EPILOGUE
I.
Durant ses trois mois de congé, Lynder n’avait même pas réussi à se persuader d’une issue heureuse, aussi n’avait-il été ni surpris ni déçu par l’absence de Gévaudan à Serva III quand il se présenta à la veille d’un nouveau départ en Mission.
Il s’était à peine annoncé, avait juste eu le temps de poser son bagage au Sept Etoiles que le Général de la Frontière Ouest l’avait convoqué à son bureau !
*
- Général, je suis à vos ordres.
- Mais, je l’espère bien, Commandant Sondral ! sourit Muglan Chergensk. Et vu votre calme, je devine que vous n’espériez pas vous trouver face à moi avec Gévaudan à vos côtés.
- Il y a quelques semaines, je lui avais envoyé un message comme quoi j’allais le voir dans sa Meute, mais le ranch a connu de gros soucis – entre incendies, feux de forêts et déluges de pluie – et je n’ai finalement pas pu me libérer… Ce ne sera que partie remise, je ne m’inquiète pas.
- Bien, en ce cas on va pouvoir passer sur la question du Louveteau pour que j’aborde les grandes lignes de votre Plan de Vol et des Escales de Mission.
- Je vous écoute.
- Comment ça : un passager ? ! Nous ne faisons pas taxi privé !
- Pour conduire à la Station Orbitale de Chomel, un personnage de marque, pour qu’il se présente devant notre Etat-Major.
- Mais, il serait mieux de…
Muglan Chergensk eut un gloussement.
- Non, vous n’avez aucune liberté de réponse, ni dans un sens ni dans l’autre !
- Mais…
- Requête expresse du Général Kord !
- Que ce Général aille se faire… Kord ? Kord !
- Hé oui, toujours aussi casse-couilles, notre Louveteau ! éclata alors franchement de rire Muglan Chergensk. Et, Commandant Sondral, autant vous y habituer… car s’il va à la Station-Major, c’est pour y recevoir la direction de Serva III !
Et, plutôt satisfait de son effet, Muglan gloussa encore un bon moment.
*
Sur le Pont d’Envol 4, le Commandant du Magnifique avait le cœur très serré alors que pression et oxygène revenus, le sas de la Navette s’était ouvert !
- Gévaudan !- Tu ne croyais tout de même pas être débarrassé de moi ? sourit le Loup en mocassins noirs vernis, pantalons émeraude et longue veste de la même teinte serrée à la taille par une large ceinture gris sombre, les étoiles brillant doucement à ses épaulettes.
– Mais, comment, pourquoi ? Tes petits ! ?
– Cérène veille sur eux. Je suis tranquille et j’ai donc pu opter pour un tournant de carrière qui ne me mettra plus en dangers perpétuels… et qui m’autorise à bien ficher le boxon dans le monde feutré et policé de ces hauts gradés qui ont pourtant tout fait pour éviter ma venue une première fois !
– Tu m’étonnes…Lynder éclata de rire.
– Général ou pas, tu es tout à fait capable de tout retourner, et tu ne t’en priveras, pas un instant ! Plus de combats surnaturels, mais je ne pense pas que diriger Serva III sera pour toi d’une parfaite tranquillité !
– Et comment ! se réjouit Gévaudan. Lynd, est–ce que je peux… ? – Bien sûr, suis–moi et viens commander notre Désarrimage.
Et les prunelles d’or brillèrent intensément tandis qu’il prenait place dans un Transporteur, le cœur étreint d’émotion.
Il se tourna vers Lynder, sourit à la vue du regard azur également pétillant.
– Vas–y, accouche ! – Ainsi, aussi inconcevable que ce soit, tu y es arrivé, sacré petit animal ! Général Kord, ça en jette !
– A qui le dis–tu ! – Tes petits, avec cette copie de Cérène, ça ne va pas les perturber… reprit le Commandant du Magnifique avec un brin d’appréhension.
– Ils ne m’ont pas paru particulièrement traumatisés quand je les ai vus à mon retour ! Que du contraire ! J’aurais eu du mal à faire mon difficile !
– Mais, c’est une Androïde !– Je suis au courant. Mais c’est aussi la meilleure chose qui soit ! Crois–moi.
Se calant dans son fauteuil, le Loup fixa le décompte de distance le séparant de la Passerelle.
Et, dans la tranquille attitude de son ami, Lynder comprit que rassuré pour ses petits, Gévaudan pouvait se consacrer à sa nouvelle vie ! ; et qu’il n’allait pas s’en priver !
II.
– Général Kord, le Second du Vallarna est arrivé.
– Faites–le entrer. Le très jeune Officier de la Flotte s’avança dans le bureau, claquant des talons, saluant impeccablement.
– Lieutenant Kord Dorkias, à vos ordres, Général !
– Bienvenue à Serva III, Ysengrin ! La boucle est bouclée. Il faudra que l’Union s’y fasse : il y aura toujours un Loup dans les Etoiles ! – Des conseils, papa ?
– Amuse–toi. Suis ton cœur, que nulle difficulté ne te rebute, aussi insurmontable semble–t–elle de prime à bord ! Ce monde n’est pas fait pour nous, mon petit, il peut–être si cruel ! Mais il te donnera aussi tous les bonheurs possibles et inimaginables !
– Papa !– Oui ?
– Le Vallarna, ma nomination au poste de Second, ce n’est pas du ressort du hasard !
– En effet. Le Vallarna est le dernier Wird, septième génération, sorti des Chantiers–Navals. Le dernier vaisseau que l’on m’aie demandé de baptiser ! J’avais ton dossier de candidature au poste de Second, après tes trois ans sur la Passerelle de l’Erkanveld. Ysi, il n’y a aucune coïncidence dans la vie !
– Mais, ce n’est pas parce que je suis ton petit… ? – Si tel était le cas, je n’aurais pas mérité mes étoiles ! Tu as ce poste au mérite, n’aie aucun doute.
– Merci, ça me soulage de le savoir. Et toi, quels sont tes projets ?Gévaudan sourit de toutes ses dents.
– Je rentre chez nous, définitivement !
– Grouik ! Du bout des doigts, Gévaudan caressa doucement la nuque de son fils.
– Quand tu t’es annoncé… Je… je suis très touché que tu aies officiellement inversé tes noms pour faire primer celui de ta mère, murmura–t–il.
– Je devais le faire. Ainsi son nom qui aurait dû s’éteindre avec elle se perpétuera ! – Oui, ne sacrifie jamais ta vie de famille à ta carrière. Dès que tu auras reçu l’appel de ta Louve, donne–lui tout, ainsi qu’à tes petits, car tout peut s’arrêter aussi bien trop tôt.
– Je sais, rappela doucement Ysengrin. Quand est–ce que je rejoins mon poste, Général ?
– Demain, à la première heure. Mais, ce soir, c’est la fête, Lieutenant ! Au Manoir qu’occupait le Général de Serva III depuis sa nomination à son poste quelques vingt–trois ans auparavant, deux invités exceptionnels s’étaient joints à la réception privée loupine.
– Lynder ! Garen ! Mais, je vous croyais…Les Humains donnèrent l’accolade au jeune Loup.
– En retraite, et donc avec tout le temps de voyager… de revenir, par exemple, ici pour assister au premier Vol – important – d’un ami cher.
– Merci, fit Ysengrin, très touché. – Un Louveteau de plus dans les étoiles, on ne pouvait manquer cela, rit Garen.
– « Louveteau », il y a une marque déposée à ce sujet ou quoi ? pouffa le jeune Loup, cependant mi–figue mi–raisin. Gévaudan haussa les épaules en signe d’ignorance.
– Si seulement je le savais ! N’essaye pas de résoudre la quadrature du cercle, j’y ai passé mes quarante–cinq années de carrière et je n’ai toujours pas la réponse !
L’Intendante du Manoir annonça que les apéritifs étaient servis dans la Grande Serre et les deux Humains et les deux Loups s’y rendirent, tout sourire, heureux au possible, de se retrouver, et trois d’entre eux émus à souhait de l’envol – dans tous les sens du terme – du plus jeune !
III.
Arrivé à l’aube à son bureau, le Général de Serva III était en parfait uniforme.
Mais, la surprise pour Ysengrin, était que Lynder l’était aussi alors que l’ancien Médecin–Chef de la Flotte avait enfilé sa longue veste blanche frappée du nom du Magnifique et de son titre à ce bord.
– Merci, redit–il, ému au possible, raidi en un salut impeccable.
– Patryna, ta marraine, aurait voulu être là aussi, mais sa santé ne lui permet vraiment pas le déplacement, reprit Garen en l’étreignant. Mais je suis heureux pour deux !
– Embrasse–la pour moi, murmura Ysengrin.
– Je n’y manquerai pas. Le jeune Loup se reprit, salua Lynder et son père et quitta le bureau, un peu trop rapidement que pour exprimer une parfaite sérénité ou même l’impatience d’embarquer, évidemment secoué par mille émotions !
Le Général de Serva III se tourna ensuite alors vers les deux Humain aux cheveux blancs, chers à son cœur depuis, quasiment toujours.
– C’est sympa à vous également d’avoir fait tout ce voyage, Lynd ! Ysi l’ignore, mais : je n’étais pas au courant que vous étiez déjà à mon Manoir !
– Mais, nous n’aurions pas manqué, pour tout l’or de l’Union, l’envol d’un nouveau Louveteau des Etoiles ! redirent ses amis.
Lynder eut une mimique. – Alors, Gédy, il est comment ce spécimen là ?
– Doué ! Bien plus équilibré que moi, dans les deux mondes dont il fait partie intégrante ! Mais, il demeure un Loup et donc est imprévisible, émotif, intrépide et capable de tout en suivant son instinct !
Lynder et Garen éclatèrent de rire.
– Bref, en résumé : une calamité Loupine dans toute l’insolente splendeur de sa jeunesse.
– Oui !– Le Loup se secoua et se retourna vers ses amis.
– Allons prendre notre petit–déjeuner, Malvin nous invite dans son Restaurant de Haute Gastronomie ! Ensuite, je ferai mes malles !
– Avec plaisir, Gévaudan !Un léger souffle agita soudain les mèches immaculées du Loup.
« Je t’attends dans nos Montagnes depuis si longtemps, amour de ma vie, chuchota la voix de Cérène à son cœur. Viens, nous avons désormais l’éternité devant nous, à deux, et rien ne nous séparera plus ».
Le plus tendre sourire qu’il aie jamais eu étira les lèvres grises de Gévaudan qui abaissa ses paupières sur des prunelles d’or où ne s’était plus reflété qu’une totale plénitude et la mélancolie de ses Montagnes natales.*
* *