Finalité
1
14 mars 2002, Vandœuvre, 6h38 : Personne n’était dupe mais en l’absence d’autre réponse, les journalistes étaient preneurs. La renommée de la ville s’était même propagée à l’extérieur du pays. La réussite était telle que ces quinze jours avaient suffi à porter l’aura bien loin de son point d’origine. Certains journaux étrangers commençaient à parler du miracle de la ville de Stanislas, comme ils l’appelaient, en rapport avec le nom du Roi Stanislas qui avait donné ses lettres de noblesse à la ville. La place portant le même nom en était l’emblème.
Charles jubilait intérieurement. Il était heureux et probablement encore plus que la population. Il était heureux, en était conscient et savait pourquoi. Plus de quinze jours qu’il ne s’était rien passé. Pas une petite lueur, pas une voix dans sa tête, pas un commando d’élite n’étaient venus troubler son idylle déjà bien établie avec Stéphanie. Ils avaient nagé dans le bonheur le plus total, à faire ce qu’ils avaient envie de faire et quand ils avaient envie de le faire. Leurs journées se résumaient à se balader, aller au cinéma, manger et faire l’amour. Ils ne vivaient pas que d’amour et d’eau fraîche mais l’idée était là. À plusieurs reprises, Charles s’était surpris à penser « C’est ça, le bonheur ? ». Quoi de plus simple que d’être avec celle que l’on aime ? La vie était belle. Sa mère l’avait appelé peu après son retour. Elle et son père, bien entendu, ne se souvenaient de rien. Sa mort n’avait laissé aucune trace autour de lui, chez quiconque. La vie avait repris son cours là où elle aurait effectivement dû le reprendre. Tout le mal était effacé dans les mémoires. Toutes ? Non, une mémoire résistait encore et toujours à l’envahisseur. Sa propre mémoire était bien vivace. Il se rappelait chaque détail de ce qu’il avait pu faire, pour le meilleur mais surtout pour le pire. Ah ça, oui ! Il s’en souvenait. Il aurait, sans doute dû effacer sa propre mémoire. Bien sûr, il aurait dû. Sa mémoire était le seul grain de sable ; le seul capable de gripper la machine, de coincer un engrenage. Pourtant, tous les grains de sable ne bloquent pas les engrenages. Ça arrive mais ce n’est pas systématique. Il n’y avait aucune raison que ça se produise. C’était sa mémoire, il la contrôlait et rien ne viendrait contrarier ses plans et son bonheur.
Stéphanie était la deuxième personne à connaître une partie de la vérité. Il lui avait rendu toute sa mémoire mais, il l’avait bien perçu, lorsqu’il l’avait fait, une infime partie avait refusé de réincorporer l’esprit de sa dulcinée. Il savait que cela s’était produit mais ignorait quelle partie exactement. Une erreur est impossible à corriger si l’on ne sait pas où elle se trouve. Il laissait cette partie au destin. Malgré son état, il était conscient qu’il ne pouvait pas tout contrôler. Seuls les fous le croient. Il n’était pas fou et ne le croyait pas.En ce jour, accoudé à sa fenêtre, regardant dehors, il aperçut un grain de sable ; rien de très alarmant. C’était tellement insignifiant à ses yeux qu’il ne songea même pas à en parler à Stéphanie. Dehors, devant lui, se tenait une lueur bleue, vibrant comme à l’accoutumée au rythme de ses pulsations cardiaques. Il pensa immédiatement que la situation était presque identique au début des événements. Il trouvait cela perturbant. Les rôles étaient juste inversés. Il n’observait pas la lueur, c’est elle qui le regardait, l’évaluait avec insistance, essayant de percer le moindre de ses secrets en scrutant dans son âme. Elle fouillait minutieusement dans son corps. Les gratouillis, chatouillis qu’elle lui faisait sentir étaient extrêmement désagréables mais il ne bougeait pas d’un millimètre ; non qu’il n’en ait pas eu envie mais parce qu’il se sentait obligé de s’offrir à ce Dieu palpitant. Et puis la lueur partit. Elle disparût aussi brusquement qu’elle était arrivée ce jour, aussi rapidement qu’elle était rentrée dans sa vie quelques mois auparavant.
Et si c’était le signe que j’avais accompli ma mission et que le pouvoir m’a été retiré. Peut-être ai-je bien travaillé. C’est ma récompense, je peux redevenir comme tout le monde. Je peux à nouveau être quelqu’un de normal. Stéphanie et moi, on va pouvoir reprendre notre petite vie étudiante.Comme pour vérifier sa théorie, il leva la main en direction d’un verre sale qui traînait sur la table du salon/cuisine/salle à manger/chambre mais il ne mût pas ; pas même un soubresaut. Il relâcha son attention quelques secondes afin de reposer son esprit et recommença. Le verre resta aussi immobile qu’un Marseillais à l’heure de la sieste. Satisfait, il se tourna à nouveau pour regarder dehors. Il voyait l’obscurité de la nuit qui faisait du zèle horaire, tamisé par les lampadaires publics qui dissipaient leur éclair de sûreté sur le Parking inquiétant. Il essayait de scruter les esprits des gens autour de lui mais les seules images qui lui venaient à l’esprit étaient aussi ridicule que lui en train d’essayer de se concentrer : un poireau, une spatule et un clavier d’ordinateur. Il n’avait aucune idée de la raison pour laquelle il avait pensé à ces objets mais le plus important ne se trouvait pas là. Le plus important consistait dans le fait qu’il n’avait pas pu entendre la moindre pensée étrangère. Pour la première fois depuis longtemps, il était seul dans sa tête et cette idée le soulagea. Il se leva et retourna se coucher auprès de Stéphanie. Elle était encore endormie quand il s’allongea à côté d’elle. Elle s’étira comme le font les chats. Il crût qu’elle allait se réveiller mais à peine terminé, elle se retourna sans avoir ouvert un de ses magnifiques yeux bleus. Il la prit dans ses bras, l’entourant de toute son affection et de sa protection maintenant inutile. Ainsi blotti contre son amour, il ne tarda pas à se rendormir avec l’impression du devoir accompli dans son esprit réjoui.
2
La douleur remonta doucement le long de ce qu’il estimait être sa jambe puis s’attaqua à son bassin. Sans faire de pause, elle se divisa en deux pour remonter vers le haut du corps tout en descendant vers la seconde jambe. Charles avait la sensation que des millions de petites aiguilles très fines lui perforaient chaque centimètre carré de peau. Des petites pointes si acérées qu’elles ne font pas mal quand elles percent l’épiderme mais qui réveillent sensiblement dès qu’elles atteignent les chairs vives.
Bientôt, son corps entier le fit souffrir. Rien d’insurmontable mais la démangeaison était si aiguë qu’il ne parvenait pas à penser à autre chose. Les picotements ressemblaient à ce tic-tac que l’on entend au milieu de la nuit, un peu par hasard mais qui, dès qu’on l’a perçu occulte tout autre bruit. Il augmente, petit à petit et devient obnubilant. La conscience essaie d’abord de passer outre mais, petit à petit, le seul son qui arrive aux oreilles, aussi fort qu’un marteau-piqueur, est ce si petit tic-tac. A ce moment, le petit tic-tac parcourrait ton son corps de long en large dans le but inavoué mais surtout inavouable de le rendre fou.- Alors tu n’as toujours pas compris ?
Charles, très surpris de revenir à la conscience fut déboussolé. Pendant quelques secondes, il se demanda ce qui lui arrivait avant de revenir à la dure réalité de la voix rauque.- Tu vois que lorsque tu fais un effort, les choses deviennent plus claires.
- Elles sont pas plus claires ! C’est n’importe quoi. C’est juste pour me déstabiliser. Je suis sur la bonne voie et vous essayez de m’en détourner. C’est tout. Il n’y a rien d’autre à comprendre.C’est toi qui dirige tout, même moi. Je n’ai aucun pouvoir. Maintenant, c’est trop tard. Il ne me reste plus qu’à te dire ou plutôt me dire adieu. Alors adieu !
- Non, partez pas maintenant ! J’ai encore des choses à demander.3
15 mars 2002, Vandœuvre, 8h00 : Elle se mit à couler et à déborder, sortir de ce carcan qui n’était décidément pas fait pour garder ce flot continu d’énergie.
A 8h00, très précise, Nancy fut rayée de la carte. Vandœuvre aussi, Laxou, Villers et tant d’autres. Dans un rayon de cinquante kilomètres tout disparut. Plus de 500.000 habitants qui ne demandaient rien à personne, sauf les mendiants bien sûr, furent anéantis aussi simplement que l’on se dit que l’on doit aller acheter du pain ou que l’on éternue. Charles avait éternué mais rien n’était sorti. Le résultat consistait seulement en toutes ces âmes en route pour le paradis, le purgatoire, l’enfer ou tout autre endroit qu’un improbable Dieu aurait bien voulu choisir pour ses ouailles ou au choix de chacun. Difficile de savoir si les animaux domestiques accompagneraient leur maître dans ce long voyage. Ce qui était certain, c’est qu’ils se retrouvaient dans le même état. Humains et animaux, même combat. Tous dans le même sac prêt pour le crématorium géant.A 8h00, très précise, Charles eut la révélation de sa vie future. Comme ça, soudainement, instantanément, révélée comme Dieu à Moïse sans les tables de la loi. Une divulgation de la vérité faite de tellement de vide ; faite de tellement de rien. Une absence d’envie, une absence de tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. L’aveu du but de la vie ; la réponse à la grande question était là, devant lui, prête à se faire sauter avec lui comme un kamikaze embrigadé. La mort se moquait de lui en lui offrant ce cadeau juste avant son départ définitif. Il n’était pas mort et le temps qui le séparait de l’échéance fatale ressemblait à une flèche ; une flèche qui doit toujours parcourir la moitié du chemin la séparant de la cible avant de pouvoir s’attaquer à l’autre moitié. Le problème était insoluble mais surtout inutile. La réponse était là et elle lui faisait si peur par le vide qu’elle contenait.
C’est fou ce qui peut se passer en une seconde. Certains disent que l’on peut revoir sa vie défiler. La concomitance des événements fait la richesse de la vie. Elle permet d’enrichir des incidents qui n’auraient eu aucune importance. Un million de choses peuvent se passer en une seconde, le meilleur comme le pire. Chapitre suivant : Epilogue