Steve Pitcher - LE SIMURGH, Volume 1, numéro 3 - texte intégral

In Libro Veritas

LE SIMURGH, Volume 1, numéro 3

Par Steve Pitcher

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Table des matières
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"K comme Katia" (3e et dernière partie) –- Patrick S. VAST

1968, un étudiant français arrive en Tchécoslovaquie au moment du printemps de Prague. Il rencontre un groupe de jeunes dont une certaine Katia avec qui il a une liaison. Le lendemain de leur rencontre, Katia se fait enlever en pleine rue. L’étudiant reste à Prague, et est cueilli à son tour à son hôtel. Alors qu’on le transfère dans un hôpital psychiatrique, les infirmiers qui l’encadrent lui révèlent qu’ils font partie des services secrets américains, et l’envoient en Afrique du Sud avec le passeport d’un ressortissant suisse, pour y retrouver Katia. Mais il y a eu confusion d’identité, et il se retrouve aux mains d’un réseau de trafiquants de greffes cardiaques. Il est encore tiré d’affaires par une nouvelle action des services secrets américains désireux de réparer leur erreur, et s’apprête à rejoindre Colombey-les-deux Églises, son village natal.
 
 
   De se retrouver chez soi fait plutôt plaisir, surtout après avoir connu de vives émotions. Bien sûr, je me gardai de raconter à mes parents ce qui m’était arrivé, me contentant de ne parler que de la ville de Prague, le seul lieu où j’étais censé m’être rendu.
   Je ne m’étalerai pas sur les événements de mai 68, n’ayant pas joué un rôle particulier dans ce qui est toujours considéré comme un phénomène social des plus marquants du XXème siècle, mais plutôt sur ce qui m’est arrivé par la suite, à l’automne.
   Nous étions en novembre, et les environs de Colombey étaient recouverts de feuilles craquantes et dorées, conférant au paysage des couleurs de natures mortes.
   Comme chacun sait, Colombey était à cette époque-là la résidence secondaire de Charles de Gaulle, et il n’était pas rare que nous l’apercevions dans le village, surtout lorsqu’il se rendait à l’église.    Ces quelques détails ont de l’importance compte tenu de ce qui va suivre.
   Je dois par ailleurs reconnaître que je pensais souvent à Katia, aussi lorsque le 12 de ce mois-là je reçus une lettre d’elle m’indiquant qu’elle arrivait le lendemain, je fus au comble du bonheur. Dans sa missive, elle me demandait de lui trouver un hôtel, et lorsque je m’entretins de cela avec ma mère, comme je l’espérais, elle proposa d’accueillir chez nous mon amie connue à Prague.
   Le lendemain, j’allai le cœur battant l’attendre à l’arrêt d’autobus, et lorsque je la vis, j’étouffai d’émotion, vu qu’elle n’avait pas changé depuis Prague. Elle me demanda tout de suite de ne pas parler de tous les événements plus qu’insolites qui s’étaient passés, car elle était là uniquement pour me revoir. J’étais aux anges, et je l’amenai chez moi en me sentant voguer sur de douces volutes célestes.
   La rencontre avec mes parents se passa très bien, et le soir, après avoir partagé avec nous un bon repas et regardé une émission à la télévision, elle alla se coucher dans une chambre attenante à la mienne. Autant dire que je ne réussis pas à fermer l’œil de la nuit, ce qui me permit d’entendre du bruit. J’avais l’impression que quelqu’un s’était levé et marchait dans la maison. Mais j’en vins rapidement à penser que c’était sans doute mon père qui s’était rendu aux toilettes comme ça lui arrivait chaque nuit.
   Le lendemain, c’était dimanche, et selon son habitude, ma mère devait aller à la messe de dix heures, elle s'y rendait à pied puisque l'église se trouvait près de chez nous. J’étais encore en pyjama dans la cuisine en train de prendre mon petit déjeuner quand elle sortit de la maison.    Aussitôt j’entendis un appel au secours, et  me précipitai à la fenêtre. J’eus juste le temps de voir une DS noire démarrer. J’ouvris la porte, et trouvai le trottoir vide. Je restai stupéfait, incrédule, et j’appelai aussitôt mon père qui bricolait dans son petit atelier attenant à la maison.
   Quand je lui eus fait part de ce qui venait de se passer, il décida d’appeler aussitôt la gendarmerie. Très vite, deux gendarmes arrivèrent à la maison, et prirent notre déposition, sans paraître le moins du monde alarmés, ce qui nous scandalisa mon père et moi. À peine furent-ils partis, que je pensai à Katia qui dormait encore. Il fallait la réveiller, qu’elle soit au courant que l’on avait enlevé ma mère. Je tapai tout doucement à la porte de sa chambre. Ne recevant aucune réponse, je tournai la poignée et ouvrit. C’est alors que je sursautai en découvrant la chambre complètement vide, et surtout que le lit n’avait pas été défait. Ainsi donc, cette nuit, ce que j’avais entendu, ce n’était pas mon père qui se rendait aux toilettes, mais Katia qui partait de la maison. Je n’y comprenais plus rien ; ou du moins, je craignais d’entrevoir le pire. Mais une heure plus tard, mon père et moi fûmes soulagés, car une DS noire s’arrêta devant chez nous. Nous sortîmes aussitôt, et vîmes ma mère très éprouvée, accompagnée d’un homme grand et grisonnant vêtu d’un pardessus noir. Il y avait par ailleurs un autre homme au volant de la DS, que je n’ai pas vraiment détaillé sur le coup. Mon père attrapa ma mère par le bras, et aussitôt l’homme au pardessus lui dit :
   — Si vous voulez bien vous occuper de votre épouse et me laisser un peu seul avec votre fils…
   Mon père acquiesça de la tête et emmena ma mère au salon, tandis que je restais dans la cuisine avec l’homme au pardessus.    Je lui proposai de s’asseoir, mais il préféra rester debout et commença :
   — Monsieur, je fais partie des services de protection du général de Gaulle.
   — Ah bon ! fis-je étonné.
   — Oui, reprit l’autre, et à ce titre, je suis intervenu pour éviter un attentat contre le général.
   J’étais abasourdi.
   — Mais comment cela ?
   L’autre continua :
   — Votre mère avait une bombe dans son sac à main. Si elle avait explosé dans l’église, il n’y aurait eu aucun survivant, et bien sûr, à cette heure, le général ne serait plus de ce monde. Vous avez accueilli hier une certaine Katia ?
   — Heu, oui, fis-je.
   L’autre hocha la tête.
   — Cette Katia vous l’avez rencontrée à Prague ?
   — Oui.
   — Eh bien, sachez qu’à partir de cette rencontre, vous avez été inclus dans une opération dont le nom de code était « K comme Katia », visant à éliminer Charles de Gaulle. Cette opération a été montée par une faction d’ultras appartenant aux services secrets américains. Je ne dis pas que c’est toute la CIA qui est impliquée, mais une partie de ses membres qui en veulent à de Gaulle, et ce depuis 1944. À cette époque, les USA voulaient instaurer l’AMGOT en France. En un mot, placer le pays sous la tutelle des USA, avec une sorte de gouvernance assurée par un général américain.
   — L’AMGOT ? répétai-je.   — Oui, ça signifie grosso modo, Gouvernement Militaire Américain des Territoires Occupés. Ça veut bien dire ce que ça veut dire.
   — Et de Gaulle dans cette affaire ?
   — Il a fait tourner court le projet. Ce qui n’a pas plu à certains.
   Ensuite, en 66, il a quitté l’OTAN, viré les bases américaines qui étaient implantées en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et enfin en 67, du haut du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, il s’est écrié, « Vive le Québec libre ! » Vous comprendrez que cette déclaration, dans un contexte nord-américain, en a encore chiffonné pas mal. Alors ce sont tous ces mécontents qui se sont regroupés et ont décidé de l’éliminer. Et ils ont  monté l’opération « K comme Katia », à partir du moment où ils ont su qu’un habitant de Colombey allait se rendre à Prague. La dénommée Katia a été victime d’un faux enlèvement, ensuite vous avez été emmené dans un faux commissariat, puis « délivré » par de vrais agents américains. Vous étiez alors parfaitement conditionné pour partir sans chercher à retrouver Katia en Afrique du Sud. Le but de ce voyage, était de vous faire approcher de Gaulle qui y effectuait un voyage secret. On vous aurait présenté à lui comme habitant de Colombey, et vous lui auriez remis un cadeau qui lui aurait explosé à la figure.
   Je sursautai.
   — Eh oui, monsieur, fit l’homme au pardessus, nous avions affaire à des gens sans scrupules. Seulement, il y a eu cafouillage dans cette affaire. Pour vous embrouiller, on vous a fourni une identité qui avait déjà été emprunté par quelqu’un d’autre. À trop vouloir en faire, les ultras se sont fourvoyés.    Enfin, je passerai sur les détails de cette confusion, mais toujours est-il que les ultras vous ont récupéré et vous ont permis cette fois de regagner la France où devait avoir lieu le prochain attentat que nous avons pu déjouer.
   J’étais complètement bouleversé.
   — Et Katia ? demandai-je.
   — Katia ? fit l’homme au pardessus avec un petit sourire. Elle a dissimulé une bombe dans le sac à main que votre mère devait emporter avec elle à l’église. Puis elle s’est enfuie durant la nuit. Un complice l’attendait, et nous les avons interceptés tous les deux à la sortie du village. Vous n’entendrez plus jamais parler d’elle désormais, et ce, pour votre plus grand bien.
   Je hochai la tête, très circonspect, et l’homme au pardessus conclut :
   — Je vais vous laisser. Pour ce qui est de cette affaire, je vous conseille de ne pas entrer dans les détails avec vos parents.
   — D’accord, dis-je.
   L’homme s’en alla, et je me rendis dans le salon.
   Mon père et ma mère étaient assis sur le canapé. Aussitôt, ma mère s’adressa à moi :
   — Tu ne sais pas ce qu’a fait cet homme avec qui tu as parlé ?
   — Non, maman, répondis-je.
   — Eh bien, il m’a pris mon sac à main, mon sac à main avec mon livre de messe dedans ! 
FIN  
 
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