Whismerhill - Omnis - texte intégral

In Libro Veritas

Omnis

Par Whismerhill

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Table des matières
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Finalité

1
14 mars 2002, Vandœuvre, 6h38 :
Voilà, son récit était terminé. Charles s’était repassé en accéléré toute l’histoire depuis son début. Assis près de la fenêtre, il admirait sa bien-aimée et observait son œuvre. Il regardait mais aussi percevait psychiquement tout ce petit monde s’affairant et se débattant avec les nouvelles données qu’il avait imposées. Il avait décidé, sur les conseils de Stéphanie de restreindre les changements à une partie seulement de la population. Les habitants de Nancy avaient tenu le rôle de cobaye. Il s’en était bien sorti. Les quelques désagréments du début s’étaient vite estompés, laissant la place à un bien-être de tous les instants.
Les gens étaient heureux. En moins de quinze jours, les rues s’étaient vidées des sans-abris qui avaient accepté l’aide qui leur était proposée. Le taux de criminalité s’était effondré à une vitesse qui l’avait lui-même surpris. On n’avait plus relevé aucun crime, aucun vol, aucune dégradation depuis près de dix jours. À la place, les personnes peu scrupuleuses s’étaient mises à chercher activement du travail. À l’instar du grand bond en avant chinois mais sans la catastrophe humanitaire qui en résulta, l’économie locale avait décollé soudainement. Le chômage diminuait chaque jour de manière impressionnante au point d’attirer l’attention du reste du pays. Les reportages sur la ville magique se multipliaient, essayant chacun de trouver une explication logique à des changements socioculturels aussi brutaux qu’inattendus. Pas un jour ne passait sans qu’un media national ne fasse un article sur le miracle économique. Le maire n’avait de cesse de vanter le travail que lui et son équipe avaient accompli au cours de l’hiver.
Personne n’était dupe mais en l’absence d’autre réponse, les journalistes étaient preneurs. La renommée de la ville s’était même propagée à l’extérieur du pays. La réussite était telle que ces quinze jours avaient suffi à porter l’aura bien loin de son point d’origine. Certains journaux étrangers commençaient à parler du miracle de la ville de Stanislas, comme ils l’appelaient, en rapport avec le nom du Roi Stanislas qui avait donné ses lettres de noblesse à la ville. La place portant le même nom en était l’emblème.
Charles jubilait intérieurement. Il était heureux et probablement encore plus que la population. Il était heureux, en était conscient et savait pourquoi. Plus de quinze jours qu’il ne s’était rien passé. Pas une petite lueur, pas une voix dans sa tête, pas un commando d’élite n’étaient venus troubler son idylle déjà bien établie avec Stéphanie. Ils avaient nagé dans le bonheur le plus total, à faire ce qu’ils avaient envie de faire et quand ils avaient envie de le faire. Leurs journées se résumaient à se balader, aller au cinéma, manger et faire l’amour. Ils ne vivaient pas que d’amour et d’eau fraîche mais l’idée était là. À plusieurs reprises, Charles s’était surpris à penser « C’est ça, le bonheur ? ». Quoi de plus simple que d’être avec celle que l’on aime ?
Le ciel était clair. Il n’avait pas fait usage de ses pouvoirs depuis le moment où il avait corrigé le petit bug. Il n’en avait pas ressenti le besoin. L’énergie qui coulait en lui s’était tue. Avait-elle disparue ou s’était-elle cachée ou repliée sur elle-même, il n’en avait pas la moindre idée et s’en fichait éperdument. Il n’aurait sans doute pas dû.
La vie était belle. Sa mère l’avait appelé peu après son retour. Elle et son père, bien entendu, ne se souvenaient de rien. Sa mort n’avait laissé aucune trace autour de lui, chez quiconque. La vie avait repris son cours là où elle aurait effectivement dû le reprendre. Tout le mal était effacé dans les mémoires. Toutes ? Non, une mémoire résistait encore et toujours à l’envahisseur. Sa propre mémoire était bien vivace. Il se rappelait chaque détail de ce qu’il avait pu faire, pour le meilleur mais surtout pour le pire. Ah ça, oui ! Il s’en souvenait. Il aurait, sans doute dû effacer sa propre mémoire. Bien sûr, il aurait dû. Sa mémoire était le seul grain de sable ; le seul capable de gripper la machine, de coincer un engrenage. Pourtant, tous les grains de sable ne bloquent pas les engrenages. Ça arrive mais ce n’est pas systématique. Il n’y avait aucune raison que ça se produise. C’était sa mémoire, il la contrôlait et rien ne viendrait contrarier ses plans et son bonheur.
Stéphanie était la deuxième personne à connaître une partie de la vérité. Il lui avait rendu toute sa mémoire mais, il l’avait bien perçu, lorsqu’il l’avait fait, une infime partie avait refusé de réincorporer l’esprit de sa dulcinée. Il savait que cela s’était produit mais ignorait quelle partie exactement. Une erreur est impossible à corriger si l’on ne sait pas où elle se trouve. Il laissait cette partie au destin. Malgré son état, il était conscient qu’il ne pouvait pas tout contrôler. Seuls les fous le croient. Il n’était pas fou et ne le croyait pas.
En ce jour, accoudé à sa fenêtre, regardant dehors, il aperçut un grain de sable ; rien de très alarmant. C’était tellement insignifiant à ses yeux qu’il ne songea même pas à en parler à Stéphanie. Dehors, devant lui, se tenait une lueur bleue, vibrant comme à l’accoutumée au rythme de ses pulsations cardiaques. Il pensa immédiatement que la situation était presque identique au début des événements. Il trouvait cela perturbant. Les rôles étaient juste inversés. Il n’observait pas la lueur, c’est elle qui le regardait, l’évaluait avec insistance, essayant de percer le moindre de ses secrets en scrutant dans son âme. Elle fouillait minutieusement dans son corps. Les gratouillis, chatouillis qu’elle lui faisait sentir étaient extrêmement désagréables mais il ne bougeait pas d’un millimètre ; non qu’il n’en ait pas eu envie mais parce qu’il se sentait obligé de s’offrir à ce Dieu palpitant. Et puis la lueur partit. Elle disparût aussi brusquement qu’elle était arrivée ce jour, aussi rapidement qu’elle était rentrée dans sa vie quelques mois auparavant.
Et si c’était le signe que j’avais accompli ma mission et que le pouvoir m’a été retiré. Peut-être ai-je bien travaillé. C’est ma récompense, je peux redevenir comme tout le monde. Je peux à nouveau être quelqu’un de normal. Stéphanie et moi, on va pouvoir reprendre notre petite vie étudiante.
En même temps, tout cela me fait si peur. Presque quinze jours que je n’ai pas utilisé le moindre petit artifice, pas un seul tour de magie. Ça ne m’a pas manqué mais je savais que si j’en avais besoin, je pourrais compte dessus. Là, c’est différent, si je ne l’ai plus, je ne l’ai plus. Je sais que je ne le récupérerai jamais.
Comme pour vérifier sa théorie, il leva la main en direction d’un verre sale qui traînait sur la table du salon/cuisine/salle à manger/chambre mais il ne mût pas ; pas même un soubresaut. Il relâcha son attention quelques secondes afin de reposer son esprit et recommença. Le verre resta aussi immobile qu’un Marseillais à l’heure de la sieste. Satisfait, il se tourna à nouveau pour regarder dehors. Il voyait l’obscurité de la nuit qui faisait du zèle horaire, tamisé par les lampadaires publics qui dissipaient leur éclair de sûreté sur le Parking inquiétant. Il essayait de scruter les esprits des gens autour de lui mais les seules images qui lui venaient à l’esprit étaient aussi ridicule que lui en train d’essayer de se concentrer : un poireau, une spatule et un clavier d’ordinateur. Il n’avait aucune idée de la raison pour laquelle il avait pensé à ces objets mais le plus important ne se trouvait pas là. Le plus important consistait dans le fait qu’il n’avait pas pu entendre la moindre pensée étrangère. Pour la première fois depuis longtemps, il était seul dans sa tête et cette idée le soulagea. Il se leva et retourna se coucher auprès de Stéphanie. Elle était encore endormie quand il s’allongea à côté d’elle. Elle s’étira comme le font les chats. Il crût qu’elle allait se réveiller mais à peine terminé, elle se retourna sans avoir ouvert un de ses magnifiques yeux bleus. Il la prit dans ses bras, l’entourant de toute son affection et de sa protection maintenant inutile. Ainsi blotti contre son amour, il ne tarda pas à se rendormir avec l’impression du devoir accompli dans son esprit réjoui.

2
Date inconnue, lieu inconnu, heure inconnue :
Le noir était tout autour de lui. Charles ne mit pas longtemps pour comprendre où il se trouvait bien qu’il n’ait pas fréquenté le lieu depuis un bon moment. A l’inverse des autres fois, il était très calme et posé, presque amorphe mais conscient. Il ne voyait rien, n’entendait rien, ne sentait rien, pas même son corps. En un sens, il n’était rien à part un esprit. La finalité de tout cela était-elle la réflexion simple ? La méditation profonde ressemble-t-elle à cela ? Probablement ; perte de la conscience de l’environnement complet.
Puisqu’il faut méditer, méditons, se dit-il. Sur quoi puis-je méditer ? La méditation a-t-elle besoin de parole ou est-elle simplement plus proche du sommeil ? S’il s’agit de dormir, je sais déjà faire ; inutile d’apprendre. Ce noir me stresse. Je ne sais même pas si je suis dans mon corps ou si je suis une de ces espèces de corps astraux ou si je suis en train de rêver. Ah non ! Je me pose la question alors déjà, je ne dors pas. C’est un bon début. Et en voilà une deuxième, je sens une démangeaison dans un de mes orteils. Je dois donc être dans mon corps. J’aime quand ça avance comme ça.
Ah, oui ! Mais quand je disais « avance », je ne pensais pas à cette démangeaison. Aïe ! Ça gratte, c’est atroce. Ça remonte dans ma jambe. C’est super,  je sais aussi que j’ai encore au moins une jambe mais c’est bon : j’ai pas besoin d’en savoir plus. Ah ! C’est horrible comme ça me gratte et je peux pas bouger du tout. C’est un supplice. Putain de merde !
La douleur remonta doucement le long de ce qu’il estimait être sa jambe puis s’attaqua à son bassin. Sans faire de pause, elle se divisa en deux pour remonter vers le haut du corps tout en descendant vers la seconde jambe. Charles avait la sensation que des millions de petites aiguilles très fines lui perforaient chaque centimètre carré de peau. Des petites pointes si acérées qu’elles ne font pas mal quand elles percent l’épiderme mais qui réveillent sensiblement dès qu’elles atteignent les chairs vives.
Bientôt, son corps entier le fit souffrir. Rien d’insurmontable mais la démangeaison était si aiguë qu’il ne parvenait pas à penser à autre chose. Les picotements ressemblaient à ce tic-tac que l’on entend au milieu de la nuit, un peu par hasard mais qui, dès qu’on l’a perçu occulte tout autre bruit. Il augmente, petit à petit et devient obnubilant. La conscience essaie d’abord de passer outre mais, petit à petit, le seul son qui arrive aux oreilles, aussi fort qu’un marteau-piqueur, est ce si petit tic-tac. A ce moment, le petit tic-tac parcourrait ton son corps de long en large dans le but inavoué mais surtout inavouable de le rendre fou.
Tout s’évapora soudain. Plus une seule parcelle de sa peau ne le piquait. A la place, un certain bien-être l’envahissait doucereusement, le laissant partir vers d’autres horizons involontaires. Il n’aurait su dire s’il tombait dans les pommes, s’il s’effondrait sous les coups répétés d’un Mike Tyson revenu sur le ring ou encore s’il s’agissait d’une injection létale. Seul le résultat comptait : il partait à toute vitesse. Il eut juste le temps de se rendre compte qu’il avait les yeux fermés, de tenter de les ouvrir, de voir un plafond blanc et de sombrer vers le néant de la conscience. Une voix, qu’il ne connaissait que trop bien, le rattrapa in extremis en déclarant :
- Alors tu n’as toujours pas compris ?
Charles, très surpris de revenir à la conscience fut déboussolé. Pendant quelques secondes, il se demanda ce qui lui arrivait avant de revenir à la dure réalité de la voix rauque.
- Mais compris quoi ? aboya-t-il contre son bourreau, une fois ses esprits revenus.
- Si tu avais compris, tu le saurais.
Il tenta de garder son calme en se taisant. Les quelques secondes nécessaires pour retrouver la tête froide lui parurent une éternité. Il demanda à nouveau :
- A quoi ça vous mène de faire des mystères pareils ? C’est votre but dans la vie ?
- Mon but est le même que le tien : rester en vie. Le tien, comme le mien, est fort compromis puisque tu n’as pas compris. Nous ne faisons qu’un, nous avons le même but. Je suis toi, tu es moi et tu nous entraînes inexorablement vers la catastrophe sans t’en rendre compte. Malgré toutes mes mises en garde, malgré tous les stratagèmes que j’ai pu mettre en place, malgré les messages que je t’ai fait passer, tu as continué à ne pas comprendre, nous entraînant vers les abîmes du néant.
- Pourquoi ne me dites-vous pas les choses simplement et clairement ? Pourquoi faire des énigmes ? On n’est pas dans le seigneur des anneaux ! On est dans la vie. Dans la vie, les énigmes débiles comme ça n’existent pas !
- Tu as raison. Dans la vie, ça n’existe pas. Mais dans la vie, la télékinésie, la télépathie, la pyrokinésie, la téléportation, crois-tu que ça existe ? Pose-toi les bonnes questions et tu auras les bonnes réponses.
- C’est du délire ! Si je comprends bien, je me parle à moi-même ?
- Tu vois que lorsque tu fais un effort, les choses deviennent plus claires.
- Elles sont pas plus claires ! C’est n’importe quoi. C’est juste pour me déstabiliser. Je suis sur la bonne voie et vous essayez de m’en détourner. C’est tout. Il n’y a rien d’autre à comprendre.
- Il n’y a rien qui te paraît bizarre dans tout ce qui t’est arrivé ?
- Tout me paraît bizarre et vous avant le reste ! Mais pour la première fois depuis bien longtemps, je suis débarrassé de ce pouvoir et j’ai la sensation d’avoir fait ce que l’on attendait de moi.
- Ah oui ? Ton but était de rétablir le bonheur sur Nancy ? Le reste du monde t’est complètement égal ? C’est ça ta mission ? Rendre heureux un demi-million d’habitants sur cinq mille millions ? 0,01 pour cent de la population mondiale ? Avec de tels pouvoirs, tu trouves que c’est assez rentabilisé ?
- C’est toujours mieux que rien !
- Combien de temps crois-tu que ça va durer ? Combien de temps avant que les autres villes, les autres pays s’en rendent compte et que les émigrants affluent, ne détruisent complètement l’économie et l’environnement social ?
Charles était plus que déstabilisé par les arguments de celui qu’il avait appelé son bourreau à de nombreuses reprises. Ses remarques étaient non seulement pertinentes mais aussi troublantes. C’est exactement la façon dont il aurait procédé s’il avait eu à convaincre. Quand il disait qu’ils n’étaient qu’une seule et même personne, il n’avait peut-être pas tort. L’idée faisait son chemin dans sa tête. Mais s’il disait vrai alors peut-être était-il trop tard.
- Pourquoi ne pas m’avoir dit tout ça avant ?
- Parce que tu ne le voulais pas.
C’est toi qui dirige tout, même moi. Je n’ai aucun pouvoir. Maintenant, c’est trop tard. Il ne me reste plus qu’à te dire ou plutôt me dire adieu. Alors adieu !
- Non, partez pas maintenant ! J’ai encore des choses à demander.
Perdu, seul dans un non-lieu avec une non-personne et non-vivant, Charles quitta le monde d’Alice et ses merveilles pour retourner chez lui avec toute sa non-compréhension des événements.

3
15 mars 2002, Vandœuvre, 8h00 :
Encore une erreur. Une erreur de trop. Comme de ne pas se soucier de l’énergie, comme d’être trop confiant dans l’avenir. Comme d’être insouciant avec une telle puissance. C’est certain, il n’aurait pas dû faire ces erreurs. Mais il les avait faites.
A 8h00, très précise, elles se rappelèrent à son bon souvenir comme l’on reçoit une carte postale de quelqu’un que l’on a presque oublié. Pendant quelques instants, on décrypte la signature incompréhensible. Puis, on essaie de trouver qui peut bien s’appeler de cette façon. Ça ne dure que quelques secondes. Quelques secondes où l’on se sent con de ne pas parvenir à mettre un visage sur ce nom jusqu’à la révélation. Ah ! C’est lui ? Je ne sais pas pourquoi il m’écrit, ça fait tellement longtemps que je ne l’ai pas vu. Je me demande ce qu’il veut. Ce n’est jamais gratuit, ce genre de carte.
A 8h00, très précise, son pouvoir lui envoya une carte postale. Effectivement, la carte n’était pas gratuite. L’ardoise était lourde. La surprise fut aussi surprenant que l’expéditeur de la carte. Elle fut de courte durée devant l’ampleur de ce qui se mit à couler dans ses veines, dans ses os, dans ses nerfs, dans son cerveau, trop petit pour contenir autant de puissance.
Elle se mit à couler et à déborder, sortir de ce carcan qui n’était décidément pas fait pour garder ce flot continu d’énergie.
A 8h00, très précise, Nancy fut rayée de la carte. Vandœuvre aussi, Laxou, Villers et tant d’autres. Dans un rayon de cinquante kilomètres tout disparut. Plus de 500.000 habitants qui ne demandaient rien à personne, sauf les mendiants bien sûr, furent anéantis aussi simplement que l’on se dit que l’on doit aller acheter du pain ou que l’on éternue. Charles avait éternué mais rien n’était sorti. Le résultat consistait seulement en toutes ces âmes en route pour le paradis, le purgatoire, l’enfer ou tout autre endroit qu’un improbable Dieu aurait bien voulu choisir pour ses ouailles ou au choix de chacun. Difficile de savoir si les animaux domestiques accompagneraient leur maître dans ce long voyage. Ce qui était certain, c’est qu’ils se retrouvaient dans le même état. Humains et animaux, même combat. Tous dans le même sac prêt pour le crématorium géant.
A 8h00, très précise, Charles comprit pourquoi il n’aurait pas dû sous-estimer ce pouvoir. Il se dit que plus jamais il ne le sous-estimerait, que plus jamais, il ne ferait cette erreur, qu’il ne ferait plus d’erreur du tout, devrait-il passer le reste de sa vie à tenter de contrôler ses pulsions. A chaque fois, la même faute. On apprend plus de ses échecs que de ses succès. Il n’avait pas eu beaucoup de succès mais il n’avait guère appris de ses échecs. Sous-estimer l’énergie était devenu son leitmotiv, presque sa raison de vivre ou de mourir, selon les cas.
A 8h00, très précise, Charles eut la révélation de sa vie future. Comme ça, soudainement, instantanément, révélée comme Dieu à Moïse sans les tables de la loi. Une divulgation de la vérité faite de tellement de vide ; faite de tellement de rien. Une absence d’envie, une absence de tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. L’aveu du but de la vie ; la réponse à la grande question était là, devant lui, prête à se faire sauter avec lui comme un kamikaze embrigadé. La mort se moquait de lui en lui offrant ce cadeau juste avant son départ définitif. Il n’était pas mort et le temps qui le séparait de l’échéance fatale ressemblait à une flèche ; une flèche qui doit toujours parcourir la moitié du chemin la séparant de la cible avant de pouvoir s’attaquer à l’autre moitié. Le problème était insoluble mais surtout inutile. La réponse était là et elle lui faisait si peur par le vide qu’elle contenait.
C’est fou ce qui peut se passer en une seconde. Certains disent que l’on peut revoir sa vie défiler. La concomitance des événements fait la richesse de la vie. Elle permet d’enrichir des incidents qui n’auraient eu aucune importance. Un million de choses peuvent se passer en une seconde, le meilleur comme le pire.
Voilà ce qui s’était passé le 15 mars 2000 à 8h00, très précise. À ce moment exact, Charles mourut pour la deuxième fois de sa vie.

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