Steve Pitcher - LE SIMURGH, Volume 1, numéro 3 - texte intégral

In Libro Veritas

LE SIMURGH, Volume 1, numéro 3

Par Steve Pitcher

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Table des matières
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"Les feuilles mortes se ramassent à la tractopelle" -- Birdman

Oh je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux ou nous étions amis
En ce temps là, la vie était plus belle
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui

 
   Celle-là, c’est la toute première version, celle de Cora Vaucaire, le point de départ d’une longue série de succès. Plus de six cents interprètes différents en Français, Anglais ou Allemand. Le dernier en date, c’est Iggy Pop, sur son album « Préliminaires ». Iggy Pop, tu te rends compte ? Le gars qui en 1973 chantait « Search and destroy » tout en s’automutilant sur scène ! Les gens et les choses changent, c’est fou. Moi le premier, remarque. Si tu m’avais connu avant vingt cinq ans, tu n’aurais pu imaginer une seule seconde que je deviendrais l’homme que je suis aujourd’hui. Fêtard, dragueur, glandeur, vaguement alcoolique mondain, le parfait fils à Papa pourri de pognon. Un vrai petit con. J’avais des excuses, note bien. Le Vieux ne m’avait pas fait de cadeau. Il ne m’avait jamais pardonné la mort de ma mère lors de l’accouchement. Une bonne hémorragie interne dans un hôpital un peu vétuste, et hop ! Maman m’a quitté avant même que je ne la connaisse, un triste 21 septembre 1969, le premier jour de l’automne. C’est pour cela que je t’ai envoyée les deux fois dans ces cliniques tops luxe de New York. Je ne voulais prendre aucun risque. Le Vieux, lui, faisait tout à l’économie. Il venait de reprendre la boîte de son père, décédé peu de temps auparavant, et le moindre dollar qu’il en tirait était aussitôt réinvesti.    Pas de dépenses inutiles ! C’était son leitmotiv. Apparemment, choisir un hôpital correct pour faire accoucher sa femme en toute sécurité était classé au rayon des dépenses inutiles… Bref, il s’est brutalement retrouvé veuf, avec un bébé et une entreprise sur les bras. Tu peux comprendre que la douce chaleur du foyer s’en retrouvée quelque peu affectée. Lui qui n’était déjà pas commode s’est asséché comme du bois de chauffe au fond d’une remise.
 
   Comme le Vieux ne pouvait pas à la fois bosser comme un fou et élever un enfant, il avait embauché un couple, Matt et Mary-Ann Johnson, pour s’occuper de moi et tenir la maison. C’étaient des gens très simples, comme seules les forêts du coin peuvent en produire. Ils avaient la cinquantaine, n’avaient jamais eu d’enfant, et devaient s’échanger une bonne dizaine de mots tout au long de la journée. Matt passait ses journées dehors à couper du bois, tondre les pelouses, chasser les animaux nuisibles. Mary-Ann briquait en permanence les vingt-deux pièces de la maison de Grand-Dad Beaupré, le seul luxe que la famille s’était octroyée en trente ans d’ascension sociale. A part moi, il n’y avait jamais personne pour salir quoique ce soit, mais la mère Johnson persistait à repasser indéfiniment serpillère, plumeau, cireuse dans des endroits où l’on aurait pu manger par terre.
   Le Vieux partait très tôt le matin, avant que je ne me réveille, et rentrait le soir alors que les Johnson m’avaient déjà envoyé me coucher. Quand un destin contraire l’obligeait à passer à la maison dans la journée, je sentais sur moi son regard chargé de mépris et de haine, ce regard qu’il réservait à l’assassin de sa femme… Plutôt difficile, pour un enfant de se construire dans cette ambiance, non ?    Escorté dans la vie par deux maniaques silencieux et un père au mieux absent… Je suis alors devenu ce pour quoi j’étais programmé : pas grand-chose, voire pire. Renvoyé de partout, incapable de suivre des études convenables, me liant instinctivement d’amitié avec les traîne-savates les plus lamentables… A vingt ans, je ne faisais plus rien dans la vie, hormis me défoncer par tous les moyens possibles : alcool, filles, drogue, courses de bolides sur la voie publique… Toute la panoplie du gosse de riche désœuvré y est passée. Bizarrement, l’argent n’a jamais manqué pour financer ces activités-là. Le Vieux, qui rechignait à la moindre dépense pour lui-même entretenait à grands frais ma vie de débauche. Cela faisait-il partie d’un plan soigneusement étudié pour me détruire ? Je suis incapable de te le dire.
   Toujours est-il que le jour de mes vingt-cinq ans, il m’a annoncé froidement qu’il était temps que je vole de mes propres ailes. Il me mettait purement et simplement à la porte, sans un sou vaillant. Je me souviens encore de la scène. Il se tenait là, devant moi, sanglé dans son beau smoking noir - il sortait parrainer un dîner de bienfaisance à la noix - et il m’a donné la soirée pour faire mes bagages. Si j’étais encore là à son retour, il appellerait la police ! J’étais tellement médusé que j’en ai oublié de me révolter. Je l’ai regardé sortir par la porte de service, celle qu’il utilisait en permanence, de préférence aux lourds battants de l’entrée principale, et tout à coup, pris d’un accès de rage, j’ai voulu le voir mort. C’était bien la première fois de ma vie que je désirais quelque chose aussi ardemment. Et c’est là que l’incroyable s’est produit.    En descendant les quelques marches du perron avec ses petits mocassins vernis, le Vieux a glissé sur un amas de feuilles mortes, disposées là par quelques coups de vent vicieux, malgré tous les efforts de Matt visant à faire de l’ensemble du parc un endroit propre et net, aussi bien rangé que l’intérieur de la demeure. Mon père est tombé en arrière, son crâne a heurté l’escalier avec un bruit sourd. Les secours n’ont jamais pu le réanimer. Il était mort.
 
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois je n'ai pas oublié
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Les souvenirs et les regrets aussi
 

   Heureusement pour moi, les Johnson avaient été témoins de la scène, et ont pu témoigner de ma totale innocence. La police avait commencé à me tourner autour, flairant en moi le coupable idéal d’un crime déguisé en accident. J’avais tellement de mobiles, que le procureur général n’aurait jamais su par où commencer. Ils m’ont un peu harcelé, un inspecteur a même tenté de démontrer que j’avais pu acheter le témoignage du vieux couple pour couvrir mon forfait. En vain. Et pour cause, puisque j’étais vraiment innocent ! J’avais certes péché en pensée, comme on dit à l’église le dimanche, mais heureusement ce genre de crime ne peut être jugé que par une cour divine. J’étais donc libre. Et riche, puisque je devenais de fait l’unique héritier de l’empire industriel Beaupré. C’est là que j’ai commencé à vraiment rigoler dans la vie.    Tout un tas d’hommes d’affaires et de juristes en cravate ont déboulé l’air un peu gêné pour m’expliquer que le vieux, à seulement cinquante ans, n’avait pas pris le soin d’organiser sa succession. Traduis-le par : il n’avait pas encore pensé à m’évincer. Ils m’ont donc exposé dans leur jargon de businessmen un plan de bataille compliqué dont l’unique but était de faire en sorte que je me tienne tranquille dans mon coin en vivant de mes rentes sans les embêter pendant qu’ils faisaient joujou avec mon entreprise.
   Pendant les entretiens, je voyais dans leurs yeux se succéder les sentiments qui les animaient : envie irrépressible d’obtenir à leur tour le pouvoir, après les années de tyrannie du Vieux. Haine de me voir dans cette position si confortable, sans avoir jamais rien fait de ma vie. Peur, enfin, qu’il ne me prenne l’idée stupide de fourrer le nez dans mes propres affaires. Mais ce qui m’a poussé à reprendre le contrôle, c’est certainement le mépris souverain qu’ils affichaient pour moi, cet air dédaigneux qu’ils arboraient tout en essayant de me pousser vers la sortie. J’ai cru revoir le regard du Vieux posé sur moi, et ça tu vois, ça m’a donné envie de me battre.
 
   Mon premier geste d’homme libre a été de flanquer les Johnson dehors. Puis, j’ai pris avec moi Billy Delmott, un compagnon de beuverie, qui, sous son allure d’adolescent replet, cachait un véritable don pour la finance. En échange de sa collaboration, je lui ai offert le triple du salaire coquet que lui versait une banque du coin, la North American Trust, pour bidouiller des opérations juteuses que lui seul semblait comprendre.    Nous nous sommes donné six mois. Six mois pour tout savoir : les produits, le marché, l’organisation, les financements, tout ce que les blancs-becs de Harvard mettent vingt ans à maîtriser au sein d’une organisation bien huilée.
   Passé ce délai, nous avons viré l’ensemble de l’équipe de direction. Ça fait un bien fou, tu sais. Je me suis senti un homme nouveau. Je travaillais comme un forcené, je ne touchais plus à une goutte d’alcool. C’est à peu près à ce moment-là que j’ai commencé à m’attacher à Autumn Leaves. La version de Johny Mercer, bien sûr, mais aussi les incroyables interprétations de Miles Davis, ou Keith Jarret. Pour les baisses de moral, la reprise façon disco de Grace Jones est un viatique recommandé. Ces sacrées feuilles mortes ! J’avais une dette envers elles…
  
Et le vent du nord les emportent
Dans la nuit froide de l'oubli
Tu vois, je n'ai pas oublié
La chanson que tu me chantais


   Avec Billy, on a complètement réorienté l’entreprise. C’est moi qui ai senti que c’était le moment de proposer des modèles haut de gamme. Des engins de construction de luxe, tu te rends compte ! Tout le monde m’a pris pour un cinglé. Ma première création a été la MBL-3000. Une chargeuse-pelleteuse avec siège en cuir, climatisation intégrée, et caméra de recul. La Rolls de l’équipement de construction ! Et techniquement, ça tenait la route, on soulevait trois tonnes avec un godet d’un mètre cube.    Aujourd’hui, tout le monde fait ça, mais en 1988, c’était plutôt performant. Tous les entrepreneurs du bâtiment ont sauté dessus. Chacun voulait montrer à ses concurrents que les affaires marchaient du tonnerre.On a monté les prix, il s’en est vendu encore plus ! On nageait dans le pognon, Billy ne savait même plus comment le placer…
   Nous nous sommes rencontrés en 1999, tu te souviens ? Tu n’étais qu’une môme, à l’époque, une petite reine de beauté d’un bled paumé qui cherchait à monter dans l’ascenseur social. Tu agitais ton joli derrière sous le nez de tous les messieurs un peu friqués qui t’approchaient. Dès que je t’ai vue, je suis tombé amoureux de toi. J’ai tout de suite su que tu m’appartiendrais.
   D’ailleurs, tu t’es plutôt laissé faire, il faut dire que j’étais le gars le plus riche à cinq cents kilomètres à la ronde ! On s’est mariés dans la foulée, et on est parti fêter ça à Paris, où j’ai découvert qu’Autumn Leaves était en fait une chanson française appelée Les feuilles mortes. C’est là que j’ai vraiment commencé ma collection. Une pièce entière lui est consacrée. Plus de mille vinyles pour un total évalué à environ cinquante mille dollars. On s’en remet une ? Tiens, la version de Juliette Greco, en 1951.
  
C'est une chanson, qui nous ressemble
Toi tu m'aimais, et je t'aimais
Et nous vivions, tous deux ensemble
Toi qui m'aimait, moi qui t'aimais

 
   C’était la meilleure période de ma vie. Nous vivions à cent à l’heure.    Quand je n’étais pas en train de bosser, nous passions notre temps à faire l’amour. Et toi, lorsque j’étais au travail, tu écumais les boutiques de luxe. C’était comme une course entre nous. Je devais remplir le compte en banque plus vite que tu ne le vidais - ou l’inverse. J’ai l’impression de ne pas avoir dormi pendant trois ans, jusqu’à la naissance de Louise. Jusqu’à l’arrivée de ma petite reine.
   Nous avons conçu Tommy dans la foulée, quand j’ai constaté avec soulagement que j’aimais vraiment ma progéniture, que je ne reproduisais pas le schéma destructeur que m’avait imposé le Vieux.
   J’étais enfin heureux, avec une famille autour de moi, chose qui ne m’était jamais arrivée auparavant. Tu étais mon amie, mon amante, ma confidente. La mère de mes enfants. Tu étais tout pour moi.
Mais peu à peu, nos relations se sont modifiées. Après l’argent, tu t’es mise à rechercher la respectabilité. Tes manières ont changé, nos relations aussi. Nous partions skier à Aspen l’hiver, et faire du bateau à Cape Cod l’été. Tu as créé une fondation, dont l’objectif - aider les enfants en difficulté scolaire, ou bien sauver les tortues marines en voie d’extinction, je ne sais plus - avait moins d’importance que les moyens que l’on y consacrait, dîners de galas fréquentés par des stars hollywoodiennes, ou ventes aux enchères retransmises en direct à la télévision locale.
   Pour la diriger plus efficacement, tu m’as demandé des appartements à Manhattan, à Miami et à Los Angeles, ou tu te retirais pendant des semaines.
   Insensiblement, tu t’es éloignée de moi, et j’en souffrais le martyre.    Tes multiples sorties dans la haute société t’ont fait comprendre que tu avais épousé un péquenot des grands lacs, un coureur des bois au patronyme tellement désuet que tout le monde le croyait québécois - quelle honte ! - et qui, bien que tout aussi riche qu’eux, n’avait ni la sobre élégance des Wasps blondinets diplômés des plus grandes universités, ni l’aisance décontractée des self-made men aux cheveux longs de la Silicon Valley. Le Roi de la Tractopelle n’impressionnait plus sa femme.

Mais la vie sépare ceux qui s'aiment
Tout doucement sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable
Le pas des amants désunis

   
Même si elle semblait de plus en plus inéluctable, l’annonce de ton départ m’a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Par une ahurissante ironie du sort, tu m’as quitté un 21 septembre, comme si les tournants de ma vie ne pouvaient avoir lieu qu’à cette date si symbolique, le premier jour de l’automne - ma naissance, la mort de mes parents à vingt-cinq ans d’intervalle, ton départ… Le taxi attendait devant l’entrée principale, Louise et Tommy se trouvaient déjà à l’intérieur, le visage baigné de larmes. Tu m’expliquais en haut du perron que tu les emmenais vivre dans notre appartement de Miami, en attendant le prononcé du divorce. Je voyais ta bouche s’ouvrir, mais aucun son ne venait frapper mes oreilles. Je ne pouvais accepter votre départ. Je ne pouvais supporter que tu m’enlèves mes enfants à qui j’avais tant donné. Je ne pouvais pas imaginer que toi, l’amour de ma vie, tu t’en ailles.    Tu as tourné les talons, et tandis que tu disparaissais lentement dans le brouillard cotonneux de mes larmes, j’ai soudain voulu de toutes mes forces que tu ne me quittes pas.
   Et tu es tombée.
   Exactement comme le Vieux, tu as glissé sur un léger tapis de feuilles mortes, petit piège vicieux tendu là par le vent. Quand ton crâne a heurté la pierre de l’escalier, il a fait le même bruit si particulier que j’avais entendu vingt-cinq ans plus tôt.
   Les flics sont devenus fous.
   Ils avaient trois témoins - un chauffeur de taxi et deux enfants - pour attester que je n’étais pour rien dans ta chute. Mais tout de même ! Comment imaginer que j’étais innocent ? L’accident était quasiment identique à celui de mon père, et les mobiles tout aussi évidents ! Pendant que je subissais toutes les variantes possibles d’interrogatoires - avec détecteur de mensonge, sous hypnose - une équipe complète inspectait le perron sous toutes les coutures dans l’espoir de découvrir un dispositif subtil ayant pu provoquer la chute délibérément. Une deuxième fois, les forces de l’ordre durent bien malgré elles me relâcher, puisque mon crime n’avait pas dépassé le stade de la pensée. Je me pose souvent la question. Ai-je pu, par la seule force de ma volonté, vous faire tomber, mon père et toi ? Je ne suis pourtant pas du genre à faire voler les armoires quand je suis un peu énervé. Je n’ai jamais tordu de petites cuillères en les regardant fixement. Alors ? Une incroyable coïncidence ? Je n’aurai sans doute jamais la réponse.
   La différence avec le Vieux, c’est que toi, tu es encore vivante. Dans le coma, bien sûr, mais encore vivante. Avec moi.    Pour que tu puisses rester à la maison, j’ai fait entièrement médicaliser une chambre, une infirmière est présente en permanence à nos côtés. Je m’occupe bien de toi, tu vois. Nous resterons ensemble désormais. Ensemble pour toujours.

C'est une chanson, qui nous ressemble
Toi tu m'aimais, Et je t'aimais
Et nous vivions, tous deux ensemble
Toi qui m'aimait, moi qui t'aimais
 

   On est bien là, à parler tous les deux et écouter la musique. Tiens, on va s’en écouter une autre. Sacrées feuilles mortes. Je leur dois bien ça.

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