"Untitled bonus track" -- Quetzalcoatl
Please, don't cryYou can't say no
I can't say why
Il mit la chanson sur pause. Décidément, il adorait cet album. Les ballades mélancoliques alternaient brillamment avec les envolées crépusculaires des morceaux trash. Here comes the Fall, le dernier album du groupe de rock progressif Goldrust, valait le détour. Et la pochette valait le coup d'œil.
Stéphane n'arrêtait pas de la tourner et retourner entre ses mains. Un cauchemar magnifique. Il ne voyait pas d'autres termes. L'image représentait un amas de feuilles mortes; sur chacune d'entre elles, on pouvait apercevoir une scène d'explosion, extraite sans doute d'archives de reportages de guerre. Mais l'ensemble constituait un tout harmonieux, jouant sur les nuances de lumière, qui donnaient forme à un visage de femme, beau et triste.
Elle avait les paupières closes, comme si elle voulait fermer les yeux sur l'horreur dont elle était faite. Sa bouche était entrouverte en un sourire timide, un peu honteux, mais qui laissait deviner une joie bien réelle. Les crédits indiquaient que le visage était celui d'une fan, une groupie qui avait dû offrir autre chose que son joli minois pour être honorée de cette façon.
Stéphane haussa les épaules. Il se faisait des idées; on n'était plus dans les années 70, après tout. Quoiqu'il en fut, la pochette reflétait bien l'ambiance de l'album : la passion, dans toute sa brutalité, couvait sous une surface plus que fragile. La voix du chanteur, toujours sur le fil, volontiers déchirante ou déchirée, transperçait le cœur de Stéphane avec un malaise teinté de plaisir. Les émotions contradictoires suscitées par la musique résonnaient en lui de façon si intime qu'il s'y abandonnait comme à une satisfaction coupable. C'était bon. Pas étonnant, dans ces conditions, que l'album se soit écoulé à plus d'un milliard d'exemplaires dans le monde entier, en seulement quelques mois. Les critiques portaient l'album aux nues. Un cas unique, dont le succès s'était d'abord fait par un bouche à oreille exceptionnel.
Stéphane appuya sur le bouton play de sa télécommande. Il avait retardé ce moment autant qu'il l'avait pu, mais... il fallait bien qu'il écoute enfin les dernières notes de la dernière chanson.
Roulement de la batterie.
Silence. Oh, non, déjà le silence... Enfoncé dans son sofa, Stéphane laissa monter la mélancolie. Il s'aperçut que l'obscurité avait envahi la pièce, la nuit était tombée sans qu'il s'en aperçoive, absorbé comme il l'était par la musique. À présent, seul dans le noir, il sentait un grand vide. Il poussa un long soupir, et se résolut à remettre le CD au début. Il était sur le point de le faire lorsque la musique reprit.
Riff de guitare électrique.
Stéphane haussa des sourcils émerveillés. Il vérifia rapidement sur la pochette, tandis que le rythme lent d'une ballade s'élevait des enceintes. Une chanson bonus ! De quoi prolonger encore le plaisir. Malgré l'heure tardive, Stéphane mit le son plus fort. Il ne voulait rien manquer.
Jusqu'à maintenant, il n'avait jamais compris pourquoi certains musiciens ajoutaient des chansons cachées à la fin de leurs albums. Cette fois-ci, il se rendait compte du sentiment de privilège qu'impliquait une telle surprise, un tel cadeau. Cette émotion particulière renforçait l'impression de partager quelque chose de précieux et de personnel... avec la musique. Oh, oui, c'était bon.
Steve, Steven-oh
It's time for you to go
Music's not the end
You must get out my friend
C'était toujours le même couplet, répété avec diverses intonations, allant de la supplication à l'injonction. Avait-il bien entendu ? On aurait cru que la chanson s'adressait à lui. Et d'ailleurs, Steve, Stéphane... la coïncidence était grosse ! Il écouta avec une attention redoublée. Les paroles se modifièrent immédiatement, pour être répétées avec autant d'insistance.
Steve, Steven-oh
You've been waiting too long
Stop listening the song
Just open the window
Un phénomène bizarre était en train de se passer. Quelque chose de magique, et il n'y avait pas assez de magie dans la vie de Stéphane pour qu'il se contente de sourire béatement à un heureux hasard. Ouvrir la fenêtre, et pourquoi pas ? Il s'exécuta. Un vent léger vint lui caresser le visage, il frissonna. En ce premier jour d'automne, la nuit était encore douce, dans la région, mais l'air était déjà d'humeur pluvieuse. Le temps était à l'orage, décida Stéphane. Pourtant le ciel était dégagé, les étoiles brillaient de mille feux. Dans son dos, la musique avait changé, se faisant plus agressive, plus saccadée.
It's time for you to go
Steve, Steven-oh
Won't you hear the call
Here comes, here comes...
Les étoiles avaient vraiment un éclat particulier ce soir. Un éclat surnaturel, même. Stéphane cligna des yeux, rêvait-il ? Il lui semblait qu'elles grossissaient à vue d'œil. Non, non, c'était impossible. Il devait confondre avec des lumières artificielles. La preuve, en se concentrant bien, il parvenait à distinguer les étoiles, fixes et discrètes, de ces points lumineux qui prenaient de plus en plus de place dans son champ de vision. Vaguement inquiet, il baissa le regard sur les bâtiments alentour.
Il ouvrit une bouche ébahie. Partout autour de lui, les gens se tenaient eux aussi debout à leur fenêtre. Habillés, en robes de chambre, en pyjamas, en sous-vêtements, ou encore nus.
Tout le monde. De toute part montait la musique, celle que Stéphane écoutait à l'instant même, et les notes tombaient identiques, comme si tout le monde avait écouté la même chanson au même moment. Sauf que, pour qui avait l'oreille fine, les paroles différaient selon les personnes.
Les noms. Des centaines de noms différents retentissaient dans la nuit, en une cacophonie aussi brève que violente parmi l'harmonie propre au morceau.
Won't you hear the call
Here comes, here comes...
Des cris. Stéphane releva la tête vers le ciel. Les lumières, soudain, paraissaient énormes. Leurs formes, remarqua Stéphane avec un détachement soudain, n'étaient pas sans rappeler celles des feuilles mortes, lorsque détachées de l'arbre elles tourbillonnent, et qu'on ne sait plus bien si elles tombent, ou si elles volent. Les cris prenaient le dessus sur la musique, les cris devenaient la musique, mais :
Here comes, heres comes...
Lumière au travers de l'espace. Froide. Douloureuse. Morte. Lumière. Poussière.
The Faaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaall.
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