In Libro Veritas

Théâtre Choisi

Par Bernard Lancourt

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

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Table des matières
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Comment séduire une femme...


... en lui demandant une faveur


Le rideau se lève sur une pièce d'un petit pavillon. L'éclairage indirect est fourni par des appliques et des lampadaires. Au centre, se trouve une table carrée en chêne massif. Les dossiers des chaises qui l'entourent sont hauts et projettent leurs ombres mêlées sur tous les murs. Un plat d'argent posé sur la table contient des fruits. À gauche, contre deux murs adjacents se trouvent un buffet et une desserte. Deux tableaux montrant des scènes pastorales sont pendus aux murs et des bibelots reposent sur des consoles ajustées aux nombreux coins de cet asile discret et reposant.
Eugénie Mallois, comtesse de Chauveuse est assise sur un sofa, située à droite de la scène. Son visage est tourné vers une croisée.
Le chevalier Henri de Casanegra pénètre dans la pièce. En l'apercevant, Eugénie détourne la tête, se lève, et vole vers lui.


EUGÉNIE : Mon cher ami, un danger nous menace !
HENRI : Nous ? (A part) Son visage ! Quelle pâleur mortelle ! Ses yeux brillent ! A-t-elle pleuré ? Cette créature si forte et si belle, maintenant si faible et si frêle.
EUGÉNIE : Dites-moi la vérité, avez-vous été indiscret ?
HENRI : (Il se rejette en arrière.) Ah ! Madame ! que me dites-vous là ? Exigez-moi plutôt la vie ! Quelle action, à part celle de vous aimer, ai-je donc commise, pour mériter l'affront que vous me faites en me soupçonnant, de vous avoir trahie ! Vous ! que j'adore. Vous ! qui dites « nous ». « Nous » ! Ce doux pronom où nos deux noms se fondent, ne saurait sur mes lèvres, survivre une seconde, si j'étais responsable d'un pareil forfait !
EUGÉNIE : (Elle va jusqu'au sofa. Elle s'arrête. Se retourne vers Henri qui n'a pas bougé.) On vous a accusé.
HENRI : (Il se rapproche d'elle.) Et vous me condamnez !
EUGÉNIE : (Se laissant tomber sur le sofa) Non, mon ami, c'est vous qui me condamnez !
HENRI : Que voulez-vous dire ?
EUGÉNIE : Le comte est au courant !
HENRI : De quoi ?
EUGÉNIE : De tout ! De vous ! De moi ! De notre liaison !
HENRI : (A part.) Je ne sais si je dois rire ou pleurer. Je ne peux m'empêcher de trouver bouffon un ton aussi tragique pour me révéler un fait aussi trivial. Ses amants ne se comptent plus et si je suis le dernier en date, je ne suis pas plus responsable de son infidélité que les précédents. (Haut) Que le comte sache ou non la vérité, cela ne devrait pas changer l'attitude qu'on lui connaît à votre sujet.
EUGÉNIE : Comment osez-vous…?
HENRI : N'est-il pas de notoriété publique qu'il ferme les yeux sur votre grand cœur ?
EUGÉNIE : Mufle !
HENRI : Je vous demande pardon. Mais je ne comprends pas pourquoi subitement, il daigne penser à moi, quand il n'a jamais pris la peine de penser aux autres.
EUGÉNIE : Ne vous étonnez pas. De grosses pertes de jeu ont rendu le comte humain. Notre liaison maintenant, l'enrage. Il vous en veut et veut se venger de vous. Les autres ne comptent plus, les autres ne comptent pas.
HENRI : Madame !…
EUGÉNIE : Il a désormais, soif de votre sang.
HENRI : Vraiment, Madame !
EUGÉNIE : Il faut vous sauver !
HENRI : Tout cela est injuste.
EUGÉNIE : Fuyez ! vous dis-je.
HENRI : Je lui dirai la vérité. Il devra l'entendre.
EUGÉNIE : Il l'entendra, allez, pour mieux l'oublier. Je vous en supplie, quittez Paris. Quittez la France. Votre vie y est en danger.
HENRI : Encore une fois, non !
EUGÉNIE : Songez à moi, malheureux !
HENRI : (A part) Son ton est dur. Je devine ce qui a donné lieu à ce changement. Elle a mis en balance son mariage et notre liaison. Le fléau de la balance humaine lui a montré le chemin de son intérêt. Le comte n'étant plus disposé à fermer les yeux sur ses fredaines, elle craint le divorce. Or, que suis-je pour elle ? Un amant ? Cela peut s'acheter partout à bas prix, tandis qu'un comte… Ah ! un comte…Un sceptre branlant vaut mieux qu'un bâton de chêne. Elle ne veut évidemment pas me nuire mais fait passer ses intérêts avant les miens. Elle ne voit désormais que son avantage et sa réputation. Je n'existe plus. Elle essaye en m'effrayant de me faire croire qu'elle agit pour me sauver quand c'est elle qui se sauve.
EUGÉNIE  : Mon ami, à quoi pensez-vous ?
HENRI : A vous.
EUGÉNIE : Ne croyez-vous pas que si nous avons fait une folie, il serait mieux de la réparer ? Nous ne devons plus être vus ensemble à Paris, ni ailleurs. Votre avenir est terni et je ne dois pas tâcher le mien, cela me serait une misère inutile. Ainsi, dès ce soir, ma porte vous sera close. Quant à vous, si vous m'aimez vraiment et, surtout, si vous tenez à la vie, je vous le répète une dernière fois : fuyez !
HENRI : Madame, vous voir si sage me rend fou !
EUGÉNIE : Est-ce être fou que de tenir à la vie ?
HENRI : Ma vie est ici. Près de vous.
EUGÉNIE : Je ne vous demande que de vous éloigner.
HENRI : C'est l'exile que vous exigez !
EUGÉNIE : Une courte séparation. HENRI : Un abandon !
EUGÉNIE : Un retrait.
HENRI : Une retraite !
EUGÉNIE : Puisqu'il faut que je sois forte pour deux, c'est donc moi qui partirai.
HENRI : Je vous suivrai.
EUGÉNIE : Non, Monsieur ! Ma patience a des limites. Laissez-moi ! Vous êtes un ingrat.
HENRI : Vous me tuez.
EUGÉNIE : Raisonnez comme vous voudrez.
HENRI : (A part, subitement transfiguré.) Comme elle a relevé la tête ! J'en suis troublé. Ce mouvement brusque qui a fait bruisser la soie de sa robe et trembler sa poitrine, m'a soudain, fait oublier notre dispute. Tout à coup, avec elle, je ne veux plus échanger des mots, mais des paroles. Le parfum de sa peau, chauffée par son courroux, a sur mes sens, un empire qu'il ne m'est plus possible d'ignorer. Mon désir s'éveille ! Le soleil de ma passion se lève aussi ! Au lieu de lui en vouloir, je la désire ! (Le ton change) Je dois amener la comtesse à me céder. Elle veut me laisser, et je veux la reprendre. Elle est en colère, et je ne le suis plus. Elle n'est nullement disposée à me faire plaisir, et je veux lui plaire. Mais comment la séduire ? Comment m'approcher de cette femme qui veut s'éloigner de moi ? L'effleurer sans l'affoler ? Poser la main sur elle, sans la toucher, et la toucher, sans poser la main sur elle ? Comment la baigner dans la tranquillité propice à l'amour ? Ah ! Je dois d'abord vaincre ses armées de craintes et de courroux. Il faut faire cesser le feu. Je vais faire semblant de me rendre. Puis, j'ouvrirai un autre front. Et là, j'attaquerai. Comme Horace, faisons semblant de fuir la place. (Haut) Madame, pardonnez à un égoïste qui ne vous mérite pas ! (Il baisse la tête, donnant à ce mouvement un sens dynamique qui fait croire à son départ.) Je vous obéis. Adieu.
EUGÉNIE : (La comtesse, surprise et subitement émue.) Un moment !
HENRI : Merci.
EUGÉNIE : (Se reprenant) Un moment, seulement.
HENRI : Mon cher amour, chassez-moi si vous le voulez, je m'en suis fait une raison, votre raison, que je veux respecter comme une loi divine. Mais si vous m'autorisez à demeurer un instant près de vous, je dois vous demander une faveur dont dépendra mon sort ! Me la refuser serait supprimer la vie que vous voulez sauver.
EUGÉNIE : Je ne puis m'engager.
HENRI : Soyez sans crainte ! Je vous l'ai dit, je partirai.
EUGÉNIE : Je ne sais.
HENRI : Une petite faveur !
EUGÉNIE : Mais …
HENRI : Un rien. EUGÉNIE : Vraiment …
HENRI : Une aumône.
EUGÉNIE : C'est bien, je vous l'accorde.
HENRI : Jurez ! Jurez que vous me l'accordez sans condition.
EUGÉNIE : Je jure.
HENRI : Ma chère amie, mon corps en ébullition chauffe mon cerveau au bain-marie. Cette lente cuisson réduit mes idées dans la matière-même. J'ai des vapeurs de pensées qui embuent mon esprit. Cette source d'énergie thermodynamique, comme vous devez le constater par vous-même, me plonge dans un état soudain de nervosité qui m'empêche de m'exprimer avec précision sur le sujet grave …
EUGÉNIE : Grave !
HENRI : Ne vous alarmez point ! Je dis : grave, parce que, sur ce sujet, repose la faveur que vous m'avez si généreusement accordée.
EUGÉNIE : Mes faveurs ne sont jamais graves. Mais, allez mon ami ! Et que l'on en finisse.
HENRI : Hélas, madame, comment pourrais-je finir, si je n'ai commencé.
EUGÉNIE : Eh bien commencez donc !
HENRI : Je disais que le sujet était grave …
EUGÉNIE : Hé ! Quel est donc ce mystérieux sujet ?
HENRI : Il est en effet mystérieux … et grave.
EUGÉNIE : Vous me faites mourir ! Encore une fois qu'est- ce donc ?
HENRI : Vous !
EUGÉNIE : Moi !
HENRI : Vous comprenez pourquoi j'hésitais à l'entamer.
EUGÉNIE : En effet.
HENRI : Vous pensiez sans doute que j'allais vous ennuyer avec des balivernes telles que mon sort maudit, ma vie gâchée, ma honte indigne, ma mort cruelle. Non ! Point de cela ! Ce serait un trop léger bavardage ! Je ne désire, durant cet entretien, n'articuler qu'un mot qui vaille tout le reste : vous.
EUGÉNIE : C'est bien, vous l'avez articulé et même, décortiqué. Maintenant laissez-moi !
HENRI : Consentez à ce que je vous l'épelle !
EUGÉNIE : Vous exagérez !
HENRI : J'abuse ! peut-être, mais je n'exagère pas.
EUGÉNIE : Bah ! quelques lettres banales…
HENRI : Qui forment un tout génial.
EUGÉNIE : Allez-vous m'octroyer maintenant du génie ?
HENRI : Le nom d'Eugénie ne vous l'a-t-il pas, déjà, pour moi, discrètement suggéré ?
EUGÉNIE : Flatteur !
HENRI : Non !
EUGÉNIE : Menteur !
HENRI : Non ! Je vous désire !
EUGÉNIE : Qu'il ne soit plus jamais question de cela entre nous. Jamais !
HENRI : (A part) Je l'ai enfin conduite où je voulais qu'elle fût. Elle a cessé de parler de ma fuite. Elle a oublié le comte. Elle a enfin consenti à dire non ! Et, déjà prête à aimer, elle a dit : jamais. (Il se jette à ses pieds.) (Se retournant pour s'adresser au public) Les femmes ne craignent pas ce qu'elles ont sous leur talon. C'est à leur désavantage car, différant en cela des hommes, il leur répugne d'écraser un insecte. Insecte ! je le suis et j'obéis à la nature qui veut que ce qui n'a pas d'âme, trouve son paradis sur terre.
EUGÉNIE : Que faites-vous ?
HENRI : Je murmure à votre orteil ce que je voudrais souffler à votre oreille.
EUGÉNIE : Vous êtes fou !
HENRI : Vous mettez, Madame, tant de distance, entre mes lèvres et la coupe que j'en suis réduis à me confier au pied.
EUGÉNIE : Parlez plus fort, je vous entendrai.
HENRI : Ce que j'ai à vous dire, se dit dans un soupir. Prêtez-moi l'oreille ou je garde l'orteil.
EUGÉNIE : Eh bien je vous suis toute ouïe.
HENRI : (Il se penche sur elle. Il la prend dans ses bras. Il se retourne vers la salle.) Elle est à moi…! (Il l'embrasse.)

Rideau

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