Pierre Javel apparaît, épuisé, hagard. Ses vêtements sont déchirés. C'est le matin.
Scène III. - JAVEL
JAVEL : (Titubant, il arrive jusqu'au milieu de la scène où il s'arrête.) Je suis enfin sorti de la ville. Comme un vampire, le cœur percé d'un pieu mal planté, les yeux rouges, les joues rouges, le cœur rouge, mais les mains blanches, j'ai fui. J'ai fui, moitié courant, moitié volant, guidé par les champs magnétiques de la nuit. Je n'ai ni faim, ni soif, ni froid, ni chaud. Je suis en proie à une rage impuissante qui me fait grincer les dents. Je sens dans ma poitrine mon âme hurler et, dans ma tête, j'entends des cris obscènes. Les chemins et les sentiers ont défilé devant moi. L'injustice me pèse plus que la fatigue de ma fuite effrénée. Je ne sais combien de kilomètres j'ai parcourus sans m'arrêter, errant dans la campagne, traversant la nature que je ne voyais pas, que je n'entendais pas, accablé par mon innocence dont je dois payer le prix. Allons ! Je dois reprendre ma marche.. Désormais, je dois marcher, marcher toujours… Le corps meurtri, les jambes lourdes, mes forces évanouies, je dois marcher sans jamais m'arrêter, regardant toujours derrière moi… . (Il se retourne pour reprendre sa marche. Soudain, il trébuche sur un obstacle.) Ah ! Je suis terrassé.
(On entend la voix du juge d'instruction qui fait son apparition suivi par Greffus.)
Scène IV. - JAVEL, LE JUGE BIÉNABE, GREFFUSSE.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Dépêchez-vous Greffus ! (Il accourt auprès de Javel.) Aidez-moi !
GREFFUSSE : ( En rejoignant le juge d'instruction.) Est-il vivant ?
LE JUGE D'INSTRUCTION : (En examinant Javel.) Il respire encore ! Il a dû tomber d'épuisement en trébuchant sur…
GREFFUSSE : Oh ! Mon Dieu ! Il y a un autre corps là… Regardez ! (Le juge d'instruction se penche vers le corps de l'inconnu.) Vous voyez, monsieur le juge d'instruction, les coupables reviennent toujours sur le lieu de leur crime.
LE JUGE D'INSTRUCTION : Mais non, Greffus ! Cet homme n'est pas la victime de Javel ! C'est celui que j'ai relâché le mois dernier. Allez ! Donnez-moi un coup de main.
Rideau
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