HISTOIRE 15 Déesse
Il y avait dans ton regard une lueur noire prête à glacer l'étoile la plus puissante en une fraction de seconde, une autre lueur si aveuglante qu'elle était capable de raviver l'espoir d'un non-vide aux trous noirs qui aspirent les choses vers le néant.
À l'heure qu'il est, je ne sais plus si c'était ce noir ou bien cette lumière qui m'avait marquée au plus profond de mon moi, mais ce que je sais, il va bien falloir que je le dise.
Alors qu'autour de moi, tout n'était plus que vide et chaos, du temps où la grande Lune comptait encore quelques enfants sur Terre, peu avant l'heure dont parlent maintenant tous les livres, au cours des trente secondes précédentes le grand mouvement, tu as sauté sur moi m'entourant de ton aura et sauvant de son désir ma vie qui voulait tant s'achever.
Qui étais-tu pour oser t'interposer entre ma mort invitée et mon rêve d'enfin pouvoir apaiser mon âme blessée ?
Était-ce une coïncidence que toi, bel étranger aux armes si puissantes, tu passas par cette terre déserte et dévastée au moment même où je m'apprêtais à rendre aux puissances du dessus ce petit bout d'âme que je ne voulais plus ?
Je ne sais pas, je ne sais plus ou plutôt je ne veux plus savoir. Croyant sauver ma vie, tu fis d'elle une douleur incommensurable. La déflagration qui devait m'anéantir dans ce désert fut alors projetée par ta protection bien au-delà du périmètre initialement prévu : ma personne. Traversant sans aucune résistance le désert, l'onde pénétra sans mal la grande roche des montagnes les plus proches.
Cette onde assez puissante pour m'anéantir ne fut pas lente à faire osciller sur son socle de magma toute la montagne provoquant son écroulement comme s'effondrent des tours percutées par deux avions.
Seulement, une montagne qui s'effondre, c'est toute la Terre qui tremble, c'est la mer qui se répand sur les terres basses, c'est la lave qui trouve son chemin guidée par la pression dans les nouvelles crevasses naissantes, c'est toute une civilisation qui s'éteint.
Toi que j'ai touché et qui fis tout pour me sauver, que n'as-tu fait pour moi sinon mettre à vif tous mes nerfs ? J'ai tant voulu cesser de voir les hommes souffrir sans jamais pouvoir agir, tant voulu les aider en décidant de me nuire et voilà que ton action m'a conduite là où je ne voulais pas.
Fille d'un Dieu qui ne m'a pas reconnue et d'une humaine qui prit soin de moi, j'ai longtemps essayé d'user de mes prodiges pour aider, alléger les tâches de mes proches. Mais face à l'inconnu, face au pouvoir de l'autre, la peur prend le dessus, s'empare des esprits jusqu'à finir par ne plus voir en celui qui vous aime et vous aide qu'une sorcière, un esprit maléfique et malfaisant qu'il vous faut chasser.
Ma mère essaya vainement de me protéger, mais contre l'irraison aucune bonne mère ne peut protéger son enfant.
Ainsi, je dus partir et ainsi je décidai d'en finir en m'enfonçant dans le désert afin de rejeter sur moi un concentré de mes pouvoirs. L'onde devait éclater mes chairs afin de libérer mon enveloppe divine qui justement protégeait ma chair.
Enfin, libérée de la Terre je devais rejoindre le Ciel pour y réclamer ma déité. Mais qui étais-je pour vouloir changer mon destin ? Et toi, qui es-tu pour m'avoir reconduite vers mon inéluctable chemin ?
J'ai bien vu tes yeux quand tu t'es précipité sur moi faisant de ton corps un obstacle à mon onde.
J'ai bien lu dans ton regard une lueur noire prête à glacer l'étoile la plus puissante en une fraction de seconde, une autre lueur si aveuglante qu'elle était capable de raviver l'espoir d'un non-vide aux trous noirs qui aspirent les choses vers le néant.
Toi qui viens de me sauver, toi qui viens de détruire le monde, dis-moi qui es-tu ?
Pauvre Mosaé qui ne me reconnaît pas. Je suis pourtant celui que tu attends ici bas depuis que tu vis là. Nous avons tant souffert du rejet des Hommes que tu me mis à la porte de ton cœur afin de ne pas écouter ta rancœur.
Je suis ce lien qui t'ouvre la route de la terre au Ciel, celui que tu cherchais en tentant de fondre ta chair.
Je suis ce que tu voulais venir réclamer au royaume de ton Père : ta divinité.
Et parce qu'on ne touche pas au divin suprême, parce que tu sais au fond quel fut leur blasphème, tu m'as réveillé en toi au moment dernier. À cet instant où ta chair allait se déchiqueter, tu as décidé de te protéger, de me réveiller.
Ne pleures pas les Hommes, pauvre Mosaé, ils n'ont pas voulu de toi pour les protéger. Voici qu'à présent leur terre est dévastée, voici qu'à présent ils vont te louer.
Voilà donc ce que nous sommes, à la fois capable de glacer l'étoile la plus puissante en une fraction de seconde et capable de redonner l'espoir d'un non-vide aux trous noirs qui aspirent les choses vers le néant.