Steve Pitcher - LE SIMURGH, Volume 1, numéro 3 - texte intégral

In Libro Veritas

LE SIMURGH, Volume 1, numéro 3

Par Steve Pitcher

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Table des matières
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"Souvenirs d'automne" -- Mysouris

   D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours aimé l'automne. C'est ma saison préférée. Pourquoi ? La raison en est simple. L'automne c'est la saison des châtaignes, prélude avant Noël. Mais surtout, c'est la joie de retrouver les amis perdus de vue durant les deux longs mois de vacances passés en colonies ou à la mer. C'est la rentrée des classes !
   Quand j'étais petit, c'était un jour très important pour moi. Je me souviens encore de ma toute première fois. Angoisse grandissante dès le réveil. Tout de neuf vêtu. Solide petit déjeuner prit pour enfin aller à ce premier jour d'école. Il y avait d'abord l'appel dans la cour. Puis, l'odeur des cahiers neufs déballés tous ensemble en classe. La fierté d'avoir un cartable et une trousse tout neufs. La joie de cette nouvelle année à venir, encore pleine de tous les espoirs et vide des désillusions. Mais, ce que je préférais, c'était la fin de ce premier jour d'apprentissage.
   Nous nous égaillions dans les champs pour organiser notre première bataille. Le clan des noix faisait face au clan des patates. L'idée était simple. Il fallait envahir le territoire ennemi, constitué d'un champ face au nôtre et délimité par le ruisseau les séparant. J'étais chez les noix. Le vieux noyer était notre camp de base. Nous y grimpions allégrement à la recherche de munitions. Puis à l'aide de fronde ou à la main, nous jetions ces projectiles sur nos adversaires qui répliquaient avec les patates glanées dans leur campement. Les plus petits ramassaient les munitions. Les plus grands dirigeaient. Tous ceux entre les deux étaient les soldats de cette guerre fratricide.
   Le jeu durait jusqu'à la tombée de la nuit et reprenait dès le lendemain soir.     Nos parents nous laissaient faire, soignant juste nos blessures de guerre quand il y avait lieu. Cela durait quelques mois, puis il nous fallait attendre l'année suivante pour reprendre l'aventure.

   Une année pourtant fut différente. Je crois bien que le jeu cessa définitivement cette année là, pour ne plus jamais reprendre. Dans notre groupe, il y avait Sophie, Vincent, Jérémie et beaucoup d'autres. Mais laissez-moi vous raconter cela ; cinquante ans après, je me souviens encore de tous les détails comme si c'était hier.
   Nous avions passé le samedi à creuser dans le champ. Notre cachette secrète était chaque année rasée par les labours du champ en friche. En fin de soirée nous avions cessé le travail, nous donnant rendez-vous le lendemain.
   Je me souviens bien, j'avais douze ans, Sophie huit, elle était la plus jeune de notre clan, Jérémie et Vincent, des jumeaux avaient onze ans. Ils étaient tous les trois de la même famille. Ils avaient été retenus par leurs parents, et n'avaient pu venir que très tardivement ce samedi-là. Aussi, nous avaient-ils dit qu'ils viendraient le lendemain, quand nous serions tous à la messe. Nous devions les rejoindre à 14h, après le repas dominical.
   Ce qui s'est passé exactement, nous ne le saurons jamais exactement. Quoi qu'il en soit, vers 11h15, je mettais la table, tout en observant par la fenêtre mes amis qui creusaient là-bas, dans le champ. Je ne sais pas pourquoi, je fus pris d'un pressentiment. J'abandonnai mes assiettes, ouvrit la porte-fenêtre et sortit sur la terrasse. Les trois terrassiers s'agitaient bizarrement. J'observais.
   L'un des jumeaux éloigna sa sœur, tandis que l'autre se baissa et ramassa quelque chose de lourd qui ne ressemblait pas à un gros caillou. J'appelais mes parents à l'instant même où la déflagration se produisit. Éclair intense, tonnerre assourdissant. Je hurlais sans m'entendre.
   De toute part des gens sortirent. Mon père m'attrapa et me confia à ma mère alors que je me précipitais déjà vers notre champ de bataille devenu plus vrai que nature. Je vis mon père courir. Il fut le premier à arriver sur le lieu du drame. Au loin, les sirènes de pompiers retentissaient, sûrement prévenus par un voisin. Quand les secours arrivèrent enfin, ils s'agitèrent un moment, parlèrent avec mon père et les autres adultes sur place. Puis, sortirent leur matériel du camion. Trois brancards. Trois corps. Un seul deuil pour le village.
 
   En bas de chez moi, les enfants crient en sortant de leur premier jour de classe. Ces joies me ragaillardissent. Bientôt, mon pinceau reprend sa route. Devant mes yeux, la chaleur du paysage automnal, qui se dessine par la fenêtre grande ouverte, se mélange en pétillant aux rires des enfants pour devenir cascade de couleurs sur ma toile. Derrière moi, les châtaignes, qui cuisent lentement, laissent entendre, en de doux grésillements, toute la malice de cette saison que j'aime tant...
 
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