"Nîmes, en octobre de cette année-là" -- Guy MASAVI
Passent les soleils rouges,Passent les lunes pâles,
Tes sévices nourrissent
Ma haine.
Le retour au bercail
Un temps pourri ce deux octobre, morose comme le retour au bercail peu glorieux d’un clochard de trente ans.
Depuis combien d’heures Sam marchait sous ces trombes d’eau qui balayaient le sol par rafale ? Chaque pas le rapprochait de son passé, fils d’une ville, d’une époque, les années soixante-dix. Son grand imper couvrait des bottes de sept lieux, son grand capuchon cachait une barbe sauvage, une faim de loup, une âme de petit Poucet. Giflé par les flaques d’eau chassées de la chaussée par les roues des nantis du « trois quarts mondes », il avançait imperturbable, vers un but, connu de lui seul.
Un frisson le traversa quand il franchit le périphérique, en pénétrant ainsi dans la cité de ses racines. Chaque rue traversée lui renvoyait un flash d’antan, un éclair d’adolescence : baisers volés, éclats de rire, coups dans la gueule.
Marie traînait le pas à dix mètres derrière, ses cheveux noirs, trempés, dégoulinaient sur un visage encore juvénile malgré deux années de rues.
Sam l’avait-il oublié ? Un sanglot l’arracha de ses rêves. Elle était à bout de force, épuisée par ces heures de marche sur la 113.
— J’en ai marre de cette putain de ville, j’en ai marre de la pluie, de l’eau !
Quelques larmes vinrent se joindre à l’humidité ambiante. Sam la serra tendrement pour la rassurer. Un lieu bien au sec les attendait sur la route d’Uzès ; un « maset » que son père avait retapé, il y a quelques années. Un toit sans prétention pour passer une nuit au chaud et pas sous un pont à grelotter et humer les embruns des gaz d’échappement. Un bonheur que Sam s’interdisait depuis si longtemps.
Un « maset », bicoque de fortune, tuiles rouges, quatre murs de pierres et de terre, une terrasse sous la tonnelle, une citerne d’eau précieuse sous les fondations, un terrain clôturé de colossaux murs en pierres sèches, appelés clappas, deux cyprès à l’entrée, une allée de lilas, un pin parasol centenaire, l’ombre d’un tilleul, de l’herbe sèche et jaune en guise de gazon, un concert de cigales, l’été, à s'en faire péter les tympans, un père en sueur qui remonte les murs, qui gratte la terre pour planter quatre radis et qui ronfle aux heures chaudes dans un hamac fait main. C’était cela un « maset », un bonheur simple et champêtre aux portes d’un enfer de béton et de gasoil vaporisé.
En ces temps pas très lointains, un « maset » était un luxe simple, sans confort, il devint plus tard un luxe tout court. Il a aujourd’hui un air de villa ; les piscines à l’eau courante abondante et chlorée ont remplacé les citernes d’eau rare, collectée de toits en chéneaux.
L’eau rare à vrai dire n’était pas d’actualité ce soir d’octobre ! La pluie tombait depuis des heures et voilà que l’orage grondait de plus en plus, que les flaques, sur les collines argileuses confluaient en cours d’eau qui emplissaient peu à peu les cadereaux, sorte de ruisseaux qui drainaient la ville et ses collines des eaux de pluie.
Quand Sam avait rencontré Marie, il y a trois mois, il errait, comme elle, dans les rues d’Avignon, il faisait chaud, il y avait de la musique partout et la rue vibrait de tambours, de déclamations et de déclarations. Le théâtre était dans la tête de tous et dans celle de Marie. Elle avait bu, Sam moins que de coutume.
— Tu me plais.
Ce fut son préambule et tout le reste en découla : la nuit d’amour et celles qui suivirent, l’été, le soleil, la bière, les plages, un joint par-ci par-là. La misère à deux dans le Sud, ça se partage dans l’insouciance, on ne parle pas du pourquoi, de sa dérive, on vit.
Mais l’automne arrive, il y a des soirs où il fait déjà froid, des soirs où l’on ne fait pas l’amour parce qu’il n’y a pas de place pour ça, ni dans un coin, ni dans sa tête. Alors, on parle, l’alcool aidant, on pleure et tout revient avec la peur au ventre de se retrouver face à l’inconnu menaçant. Chaque silhouette que l’on croise, devient suspecte ; quelqu’un quelque part vous cherche. Marie avait dans la tête, l’image rémanente d’un visage, des cauchemars, des flashes incessants qui l’entraînaient aux heures troubles où elle s’était sauvée en perdant tout : son travail, ses amis, sa famille, découvrant ainsi l’extrême précarité.
Sam fuyait Nîmes parce qu’un interdit mystérieux le rongeait ; depuis la mort de son père, il n’osait y retourner de peur d’y trouver des reproches et des remords. Il était mort lui aussi, civilement mort, sans but, sans travail, sans domicile.
Ils avaient tous deux un chemin à refaire vers cette ville peut-être pour partir vers le mieux. Peut-être ? …….
La pluie avait cessé un instant et les pâles éclairs diffus n’annonçaient que des roulements de tambour lointain.
Sam eut une sensation de déjà perçu sous la tonnelle de son « maset », quand l’orage essoufflé s’abandonne à une fine bruine et que les gouttes des arbres martèlent le feuillage fraîchement arraché, jonchant le sol. Un coup d’épaule eut raison de la porte. Dans l’obscurité, la mémoire de Sam le guida comme une lueur venant du passé ; attention à la trappe de la citerne, à droite la desserte en formica, les bougies dans le tiroir. Une lumière chancelante éclaira bientôt tout un pan de son enfance. La cheminée d’angle, les murs de pierres et de terre, l’odeur âcre de cendres froides, poussières mêlées.
Des souches vermoulues qu’il avait charriées avec son père, un journal de 1975 : l’année du bac ; un brasier de souvenir crépita rapidement dans la cheminée. Marie fut bientôt nue sur un matelas de vieux cartons pas trop moisis, sa peau offerte aux flammes brûlantes qui léchaient, presque, son corps transi de froid.
« J’ai peur ! Je revois son visage. », murmura-t-elle avant de plonger dans un sommeil que Sam connaissait bien à présent : profond, violent, agité et long. Il la couvrit d’une couverture oubliée avec tant d’autres choses de son passé. Elle dormirait des heures, sans que rien, ni même la foudre ne trouble son seul bonheur : dormir.
Il n'en était rien pour Sam, le sommeil passait, par l’alcool combiné à mille rituels entrelacés et complexes.
Ce soir-là, il grilla une cigarette et reprit la route alors que l’orage se rapprochait à nouveau tels les vagues de la mer et leurs oscillations aléatoires : tantôt murmure de mousse, tantôt grondement d’écume.
Nuit dans les flots
Sur la porte d’un bureau une plaque dorée : Commissaire Pierre Marlin.
Il écoutait le témoignage, entrecoupé de sanglots, d’une femme au visage tuméfié que perçaient deux yeux bleus intenses rescapés d’un carnage : nez cassé, pommette et arcade fendue. C’était un flot de gémissements, de bribes de vie, de pleurs, d’appels au secours et d’ambivalentes peurs : peur pour elle, peur pour ses enfants.
— Il sait tout sur eux : où ils travaillent, ce qu’ils font ; il m’a dit si tu vas à la police, je les tue. Elle s’interrompit, puis : « Je me demande ce que je fous là ! Vous ne m’écoutez pas ! Et puis j’ai trop peur pour eux, je ne veux plus porter plainte ! »
Pierre avait entendu, mais pas écouté, il était ailleurs entre son propre foyer en dérive et les yeux de son interlocutrice qui le fascinaient étrangement. Sa colère le réveilla, mais ne fit qu’accentuer son trouble.
Une heure qu’il entendait ce récit effroyable qui commençait deux ans plutôt: un type sympa séduisant, un côté brillant un peu artiste ; un cocktail suffisant pour tomber amoureuse après les cinq ans de galère d’une séparation et d’un divorce !
Au moins une parenthèse de bonheur espérait-elle. Ce fut un enfer.
Très vite, son partenaire fut rongé par une jalousie sans objet, futile, mais suffisante pour se mettre dans des rages folles, la frapper puis regretter et pleurer ensuite, parfois même il s’automutilait devant elle, jusqu’à la prochaine scène encore plus violente...
Quand il réalise qu’elle ne l’aime plus, c’est alors le chantage sur ses enfants. Il sait tout, il est capable de tout, c’est ainsi qu’il dévoile un passé trouble, judiciaire, la prison, le trafic, des relations capables de la retrouver où qu’elle soit. La toile est posée, elle ne peut que se soumettre, du moins le pense-t-elle, et se laisser séquestrer physiquement et moralement.
Elle avait tout raconté à Pierre, sans pudeur, comme pour se libérer d’un fardeau : celui d’avoir peur, de céder, d’avoir même apprécié ce dingue au début de leur rencontre.
Plus la victime parlait, plus Pierre se laissait aller dans ses yeux, il imaginait sans peine un beau visage sous ses ecchymoses. Il s’en voulait de ne pas être en empathie avec cette femme blessée surgie de la nuit et de l’orage. Son seul sentiment était un mélange de satisfaction d’être là, près d’elle, et de haine contre son agresseur, mélange qu’il réprimait au prix d’une distance et d’une indifférence apparente.
Quand elle se leva, le commissaire Marlin sortit de sa torpeur.
Elle était en danger il n’y avait pas l’ombre d’un doute.
Malavoy Daniel, tel était son nom.
Y avait-il un Malavoy dans son fichier ?
Non.
— Attendez ! Vous ne pouvez pas retourner chez vous, vous êtes en danger ! !
La carapace du flic semblait fondre, ce soir, sous le regard ardent de Viviane Roy.
La pluie redoublait et crépitait aux fenêtres, les éclairs mitraillaient le ciel.
Ce serait une nuit déraisonnable, le commissaire en avait la conviction.
Pierre courrait comme un fou dans le couloir pour rattraper Viviane, quand un planton de service l’interpella :
— Patron ! Patron ! votre belle-mère vient d’appeler car votre épouse est très déprimée.
Pierre s’arrêta un instant, il avait déjà oublié que la porte du salon avait à nouveau claqué, il y a quelques heures, ponctuation d’un orage conjugal de plus. Une fois encore la belle-mère était venue apporter son grain de sable dans la mécanique du bonheur éternel. Ce serait le dernier.
— Dites-lui que je m’en tape !
Le planton resta bouche bée et bredouilla au téléphone, sans conviction, qu’il n’avait pas vu le commissaire ce soir. Pierre ne pouvait pas justifier sa sollicitude zélée envers cette victime perdue sous un orage étrange, à présent lourd et immobile sans vent ni bourrasque.
Le tonnerre claquait sans passion, la pluie s’écoulait presque laminaire, et les rues peu à peu ondulaient.
La voiture chassait des vagues boueuses, l’essuie-glace se noyait entre chaque battement furieux. Bientôt une silhouette se découpa dans les phares : silhouette floue, liquide, apeurée, trempée. Un éclair frappa la rue, la portière s’ouvrit.
— Montez ! Je vais vous aider !
Il y a des instants où la vie bascule, des instants où tout se joue, sur un coup de foudre, une glissade sans garde-fou sur une vie trop sage.
Le moteur de la voiture se noya bientôt dans une profonde flaque.
Il était grand temps de s’extraire du véhicule, en quelques minutes un torrent l’emportait. Pierre et Viviane, sous cette pluie battante, avaient trouvé, in extremis, refuge sur un muret qui prenait des allures de proue de navire sous les assauts d’un rapide tumultueux. Le domicile de Viviane n’était guère loin, mais inaccessible.
Unis dans la peur d’être engloutis, ils s’enlacèrent durant deux longues heures.
Viviane transie enfouissait son visage dans le creux de l’épaule de Pierre ; lui, la serrait avec une infinie tendresse, toute celle qu’il ne pouvait donner depuis si longtemps à sa compagne, l’énergie du désespoir en plus. Il y avait dans cette étreinte quelque chose de primal où se mêlaient l’amour, la mort, la violence des éléments.
Quand le jour se leva, Pierre et Viviane purent sortir de leur torpeur, chercher dans le fleuve brun un gué, une issue, trouver un lieu moins précaire que ce mur instable. Ils ne savaient pas alors ce qui se passait dans la ville. Ils ne savaient pas que des centaines de voitures se disloquaient dans les rues ou plongeaient dans le canal de la fontaine sous la pression de l’eau. La ville était submergée sous un mur liquide venu en quelques heures des collines voisines. Les fenêtres des rez-de-chaussée du Cartier Richelieu engloutissaient ou dégueulaient un flot boueux. La Maison Carrée avait des allures de riche demeure vénitienne. Partout l’eau excavait les routes, glissait sous le goudron, sapait les trottoirs, arrachait les poteaux. Mais que peut-il déborder à Nîmes, ville de plaine sans rivière, ni fleuve ? Le ciel.
Il déversa une cataracte sur quelques kilomètres carrés. Les flaques s’enflèrent pour confluer dans les cadereaux à sec toute l’année, parfois torrents éphémères, jamais jusqu’à ce jour, Congo tumultueux arrachant les piliers des terrasses imprudemment construites sur ses berges.
La ville millénaire avait tout vu du haut de son amphithéâtre, sauf un lundi 3 octobre 1988, histoire de se rappeler, dans sa sagesse antique, qu’une vie même millénaire réserve encore des surprises, histoire de rappeler aux hommes que la vie n’est pas un long fleuve tranquille.
Parlons-en des hommes, chahutés à contre-courant, ballottés, inanimés sur les vagues ou perchés sur tout ce qui dépassait. Ne parlons pas de ce qui traversait la tête de Pierre et de Viviane.
Le tumulte régnait en maître, partout où le cumulus meurtrier se déversait par brocs entiers. Des nuages d’un noir ébène, un rien voilés de traînées laiteuses, semblaient vissés au sol.
Le jour s’arrachait avec peine à la nuit, sans vraiment apporter un espoir. Le flot grossissait, les rues se diluaient, la vieille cité paraissait glisser vers la plaine qui, peu à peu, se noyait aussi et voyait se disloquer les architectures métalliques de la ville nouvelle au-delà du périphérique.
La villa de Viviane longeait un cadereau, et du contre haut d’où elle se trouvait, elle ne voyait plus que le premier étage. Elle s’assit résignée sur un clapas et suivit pas à pas la lente décrue.
Son esprit s’évadait parfois vers son passé. Le départ de son ex-mari : c’était aussi un petit matin gris et pluvieux après une nuit houleuse à se quereller à voix basse pour ne pas réveiller les enfants. Le monde s’écroulait pour elle, ce jour-là, touchait-elle vraiment le fond ? Et bien non, il y aurait encore des querelles judiciaires, des débats de marchands de tapis.
Cette maison qu’elle acheta plus tard, lui avait donné le goût de repartir. Ses enfants étaient grands et faisaient leur vie loin de Nîmes. Elle approchait la cinquantaine avec le charme de sa maturité ; ses appâts d’aujourd’hui n’avaient rien à envier à ceux de ses vingt ans, parce que portés avec la science de la séduction que l’âge confère. Mais vint Daniel et puis ce déluge.
Touchait-elle vraiment le fond à présent ?
Pourrait-elle rebondir vers un avenir meilleur ? Une main se posa sur son épaule pour lui dire que oui, Pierre s’unit à cette communion nostalgique sur fond de séparation, et de recomposition ratée. Il lui parla de son premier mariage, puis du désastre du second. Ils échangèrent ainsi leur vie, tout en regardant désabusés, d’abord les vagues d’un Congo en furie, puis le cours pépère de la seine, et enfin le ruisseau originel. Le bas de la maison était dévasté, saccagé, rien n’avait échappé aux fouilles de l’eau. Un tapis de boue glissante et sale recouvrait sols et murs. Viviane grimpa, avec d’infinies précautions, l’escalier qui menait au salon à l’étage et aux chambres. Pas de bruits, que le goutte à goutte et les ruissellements au dehors qui formaient un chant rythmé souvent perturbé par les hurlements des sirènes au loin.
Soudain, Viviane poussa un cri : tout était renversé, éparpillé, tables, chaises, papiers et, sur les murs et le sol, des traînées de sang. Pierre accourut et finit de fouiller le reste de l’appartement : rien, pas de traces de Malavoy. En professionnel, il demanda à Viviane de ne rien toucher ; elle vint se serrer contre lui, effondrée.
— Tu vois, pardon ! Vous voyez, je pleure, mais c’est presque de soulagement.
Ce tutoiement surprit Pierre, autant qu’il lui faisait chaud au cœur. Elle le tutoyait comme si dans l'enlacement de la nuit, et leurs confidences du matin, une intimité était née.
— Si je le pouvais, je brûlerais tout ici. Pourtant, je l’aimais cette maison, je m’y sentais bien, mais un jour Daniel a débarqué comme ça et n’est plus reparti, j’étais prisonnière chez moi. Chaque pièce me renvoie des cris, des insultes, la peur.
Elle parlait dans un sanglot qui la rendait à peine compréhensible.
Réveil humide
Quelle heure était-il ? Quand Sam, épuisé et meurtri, se lova derrière Marie, quand il vint la rejoindre dans sa position fœtale, l’envelopper de sa force et de son amour.
Il ne faisait pas encore jour. Il plongea vite dans un sommeil, haché, agité de mille rêves ou cauchemars sans chutes, sans objets, dont le seul thème était la fuite ou le combat.
Ils s’éveillèrent très tard peut-être midi passé, les ultimes souches passèrent dans la cheminée, pour réchauffer la pièce trop humide.
Au dehors rien ne trahissait le drame qui avait traversé la cité cette nuit. Des feuilles mortes sous le tilleul plus que de coutume pour un début octobre, un sol flasque, détrempé, aux allures de tourbières par endroits, et puis d’étranges tranchées irrégulières, profondes, dans les parties déclives du terrain, de soixante à soixante-dix centimètres. Elles suivaient les sentiers devenus rigoles puis ruisseaux. Leurs fonds laissaient voir l’assise de pierres ou de rochers calcaires qui supportent les collines nîmoises. De véritables petits cours d’eau avaient encadré le maset sans le toucher. Marie épuisée n’avait rien entendu, rien suspecté. Sam qui l’avait rejoint bien plus tard dans ses rêves, ne paraissait pas étonné. La faim les tenaillait, ils prirent le chemin de la Ville.
Les tranchées s’élargissaient dans les rues à mesure que le couple descendait vers le centre. Par endroits c’étaient des trous béants de plusieurs mètres de large. Des voitures s’y étaient précipitées, d’autres véhicules étaient vrillés sur les obstacles rencontrés, d’autres encore se chevauchaient aux angles des rues, dans des poses grossières : pneus en l’air, toits concaves, disloqués. Il y avait des odeurs de mazout, d’égout, mêlés, et partout des gens incrédules et hagards. L’hôpital sinistré baignait dans la même boue que le reste de la Cité. Le personnel s’activait partout et nulle part, encore sous le choc des événements, et ne sachant pas par où prendre le fardeau qui tombait sur ses épaules. Balayer la boue, jeter le matériel hors d’état, trier les objets et les malades, tous les hospitaliers géraient au mieux l’urgence malgré le peu de moyens et de locaux épargnés.
La confusion régnait même dans la morgue qui était aussi sinistrée.
Sam observait sa ville comme un étranger. Elle avait perdu de sa superbe, de son arrogance bourgeoise. Nemausus la magnifique, la Rome française, courbait l’échine sous une couche de boue poisseuse. Il avait un sentiment étrange de toute puissance ; il revenait un soir, elle se noyait au matin, il en fut chassé dix ans auparavant, elle était châtiée aujourd’hui.
Paranoïa dérisoire d’un SDF à jeun.
D’autres appétits s’aiguiseraient, il y aurait à reconstruire, il y aurait des chantiers à venir, il y aurait des subventions et des primes d’assurance pour les plus aisés et affairistes. Il y aurait des images, des émissions télévisées, des ministres et des élus au pas de charge pour traverser les quartiers les plus pauvres.
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Ce ne fut pas simple de mobiliser une équipe de police pour un meurtre, un soir de catastrophe, ne serait-ce que pour l’acheminer au travers des routes dévastées. Le travail commença assez tard dans la journée. Tout était passé au crible : papiers, empreintes, sang, l’on attendait que le cadavre. Les recherches autour de l’habitation et dans le lit du Cadereau voisin ne donnaient rien encore. Viviane témoin principale, étant la dernière à avoir vue Malavoy vivant, échappait pour l’instant à un autre statut : celui de suspecte numéro un, grâce à la bienveillance du commissaire.
Elle restait prostrée, presque indifférente à cette fouille de son domicile et de son intimité.
Le mobile du meurtre présumé était plus qu’évident et torturait Pierre, car il ne voulait pas y croire, position inexplicable pour le reste de l’équipe de police. La maison était une vraie ruche peuplée d’uniformes autant que de blouses blanches gantées de vinyle.
L’officier de la police scientifique s’approcha de Pierre pour lui donner ses premières conclusions : un cutter ensanglanté a été retrouvé, les traces de sang sur les murs proviennent d’un étalement volontaire à la main, enfin des gouttes de sang conduisent jusqu’au bord du cadereau.
C’est au moment où l’on annonçait la découverte du corps de Malavoy que le regard de Pierre fut attiré par un étrange couple au loin dans la rue qui, à la vue des voitures de police, détala prestement. Les plantons de service les prirent en chasse. Il faut dire qu’une présence dans cette longue impasse défoncée, unique accès à l’unique maison du lieu ne pouvait qu’être bizarre. L’homme disparut en escaladant un « clapas », la fille resta figée et se laissa menotter sans défense, sans mots.
Sam dévalait une rue tapissée de limons terriblement glissants. Combien de fois s’étala-t-il sur le goudron ou dans les tranchées qui sillonnaient presque tous les axes ? La nuit tombait, le concert des sirènes se calmait, et l’obscurité se constellait de gyrophares jaunes dans une ville sans réverbères. Il se sentait plongé, dix ans plus tôt, la voix de son père résonnait dans sa tête : qu’as-tu fait encore ?
Il courrait presque dans les mêmes rues, avec la même peur au ventre, la même panique irraisonnée.
Il avait les cheveux plus longs et la barbe plus courte ; il n’avait déjà plus d’avenir. La culpabilité le poursuivrait à jamais. Aujourd’hui son père n’était plus de ce monde, il ne savait même pas depuis quand ; sa mère n’existait plus dans son cœur depuis longtemps ; avait-il seulement existé dans sa vie pour autre chose que de cacher des bouteilles de vin vides ou de la relever, après une chute, entre le buffet et la table du salon ? L’avait-il assez protégée de ses libations solitaires et des coups de son père ?
Pourquoi avait-il accepté de conduire Marie près du domicile de Malavoy ? Pourquoi désirait-elle braver le passé ? Pourquoi voulait-elle croiser le regard de Daniel ?
Peut-être pour nourrir un phantasme. Celui de vivre comme avant, pour que les nuits oublient ses cauchemars ; par vengeance aussi parce que justice ne se ferait jamais. Ces espoirs, Sam les avait faits siens, car les longues nuits agitées de Marie étaient aussi ses nuits depuis quelques mois.
Après avoir dévalé une rue très raide plongeant dans la ville, il allait franchir un boulevard, quand la lueur stroboscopique bleue qu’il craignait lui emboîta le pas. Il fonça droit devant lui, un sifflement strident aux trousses. Il sauta sur un mur de voitures empilées, le fourgon au gyrophare stoppa. Dans l’obscurité que scrutait le faisceau de la torche du flic, il y avait des rats, mais pas seulement.
Une rumeur bruyante s’éleva comme le murmure d’une ruche dérangée, des cris de colère aux accents de tout le bassin méditerranéen, de l’Afrique du Nord à la péninsule ibérique. Des femmes et des hommes triaient, essayaient de récupérer un peu du peu qu’ils possédaient. La venue de ces policiers déclencha la véhémence de ces oubliés de la ville: ceux qui ne toucheront pas de primes, ceux que les huiles ministérielles en quête d’images croiseront pour la photo, sans les voir, ceux que l’on relogera loin du centre-ville pour qu’ils ne fassent plus désordre.
— Enfin un uniforme !, s’écria une femme à la voix stridente et chantante.
— Nous aurions aimé un pompier plutôt qu’un flic !
Les éclats de rire chassèrent l’homme à la torche qui dut renoncer à sa quête. Le gibier en guenille se mélangeait au sein d’une foule en bottes poisseuses et jeans maculés.
Marie était restée sans voix depuis une heure qu’elle était dans le poste de police.
— Que faisiez-vous là ? Pourquoi vous êtes-vous enfuie ?, martelait l’inspecteur agacé par ce mutisme obstiné.
Pierre calma son subalterne, cet interrogatoire n’avait pas de sens, un couple de SDF qui cherche un toit vide pour la nuit et qui se retrouve nez à nez avec une cohorte de flics dans ce coin perdu, peut-être surpris et s'effarer.
Il allait interrompre l’interrogatoire quand on frappa à la porte, c’était le légiste. Quel être merveilleux que ce médecin, capable de faire parler la mort. Comment à la vue de corps disloqués, découpés ou faisandés, sans défaillir, il vous donne l’existence passée de cette chose, son âge, le sexe, et l’heure du crime ? Une main peut révéler un métier ou un mode de vie, l’estomac : le dernier repas. Une plaie, des cheveux, une trace quelconque, peuvent accuser l’agresseur et son arme.
Que nous disait le corps de Daniel Malavoy ?
Qu’il était mort d’une hémorragie aiguë due à une plaie sur l’artère humérale au pli du coude, dont le traitement anticoagulant pour des problèmes cardiologiques, connus depuis quelques années, avait aggravé le saignement. Le coup mortel comme les autres petites plaies superficielles de l’avant-bras était dû au cutter trouvé sur les lieux et qui portait ses propres empreintes
D’autres cicatrices anciennes constellaient son avant-bras. L’on aurait pu ainsi compter toutes les victimes de cet ultime chantage qu’il exerçait souvent quand ses violences physiques et la peur devenaient vaines pour retenir ses proies.
Le médecin légiste prit une moue dubitative :
— Si tu veux mon avis, il n’a pas fait ces mutilations, ni cette mise en scène sans savoir que quelqu’un l’observait. Ah ! j’oubliais ! L’heure de la mort : environ 1h du matin.
Le cadavre de Daniel parlait plus de sa vie que ses lèvres de son vivant.
À ces mots, Marie sortit enfin de son mutisme :
— Bien fait pour ta gueule Malavoy !
Le commissaire Marlin soupira ; lassitude, soulagement ? Marie déballa en quelques minutes une histoire vieille de deux ans qui ressemblait étrangement à celle de Viviane : chantage affectif, séquestration, menaces sur elle et son entourage. Elle avait choisi la fuite et la rue pour échapper aux griffes du psychopathe. Alors, pourquoi, la panique de son compagnon, s’il n’avait rien à se reprocher ? La jeune femme replongea dans le mutisme.
Épilogue
Les matins qui suivirent s’enveloppèrent d’une brume tenace, comme un rideau blanc immaculé presque angélique posé sur une ville martyre ; ultime pied de nez d’un climat diabolique.
Gyrophares jaunes, marteau-piqueur, compresseur, avertisseur de marche arrière, la ville suppliciée, effaçait peu à peu les traces de la catastrophe.
Le cimetière de Saint Césaire était presque vide ce matin. Dans les allées limoneuses bordées de pierres tombales arrachées du sol ou simplement abattues, il régnait une impression étrange, qui conduisait à personnifier le déluge, lui donner un visage démoniaque. Comme si l’on pouvait tout concevoir dans la force aveugle des flots sauf ce blasphématoire assaut, dans ce coin de sépultures.
L’irrationnel en ces lieux prend souvent, le dessus. La mort règne ici, et l’on a beau la parer de croix ou de mille autres amulettes, elle reste cruelle, mais sacrée. Un petit groupe d’individus dans un coin du cimetière observait tête baissée un cercueil. Quelques mouchoirs circulaient, mais l’on n'entendait pas de pleurs, la dignité régnait. À quelque pas en arrière, d’autres conversaient silencieusement costumes noirs, cravates, gueules de croque-morts, plus loin encore, d’autres regardaient la scène. Il y avait parmi ceux-là : Viviane, Marie et Sam. Le cercueil glissa lentement dans le trou argileux, qu’une profonde flaque d’eau occupait, si bien qu’arrivé à son ultime destination, il était à moitié noyé dans la boue. À cet instant Viviane et Marie se prirent la main comme un ultime défit à l’homme haïssable qui faisait son dernier chemin.
Sa pierre porterait gravée simplement :
Malavoy Daniel décédé le 3 octobre 1988 à l’âge de 47 ans.
Une femme soutenant fièrement ses probables soixante-dix ans s’écarta de la tombe rapidement et marcha vers Viviane. C’était la mère de Daniel.
— Vous êtes Viviane ? Je pense. Je veux vous demander pardon pour tout ce que vous a fait Daniel. Je savais… Il me parlait souvent de vous, j’ai un temps espéré qu’il change, que ce soit différent avec vous, Hélas ….
Elle lui prit la main, balbutia à nouveau un pardon noyé dans son premier sanglot et s’en retourna droite et digne.
Marie aurait aimé cette reconnaissance, les larmes de libération d’un long calvaire muet coulaient sur ses joues.
Il n’y avait sur la tombe qu’un seul bouquet, il n’y aurait rien d’autre à jamais. Pierre, à l’entrée, observait de loin cette scène étrange. Son enquête était close, pour lui, Daniel s’était suicidé. Il ne sut jamais, que dans un coin de garrigues un autre cutter ensanglanté portant les empreintes de Sam, rouillait doucement.
http://www.inlibroveritas.net/auteur1981.html
Chapitre suivant : "Madame souriez !" -- Olalla