Steve Pitcher - LE SIMURGH, Volume 1, numéro 3 - texte intégral

In Libro Veritas

LE SIMURGH, Volume 1, numéro 3

Par Steve Pitcher

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Table des matières
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"La Chanson de Prévert" -- merci némascope

Il ne fait pas trop froid aujourd’hui. Une ampoule éclate dans ma main meurtrie. Le bout du manche de ma pelle prend une jolie teinte orangée, mélange de pus et de sang, assortie à la route serpentine que je nettoie. Le camion benne s’arrête.
 
—   Hé, Serge ! C’est la pause !
 
J’enlève mes écouteurs.
 
—   Ouais, allez-y. Je reste un peu moi.
 
—   Encore à espérer trouver quelque chose ?
 
Je ne réponds pas. J’ai déjà remis mon i-pod en marche.
 
Oh je voudrais tant que tu te souviennes
Cette chanson était la tienne
C'était ta préféré je crois
Qu'elle est de Prévert et Kosma

 
En 1945, Prévert écrit le texte des « Feuilles Mortes » en s’inspirant d’une musique de ballet (Le Rendez-vous) composée par Kosma. Il considérait sa chanson « simple comme bonjour. » Elle devait initialement être le générique du film de Marcel Carné : Les Portes de la Nuit. Prévert meurt le 11 avril 1977 à Omonville-la-Petite. Il décède des suites d’un cancer du poumon, lui qui avait toujours la cigarette à la bouche. Il avait 77 ans.
 
Mon regard se perd dans l’étendue orange sanguine qui me rappelle les couchers de soleil à Porquerolles. Mon père aimait à m’y emmener lors des vacances d’été. Il y possédait une petite masure, héritage de ses parents, tout à fait typique. On restait là sur le sable à regarder la mer engloutir l’astre rougeoyant tandis que ma mère préparait du poisson.

Et chaque fois "Les feuilles mortes"

Te rappelle à mon souvenir
Jour après jour les amours mortes
N'en finissent pas de mourir.
 
 
Yves Montand est le plus célèbre interprète des « Feuilles Mortes », qu’il a inauguré dans Les portes de la Nuit. Cependant, c’est Cora Vaucaire qui fut la première à enregistrer ce titre. 

Montand succomba à un infarctus du myocarde, le 9 novembre 1991.
 
C’est cette année que mon père rencontra ma mère lors de la fête de la musique. Lui chantait, elle écoutait. Il rendait hommage à Gainsbourg dans un bar où sa future femme s’amusait avec des amis. Leurs regards se sont croisés sur la « Chanson de Prévert » pour ne plus se quitter. Ils se sont mariés peu après cette soirée, puis ils m’ont eu. Je me souviens de jours heureux jusqu’à ce mois de février 2002 où mon père a quitté ma mère pour une autre aux attraits plus envoutants : L’Afrique.
 
Avec d'autres bien sûr je m'abandonne
Mais leur chanson est monotone
Et peu à peu je m'indiffère
A cela il n'est rien à faire
Car chaque fois "Les feuilles mortes"
Te rappelle à mon souvenir
Jour après jour les amours mortes
N'en finissent pas de mourir.

 
En pleine période yéyé, Serge Gainsbourg se démarque en interprétant, en costume-cravate, sa merveilleuse « Chanson de Prévert ».
 
Le 2 mars 1991, il est retrouvé sur son lit, terrassé par une crise cardiaque. Comme Boris Vian, il avait oublié de prendre sa pilule pour le cœur.

Ma mère s’est débarrassée de toutes les affaires de mon père. Chaque Noël, il m’envoyait une lettre. Il me décrivait les merveilles qu’il découvrait, partages fugaces, raisons de celui pour qui la liberté n’a pas de prix. Cette année, il m’a indiqué qu’il viendra fêter mes vingt ans. Il a beaucoup de souvenirs de ses pérégrinations à me donner, me raconte-t-il. J’ai hâte de le revoir.

Peut-on jamais savoir par où commence
Et quand finit l'indifférence
Passe l'automne vienne l'hiver
Et que la chanson de Prévert
Cette chanson "Les feuilles mortes"
S'efface de mon souvenir
Et ce jour là mes amours mortes
En auront fini de mourir

 
Mon père est arrivé en Métropole le 20 novembre 2012. Il est mort le 24, un jour avant mon anniversaire, lors de l’épidémie de ce que l’on a appelé le « Fléau ». Un virus particulièrement virulent et dont l’incubation extrêmement rapide a pris de court tous les gouvernements. Les masques et traitements courants ne servaient à rien. En à peine dix jours, 70% de la population mondiale avait succombé. Aujourd’hui, personne ne sait le nombre exact de survivants.
 
Cette saloperie provoque une augmentation phénoménale de la pression sanguine. La plupart du temps, les corps explosent littéralement. Seuls ceux qui avaient reçu du Tamiflu en 2009, pour lutter contre le H1N1, résistent. Jusqu’à quand ?    
 
En ce premier jour de décembre, j’aide à nettoyer les routes des victimes du « Fléau ». Sur certaines, comme sur celle de campagne où je m’échine, les feuilles d’automne se collent aux cadavres, rendant mon travail d’identification encore plus difficile. J’espère retrouver mon père, à la recherche d’un souvenir de lui. Il me faut me hâter. Mon nez a saigné hier soir.
 
C’est l’automne, les feuilles mortes se ramassent à la pelle. Les morts aussi.
 
FIN

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