La Causeuse
La Causeuse
Durée approximative : 15 minutes
Distribution :
SOFIA : La Causeuse. Vieux canapé.
MARCEL : Homme de soixante ans. Veuf.
MADELEINE : Fiancée de Marcel
Décor : Un vieil appartement avec une salle à manger sans chaises. Un canapé fait partie essentielle de ce décor où l'on peut y voir également une table basse.
Costumes : de ville.
Public : Tous.
Synopsis : Marcel reçoit sa fiancée pour la première fois. Dès le lever du rideau, il est évident que cette visite sera une tragédie dont la cause pourrait bien être… la causeuse.
Le rideau se lève sur le salon d'un appartement. En avant de la scène se trouve un vieux canapé rapiécé et taché. Le bois de la traverse supérieure du dossier, du piètement et des accotoirs est vermoulu et perd son verni. Le tissu du dossier et du siège est usé jusqu'à la trame. Devant le canapé, une table basse. Cette table assez large est servie pour le thé. Derrière, dans le fond de la pièce, une petite salle à manger qui, étrangement, n'a pas de chaises.… Le reste du mobilier contient, entre autre, une haute pendule.
Apparaît Marcel M., un homme d'environ soixante ans, chauve, de taille moyenne, encore droit. Il est vêtu d'un vieux costume trop étroit. Il se dirige vers la table basse, y arrange les chandeliers. Ceci fait, il se recule d'un pas et contemple le tout, satisfait.
Scène 1. MARCEL, SOFIA
MARCEL : (S'arrangeant la cravate, il s'adresse au canapé.) Comment me trouves-tu, Sofia ?
SOFIA : …
MARCEL : Merci. C'est que je veux être très séduisant pour la première visite de Madeleine. Tu es sûre que ça va ? Tu dis ça pour me faire plaisir.
SOFIA : …
MARCEL : Alors c'est parfait !
SOFIA : …
MARCEL : Toi aussi, bien sûr ! Veux-tu que je te donne un petit coup d'aspirateur ?
SOFIA : …
MARCEL : Non ? Comme tu voudras.
SOFIA : …
MARCEL : Comment qu'elle est Madeleine ? Voyons... Justement ! Elle ne voit pas très bien…Oh ! Elle voit, naturellement ! Mais sa vue est un peu faible… Et puis…, elle n'entend plus beaucoup… Pourtant il reste encore en elle de la jeunesse. De la vie ! De l'amour ! Du moins, je l'espère. Elle est érudite. Elle lit beaucoup. Elle a de la conversation. Elle est très élégante, tu sais ? Elle fume des cigarettes à bout doré.
SOFIA : …
MARCEL : Oui, oui ! Ne t'en fais pas ! Comme tu peux le constater, je n'ai même pas sorti le cendrier.
SOFIA : …
MARCEL : (Avec impatience.) Très bien ! Si tu veux. Je lui dirai de ne pas fumer. Madeleine sera compréhensive. (Son ton se radoucit) Elle l'est toujours, la chère âme !
SOFIA : …
MARCEL : (Son ton remonte, subitement. Défensif.) Moi aussi, Sofia, j'ai beaucoup souffert de tes brûlures, figure-toi ! Tu sais, si je ne me suis pas remarié après la mort de Marie, c'est à cause de cet horrible accident. Les remords ne m'ont pas lâché… Si je t'avais écoutée ce soir-là, et demandé à Marie d'éteindre sa cigarette, comme tu m'en avais supplié, elle ne t'aurait pas mis le feu en s'endormant… Et toi, tu n'aurais pas eu à subir, ces piqûres, ces retouches, ces altérations, enfin toutes ces opérations qui t'ont marquée.
SOFIA : …
MARCEL : Je sais que tu ne m'en as jamais voulu.
SOFIA : …
MARCEL : Oui. Tu as raison. La pauvre Marie a payé bien cher sa négligence. Je suis persuadé que la présence du clou qui lui a percé la nuque fut le résultat de l'oubli criminel de l'ébéniste qui t'avait mal rafistolée. Hélas, ceci ne serait pas arrivé si elle n'avait pas fumé. Pauvre Marie ! Je me revois encore, rentrant du bureau. Et soudain, je l'aperçois là, la tête rejetée en arrière sur ton dossier. Immobile. Rigide. Glacée. Littéralement clouée. Crucifiée. Un vrai Christ sur canapé. Ah ! C'est horrible !
SOFIA : …
MARCEL : Évidemment que personne n'est respon-sable ! Juste une série de malheureux accidents, voilà tout.
SOFIA : …
MARCEL : Tu as raison. N'en parlons plus. Et puis, aujourd'hui, je ne veux pas être triste ! Tu sais, Sofia, cette fois, je crois que c'est sérieux…Je suis amoureux… Alors, je voudrais tant que Madeleine te plaise…
SOFIA : …
MARCEL : Ce que j'en dis, c'est que j'aimerais que toi et elle… Enfin… elle et toi … Que vous vous entendiez bien… Parce que… Tôt ou tard… Elle et moi… Et toi… Enfin, tu comprends…
SOFIA : …
MARCEL : (Changeant subitement de ton.) Je n'insinue rien ! C'est un fait. Chaque fois que j'invite ici une amie, tu arrives toujours à t'arranger pour qu'elle ne soit pas à son aise. La dernière fois avec Solange, tu n'as pas cessé d'émettre un tas de sons et de craquements qui ont fini par la persuader que la maison était hantée.
SOFIA : …
MARCEL : (Ironique et impatient.) Oui, je sais, ce n'est pas toi. Alors qui est-ce ? La pendule peut-être.
SOFIA : …
MARCEL : Bon. Passons. Et Jeannette, la dactylo ? Te souviens-tu ? La petite brune avec les grosses lunettes noires. Chaque fois qu'elle s'asseyait tu lui foutais des coups d'accotoir…. Elle a fini par se sauver.
SOFIA : …
MARCEL : Sofia, ne mens pas ! Tu en es parfaitement capable ! Si tu sais me parler, ce que certains trouvent déjà bizarre, tu peux certainement t'arranger pour bouger tes bras et même tes pieds.
SOFIA : …
MARCEL : Ah ! Bon ! Parce que tu vas encore me dire que tu n'y es pour rien dans l'accident de la veuve Pinsot ?!
SOFIA : …
MARCEL : Ce n'est pas toi qui lui as fait un croche-pied ?
SOFIA : …
MARCEL : Pourquoi ? Parce qu'elle m'avait reproché d'avoir un vieux canapé brûlé et mal rebouté, en l'occurrence, toi !
SOFIA : …
MARCEL : Bah ! Allons ! Ne pleure pas. Tu vas encore faire ressortir tes vieilles tâches. Excuse-moi. Je suis un peu nerveux. Je dois me calmer. Tu te souviens, lorsque Marie nous a rendu visite pour la première fois ? Toi-même, tu étais nerveuse ! Hé ! Hé ! Toi et moi, assis l'un sur l'autre, ce qu'on pouvait suer en l'attendant. Hi ! Hi ! (Pause.) Tu étais si belle, à l'époque, avec tes dorures et ton bois vernissé ! Nous étions si jeunes !
SOFIA : …
MARCEL : Je sais. Tu l'es toujours. Moi, je prends de la bedaine et toi, de la patine. (Pause.) (Songeur.) Je ne sais pas comment les choses ont peu à peu changé entre vous… Entre nous trois… Évidemment Marie n'était pas une bonne ménagère. Elle te négligeait. Souvent même, lorsqu'elle buvait un peu trop, elle versait et déversait son vin sur toi. Bah ! Tout est de ma faute ! Je suis faible. Et puis, je crois qu'elle se doutait de quelque chose…
SOFIA : …
MARCEL : De quoi ? Eh bien, je crois qu'un jour elle t'a entendue…
SOFIA : …
MARCEL : Est-ce pour cela qu'elle voulait se débarrasser de toi ? Absolument pas ! Elle ne parlait pas sérieusement. Elle ne pensait pas ce qu'elle disait. Elle n'aurait d'ailleurs jamais osé une chose pareille. Je ne l'aurais pas laissée faire. Je l'aurais plutôt chassée que de lui permettre de te jeter à la rue…
SOFIA : …
(La pendule sonne.)
MARCEL : Oh ! Cinq heures ! Madeleine va arriver ! Vite ! Bon. Alors ! Les chandelles. Les biscuits. Le gâteau. La théière. Les tasses. L'argenterie. Enfin si on peut appeler ça l'argenterie. Tout est prêt. Le reste est dans la cuisine. Hein ? Qu'en penses-tu ? C'est bon ?
SOFIA : …
MARCEL : Je n'ai pas besoin de l'impressionner mais j'aimerais que sa première impression soit bonne… Ah ! J'entends des pas. (Silence.) Chut ! (Des coups sont frappés à la porte.) C'est elle ! J'y vais !
Marcel se dirige vers la porte située à gauche de la scène. Il ouvre. Madeleine M. fait son apparition.C'est une femme mure, distinguée. Elle a des cheveux blanc coupés court dans l'esprit moderne. Elle porte un tailleur sobre mais dont la coupe est légère et élégante. Elle hésite une seconde. Elle tend la main à Marcel.
Scène 2. MARCEL, SOFIA, MADELEINE
MARCEL : Bonjour Madeleine. Oh ! Comme vous êtes charmante !
MADELEINE : C'est donc ici chez-vous ?
MARCEL : (Prenant la main de Madeleine.) Hé oui ! Mais entrez donc ! Entrez donc, chère amie !
MADELEINE : Merci. (Elle avance lentement vers le centre de la pièce, suivie par Marcel.) Hem ! Ça sent le renfermé ! Vous devriez ouvrir les fenêtres. (Elle remarque la table servie. Elle va sourire lorsque ses yeux tombent sur le canapé. Son sourire se fige. Elle se tient immobile.)
MARCEL : Voulez-vous vous asseoir ? (Madeleine ne répond pas. Marcel hausse le ton.) Désirez-vous vous remettre ? (Madeleine se retourne et lit les lèvres de Marcel.)
MADELEINE : Oh ! Pardon ! Vous disiez ? Je regardais votre...votre…
SOFIA : …
MARCEL : (S'adressant à Sofia.) Tais-toi ! Je t'en prie ! (A Madeleine.) C'est ma faute… J'aurais dû… vous parler de face…
MADELEINE : Non ! Non ! C'est très bien. J'étais distraite.
MARCEL : (Indiquant le canapé.) Cela vous plaît ? C'est très ancien.
SOFIA : …
MAR CEL : (A Sofia.) Tais-toi, par pitié !
MADELEINE : Comment ?
MARCEL : Je disais, c'est une antiquité…
MADELEINE : (Hésitant.) Je ne sais… Est-ce une causeuse ?
MARCEL : Vous ne croyez pas si bien dire… (Avec humour.) Ne voulez-vous pas lui offrir votre plus belle éloquence ?
MADELEINE : (En riant.) C'est à dire que cette éloquence dont vous me flattez, se trouve, hélas, tributaire de mes reins… N'auriez-vous pas une chaise ?
MARCEL : (Mi- sérieux, mi-espiègle.) La causeuse ne va pas être contente si vous ne lui faites pas cet honneur... Elle est impatiente de bavarder avec vous…
MADELEINE : Vous êtes amusant. Bon. Je m'assieds un instant. (Elle s'installe avec précaution sur le canapé. Brusquement, elle fait un bond.) Ah ! Ouille ! Ouille !
MARCEL : Que se passe-t-il ?
MADELEINE : Quelque chose m'a piquée ! Ouille ! Comme une aiguille !
MARCEL : Une aiguille ?
MADELEINE : Oui. Une aiguille ou une grosse punaise. Y a t il des punaises dans ce sofa ?
MARCEL : Non. Il y avait un clou mais je l'ai arraché.
MADELEINE : Voulez-vous bien, pour l'amour du Ciel, m'apporter une chaise ?
MARCEL : (A Sofia.) Tu me la payeras ! (A Madeleine.) C'est que…
MADELEINE : Je ne veux pas m'approcher de cette… de cette …chose ! Je vous en prie ! Une chaise !
MARCEL : C'est que, comme j'essayais de vous le dire… Je n'en ai pas.
MADELEINE : Pas de quoi ?
MARCEL : Pas de chaises…
MADELEINE : Vous n'avez pas de chaises ? Mais où donc est-ce que vous vous asseyez ?
MARCEL : Ici.
MADELEINE : Et là ? Dans la salle à manger. (Elle se dirige vers la salle à manger, suivie par Marcel, tremblotant. Elle pousse un cri.) Mon Dieu ! Où sont les chaises ?
MARCEL : Je vous l'ai dit, je n'en ai pas.
MADELEINE : Mais comment faites-vous pour recevoir à dîner ?
MARCEL : Je n'ai guère d'invités.
MADELEINE : Et vous ? Vous ne mangez jamais à cette table ?
MARCEL : Si. Debout.
MADELEINE : Debout ? Mais pourquoi ?
MARCEL : Parce que je n'ai pas de chaises !
MADELEINE : Vous plaisantez ? Tenez ! Je préfère encore les piqûres de punaises, aux pointes de votre esprit !
MARCEL : Pardonnez-moi. Je ne désirais pas… Je vous jure…
MADELEINE : Alors, expliquez-vous.
MARCEL : (A voix basse.) C'est à cause d'elle. Elle est très jalouse.
MADELEINE : Que dites-vous ?
MARCEL : Je vous en prie ! Retournons nous asseoir. Je vous expliquerai tout. Je vous garantis qu'il n'y aura plus, ni aiguille, ni punaise ! (Élevant la voix au point de crier pour se faire entendre de Sofia.) N'est-ce pas ? Ni aiguille, ni punaise !!
MADELEINE : Pourquoi criez-vous ainsi ? Je ne suis pas sourde !
MARCEL : Je sais bien ! Excusez-moi, j'ai le verbe haut.
MADELEINE : Eh bien, faites-le redescendre.
MARCEL : (Baissant la voix.) Oui, oui ! Voilà.
MADELEINE : C'est trop bas ! Je vous ai dit que j'entendais mal ! Oh ! Vous n'êtes pas sérieux ! Vous m'offensez ! Et puis, tout ici est sale et laid. Et je hais cette horrible causeuse !
MARCEL : (Baissant encore la voix.) Oh ! Non ! Non ! Ne dites pas cela ! Elle va vous entendre !
MADELEINE : (Elle n'a pas compris.) Vous entendre ? Comment pourrais-je le faire si vous insistez à chuchoter !
MARCEL : (Il hausse le ton, en changeant de sujet.) Voulez-vous prendre une tasse de thé ?
MADELEINE : Debout ?! Mais vous êtes malade !
MARCEL : Eh bien, alors, à genoux.
MADELEINE : Vous êtes fou !
MARCEL : (En la priant.) Juste pour la circonstance.
MADELEINE : Bon. Mais je préfère m'asseoir pas terre.
Ils se dirigent vers la table basse.Marcel aide Madeleine à s'asseoir sur le sol.
MARCEL : J'espère que vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que je m'installe avec Sofia.
MADELEINE : Sofia ? Qui est-ce ? Êtes-vous donc, réellement fou ?
MARCEL : Je voulais dire Sofa.
MADELEINE : Hum !
MARCEL : (S'affairant à déplacer les objets sur la table.) Un biscuit ?
MADELEINE : Non. Juste le thé, s'il vous plaît.
MARCEL : (Versant.) Comment le prenez-vous ?
MADELEINE : Chaud. Permettez ! (Elle lui arrache la théière des mains. Elle l'ouvre et y fourre son nez.) C'est froid !!
MARCEL : Je vais le réchauffer.
MADELEINE : Ne vous dérangez pas. (Elle sort un paquet de cigarette. Avant que Marcel, distrait un instant, ne puisse réagir, elle allume une allumette.)
MARCEL : (En criant.) Noon !!
MADELEINE : Non ?! En voilà des façons !
MARCEL : Pas de cigarette !
MADELEINE : Pas de cigarette ?! Mais quel toupet ! Qu'est-ce que cela veut dire ?
MARCEL : Pardonnez-moi. Voyez-vous, c'est… c'est mon asthme. La fumée me déclenche d'horribles crises.
MADELEINE : Ne pouviez-vous pas le dire plus poliment ? (Elle jette l'allumette sur le canapé.)
MARCEL : (Il plonge sur le canapé pour attraper l'allumette au vol. Il tombe sur le sol au pied du canapé qu'il caresse.) Aah ! Non ! Tenez ! Regardez ce que vous avez fait ! Vous l'avez brûlée ! Pauvre Sofia ! Elle ne supporte plus les brûlures ! Encore une fois, j'aurais dû l'écouter.
MADELEINE : (Elle se lève) Vous déraillez ! Ce n'est pas possible ! Quelle folle, j'ai été de venir ici !
MARCEL : (Sans l'entendre.) Pauvre Sofia ! Pardonne-moi !
MADELEINE : Puisque votre Sofa, ou votre Sofia, vous tient tant à cœur, je m'en vais !
MARCEL : (Subitement ramené à la raison, toujours sur le sol, se traîne à genoux vers elle.) Comment ? N'allez-vous pas demeurer un moment ? Je voulais vous dire… enfin je voulais vous… poser une question…
MADELEINE : Ce ne sont pas des questions mais plutôt des explications que j'attends de votre part… Mon pauvre Marcel ! J'étais curieuse de voir dans quel trou vous habitiez. Maintenant, je suis fixée.
MARCEL : (Il se relève lentement. L'expression de son visage a changé. Sur un ton songeur.) Fixée ?
MADELEINE : Oui. Fixée ! Tout cela ne vaut pas un clou.
MARCEL : (Il est étrangement calme. Son ton est froid. Menaçant.) Ne vaut pas un clou…? (Il s'adresse à Sofia.) Tu entends, Sofia ? Un clou. (Il se lève.) (S'adressant à Madeleine.) Voulez-vous m'excuser un instant. (Il se dirige vers le fond de la pièce. Il se retourne.) Sofia, tu as entendu ? Un clou… (Il sort.)
Rideau
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