"Enfin !" -- ronchon
D'aussi loin que je me souvienne, je l'ai toujours attendu dans mon corps, dans mon cœur et dans mon âme. Je m'endors le soir en suppliant le néant de ne pas m'absorber tout de suite afin de me laisser encore une fois savourer ces retrouvailles. Son arrivée signifie la fin de ma torture et la mise en sourdine du règne de Satan. C'est l'époque où j'éprouve un sentiment d'allégresse.Enfin ! Tout rentre dans l'ordre. Les mouches, les moustiques, les limaces, les fourmis, les guêpes, les abeilles qui se sont acharnés, pendant trois longs mois à me pourrir la vie, disparaissent. Je ne gonflerai plus comme une baudruche sous les piqures du déjeuner de ces horribles bestioles. Je ne parcourrai plus la maison, un aérosol meurtrier à la main et la culpabilité au ventre, pour les anéantir. Les déodorants arrivent enfin à camoufler l'odeur nauséabonde, devenue modérée, de la transpiration des gens que je croise. Je peux me promener, sous un soleil ami, dont les ardeurs calmées deviennent caresses et ne me transforment plus en une citrouille bien mûre. Je décroche mon téléphone sans panique, plus personne ne désire s'inviter pour une journée de détente à la campagne — seulement pour eux la détente, évidemment — alors que la température ne peut plus leur garantir un bon dîner sous mon noyer. Mes animaux de compagnie se réjouissent, ils reprennent vie et rajeunissent soudainement autant que moi.
Ses premiers jours, je subis encore de petites contrariétés, comme celle d'admirer de nombreuses photos d'enfants et d'adultes minaudant en posant face à l'appareil, avec autant de naturel et de sincérité que moi devant celles-ci en les visionnant. Et, je re-répète, comme si je ne le faisais pas depuis des années, après le sempiternel : " Mais toi, ma chérie, tu n'es pas partie ? " "Non ! Je te l'ai déjà dit, je n'aime pas les vacances, il me semble que tu devrais le savoir depuis le temps. Je vis dans le bonheur toute l'année, je n'ai pas besoin de me changer les idées". Et, je vais vite tourner sept fois, soixante-dix-sept fois, ma langue dans ma bouche, comme me le demandait mon adorable père, pour ne pas enclencher. "Je sais, je sais, j'ai tort de ne pas désirer inclure mon véhicule entre une centaine d'autres devant et autant derrière, sous une chaleur accablante, pour rouloter des heures sur l'autoroute afin de rejoindre une plage. Je sais, je perds la satisfaction de m'étendre sur le sable, collée contre des personnes qui m'indiffèrent, comme une sardine à l'huile, contre ces congénères, dans une boite de conserve. Je sais, — là j'exagère, je ne sais pas, mais qu'importe, je suppose, — aucun plaisir n'égale celui de se faire rôtir, un coup devant, un coup derrière, comme un steak, sans oublier les côtés, ni de dégrafer son soutien-gorge pour le dos, si on l'a gardé grâce à un zest de conscience permettant de réaliser que la vue de seins nus peut indisposer les autres. Je sais, tu regrettes de ne pouvoir admirer une reproduction de moi, à poil, en couleur, face à une étendue d'eau, ou mangeant une glace, ou essayant de danser sous les palmiers, mais que veux-tu, je ne sais pas apprécier les plaisirs de la vie."
Ma boite mail, chaque matin, se remplit de messages et d'histoires drôles, grâce à la reprise des heures de bureau. Le téléphone sonne pour tout et n'importe quoi et je me leurre de posséder tant d'amis. Ceux-ci ont retrouvé leurs portables qu'ils avaient soigneusement abandonnés au fond d'un tiroir pour ne pas être dérangés pendant ce court temps où ils ne vivent que pour eux, loin de chez eux, et surtout pour éviter un retour précipité si un membre de la famille a le mauvais goût de mourir pendant leur repos annuel. Les maisons revivent, les volets sont à nouveau grand ouverts. Mes sites préférés sur le net fourmillent de textes inédits. La télévision se régénère en ne rediffusant plus pour la millième fois les mêmes navets, et arrête les soirées, jeux pour Gogols. Dehors, les femmes se revêtent élégamment et la brioche des hommes se cache sous des gilets ou des vestes.
Qu'il est doux de retrouver ce mois de septembre. Une pincée d'égarement me donne presque envie de chanter "La vie est bien belle ma foi !"
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