Sigmund Freud - “ Au-delà du principe de plaisir ” - texte intégral

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“ Au-delà du principe de plaisir ”

Par Sigmund Freud

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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Les mécanismes de défense contre les excitations extérieures et leur échec. La tendance à la répétition

Ce qui suit doit être considéré comme de la pure spéculation, comme un effort pour s'élever bien au-dessus des faits, effort que chacun, selon sa propre attitude, sera libre de suivre avec sympathie ou de juger indigne de son attention. Il ne faut pas voir, dans les considérations que nous développons ici, autre chose qu'un essai de poursuivre jusqu'au bout une idée, afin de voir, par simple curiosité, jusqu'où elle peut conduire.
La spéculation psychanalytique se rattache à une constatation faite au cours de l'examen de processus inconscients, à savoir que la conscience, loin de représenter la caractéristique la plus générale des processus psychiques, ne doit être considérée que comme une fonction particulière de ceux-ci. Dans sa terminologie métapsychologique, elle dit que la conscience représente la fonc­tion d'un système particulier qu'elle désigne par la lettre C. Comme la con­science fournit principalement des perceptions d'excitations venant du monde extérieur et des sensations de plaisir et de déplaisir qui ne peuvent provenir que de l'intérieur de l'appareil psychique, on est autorisé à attribuer au systè­me P.-C. (perception-conscience) une position spatiale. Ce système doit se trouver à la limite qui sépare l'extérieur de l'intérieur, être tourné vers le monde extérieur et englober tous les autres systèmes psychiques. Mais nous nous apercevons aussitôt que toutes ces définitions ne nous apprennent rien de nouveau, qu'en les formulant nous nous rattachons à l'anatomie cérébrale avec ses localisations, c'est-à-dire à la théorie qui situe le « siège » de la conscience dans l'écorce cérébrale, dans la couche la plus extérieure, la plus périphérique de l'organe central.
L'anatomie cérébrale n'a pas à se demander pourquoi (anatomiquement parlant) la conscience est localisée à la surface même du cerveau, au lieu d'avoir un siège plus protégé ailleurs, quelque part dans les couches profondes, aussi profondes que possible, du cerveau. Il est possible que l'examen des conséquences qui découlent de cette localisation pour notre système P.-C. nous fournisse des données nouvelles.
La conscience n'est pas la seule caractéristique que nous attribuons au pro­cessus se déroulant dans ce système. Les impressions que nous avons recueil­lies au cours de nos expériences psychanalytiques nous autorisent à admettre que tous les processus d'excitation qui s'accomplissent dans les autres systèmes y laissent des traces durables qui forment la base de la mémoire, des restes qui sont des souvenirs et qui n'ont rien à voir avec la conscience. Les plus intenses et les plus tenaces de ces souvenirs sont souvent ceux laissés par des processus qui ne sont jamais parvenus à la conscience. Il nous est cependant difficile d'admettre que le système P. C. présente, lui aussi, des restes aussi tenaces et durables des excitations qu'il reçoit. Si, en effet, il en était ainsi, la capacité de ce système à recevoir de nouvelles excitations ne tarderait pas à se trouver limitée, étant donné que toutes les excitations qu'il reçoit doivent, par définition, rester toujours conscientes : si, au contraire, elles devenaient inconscientes, nous nous trouverions dans l'obligation para­doxale d'admettre l'existence de processus inconscients dans un système dont le fonctionnement est, par définition, toujours accompagné du phénomène de la conscience. En admettant que, pour devenir conscientes, les excitations ont besoin d'un système spécial, nous ne changeons rien à l'état de choses existant et nous ne gagnons rien.
De cette hypothèse se dégage une conclusion qui, sans être rigoureusement logique, n'en apparaît pas moins très vraisemblable, à savoir qu'une seule et même excitation ne peut à la fois devenir consciente et laisser une trace économique dans le même système : il s'agirait là, pour autant qu'on reste dans les limites d'un seul et même système, de deux faits incompatibles. Nous pourrions donc dire qu'en ce qui concerne le système C., le processus d'excitation y devient conscient, mais sans y laisser la moindre trace durable, que toutes les traces de ce processus qui servent de base au souvenir résultent de la propagation de l'excitation aux systèmes intérieurs voisins. C'est en ce sens qu'a été conçu le schéma qui figure dans la partie spéculative de mon Interprétation des rêves (1900). Lorsqu'on songe au peu que nous savons d'autres sources relativement au mode de naissance de la conscience, on conviendra que la proposition, d'après laquelle la conscience naîtrait là ou s'arrête la trace mnémique, présente du moins la valeur d'une affirmation précise et définie.
Le système C. présenterait donc cette particularité que, contrairement à ce qui se passe dans tous les autres systèmes psychiques, le processus d'excita­tion ne produit aucune modification durable de ses éléments, mais s'évanouit pour ainsi dire par le fait qu'il devient conscient. Une pareille dérogation à la règle générale ne peut s'expliquer que par l'action d'un facteur inhérent à ce seul système et manquant dans tous les autres, ce facteur pouvant bien être représenté par la localisation très exposée du système C., localisation à la faveur de laquelle il se trouve en contact immédiat avec le monde extérieur.
En simplifiant à l'excès l'organisme vivant, nous pouvons nous le repré­senter sous la forme d'une boule indifférenciée de substance irritable.
Il en résulte que sa surface orientée vers le monde extérieur se trouve différenciée du fait même de son orientation et sert d'organe destiné à recevoir les excita­tions. L'embryologie, pour autant qu'elle constitue une récapitulation de l'évolution phylogénique, nous montre, en effet, que le système nerveux cen­tral provient de l'ectoderme et que l'écorce grise du cerveau, qui descend directement de la surface primitive, pourrait bien avoir reçu en héritage ses propriétés essentielles. Rien ne s'oppose donc à l'hypothèse d'après laquelle les excitations extérieures, à force d'assaillir sans cesse la surface de la boule protoplasmique, auraient produit dans sa substance des modifications dura­bles, à la faveur desquelles les processus d'excitation s'y dérouleraient d'une manière différente de celle dont ils se déroulent dans les couches plus profon­des. Il se serait ainsi formé une écorce, tellement assouplie par les excitations qu'elle recevait sans cesse, qu'elle aurait acquis des propriétés la rendant apte uniquement à recevoir de nouvelles excitations et incapables de subir une nouvelle modification quelconque. Appliquée au système C., cette hypothèse signifierait que les éléments de la substance grise, ayant atteint la limite des modifications qu'ils étaient susceptibles de subir du fait du passage d'excita­tions, sont devenus inaccessibles à toute nouvelle modification quelconque sous ce rapport. Mais ils seraient en revanche capables de faire naître la conscience. Le fait de l'apparition de la conscience est certainement en rapport avec la nature des modifications subies aussi bien par la substance que par les processus d'excitation qui l'atteignent et la traversent. Quelle est exactement cette nature ? A cette question il est possible de donner plusieurs réponses, dont aucune n'est encore susceptible de vérification expérimentale.
On peut supposer qu'en passant d'un élément à un autre, l'excitation doit vaincre une résistance et que c'est à la diminution de la résistance qu'on doit rattacher la trace durable laissée par l'excitation (trajet frayé) ; on aboutirait ainsi à la conclusion qu'aucune résistance de ce genre n'est à vaincre dans le système C. où le passage d'un élément à un autre se ferait librement On peut rattacher à cette manière de voir la distinction, établie par Breuer, entre les éléments des systèmes psychiques, quant à la nature de leurs charges énergétiques. Il distinguait, en effet, entre l'énergie sous tension, ou dissimulée, et l'énergie circulant librement ; si bien que les éléments du système C. seraient carac­térisés par le fait qu'ils contiennent uniquement de l'énergie libre, se déchar­geant sans avoir des obstacles à vaincre, sans tension ni pression. Je crois ce­pendant qu'on ferait bien, dans l'état actuel de nos connaissances, de s'abstenir de toute affirmation précise sur ce sujet. Il n'en reste pas moins que les consi­dérations qui précèdent nous permettent d'établir un certain rapport entre l'apparition de la conscience, d'une part, le siège du système C. et les parti­cularités des processus d'excitation qui s'y déroulent, d'autre part.
Mais la boule protoplasmique et sa couche corticale, exposée aux excita­tions, nous permettent de faire d'autres constatations encore. Ce fragment de substance vivante est plongé dans un monde extérieur, chargé d'énergies de la plus grande intensité, et il ne tarderait pas à succomber aux assauts de ces énergies, s'il n'était muni d'un moyen de protection contre les excitations.
Ce moyen consiste en ce que sa surface la plus extérieure, se dépouillant de la structure propre à tout ce qui est vivant, devient pour ainsi dire anorganique, se transforme en une sorte d'enveloppe ou de membrane destinée à amortir les excitations, à ne laisser parvenir aux couches plus profondes, ayant conservé leur structure vivante, qu'une partie de l'intensité dont disposent les énergies du monde extérieur. Ainsi protégées, les couches plus profondes peuvent se consacrer à l'emmagasinement des quantités d'excitation qui ont réussi à franchir la membrane extérieure. En se dépouillant de ses propriétés organi­ques, celle-ci a épargné le même sort à toutes les couches situées en dedans d'elle, sa protection n'étant toutefois efficace que pour autant que l'intensité des excitations ne dépasse pas une certaine limite au-delà de laquelle la mem­brane extérieure elle-même se trouve détruite. Pour l'organisme vivant, la protection contre les excitations constitue une tâche presque plus importante que la réception d'excitations ; il possède lui-même une réserve d'énergie et doit veiller avant tout à ce que les transformations d'énergie qui s'opèrent en lui, en affectant des modalités particulières, soient soustraites à l'action nive­lante, c'est-à-dire destructrice, des formidables énergies extérieures. La réception d'excitations sert avant tout à renseigner l'organisme sur la direction et la nature des énergies extérieures, résultat qu'il peut obtenir en n'empruntant au monde extérieur que de petites quantités d'énergie, en s'assimilant celle-ci à petites doses. Chez les organismes très évolués, la couche corticale, excitable, de ce qui fut jadis la boule protoplasmique s'est depuis longtemps retirée dans les profondeurs internes du corps, mais certaines de ses dépendances sont restées à la surface, immédiatement au-dessous de l'appareil de protection contre les excitations. Ce sont les organes des sens qui renferment essen­tiellement des dispositifs destinés à recevoir des excitations spécifiques, mais aussi des appareils particuliers, grâce auxquels se trouvent redoublée la pro­tection contre les excitations extérieures et assuré l'amortissement des excitations d'une intensité démesurée.
Ce qui caractérise les organes des sens, c'est que le travail ne porte que sur de petites quantités des excitations exté­rieures, sur des échantillons pour ainsi dire des énergies extérieures. On peut les comparer à des antennes qui, après s'être mises en contact avec le monde extérieur, se retirent de nouveau.
Je me permets d'effleurer en passant une question qui mériterait une dis­cussion très approfondie. En présence de certaines données psychanalytiques que nous possédons aujourd'hui, il est permis de mettre en doute la proposi­tion de Kant, d'après laquelle le temps et l'espace seraient les formes nécessai­res de notre pensée. Nous savons, par exemple, que les processus psychiques inconscients sont « intemporels ». Cela veut dire qu'ils ne sont pas disposés dans l'ordre du temps, que le temps ne leur fait subir aucune modification, qu'on ne peut pas leur appliquer la catégorie du temps. Ce sont là des carac­tères négatifs dont on ne peut se faire une idée exacte que par la comparaison entre les processus psychiques inconscients et les processus psychiques conscients. Notre représentation abstraite du temps semble plutôt empruntée au mode de travail du système P. C., et correspondre à notre auto-perception. Étant donné ce mode de fonctionnement du système en question, un autre moyen de protection contre les excitations est devenu nécessaire. Je me rends fort bien compte de ce que ces considérations présentent d'obscur, mais je suis obligé de me limiter à de simples allusions.
Nous venons de dire que la boule protoplasmique vivante est munie d'un moyen de protection contre les excitations venant du monde extérieur.
Et nous avons montré auparavant que sa couche corticale la plus extérieure s'est différenciée, pour devenir l'organe ayant pour fonction de recevoir les exci­tations extérieures. Mais cette couche corticale sensible, qui formera plus tard le système C., reçoit également les excitations venant du dedans. Or, la posi­tion qu'occupe ce système, à la limite qui sépare le dehors du dedans, et les différences qui existent entre les conditions dans lesquelles il reçoit les exci­tations des deux côtés exercent une influence décisive sur le fonctionnement aussi bien du système C. que de l'appareil psychique tout entier. Contre le dehors il possède un moyen de protection qui lui permet d'amortir l'action des quantités d'excitations qui viennent l'assaillir. Mais contre le dedans il n'y a pas de moyen de protection possible, si bien que les excitations provenant des couches profondes se propagent telles quelles, sans subir le moindre amor­tissement, au système C., certaines particularités de leur succession donnant lieu à la série des sensations de plaisir et de déplaisir. Il convient de dire toutefois que les excitations venant du dedans présentent aussi bien par leur intensité que par d'autres caractères qualificatifs (éventuellement aussi par leur amplitude) une correspondance plus grande avec le mode de fonc­tionnement du système C. que les excitations qui affluent du monde extérieur. Mais deux faits se dégagent d'une façon incontestable de la situation que nous venons de décrire : en premier lieu, les sensations de plaisir et de déplaisir, par lesquelles se manifestent les processus qui se déroulent à l'intérieur de l'appareil psychique, l'emportent sur toutes les excitations extérieures ; et, en deuxième lieu, l'attitude de l'organisme est orientée de façon à s'opposer à toute excitation interne, susceptible d'augmenter outre mesure l'état de déplai­sir.
De là naît une tendance à traiter ces excitations provenant de l'intérieur comme si elles étaient d'origine extérieure, afin de pouvoir leur appliquer le moyen de protection dont l'organisme dispose à l'égard de ces dernières. Telle serait l'explication de la projection qui joue un si grand rôle dans le déter­minisme des processus pathologiques.
J'ai l'impression que les considérations qui précèdent sont de nature à nous rapprocher de la connaissance des conditions et des causes de la prédominan­ce du principe du plaisir. Il reste cependant vrai qu'elles ne nous fournissent pas une explication des cas où existe une opposition à ce principe. Faisons donc un pas de plus. Nous appelons traumatiques les excitations extérieures assez fortes pour rompre la barrière représentée par le moyen de protection. Je crois qu'il n'est guère possible de définir le traumatisme autrement que par ses rapports, ainsi compris, avec un moyen de défense, jadis efficace, contre les excitations. Un événement tel qu'un traumatisme extérieur produira toujours une grave perturbation dans l'économie énergétique de l'organisme et mettra en mouvement tous les moyens de défense. Mais c'est le principe du plaisir qui, le premier, sera mis hors de combat. Comme il n'est plus possible d'em­pêcher l'envahissement de l'appareil psychique, par de grandes quantités d'excitations, il ne reste à l'organisme qu'une issue : s'efforcer de se rendre maître de ces excitations, d'obtenir leur immobilisation psychique d'abord, leur décharge progressive ensuite.
Il est probable que le sentiment spécifiquement pénible qui accompagne la douleur physique résulte d'une rupture partielle de la barrière de protection.
Des excitations venant de cette région périphérique affluent alors continuelle­ment vers l'appareil psychique central, comme s'il s'agissait d'excitations pro­venant de l'intérieur de l'appareil. Et à quelle réaction contre cette irruption pouvons-nous nous attendre de la part de la vie psychique ? Elle fait appel à toutes les charges d'énergie existant dans l'organisme, afin de constituer dans le voisinage de la région où s'est produite l'irruption une charge énergétique, d'une intensité correspondante. Il se forme ainsi une formidable « contre-charge », au prix de l'appauvrissement de tous les autres systèmes psychiques et, par conséquent, au prix d'un arrêt ou d'une diminution de toutes les autres fonctions psychiques. Toutes ces images étant destinées à fournir un appui à nos hypothèses métapsychologiques, à les illustrer tout au moins, nous tirons, de la situation que nous venons de décrire, la conclusion que même un systè­me possédant une charge élevée est capable de recevoir l'afflux de nouvelles quantités d'énergie, de les transformer en charges immobilisées, c'est-à-dire psychiquement « liées ». Un système est capable de « lier » des énergies d'autant plus considérables que sa propre charge, à l'état de repos, est plus élevée ; et, inversement, moins la charge d'un système est élevée, moins gran­de est sa capacité de recevoir l'afflux de nouvelles énergies et plus désas­treuses seront les conséquences d'une rupture de sa barrière de défense. On aurait tort de nous objecter que l'augmentation des charges au niveau de la région où s'est produite l'irruption s'explique beaucoup plus facilement par la propagation directe des quantités d'énergie qui affluent. S'il en était ainsi, les charges énergétiques de l'appareil psychique lésé subiraient bien une augmen­tation, mais le caractère paralysant de la douleur, l'appauvrissement de tous les autres systèmes resteraient inexpliqués.
Même l'action dérivative, si prononcée, de la douleur n'infirme en rien notre manière de voir, car il s'agit là d'une action purement réflexe, c'est-à-dire s'effectuant sans l'intermédiaire de l'appareil psychique. Le caractère vague et indéterminé de toutes nos considé­rations que nous désignons sous le nom de métapsychologiques provient de ce que nous ne savons rien concernant la nature du processus d'excitation qui s'effectue dans les éléments des systèmes psychiques et que nous ne nous croyons pas autorisés à formuler une opinion quelconque sur ce sujet. Nous opérons ainsi toujours avec un grand X que nous introduisons tel quel dans chaque formule nouvelle. Que ce processus puisse s'effectuer en utilisant des énergies qui diffèrent quantitativement d'un cas à l'autre, la chose est à la rigueur admissible ; qu'il possède plus d'une qualité (une sorte d'amplitude, par exemple), voilà ce qui est encore probable ; en fait de conception nouvelle, nous avons cité celle de Breuer qui admet deux formes de charge énergétique des systèmes (ou de leurs éléments) : une forme libre et une forme liée. Et, à ce propos, nous nous permettrons d'émettre l'hypothèse que la « liaison » des énergies affluant dans l'appareil psychique se réduit au passage de ces éner­gies de l'état de libre circulation à l'état de repos immobile.
A mon avis, on ne doit pas reculer devant la tentative de concevoir la névrose traumatique commune comme une conséquence d'une vaste rupture de la barrière de défense. Cela revient à remettre en honneur la vieille et naïve théorie du choc, en opposition, semble-t-il, avec la théorie plus récente, et aux prétentions psychologiques plus grandes, qui met l'accent étiologique, non sur la violence mécanique, mais sur la frayeur et la conscience du danger qui menace la vie.
Mais il ne s'agit pas d'une opposition absolue, et la conception psychanalytique de la névrose traumatique ne se confond d'aucune façon avec la théorie plus grossière du choc. Alors que cette dernière théorie conçoit le choc comme une lésion directe de la structure moléculaire, voire de la struc­ture histologique, des éléments nerveux, nous attribuons l'action du choc à la rupture de la barrière de protection de l'organe psychique, avec toutes les conséquences qui en résultent. Nous ne songeons nullement à rabaisser l'importance de la frayeur. Nous l'avons déjà dit : ce qui caractérise la frayeur, c'est l'absence de cette préparation au danger qui existe, au contraire, dans l'angoisse et qui comporte une surcharge énergétique des systèmes qui sont les premiers appelés à subir l'excitation. En raison de cette absence de charge énergétique nécessaire, ou en raison de ce que la charge dont disposent les systèmes est inférieure aux exigences de la situation, ces systèmes ne sont pas en état de lier les quantités d'énergie qui affluent et les conséquences de la rupture se produisent d'autant plus facilement. Nous voyons ainsi que l'an­goisse qui fait pressentir le danger et la surcharge énergétique des systèmes destinés à subir l'excitation constituent la dernière ligne de défense contre celle-ci. Dans un grand nombre de traumatismes l'issue de la situation dépend, en dernière analyse, de la différence qui existe entre les systèmes non préparés et les systèmes préparés à parer au danger par une surcharge énergétique ; mais à partir d'une certaine intensité du traumatisme, ce facteur cesse de jouer.
Ce n'est pas à la faveur de la fonction qu'ils ont acquise sous l'influence du principe du plaisir et qui consiste à procurer au rêveur une réalisation hallu­cinatoire de ses désirs, que les rêves du malade atteint de névrose traumatique le ramènent toujours et régulièrement à la situation dans laquelle s'était pro­duit le traumatisme.
Nous devons plutôt admettre que ces rêves correspondent à un autre objectif, lequel doit être réalisé, avant que le principe du plaisir puisse affirmer sa maîtrise. Ils ont pour but de faire naître chez le sujet un état d'angoisse qui lui permette d'échapper à l'emprise de l'excitation qu'il a subie et dont l'absence a été la cause de la névrose traumatique. Ils nous ouvrent ainsi une perspective sur une fonction de l'appareil psychique qui, sans être en opposition avec le principe du plaisir, n'en est pas moins indépendante et semble plus primitive que la tendance à rechercher le plaisir et à éviter le déplaisir,
Ce serait donc le lieu ici de poser une première exception à la loi d'après laquelle les rêves seraient des réalisations de désirs. J'ai montré à plusieurs reprises qu'on ne pouvait en dire autant des rêves d'angoisse ni des « rêves de châtiment », ces derniers mettant à la place de la réalisation inadmissible de désirs défendus le châtiment qui s'attache à ces désirs, autrement dit la réac­tion, elle aussi voulue et désirée, de la conscience de culpabilité contre le penchant réprouvé. Mais les rêves du malade atteint de névrose traumatique ne se laissent pas ramener au point de vue de la réalisation de désirs, et il en est de même des rêves auxquels nous nous heurtons dans la psychanalyse et dans lesquels on trouve le souvenir de traumatisme psychiques de l'enfance. Les rêves de ces deux catégories obéissent plutôt à la tendance à la répétition qui, cependant, trouve son appui, au cours de l'analyse, dans le désir, encou­ragé par la « suggestion », d'évoquer ce qui a été oublié et refoulé. C'est ainsi que le rêve n'aurait pas davantage pour fonction primitive de s'opposer à ce que la réalisation voulue de penchants perturbateurs vienne troubler le som­meil ; il n'a pu acquérir cette fonction qu'après que tout l'ensemble de la vie psychique est tombé sous la domination du principe du plaisir.
S'il existe un « au-delà du principe du plaisir », il est logique d'admettre que la tendance du rêve à la réalisation de désirs ne représente qu'un produit tardif, apparu après une période préliminaire, marquée par l'absence de cette tendance. Il n'y a là d'ailleurs aucune opposition avec sa fonction ultérieure. Lorsqu'enfin cette tendance s'est fait jour, nous nous trouvons en présence d'une autre question : les rêves qui, ayant pour objectif la liaison psychique d'impressions trauma­tiques, obéissent à la tendance à la répétition, sont-ils également possibles en dehors de l'analyse ? A cette question on peut, d'une façon générale, répondre d'une façon affirmative.
En ce qui concerne les « névroses de guerre », pour autant que ce terme ne désigne pas seulement le simple rapport entre le mal et sa cause immédiate, j'ai montré ailleurs qu'ils pouvaient bien être des névroses traumatiques dont l'explosion aurait été facilitée par un conflit du moi. Le fait mentionné plus haut, à savoir que lorsque le traumatisme détermine en même temps une gros­se lésion, les chances de l'apparition d'une névrose se trouvent diminuées, cesse d'être incompréhensible, si l'on veut bien tenir compte de deux circons­tances sur lesquelles la recherche psychanalytique insiste d'un façon particu­lière. La première de ces circonstances est que la commotion mécanique doit être considérée comme une des sources de l'excitation sexuelle [Voir les remarques se rapportant à ce sujet, dans Die Wirkung des Schaukelns und Eisenbahnfahrens, faisant partie des Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie, 4e édit. 1920. En français : Trois Essais sur la théorie de la Sexualité. N. R. F.] ; la deuxième consiste en ce que les affections douloureuses et fébriles exercent, pendant toute leur durée, une puissante influence sur la répartition de la libido.
C'est ainsi que la violence mécanique, exercée par le traumatisme, libérerait un quantum d'excitation sexuelle qui, en l'absence de toute angoisse correspon­dant à la représentation du danger, serait capable d'exercer une action trauma­tique, si, d'autre part, la lésion somatique qui se produit en même temps n'avait pour effet de fixer sur l'organe lésé, par une sorte de surcharge narcis­sique, le trop plein de l'excitation [Voir Zur Einführung des Narzissmus, dans Kleine Schriften zur Neurosenlehre, 4e Série, 1918.]. C'est également un fait connu, mais qui n'a pas été suffisamment utilisé par la théorie de la libido, que les troubles graves qui affectent la répartition de la libido dans la mélancolie, par exemple, disparaissent momentanément par suite d'une affection organique intercur­rente, et que même une démence précoce, à sa phase la plus avancée, peut, dans les mêmes conditions, subir une régression momentanée.