"Vieille branche" -- Tsaag Valren & Alain Galindo
Elle avait décidément les yeux rouges. Claire s’approcha un peu plus du miroir, tira sur une paupière avec son index et vit alors le dos de sa main. Les veines bleues saillaient telles les nervures d’une feuille d’automne. Délaissant ses yeux, elle observa alors le dos de ses deux mains tendues devant elle.«Enfin Claire, lui disait son amie d’enfance, t’es tellement maigre, tu vas devenir comme c’te vieille branche de prof de math !»
Prof, elle ne l’était pas. Se reculant, le miroir lui renvoya la silhouette filiforme et noueuse d’une quinquagénaire à la peau fripée par trop de soleil. Si son amie savait à quel point elle avait vu juste ! Claire avança sa main vers le miroir accroché à la porte, se saisit de la poignée à droite et sortit de la salle de bain comme on tournerait une page. L’infâme image s’évanouit et Claire se dirigea vers la cuisine, désireuse d’oublier, alors même que les douleurs musculaires de ses jambes lui rappelaient que les reflets ne peuvent mentir.
Après un petit déjeuner succinct, elle vérifia que sa serviette de cuir contenait les documents de la journée, repassa sa main sur son uniforme tailleur-jupe pour enlever un dernier pli, dans ses cheveux pour les lisser, et, refermant la porte d’un geste assuré, à double tour comme d’habitude, Claire dévala les escaliers.
Un instant, il lui sembla que ses jambes quittaient le sol et sortant dans la rue, elle se fondit dans la masse mordorée et frémissante de la foule.
***
Hervé inséra la clé et la fit lentement tourner dans la serrure de sa boîte aux lettres.
Elle était là.
Saisissant la lettre, il la pinça à s’en faire blanchir les jointures.
M. Ole Hervé
50, rue de l’Aquilon
34590 Marsillargues
Dans un coin de l’enveloppe, le logo du trésor public semblait le narguer. Il imaginait déjà ce que le prédateur mange-thunes allait lui dire : «Bien le bonjour, monsieur Ole. Vous avez oublié de régler votre contravention pour mauvais stationnement. Ceci est le rappel majoré de 100%».
Il resta quelques instants totalement choqué, presque abasourdi. Encore et encore, ils venaient le ponctionner jusqu’à chez lui, ils venaient le harceler jusque dans sa vie privée, ils s’invitaient pour le dépouiller.
- Non, prononça-t-il posément à voix haute. Non, non et non.
Il prit le chemin de la maison à pas lents et mesurés. La porte d’entrée grinça légèrement, entamant les premières notes du requiem. Le tiroir lentement ouvert laissa échapper sa plainte et présenta l’arme du sacrifice, face vers le ciel. Hervé s’en saisit religieusement. Il regarda son reflet dans les deux faces de la lame parfaitement affûtée.
Maintenant.
Le bras s’éleva, la lame s’insinua dans le seul interstice visible. D’un geste sec, il découpa l’enveloppe. Sa main gauche plongea dans les entrailles de celle-ci pour extirper le cœur de son problème, proprement plié en trois.
Du bout des doigts, il lissa la lettre et lut : oui, on en voulait bien à son argent, au fruit de sa sueur. Il garda le papier tendu et tandis que la lumière du soleil matinal faisait ressortir les lettres noires, il se remémora ce rituel, lu voici quelques semaines sur internet.
Le rituel.
Le requiem se transforma au son de tambours battants : le rythme de son propre cœur. Il dirigea son regard vers un coffret d’argent décoré de pierreries, objet de faible valeur en regard de ce qu’il contenait.
Il avait acheté son pendule au prix de l’or. Il espérait bien que l’incantation marcherait. De l’autre côté de la chaîne, quelqu’un devait payer. Pas lui.
Il descendit les escaliers de la cave, faiblement éclairée par une ampoule peinte en rouge, le pendule d’une main, la lettre de l’autre.
La table les attendait, au centre de la pièce exactement, vide, lisse, prête à servir le maître.
Il plaqua fermement le rappel de contravention, regrettant presque qu’il ne se débatte pas sur cet autel de fortune. Il étira le ruban adhésif sur toute la longueur de la feuille, la «clouant» définitivement.
Se saisissant de son pendule du XVIe siècle ayant appartenu à Paracelse lui-même, il entama la phase incantatoire, psalmodiant la formule directement traduite d’un ancien grimoire.
- Maître, par les pouvoirs qui te sont conférés, aide-moi à assouvir ma vengeance. Hervé, immobile au-dessus de la table, sentit naître les mouvements circulaires du pendule qui s’intensifièrent jusqu'à devenir des cercles hypnotiques.
Puis, l’objet s’immobilisa au-dessus des mots suivants :
- Voudriez-vous
Il lut.
Le pendule se déplaça.
Lentement. Il indiqua un autre mot :
- Tu
Le mouvement se poursuivit :
- Es
Un autre. Encore :
- 7
- Personne
- ?
Après s’être arrêté une seconde au dessus de chacun des mots, le pendule entama un balancement sans fin, allant de « oui » à « non ».
Hervé reconstitua la phrase dans sa tête :
« Voudriez-vous tuer cette personne : oui/non. »
Troublé, il se demanda : «Quelle personne ? Moi ?». Le pendule s’immobilisa au-dessus du nom de la contractuelle.
Hervé demeura un instant interdit et affermit sa prise sur la chaîne. Le pendule de Paracelse possédait-il réellement de telles facultés ? Ou avait-il, lui, Hervé Ole, pouvoir de vie et de mort ?
N’était-ce pas démesuré comme punition ? En même temps, s’il doutait maintenant de la puissance de l’esprit qui habitait le pendule, il remettrait en cause sa propre énergie. Ce n’était qu’une contravention impayée, non ?
Il n’était pas si mal garé ce jour-là. Il mordait bien un peu le trottoir mais il ne gênait en rien les piétons.
S’il avait payé tout de suite, il n’aurait pas une telle somme à régler aujourd’hui.
C’était injuste.
Cette lâche n’avait eu qu’à poser un bout de papier sur son pare-brise. S’il avait été là, lui, aurait-elle osé ?
Pourquoi devrait-il payer pour si peu alors que tant de chauffards restaient en liberté ?
« Tous ces assassins dont aucun n’est arrêté, si ça se trouve, l’état les couvre et les soutient pour avoir moins de pensions de retraite à payer ! Parlons-en de ces vieux, non seulement ils ponctionnent la moitié de mon salaire, mais en plus, ce connard gâteux de voisin me réveille à 6h du matin pour regarder Shopping-TV ! Et les chômeurs, ah, les chômeurs ! Des branleurs qui se réveillent à 11h pour jouer au tiercé et boire un pastis au bistro du coin avec la seconde moitié de mon salaire ! Ils vont payer ! Tous !! Ils…»
Non. Il devait se calmer. Le rythme cardiaque s’abaissa, les lèvres d’Hervé découvrirent ses dents alignées et deux petites canines légèrement saillantes.
«Elle ! Elle va payer !»
Hervé sentit un courant maléfique passer de la chaîne à son bras, pour envahir peu à peu tout son corps. Son sang se refroidit, cessa de galoper dans ses veines tandis que sa colère se mua en une implacable assurance. Dehors, quelques nuages noirs s’amoncelèrent au-dessus de la rue de l’Aquilon. Le vent se leva et entraîna une volée de feuilles mortes dans son sillage…
***
… Claire jeta un regard inquiet sur le ciel noir. Le vent s’était réveillé brusquement et son dos fut parcouru d’un frisson d’inquiétude.
Ses oreilles sifflèrent. Quelqu’un parlait d’elle. On lui voulait du mal.
Au coin de la rue, le vent violent venait dans sa direction. Elle se tourna dans la direction opposée et ne vit qu’une longue file de véhicules en infraction. Des milliers de petits papiers blancs coincés sous les essuie-glaces se débattaient frénétiquement pour se libérer et venir l’étouffer. Les calandres découvrirent leurs dents alignées dont les canines métalliques étincelèrent. Les phares s’étrécirent, teintés d’une lumière rougeâtre. Claire chercha des yeux un moyen de passer. Impossible. Tout semblait bloqué. Ces monstres mécaniques n’attendaient que ça, qu’elle avance, qu’elle vienne, qu’elle approche et ils laisseraient leur rage prendre le dessus : ils l’assailliraient, l’étoufferaient, la broieraient.
Elle avait beau ne faire que son travail, elle était coupable.
« Coupable ! » Le vent se mit à hurler à ses oreilles en s’infiltrant dans chaque fibre de son être. « Coupable ! » Claire se mit à courir.
«Coupable !» répéta le vent, plus rapide qu’elle ne le serait jamais.
Insaisissable, invincible, invisible, il avait le pouvoir de faucher sa vie.
«Coupable !!!»
*** Hervé canalisait la puissance infernale qui déferlait en lui, gardant son attention sur le pendule. Ne pas lâcher, surtout, ne pas lâcher. Il était allé trop loin et tout ça lui échappait. Pouvait-il revenir en arrière ? Serrant de toutes ses forces, il sentit la chaîne lui glisser des doigts.
«Non ! Non !» cria-t-il tout en joignant les deux mains pour tenter de tirer le pendule en arrière.
«Non !»
Devenu trop lourd, le pendule lui échappa pour venir se planter sur le nom de la contractuelle. Le bruit métallique lui rappela celui d’un poignard de sacrifice.
***
Claire venait de rejoindre son bureau. Le cœur battant, elle ferma la porte à double tour, fit trois pas en arrière, et sentit un mouvement dans son dos. Le temps de se retourner, l’étagère contenant les rappels de contraventions impayées bascula en entraînant un millier de feuilles. Elles l’ensevelirent, l’enveloppant dans son linceul.
La tombe fut simple.
«Ci-gît Claire Ophyle» et deux dates.
Le seul ornement vint d’une amie d’enfance : un arbre gravé sur une plaque de marbre et l’inscription «Adieu, vieille branche.»
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Chapitre suivant : "Le roman des feuilles mortes" -- Thierry MULOT