Whismerhill - Omnis - texte intégral

In Libro Veritas

Omnis

Par Whismerhill

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Table des matières
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Cataclysme

1
21 février 2000, Nancy, 12h38 :
En face de Charles se trouvait un homme en uniforme bleu. Le nombre de galons sur ses épaules laissait supposer qu’il était le colonel qu’il avait eu au bout du fil. A ses côtés, devant son bureau était assis le docteur Chavalier. Tout autour d’eux, étaient disséminés des soldats bien armés. Dans un coin de la pièce, se trouvait un homme avec un casque sur les oreilles en train d’écouter ce que Charles supposa être leur conversation. La pièce elle-même était assez spartiate. C’était sans nul doute le bureau du docteur qui, bien que d’une taille raisonnable, avait du mal à contenir tout ce monde.
Il s’était matérialisé exactement en face du colonel. Il n’avait eu aucun effort à faire, juste à penser qu’il voulait se retrouver devant lui comme l’on pense que notre bras doit faire telle action sans vraiment se soucier des détails. Il avait agi par instinct. Et à ce moment, son instinct lui commandait de venir s’expliquer face à ce colonel et lui montrer que ses pouvoirs n’étaient pas des jouets. Il prit la parole avant que ce dernier ne se rende compte de son apparition :
- Me voilà ! Que comptez-vous faire ? Me mettre les menottes ?
- Mais qui… que…comment avez-vous fait ? bafouilla-t-il.
- Vous vouliez que je me rende, me voilà.
Tous les hommes armés avaient immédiatement pointé leurs armes vers lui, cran de sûreté enlevé et le tenaient en joue. D’un geste sûr, le colonel leur fit comprendre de les baisser.
Il vaut mieux pour eux, pensa Charles. Sinon, j’aurais été obligé de leur enlever moi-même des mains. Je ne suis pas sûr que le résultat ait été à leur goût.
Ayant retrouvé ses moyens après la surprise de l’apparition, le colonel reprit la parole :
- Vous avez bien fait de venir. Nous allons régler ça gentiment…
- En fait, mon colonel, nous n’allons rien régler du tout, le coupa-t-il. Je suis simplement venu vous montrer pourquoi il faut arrêter de me faire chier…
- Soyez raisonnable…
- Ne me coupez pas la parole ! cria-t-il. Ne me coupez plus jamais la parole.
La violence et l’intensité de cette dernière phrase surprit l'homme qui eut un mouvement de recul. C’était probablement plus la surprise que la peur mais le résultat était le même. L’autre effet immédiat fut de faire remonter les armes vers lui, ce qui mit Charles encore plus en colère. Il effectua un geste rageur et circulaire en direction des hommes. Leurs armes disparurent. Certains semblaient étonnés, d’autres se précipitèrent sur lui. Dès qu’ils furent à un mètre de lui, ils s’écroulèrent sur place, laissant le colonel à sa surprise, son malaise et sa perplexité.
- Je ne comprends pas, pourquoi êtes-vous venu ? bredouilla le militaire.
- J’ai cru comprendre que vous preniez mes capacités à la légère. Je suis simplement venu vous montrer pourquoi vous devez cesser toute tentative d’intimidation ainsi que toute recherche sur moi. Est-ce clair ?
Charles s’écoutait parler comme à l’extérieur de son corps. Ces mots ne lui ressemblaient pas, cette colère ne lui ressemblait pas. Certes, il ne fallait pas le pousser à bout mais les propos du colonel étaient loin de l’avoir poussé à bout. Ce manque de contrôle de lui-même l’inquiéta car avec ses pouvoirs, nul ne pouvait savoir ce qui pouvait se passer en cas de perte grave. Cette situation l’effraya soudain.
- Vos conditions ne sont pas acceptables. Nous représentons la protection de la nation. Dans l’état actuel, vous représentez un danger potentiel pour cette nation. Nous devons comprendre et…
- Ça suffit. Encore un mot et vous comprendrez DFINITIVEMENT ce que je me TUE à vous expliquer.
Cet homme qui parlait avec sa voix, avec ses lèvres avait mis une telle insistance sur les mots Définitivement et Tue que Charles eut des frissons qui lui parcoururent toute l’échine et les membres.
- Nous sommes sûrement capables de trouver…
- Adieu ! décréta Charles.
Il tendit son bras à l’horizontal bien avant que le colonel ne puisse effectuer le moindre geste de repli. Sa main était ouverte, tendue, à trente centimètres de la poitrine. La lumière apparut au niveau de son épaule et se répandit à une vitesse faramineuse dans son bras droit pour atteindre sa main. Elle la recouvrit entièrement jusqu’à former une sorte de boule jaune vif ondulant au rythme de ses battements de cœur. Le colonel n’avait pas encore bougé que la lueur s’était détachée de la main et vint le percuter à une vitesse terrifiante. Son corps prit feu immédiatement. Une seconde plus tard, sans même que le moindre cri ne soit sorti de sa bouche, le colonel était entièrement calciné.
Il ne restait qu’un tas de cendres à terre. Les quelques soldats qui étaient restés à leur place le regardaient, médusés, complètement tétanisés par la peur de la puissance déployée pour tuer. Tout avait duré si peu de temps.
Mais qu’est-ce que j’ai fait ? C’est pas possible, je l’ai complètement carbonisé, comme ça. Ça ne m’a même pas demandé d’effort. Je n’étais pas moi-même. Est-ce que ce ne serait pas mon double qui est entré en moi et qui commence à contrôler mon corps ? Mais je ne l’ai même pas senti prendre le contrôle de quoi que ce soit. J’ai juste fait des choses que je ne pensais pas vouloir faire. C’est tellement étrange et angoissant.
- Restez où vous êtes. Mettez vos mains sur votre tête, lui cria soudain un des soldats qui venait visiblement de retrouver son sang froid mais pas sa jugeote.
Il croit quoi avec son pauvre pistolet, là ? Qu’il va me mettre une balle dans la tête ? Ils ont déjà essayé de me faire un headshot et tout ce qu’ils ont réussi à faire, c’est de me ralentir et de me faire perdre une partie de ma mémoire, de ma vie. Merde, ils me font chier. Je vais pas me laisser faire, cette fois-ci, ils vont voir ce qu’ils vont voir. Je vais me lâcher pour de bon.
- Vas-y, tue-moi avec ton pistolet à deux balles. Enfin deux balles, façon de parler ! Allez, tire ! Vas-y. Qu’est-ce que tu attends ?
Le soldat affichait une solidité de façade mais Charles sentait bien la fébrilité derrière cette apparence. Il n’avait même pas besoin de lire dans son esprit. Il la sentait transpirer par tous les pores de son être.
Il le voyait, le doigt sur la gâchette, prêt à essayer de lui ôter la vie. Mais il percevait chaque mouvement du corps du soldat, entendait chaque souffle de vie qui sortait de sa bouche. A l’instant exact où cet homme penserait à appuyer sur la gâchette, il le saurait et agirait en conséquence.
- Ne m’obligez pas, monsieur. Je vais tirer.
- Alors je vais t’obliger, dit Charles avec une volonté qui n’était pas la sienne et une voix beaucoup trop rauque et grave.
Charles leva à nouveau sa main en direction de l’homme. Immédiatement, celui-ci appuya sur la gâchette mais au lieu de tirer, le pistolet explosa dans sa main, lui causant des brûlures très douloureuses. Il lâcha l’objet de ses souffrances et cria de douleur en regardant sa main rouge. Les deux autres hommes qui ne s’étaient pas écroulés précédemment et qui étaient restés sagement à couvert se précipitèrent vers la porte et la franchirent sans même regarder en arrière. Ils furent suivis quelques secondes plus tard par les grandes oreilles, l’homme qui écoutait la conversation. Une fois dans le couloir, ils se mirent à appeler au secours dans un  chœur chaotique, apeurés.
Le docteur Chavalier était toujours assis à son bureau. Il n’avait pas bougé d’un millimètre durant les événements. Charles ne savait pas si c’était à cause de la peur ou pour autre chose et à vrai dire, il s’en fichait à présent. La colère était montée encore d’un cran et ce qu’il ressentait à présent avait plus de trait commun avec la haine qu’avec l’amour. Ces hommes qui n’avaient rien compris, au lieu de s’enfuir simplement, avaient décidé d’envoyer encore d’autres hommes à l’abattoir.
Car il en était sûr, il allait les tuer, les massacrer, les mettre en pièces comme il l’avait fait avec Cyril. Rien ne l’en empêcherait. Il les attendait même avec délectation. Soudain il tourna la tête vers le docteur, se souvenant qu’il était encore là. Il avait laissé vagabonder son esprit vers la haine et la colère mais quel meilleur moyen de se contenter que de faire la peau à celui qui avait déclenché les hostilités.
- C’est vous qui êtes à l’origine de tout ça, vous allez le regretter tout de suite.
- Mais je n’ai rien fait ! S’il vous plaît, laissez-moi, implora le docteur.
Il s’était mis à genoux aux pieds de Charles qui le trouvait pathétique ainsi. Sa colère n’en fut que démultipliée. Il l’attrapa au cou et le souleva sans mal. Quand il ne put plus toucher terre, une sorte de cri guttural sortit de la bouche de Charles et une lumière bleue recouvrit entièrement le médecin. Celle-ci diminua de taille, entraînant avec elle une compression de son corps. La transformation s’accéléra et le corps explosa littéralement à l’intérieur de cette sorte de coque protectrice qui continuait à se contracter. Les chairs subissaient toujours plus de pression et se liquéfièrent quand celle-ci fut trop forte. Il relâcha alors son étreinte sur ce qui ne ressemblait désormais plus à rien. Seule la coque lumineuse avait encore une forme. Le contenu était méconnaissable mais rosé. Dès qu’il eut ouvert sa main, la lueur disparut et le liquide tomba à terre dans un énorme splash.
Le docteur n’est plus, le colonel n’est plus mais de la chair fraîche arrive, je le sens. Je vais m'en donner à cœur joie, C'est sûr.
 Plus aucun remord ne venait entacher ce joli massacre. Il n’avait pas de tronçonneuse mais se sentait en communion avec ces hommes qui tuent pour le plaisir. Il allait maintenant tuer ces gens pour le plaisir, ces gens qui venaient lui dire quoi faire, ces gens qui venaient lui imposer leurs idées alors qu’ils n’en avaient aucune sur ce qu’étaient ses pouvoirs. Oui, il allait les massacrer, les mettre en pièce, les faire exploser. Peut-être après comprendraient-ils pourquoi il ne doit pas être contrarié, pourquoi il faut lui foutre la paix.
Déjà dans le couloir, au loin, il entendait des bruits feutrés, de bruits de pas légers, glissant sur le sol pour ne pas attirer l’attention, pour ne pas attirer son attention.
Les fous ! Croient-ils vraiment qu’ils vont m’échapper ainsi ? Ils sont en train de se jeter dans la gueule du loup et aujourd’hui, le loup, c’est moi. Ils n’auront aucune chance. Adieu, messieurs.
Les chuchotements se rapprochaient à grande vitesse mais Charles décida de les prendre par surprise : levant les mains au ciel, il disparut du bureau pour se matérialiser à l’arrière des troupes, lévitant à vingt centimètres du sol afin de ne pas faire le moindre bruit. Les soldats étaient une dizaine, bien protégés — pensaient-ils — et armés jusqu’aux dents — insuffisamment — et se dirigeaient d’un pas prudent vers l’endroit qu’il venait de quitter. Ils portaient des cagoules et des lunettes recouvrant une partie de leur visage. Ils étaient habillés complètement en noir de la tête aux pieds. Ils n’avaient pas tous les mêmes armes mais portaient tous la même tenue.
Les deux hommes qui se tenaient devant lui étaient collés contre les deux murs latéraux et leur tête étaient dirigées à l’opposé de sa position. Charles leva les bras, un vers chacun d’eux et, dans une synchronisation parfaite, ouvrit les mains. Deux jets de lumière auxquels il commençait à s’habituer en sortirent et frappèrent les assaillants. Leurs corps furent enveloppés de la lueur mais celle-ci se contenta de les bloquer complètement. L’opération avait duré quelques secondes et nul bruit n’était sorti de leur bouche. Charles allait s’occuper des suivants.
Peut-être par habitude, peut-être par intuition, l’un des hommes se retourna juste à cet instant, distraitement ; assez pour apercevoir Charles et ses deux prisonniers. Immédiatement, il cria :
- Alerte ! Il est derrière nous.
- Tu n’aurais pas dû, je n’allais pas te faire souffrir, lui répondit Charles de sa voix venant d’outre-tombe. Il va en être tout autrement maintenant, préparez-vous à mourir.
Sans attendre de voir ou de se préparer, tous ouvrirent le feu dans sa direction. Les balles arrivaient si vite. Leur trajectoire était parfaite. Elles allaient le toucher mais il n’était pas inquiet, il était déjà mort une fois. Elles n’allaient pas le toucher, il ne mourrait pas une deuxième fois. A mesure de leur progression dans l’air, il les observait. Elles fondaient sur place. Quand elles le touchèrent, la dizaine de balles émirent le même bruit qu’une tomate bien mûre s’écrasant sur le sol. Ainsi aplaties, elles glissèrent lentement sous les yeux médusés des tireurs pourtant habitués au pire. L’un d’eux, le leader, probablement cria :
- Feu à volonté, abattez-moi cet enfoiré !
Les armes semi-automatiques se mirent à cracher le feu de l’enfer auquel nul n’aurait dû pouvoir échapper. Nul, sauf lui. Il avait fait le deuil de sa normalité depuis un bon moment et semblait vouloir faire celui de son âme par la même occasion. Ils allaient regretter leur geste. D’une simple pensée, il réitéra son miracle et les balles se transformèrent en gélatine. Arrivant à une dizaine de centimètres de lui, elles s’agglutinèrent en une sphère bosselée et cuivrée. Sa surface ondulait et sa taille augmentait à chaque balle supplémentaire. Quand le nuage de fumée fut trop épais pour permettre de tirer avec précision, les armes se turent, presque toutes simultanément. La fumée mit presque une minute entière à se disperser. Charles se tenait debout, droit, semblant regarder à travers la fumée. Devant lui, la boule imparfaite s’était muée en sphère lisse de couleur ocre de près d’un mètre de diamètre. Elle flottait, parfaitement stable à cinquante centimètres de Charles et l’occultait complètement du regard de ses assaillants. Il fronça légèrement les sourcils et la sphère s’éloigna de lui. Quand elle fut à plus de trois mètres, il releva ses sourcils et elle tomba d’un coup, faisant s’effondrer une partie du sol. Heureusement, ils se trouvaient au rez-de-chaussée et elle finit sa course encastrée de près de vingt centimètres dans le plancher du sous-sol.
- Et maintenant, mourez ! s’écria-t-il soudain, sortant les tireurs de la torpeur dans laquelle la situation les avait plongés.
- Repliez-vous ! hurla le leader de la formation, joignant le geste à la parole.
C’est tellement inutile. Vous êtes déjà morts et vous ne vous en rendez même pas compte. Adieu, vous aviez du courage mais pas de cervelle. Je dois vous éliminer pour avoir la paix et je ne m’arrêterai pas tant que je n’aurai pas éliminé toute menace.
La rage qui l’habitait était telle que tout lui semblait évident. Il fallait les supprimer, un point c’est tout. Il n’eût même pas besoin de faire le moindre geste que tous les hommes s’écroulèrent dans un ballet irréaliste. A terre, les dix corps sans vie semblaient tout droit sortis d’un tableau de guerre. En regardant attentivement, on aurait facilement dit qu’ils dormaient comme des bienheureux mais tel n’était pas le cas. Ils étaient morts et Charles en était le responsable ainsi que le coupable.
Une petite flammèche bleu pâle apparut sur chacun des corps comme symbolisant les âmes s’enfuyant pour échapper à une destruction inévitable.
Les corps entiers s’enflammèrent dans un ensemble digne des chorégraphies de comédies musicales. Les flammes recouvrirent les corps entièrement et se mirent à briller plus fort. En quelques secondes, le couloir était devenu si brillant que Charles dut se tourner pour ne pas avoir les yeux brûlés. Aucune chaleur ne se dégageait de cette fournaise visuelle. Puis, l’intensité diminua petit à petit et une minute suffit pour que ça soit à nouveau supportable. Charles tourna la tête à nouveau. Les corps avaient disparu. Il restait simplement des petites tâches bleutées à l’endroit où se trouvaient les cadavres.
Je ne suis pas rassasié. J’ai besoin de morts. J’ai besoin de plus de morts. Encore ! Il me faut des hommes, des femmes à tuer. Je veux exterminer tous ceux qui me barreront la route. Ils veulent tous m’arrêter. Ils en ont tous après moi mais ils vont comprendre leur douleur. Je vais tous les éliminer, un par un s’il le faut.
- Ah ! Ma tête ! Qu’est-ce qui se passe ? Ça tape dans ma tête, comme si quelqu’un voulait sortir. Je ne veux pas ! Je veux être moi-même. Je veux être maître des mes mouvements. Laissez-moi ! Regardez ce que vous m’avez fait faire. Allez-vous-en !

2
21 février 2000, Nancy, 15h15 :
L’air était froid et le vent ne soufflait quasiment pas. Au sol, il devait faire cinq ou six degrés mais à trois mille mètres d’altitude, la température était très en dessous de zéro. Les vents d’altitude accentuaient la douleur qu’il ressentait aux extrémités de son corps. Il ne sentait déjà presque plus ses mains et ses pieds étaient en train de disparaître aux yeux de son esprit. Ses joues étaient gelées ce qui l’empêchait probablement de parler. Cela n’avait pas d’importance car il n’avait aucune intention de parler dans l’heure à venir. Quant à son nez, il l’avait probablement perdu en premier lors de son ascension.
Il se sentait un peu seul tout là-haut dans le ciel à attendre que les choses se décantent. Il était là depuis presque un quart d’heure et rien ne semblait décroître. L’énergie était toujours là, autour de lui, prête à détruire tout ce qui se trouverait sur sa trajectoire. La sphère d’énergie pure qui l’entourait faisait au bas mot quatre ou cinq cents mètres de diamètre et semblait absorber toute particule passant trop près d’elle, un peu à la manière d’un trou noir.
Trou lumineux aurait sûrement fait une bonne description de ce qui l’entourait.
Il avait perdu le contrôle. Pour une fois, il ne s’agissait pas de perte de contrôle de ses pouvoirs mais de sa personnalité. Il avait perdu le contrôle de sa personnalité. L’expression elle-même aurait pu prêter à sourire si les conséquences n’étaient pas aussi dramatiques. Combien de personnes avait-il tuées ? Quinze, cinquante, cinq cents ? Il était quasiment sûr d’en avoir massacrées au moins une dizaine mais c’est la seule certitude qu’il avait. Ceux qu’il avait tués presque de sang froid, il s’en souvenait. Mais les autres, ceux qui avaient dû périr dans l’explosion de sa colère ?
Après ce qu'il qualifiait de règlement de compte, il avait perçu une force plus grande encore que ce qu'il connaissait jusqu'à présent. Cette force avait grandi sous son regard impuissant. Il avait bien essayé de la retenir, de la contrôler comme il savait maintenant le faire mais rien ne l'avait ralenti. La chaleur avait envahi son corps tout entier. Elle avait transpiré par tous ses pores et s'était matérialisée autour de lui. Elle l'avait recouvert de la manière la plus classique : par un halo lumineux. Soudain, sans qu'il le sente venir, il avait littéralement explosé. En réalité, il n'avait pas lui-même explosé mais son énergie avait créé une onde de choc d'une intensité effroyable.
Charles était resté conscient de ce qui se déroulait devant ses yeux. La sphère avait grandi, d'abord doucement jusqu'à envelopper toute la largeur du couloir, puis comme nourrie de la matière, s'était mise à s'étendre beaucoup plus vite. En quelques secondes, le bâtiment entier s'était désagrégé, laissant un énorme trou béant au milieu des autres constructions.
Les limites de la sphère étaient clairement visibles car la cassure était très nette.
Faisant un effort énorme, Charles avait réussi à contenir un temps l'expansion de sa bombe. Il avait profité de ce léger répit pour s'envoler dans l'espoir de limiter les dégâts à terre. Il était monté, monté, si haut qu'il n'apercevait presque plus rien en bas. La dilatation avait repris très peu de temps après le début de son voyage. De quelques dizaines de mètres, la sphère était passée à plusieurs centaines sans qu'il n'intervienne. Il n'en aurait, de toute façon, pas été capable. Ses forces lui permettaient tout juste de rester en apesanteur.
Et voilà, il en était là ! À attendre depuis un quart d'heure que l'énergie dont l'origine lui était inconnue s'épuise. Il espérait surtout qu'elle s'épuise avant lui. Rien n'était moins sûr car la fatigue qu'il commençait à ressentir devenait de plus en plus pesante.
Le plus ironique est encore que je crève de froid alors qu’autour de moi, il y a assez d’énergie pour chauffer la France entière. Si au moins, je pouvais en canaliser une partie pour me garder en vie le temps de contenir tout ça.
Mais c’est complètement idiot, ce que je raconte. Si je meurs, la sphère devrait disparaître aussi ! Elle m’a bien suivi jusqu’ici.
Joignant le geste à la pensée, il se téléporta à quelques kilomètres de l’accident. La sphère l’avait bel et bien suivi et la téléportation ne lui avait pas demandé beaucoup d’effort. Par pur pragmatisme, il se re-téléporta près de l’équateur. La sphère était toujours autour de lui mais les rayons bénéfiques du soleil réchauffaient sa peau gelée.
Certes, ce n’était pas la canicule mais il faisait assez bon pour redonner vie aux cellules de son épiderme.
Au bout d’une dizaine de minutes, son corps auparavant engourdi avait retrouvé tout son tonus. Chaque cellule semblait renaître à la vie, nourrie par les photons distribués en abondance à cet endroit du globe. La douleur était encore vive car au fur et à mesure que le sang circulait à nouveau dans ses extrémités, des élancements lui parcouraient les chairs. Ainsi revigoré, il se sentit d’attaque pour tenter d’absorber la sphère.
Mettant toutes les forces à disposition en lui dans la bataille, il se concentra et ferma les yeux. Il sentait que l’énergie qui venait de son corps commençait à revenir au bercail. La sphère diminuait nettement ; certainement moins vite qu’il n’aurait crû mais la tendance était bien là. Intérieurement, Charles sourit. Il sentait qu’une victoire importante était en cours et que s’il parvenait à contenir cette attaque, alors il y aurait régression de son assaillant. À mesure que l’énergie pénétrait dans son corps, il la sentait vibrer et s’accorder avec son pouls.
Elle mit presque une demi-heure pour retrouver son géniteur. A cet instant, Charles se sentait fort. Il se sentait terriblement puissant. La puissance venait pourtant de lui-même. Ou peut-être avait-il été un catalyseur d’une énergie venant d’ailleurs. Quel que soit le cas, il percevait dans tout son corps, toutes ses molécules une puissance qui, dans un premier temps, le grisa avant de l’inquiéter. Il se rappelait ce qu’il venait de faire : rayer de la carte un bâtiment entier. Cette fois-ci, il ne s’agissait pas d’un bâtiment désaffecté mais d’un bâtiment rempli, grouillant probablement de gens, du personnel hospitalier, des visiteurs.
Il avait fait ça avec l’énergie de la colère, l’énergie de son double, peut-être, l’énergie qui venait d’emplir son être, prête à commettre un nouveau forfait. Cette pensée le paniqua soudain.
Que faire de tant d’énergie si je ne suis pas capable d’en faire bon usage, se demandait-il. Je dois à tout prix réussir à catalyser cette force pour l’utiliser à bon escient et ne pas la laisser tout détruire comme elle semble vouloir le faire toute seule.
La puissance était nettement en train de lui monter à la tête et il en était tout à fait conscient comme il avait été conscient de massacrer les policiers du GIGN. Ça n’empêchait pas de ne pas pouvoir y faire grand-chose. Pour l’instant, il sentait encore qu’il avait le contrôle mais il ignorait combien de temps il avait devant lui.
Encore une fois, je pensais avoir la main et je n’ai rien du tout. Ça continue exactement comme avant. L’échelle change mais dans le fond, rien ne bouge.
Allez, c’est pas le tout de me lamenter sur mon sort, mais il faut que j’aille voir ce que je peux faire pour réparer tout ça.
Charles se téléporta juste à l’endroit que l’on aurait pu appeler le point zéro. Il  put admirer l’ampleur des dégâts qu’il avait provoqués. Les contours étaient très nets et la fumée s’en était allée complètement. Certains bâtiments adjacents avaient été tellement endommagés qu’ils s’étaient écroulés comme un château de cartes. La guerre n’aurait sans doute pas réussi à faire autant de dégâts, même avec des bombardements massifs. Dans le sol, la découpe de la sphère était clairement visible.
Des tuyaux coupés rejetaient leur liquide en des jets fatigués. D’autres crachaient une fumée blanche et beaucoup de câbles électriques vomissaient leurs dangereuses étincelles. C’était une vision de désolation, mais de désolation très ciblée car délimitée par la taille de la sphère. L’endroit était étrangement désert. Aucune vie ne semblait être encore présente dans les parages.
Charles se posa à proximité du poste de garde dans lequel il n’y avait plus personne non plus. Il voulait rendre à l’environnement son apparence habituelle. Comme à son habitude, il ferma les yeux pour se concentrer et l’énergie, tapie en lui, déferla dans son corps. Il la sentait couler à travers ses veines. Il énonça de vive voix son vœu :
- Que tout ici redevienne comme avant ; avant que je n’arrive.
Il rouvrit les yeux avec le doute au ventre. Il n’avait rien entendu. Le calme était revenu mais il ne s’en était pas rendu compte. Tout était bel et bien retourné dans son état d’origine. Aucun bâtiment ne manquait et aucun trou béant n’était resté.
Reste à savoir si les gens eux-mêmes sont revenus à leur état normal. Si je fais tout ça mais que je ne peux pas ressusciter ceux que je tue, ça n’en vaudra pas la peine. Allez, sors-toi ça de la tête, tu as bien réussi à ramener Cyril alors pourquoi pas ces gens, y compris les mili…
Merde, les gars du GIGN, qu’est-ce que je vais en faire ? Merde ! Merde ! Merde !
Si je sais : je vais faire en sorte qu’ils croient m’avoir trouvé. Je vais leur fournir un clone. Qu’est-ce que je suis bon, quand même.
A côté de lui apparut une copie conforme de son corps. Il était vide de tout esprit. D’un claquement de doigt, il lui injecta un peu de sa personnalité et de lui-même. D’un second claquement, il l’envoya dans le bureau du docteur Chavalier et se brancha sur radio clone. La scène lui était familière mais le déroulement en fut tout autre. Son autre moi respectait à la lettre ses consignes et se bornait, la plupart du temps, à répondre par des oui ou des non. Il écoutait bien ce qu’on lui disait et se comportait en vrai petit toutou obéissant. C’est exactement ce que Charles désirait : enlever toute l’attention dont il faisait l’objet. Il s’était rendu et les militaires avaient l’air tout à fait satisfaits par la tournure des événements.
Quelques minutes de tractations plus tard, il les vit sortir du bâtiment, son double menotté et sous bonne escorte. Escorte qu’il avait précédemment mise en miettes. Les contingences de sa propre vie y avaient remédié. Il les observa s’éloigner par la porte principale de l’hôpital avant de s’en aller à son tour.

3
27 février 2000, Nancy, 11h23 :
Charles et Stéphanie étaient partis se balader dans la forêt de Haye, à l’ouest de Nancy. Le nombre de promenades possibles était immense car de nombreux chemins parcouraient ce grand domaine. Malgré la température, la lumière du soleil avait réussi à faire sortir beaucoup de monde et les chemins, habituellement assez calmes, s’étaient transformés en rues piétonnes. Tous avaient une mine réjouie à travers les cache-col et les bonnets.
Ils marchaient en amoureux, bras dessus, bras dessous, se seraient regardés dans les yeux, si marcher ainsi n’avait pas été dangereux. Stéphanie brisa le silence
- Qu’est-ce qu’on est bien. Je me demande ce que l’on peut vouloir de plus ? Tu sais, je suis heureuse et j’aimerais que ces moments durent toute notre vie.
- Moi aussi et je ne demande rien de plus que de vivre avec toi le reste de ma vie, lui répondit-il les yeux pétillants. Qu’est-ce qu’on fait, cet après-midi ? Tu aurais envie de quoi ?
- Si on allait au resto à midi ?
- C’est une très bonne idée. Où as-tu envie d’aller ?
- Je ne sais pas. On n’a qu’à aller rue gourmande. On trouvera bien un resto qui nous plaira.
- OK, alors on retourne à la voiture et on y va.
- Dire qu’il ne nous reste plus qu’une semaine avant de partir en stage.
- Je sais, c’est exactement ce que je pensais tout à l’heure. Ça me paraît tellement loin, la fac ! De me dire que l’on va retourner à la vie normale me déprime un peu. Il s’est passé tellement de choses aussi impressionnantes qu’incroyables, que le retour à la réalité est dur… En plus, j’ai ce pouvoir, maintenant. Je suis capable de réaliser beaucoup de miracles. Dois-je vraiment faire comme si de rien n’était ?
- Charles, on en a déjà parlé. Tu sais très bien que le mieux est que tu réfléchisses d’abord à ce que tu veux faire avant de te jeter tête baissée. En attendant, il faut vivre comme d’habitude, comme si tu n’avais aucun pouvoir. Ils peuvent te quitter à tout moment, sans crier gare.
- Je sais mais en ayant connu la puissance, c’est pas évident de revenir au train-train quotidien.
- C’est moi que tu appelles le train-train ? demanda-t-elle un peu vexée. C’est agréable, merci.
- Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je suis désolé, pardonne-moi. C’est juste que le contraste entre ce pouvoir et la vie habituelle est déstabilisant. C’est promis, je vais encore y réfléchir. C’est sûr qu’il va me falloir encore un petit peu de temps.
Ils revinrent sur leurs pas en direction du véhicule de Stéphanie. Le chemin faisait plus de trois mètres de large. C’était presque une route, certes un peu défoncée mais tout à fait praticable. En automne ou au printemps, les pluies rendaient la progression périlleuse à moins d’avoir un 4x4, mais pas un 4x4 de ville, un vrai. La forêt était habituellement dense mais en cette saison, tous les arbres étaient dévêtus de leurs atours. Le tableau était assez triste mais le soleil dont les rayons passaient à travers les branches nues redonnait de la gaîté au paysage.
Ils n’étaient pas très loin du véhicule car ils avaient, en quelque sorte, tourné en rond. La route principale faisait une boucle dont ils n’étaient sortis que pour s’enfoncer un peu dans la forêt. Le temps de revenir sur la route principale et ils retrouvèrent le monde qu’ils avaient essayé de fuir. Il y avait de tout : des promeneurs du dimanche, de vrais randonneurs, des amoureux et même des cyclistes. La densité de population empêchait toute intimité sur cet axe. Charles observait les visages des personnes qu’ils croisaient. Il avait la sensation d’être à la recherche d’un indice.
Un indice de quoi, se demandait-il. Tout va bien. Plus personne à l’horizon, je nage dans le bonheur le plus total. Pourquoi faut-il que j’aie des idées à la con ? Serait-ce ça, l’entropie ? L’impossibilité de l’ordre ? La réfutation pure et simple du bonheur.
C’est certainement ça : je ne veux pas être heureux. Il faut que je me cherche quelque chose à faire, quelqu’un à tuer, quelque chose à détruire. Qu’est-ce que je pourrais bien trouver en regardant ces gens. Tout ce que je vais réussir à faire, c’est à attirer leur attention et me faire passer pour un débile à les scruter ainsi.
Alors qu’il réfléchissait tout en tenant toujours la main de Stéphanie, il se crispa. Le cycliste qui passait avait un visage qui ne lui était pas inconnu. Difficile de mettre un nom sur ce visage. Assurément, les traits lui étaient tout à fait familiers. Et soudain, le flash, c’était le docteur Chavalier mais ses traits étaient tirés et son teint blafard même livide.
Étonnant pour un cycliste d’avoir cet air-là.
Ne prêtant pas plus d’attention à ce curieux hasard qu’il ne le fallait, il ne prit même pas la peine de le raconter à sa compagne. Quelques mètres plus loin, ils croisèrent un couple marchant amoureusement vers l’endroit qu’ils venaient de quitter. L’espace d’un instant, les visages des deux promeneurs se déformèrent pour prendre l’apparence de ses propres parents amoureusement enlacés. La sensation qu’il ressentit à ce moment était particulièrement désagréable. Leur faciès, bien qu’amoureux, laissaient voir la fatigue et la lassitude. Ils étaient aussi livides que le cycliste. Cela ne dura que quelques secondes. Une fois à côté d’eux, tout était à nouveau normal.
Ce n’était pas la première fois que Charles voyait quelque chose d’étrange et probablement pas la dernière. Il ne s’en formalisa pas et fit comme si de rien n’était. Le reste du trajet se passa normalement.
Tout le monde devait s’être donné rendez-vous pour une balade ou une sortie car la circulation était assez dense. Il fallait vingt bonnes minutes pour arriver en ville. Pour y arriver, ils repassèrent à l’endroit où ils s’étaient fait agresser par un automobiliste peu avenant. Les picotements que la proximité de ce lieu lui procurait lui semblaient aussi étranges qu’inappropriés. A l’endroit exact où l’homme leur avait fait une queue de poisson, une sorte de très léger halo jaune clair flottait au-dessus du sol.
- Tu vois ça, devant ? demanda Charles sans en être convaincu.
- Voir quoi ? lui répondit-elle presque blasée. OK, j’ai compris, ça recommence ? Tu te mets à revoir des trucs ?
- Oui.
- Et tu vois quoi, là ?
- Le fantôme de la voiture du gars qui nous a agressés l’autre jour.
Plissant les yeux, elle scruta la route devant elle à l’endroit qu’il lui montrait mais rien ne lui sautait aux yeux. Devant elle se trouvaient seulement la route et quelques voitures tout à fait normal.
- Non, désolée, moi je ne vois rien. Mais ne prends pas ces visions à la légère. Elles t’ont déjà joué des tours, lui dit-elle d’un ton solennel.
- Pas de panique, je sais ce que j’ai à faire. Oui, je vais faire attention promis.
Il ne se passa rien et le reste du trajet fut très calme même si le silence sembla quelque peu pesant. Il y avait dans l’air cette espèce de calme apparent laissant présager que chacun a le cerveau en ébullition, les idées qui s’entrechoquent et qui explosent forcément au plus mauvais moment.
Rien n’explosa dans la voiture.
La ville était aussi pleine que les bois et trouver une place au centre releva d’un miracle. Il y a forcément des gens qui s’en vont régulièrement. Il suffit de tomber au bon moment au bon endroit. Certains remplissent immédiatement ces conditions, d’autres ne les remplissent jamais de leur vie. En général, on appelle ça de la chance. En l’occurrence, Charles et Stéphanie n’avaient ni besoin de chance, ni besoin de se trouver au bon endroit au bon moment. Il suffit simplement à Charles d’y penser et quelqu’un partit de sa place.
La rue gourmande, rue des maréchaux de son nom officiel, était une rue située dans la vieille ville peuplée uniquement de restaurants. Aucun autre commerce n’y avait sa place, ni même des habitations exceptées celles au-dessus des restaurants. Sur les trois cents mètres multipliés par deux côtés, une trentaine de restaurants se partageaient le terrain.
Ils étaient descendus de voiture et se trouvaient en haut de la rue. Charles n’avait pas dit un mot depuis sa vision troublante. Stéphanie s’était bien gardée de troubler sa réflexion. Elle avait compris que la meilleure chose à faire était d’attendre que les choses se tassent. Elle n’avait aucune idée de ce qu’il avait vraiment vu. Elle savait seulement que c’était la première manifestation de ses pouvoirs dont il lui avait fait part depuis près d’une semaine. Elle était inquiète car elle sentait les ennuis revenir. Pourtant, elle ne connaissait pas l’ampleur des ennuis qu’il était capable de créer. L’épisode de l’hôpital s’était soldé pour elle par une réussite. Il l’avait convaincue que sa force de persuasion avait suffi à mettre un terme aux menaces. Elle n’était pas dupe, bien sûr et il le savait mais elle pensait que tout s’était réglé en douceur.
Elle désapprouvait ces méthodes mais convenait que, dans le cas présent, c’était certainement la solution la plus raisonnable pour tout le monde. Charles entendait tous ces mots dans sa tête. Une connexion directe avec les pensées de sa bien-aimée. Il ne le faisait pas exprès. Ce n’étaient pas des demandes mais des offres. Sans le vouloir, elle lui offrait ses pensées. Le reste du temps, il n’entendait rien mais certaines fois, le désir qu’elle avait de partager ses idées ne franchissait pas les parois de son cerveau et n’arrivait pas jusqu’à ses lèvres. Ces ondes-là, de pensées partagées mais refoulées, il les entendait tout à fait distinctement.
La rue était grouillante de monde. On se serait cru en plein été mise à part la quantité de lumière que déversait le soleil sur les vitrines gelées. En hiver, le soleil avait bien du mal à baigner les façades. Il était trop bas et la rue trop étroite pour leur permettre d’y rentrer. Ce n’est qu’à partir de trois ou quatre heures que certains rayons parvenaient à s’immiscer dans cet antre de la gourmandise.
- Il y a beaucoup de monde, j’espère qu’il reste des places quelque part, dit Stéphanie avec une moue presque résignée.
- Mais oui, ne t’inquiète pas et s’il n’y a pas de place, on ira autre part et on en trouvera bien un où il y en a.
Il commencèrent à descendre dans l’optique de trouver une table libre. Curieusement, il y avait beaucoup de monde à l’extérieur mais les restaurants étaient presque vides, l’heure encore précoce devant certainement y être pour beaucoup.
Les gens commencent seulement à chercher, se dit Charles. Il s’inquièteront davantage dans une demi-heure.
Tout le monde qu’ils croisaient lui avait fait oublier ses visions étranges de la forêt. Il n’y pensait même plus jusqu’au moment où, regardant au travers d’une vitrine, une dame avec un visage moribond se colla à la fenêtre. Le pas en arrière qu’il fit surprit également Stéphanie. L’adrénaline était partie dans tout son corps et l’avait mis dans un état d’excitation aussi violent que soudain. Sa main s’était resserrée et lui faisait presque mal. Il tourna la tête vers elle afin de lui demander si elle l’avait vu et accessoirement lui demander de bien vouloir relâcher un peu son étreinte. Ce qu’il vit monta d’un cran ses palpitations cardiaques. Stéphanie avait aussi un visage blême, creusé, les yeux globuleux et presque entièrement blancs. Ses os étaient saillants, ses dents jaunies et pratiquement déchaussées, ses cheveux termes et rêches et son regard le fixait en un rictus désarticulé. Effrayé et presque tétanisé, il avait envie de s’enfuir et d’appeler à l’aide.
Les instincts ont la vie dure, pensa-t-il. C’est idiot, je n’ai pas besoin de m’enfuir, je suis omnipotent.
Calmé par cette pensée, il observa autour de lui. La femme était toujours scotchée à la vitre comme peuvent l’être les enfants qui jouent à faire des grimaces au travers d'une vitre. Ce qu’il découvrit surtout, c’est que toutes les autres personnes autour de lui avaient la même apparence décharnée et désarticulée. Leurs points communs était le teint pâle et cette absence d’expression dans le regard. Ils continuaient à se déplacer mais leurs mouvements semblaient extrêmement difficiles.
On se croirait dans la nuit des morts-vivants. Il faudrait que j’appelle Georges Romero pour qu’il vienne filmer en live ici plutôt que de faire des effets spéciaux. C’est complètement dingue. D’où ils sortent et pourquoi ils sont comme ça soudain ?Et Stéphanie, il faut que je fasse quelque chose.
- Stéphanie, tu m’entends ? C’est moi, Charles.
- Gnnnnrrr, grogna-t-elle.
- Mais c’est pas ce que je t’ai demandé, ironisa-t-il à lui-même pour se rassurer. Allez Stéphanie, écoute-moi. Est-ce que tu m’entends ?
- Grnrnrnn, fit-elle à nouveau en relevant ses lèvres, laissant apparaître ses dents pourries tout en fixant  le cou de Charles avec envie.
- Oh là ! Que fais-tu, là ? demanda-t-il presque mécaniquement, sachant qu’il n’aurait pas de réponse.
Il essaya de dégager sa main mais elle avait une énorme poigne.
Mais comment peut-il y avoir autant de force dans une si petite main ? se dit-il à lui-même.
- Maintenant, ça suffit. Tu me lâches !
Et tout en lui hurlant cette phrase au visage, il prit son autre main pour tenter de se dégager au plus vite.
- Grnnrn Arrrhhhh ! gloussa-t-elle encore plus fort. Rrrrrr !
Charles n’aurait jamais pensé entendre de tels bruits dans la bouche d’une fille si délicate. C’est un peu comme ces bébés, que l’on trouve si mignons et qui émettent des rots à faire trembler la maison.
Elle commençait à s’agiter et ne cessait de resserrer sa pression. Elle semblait prise de légères convulsions, de la bave commençait à couler sur sa lèvre inférieure et ses yeux se révulsaient par à-coups. Charles tentait maintenant de toutes ses forces de s’extraire de cette poigne de fer. Quand enfin il réussit à s’en défaire, il se rendit compte que son regard était vraiment dirigé vers son cou. L’expression qui ressortait de son visage était Envie. Il prit peur et s’éloigna un peu pour se cogner dans une autre personne émettant les mêmes grognements gutturaux. Il sentit une odeur fétide et une chaleur désagréable sortir d’une bouche.
D’un simple geste de la main, il attrapa le cou de l’homme derrière lui et dans un accès de colère dit :
- Je ne sais pas d’où tu viens mais tu vas y retourner. Brûle ! Va en enfer.
À la diction de ses simples paroles, le corps de l’homme s’embrassa dans un lumière vive nourrie par des flammes bleu clair. Celles-ci semblaient irréelles par leur couleur et l’absence de chaleur dégagée, mais leur effet était bien réel : le corps se décomposait à grande vitesse sous le regard rageur de Charles. Lorsque la moitié au moins du corps fut carbonisé, il lâcha son étreinte et celui-ci tomba au sol, désarticulé, éclatant en de nombreux morceaux.
Partout autour de lui, Charles entendait des grognements identiques auxquels il n’avait pas fait attention jusqu’à présent. De tous côtés, se dressaient des zombies. C’était le mot le plus approprié qui lui venait à l’esprit. Il y en avait à perte de vue. Où qu’il regarde, en haut ou en bas, sa vue était remplie de cadavres à la démarche chaloupée du plus mauvais effet.
Il allait se laisser submerger car même si leur progression était lente et désordonnée, elle n’en était pas moins évidente quant au but à atteindre : lui.
Il lui fallait les éliminer dans un premier temps. Il aurait ensuite tout le loisir d’essayer de comprendre pourquoi. Soudain, il pensa à sa bien-aimée, elle aussi dans cet état. La tristesse qu’il ressentit fut aussitôt éclipsée par ses grognements approchants. D’un geste brutal, il la rejeta en arrière. Elle s’écoula par terre en un râle incompréhensible. Il se concentra quelques secondes et toutes les personnes de la rue prirent feu de la même manière que l’homme qu’il avait brûlé à terre.
Un feu de la Saint-Jean en plein hiver, pensa-t-il. C’est beau mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire, à présent. Pourvu que tous les gens ne soient pas devenus ainsi, que ce soit uniquement ici !
Il observa un long moment avant de relâcher son emprise spirituelle. C’est seulement à ce moment que tous ces individus s’écroulèrent dans un bel ensemble. Quelques-uns avaient encore leur flamme bleue qui ondulait mais la majorité étaient à terre, sans vie. Il voulait se persuader qu’il n’avait enlevé aucune vie car ils étaient déjà morts mais la pensée qu’il avait peut-être fait une erreur le tarabustait.
L’évidence ne lui vint à l’esprit que plusieurs minutes plus tard. Les corps calcinés recouvraient toute la rue. Une odeur de cochon grillé planait dans l’air mais aucune fumée ne se dégageait du charnier.
Je sais, la solution est simple. Il faut juste que je décide que tout doit retourner à son état original et le tour sera  joué. Même si le monde entier est dans cet état, j’aurais tout réparé.
La seule pensée qu’il allait retrouver sa dulcinée lui donna des ailes. Il fit le vide en lui et pensa très fort à la situation qu’il avait laissée quelques minutes plus tôt. S’il avait ouvert les yeux, il aurait vu les chairs se recomposer, les flammes bleues réintégrer les êtres qu’elles avaient quittés et les gens se relever. Mais ses yeux restaient clos et tout ce qu’il vit était une situation identique à celle qu’il voulait retrouver avec Stéphanie affamée à ses côtés.
Il tourna la tête vers Stéphanie qui lui dit :
- Alors, le Bistrot de Gilles, ça te va, mon chéri ?
- D’accord, lui répondit-il bien trop content de la retrouver.
Malgré tout, l’incident lui paraissait plus qu’étrange. Les symptômes ne ressemblaient à rien de ce qui lui était déjà arrivé. Il était bien décidé à les oublier quelques heures en espérant que rien ne se reproduirait pendant ce temps.

4
27 février 2000, Nancy, 17h18 :
- Des zombies ? Cria Stéphanie complètement atterrée par la tournure des événements. Et tu m’as brûlée vive ? Mais quand est-ce que ça va se finir, cette histoire ? C’est comme si… comme si ça allait de mal en pis. J’ai l’impression qu’on tourne en rond. À chaque fois qu’on a l’impression que ça va mieux, on retombe encore plus bas. Tu sais, c’est frustrant pour moi. Je vois rien, je subis, et tu me racontes des trucs inimaginables.
- Et tu crois que c’est facile pour moi ? T’as failli me bouffer quand même.
J’aurais eu l’air fin en zombie ! Qui aurait remis tout dans l’ordre ?
- C’est quand même toi qui a foutu le bordel, lui asséna-t-elle soudain comme un uppercut en fin de round.
Charles était plus que troublé par cet argument massue. Il ne pouvait rien y faire, il ne se sentait pas responsable mais s’il n’était pas là, rien de tout cela ne se serait passé. Une larme perla sur le bord de son œil et tomba dans la lenteur de la tristesse qu’il éprouvait à ce moment. Elle était chaude et râpeuse et contrastait avec la froidure de ses sentiments. Il ravala sa salive mais sa gorge se noua. Après plusieurs tentatives, il ouvrit la boucha et tenta de prononcer quelques mots :
- Stéphanie ! fit-il avec une voix étouffée. Je… Comment te dire ? Je t’ai pas encore tout dit.
Il avait baissé les yeux si bas qu’on aurait dit un chien se faisant gronder par son maître après avoir fait une bêtise. La honte qu’il ressentait se lisait sur la sueur qui commençait à poindre sur son front. Ce n’était pas la première fois qu’il lui cachait quelque chose mais il sentait qu’il ne pouvait pas garder ce secret pour lui tout seul. Il avait besoin de le partager avec la personne qu’il aimait le plus au monde.
- Qu’est-ce que tu m’as caché encore ? Ça  ne t’a pas suffi de me tuer déjà deux fois ? T’as encore fait autre chose ?
- Oui.
En quelques minutes, sous l’œil circonspect de sa bien-aimée, il lâcha tout ce qu’il lui avait caché jusqu’à lors : son double, son énervement, la reconstruction, son clone et même ce qu’il avait omis dans l’histoire des zombies. Une fois terminé, sans lui jeter un œil, il se leva du canapé où ils avaient pris place pour le récit.
Il se servit un verre d’eau dans la kitchenette et le but d’une gorgée. Aussitôt, il le remplit à nouveau comme s’il avait parlé pendant des heures ou qu’il s’était trouvé devant un auditoire impressionnant. La gorge humide et les yeux tout autant, il vint se rasseoir, attendant une réaction quelconque, ne serait-ce que de se faire frapper. Rien ne se passa. Pendant un temps qui lui parut une éternité mais qui était en réalité de l’ordre de plusieurs minutes, Stéphanie resta bouche et paupières closes. De temps à autre, elle déglutissait, comme pour avaler les mots et les phrases qu’il lui avait servies sur un plateau garni d’emmerdements et de mensonges. Puis son mutisme se transforma en incompréhension. Ses yeux s’ouvrirent et Charles leva la tête. Il lut dedans toute la tristesse et le désespoir que la situation lui inspirait. Elle finit, dans une grande inspiration, par briser le silence :
- Et maintenant, on fait quoi ? fit-elle lasse.
- Euh… Je sais pas. J’y ai pas réfléchi. J’ai plus d’idée à force. Tout ce que je tente se termine en catastrophe.
- Pour moi, la première chose à faire serait de savoir comment s’en sort ton clone. Est-ce qu’il est encore indépendant ? Est-ce qu’ils ne se doutent de rien ? Tu n’es pas curieux de ce qui se passe avec lui ?
- Si mais pour moi, pas de nouvelle, bonne nouvelle.
- C’est pas comme ça qu’on connaît les problèmes avant qu’ils n’arrivent. On a besoin d’avoir un coup d’avance pour que les ennuis ne nous tombent pas de n’importe où. Alors tu vas me faire le plaisir d’essayer de savoir ce qui se passe avec ce clone.
- OK, dit-il résigné.
Il prit la main de Stéphanie et partit avec son esprit, emportant le sien au passage. Leurs doubles ectoplasmiques s’envolèrent rapidement et atteignirent la prison Charles III en quelques toutes petites secondes. Charles n’eut aucun mal à trouver son clone. Il le sentait respirer, il l’entendait vivre. Ils passèrent à travers la porte de sa cellule faite d’un métal incapable de les arrêter.
Charles, l’autre, était là, allongé sur son lit à regarder la télévision. Impossible de mettre un nom sur l’émission mais elle n’aurait certainement pas le 7 d’or, déjà peu glorieux, de la meilleure. Il semblait pourtant la regarder béatement.
Il inspecta son esprit, recueillant chaque bribe d’information qu’il pouvait extraire de ce légume.
Difficile de faire le tri entre les infos importantes et les banalités dont il est bourré. Je ne sais vraiment pas ce qu’ils lui ont donné mais ils l’ont complètement abruti. C’est plus un homme, c’est un mollusque tout juste bon à regarder TF1. Allez, un petit effort et je saurai ce que je veux.
- Alors ? chuchota Stéphanie.
- Pourquoi tu parles si bas ? Il ne peuvent pas nous entendre, nous ne sommes pas là, répondit Charles moqueur.
- Ah, c’est vrai !
Elle marqua un temps d’arrêt. Se tourna vers la forme ectoplasmique de son compagnon et réalisa pour la première fois qu’il avait effectivement l’apparence d’un fantôme et se dit qu’elle aussi devait ressembler à ça.
- Alors ? insista-t-elle, finalement.
- Je cherche, je cherche ! Si  tu crois que c’est facile !
Il se remit en quête d’information utile mais sa recherche fut vaine. Il déclara :
- J’ai rien trouvé. Ils en ont fait un débile profond. Il n’y a plus rien dans son crâne à part les fonctions de base. Je vais le détruire et tenter à nouveau d’effacer toutes les traces que j’ai pu laisser. Je dois réussir cette fois-ci.
Il posa sa main immatérielle sur le front de son clone et psalmodia quelque chose que Stéphanie ne comprit pas mais qui fit disparaître aussitôt le corps vide. Il observa si personne n’avait rien vu au travers la porte et dit à Stéphanie :
- On y va, suis-moi.
Elle s’exécuta et le suivit à travers les portes, les murs et les nuages pour rentrer chez lui et réintégrer leur dépouille. Celles-ci se remirent en branle mus par des spasmes partant du bassin pour aller jusqu’à la base du cou. Charles qui commençait à s’y habituer prit la main de Stéphanie et lui demanda :
- Tu te sens bien ? Ça  va ?
Après quelques instants à reprendre ses esprits, elle lui répondit :
- Oui, ça va… Ça fait pareil à chaque fois que tu… que tu fais ce genre de choses ?
- Oui, mais des fois, c’est bien pire. Quand l’énergie vient en moi, il y a un mélange de douleur et de plaisir. Tu vas trouver l’image insolite, mais un peu comme des chatouilles qui sont insupportables mais que tu aimes quand même. Là, tu remplaces les chatouilles par de la douleur et le plaisir par l’ivresse et ça te donne une idée de ce que je peux ressentir. Ils étaient tous deux assis, l’un à côté de l’autre, se regardant les yeux dans les yeux.
Charles sentait qu’à cet instant, elle était vulnérable. Il aurait probablement pu lui demander n’importe quoi, mais il n’en fit rien. Au lieu de cela, il lui expliqua :
- Maintenant, il faut que j’efface mes traces. J’ai besoin de calme pour ne rien oublier, sinon tout va recommencer. Je ne dois pas en oublier un seul. Je sens que ça va être très difficile alors je n’ai pas envie de recommencer deux fois, ni de revivre certaines choses comme…ma mort, par exemple.
- Tu veux que je te laisse ? l’interrogea-t-elle en souriant.
- Non, ça ira. Reste calme et ne fais pas de bruit, surtout.
- D’accord. Il va être l’heure, je vais faire à manger.
- Dans le calme, rajouta-t-elle avec un sourire en coin, tout en se levant énergiquement.
- Merci.
Il s’allongea pour être plus à l’aise et ferma les yeux.  Il revoyait dans sa tête tous les indices qu’il avait pu laisser en route en les effaçant méthodiquement. Il commença par le colonel, puis s’attaqua à tous ses hommes, ceux du GIGN, puis le docteur Chavalier, ses assistantes et enfin, d’un coup, d’un seul, tout le personnel de l’hôpital. Il fit un effort de concentration supplémentaire et pour chaque personne dont il avait effacé une partie de la mémoire, il rebondit sur chacune de ses connaissances. En sept sauts et plus de dix minutes, il avait parcouru l’esprit de tous les habitants de la planète. Il avait ainsi vérifié sans le savoir la théorie disant que l’on connaît toute la planète à travers un réseau de contacts de sept personnes.
Épuisé, il s’endormit sans même dire à mot à Stéphanie qui cuisinait toujours avec d’infinies précautions.
- Chéri, c’est prêt, dit-elle sans se soucier de savoir s’il avait fini. Chéri ?
Elle se retourna, le découvrit ainsi allongé, les yeux fermés, la bouche ouverte et le teint blafard. Une bouffée de tendresse l’envahit en le voyant si fragile. Il était si mignon, ainsi recroquevillé sur lui-même, offert à son regard amoureux. Elle sortit une couverture du placard, le recouvrit et déposa un baiser sur son front glacé.

5
27 février 2000, Nancy, 20h :
Charles ouvrit un œil. La tâche était difficile, ses paupières étaient collées. Il n’avait aucune idée du temps durant lequel il avait dormi mais le fumet qu’il sentait lui indiquait qu’il n’avait probablement pas loupé le repas du soir. D’une voix enrouée typique de l’homme mal réveillé, il dit à l’intention de Stéphanie :
- Ça sent très bon, qu’est-ce que tu as fait à manger, mon amour ?
- Tiens, tu es réveillé ?
- Mmm…On va dire ça. Marmonna-t-il.
- J’ai fait un soufflé au fromage, tu aimes ça ?
- Ça sent tellement bon. Je ne peux répondre que oui. On va se régaler, je crois.
- Alors à table !
Charles s’aida de sa main pour tenter d’ouvrir cette paupière récalcitrante qui refusait obstinément de s’ouvrir. Il frotta longuement ses yeux afin d’enlever la chape de plomb qui les fermait hermétiquement. Une fois ceux-ci correctement ouverts, il se redressa et se mit à table.
Le repas se déroula au rythme des regards amoureux qu’ils se lançaient régulièrement. L’ambiance montait inexorablement en température pour une raison qui leur échappait. Ce repas allait tourner court, il en était certain.
Il est des moments où résister aux instincts primaires est inutile. Une volonté supérieure avait certainement décidé que le soufflé suffirait à leur sustentation.

***

Allongée dans le lit, le serrant dans ses bras, elle l’interrogea :
- C’était bien ?
- Oui. C’était super, mon amour. Et toi, tu as aimé ?
- Tu n’as pas entendu ? Pourtant, il me semblait avoir crié assez fort, non ? dit-elle avec ce petit sourire coquin qu’il aimait tant.
Il la serra encore plus fort contre lui. Il sentait sa poitrine proche de son bras et prit un de ses seins dans sa main.
- T’es bien, là ? ironisa-t-elle.
- Je dois bien avouer que oui ! fit-il assez satisfait.
Il la serra un peu plus fort encore.
- Tu sais, j’ai beaucoup réfléchi…
- C’est nouveau, ça ?
- Je suis sérieux, s’insurgea-t-il. J’ai réfléchi à ce que tu m’as dit, qu’il fallait que je sache ce que j’allais faire de mes pouvoirs. Je crois que j’ai trouvé.
- Ah ? Voilà une bonne nouvelle.
Elle attendait sagement qu’il continue, blottie contre lui
- Je pense que je vais essayer de faire le bien autour de moi et dans le monde.
- Ouh là ! Vaste programme, ma foi. Tu crois pas que tu vois un peu grand, là ? Le bien autour de toi me paraît une bonne idée mais dans le monde, tu vas peut-être un peu loin, non ?
- Non, je pense que tu n’as pas encore bien idée de l’ampleur de ce que je suis capable d’accomplir.
D’accord, il y a toujours quelques ratés que je n’ai pas pu éviter mais je me refuse à céder, à devenir défaitiste. J’ai confiance en ce que je peux faire et je vais le faire. Je vais montrer au monde entier ce dont je suis capable. Je vais donner au monde le bonheur qu’il mérite.
- Et tu comptes faire quoi ? lui demanda-t-elle en se retournant vers lui, curieuse de savoir où il voulait en venir.
- D’abord, je vais faire en sorte d’éradiquer la faim et la misère. Ensuite, je m’attaquerai à la mort accidentelle, les maladies. Et je terminerai par tous les maux qui font de notre planète un enfer sur terre pour certaines personnes.
- Hé bé, il y a du boulot pour faire tout ça. Tu crois que tu vas y arriver ?
- Tu ne peux pas imaginer comme ça va être facile. Je vais même faire ça maintenant. Il faut juste que je prenne les choses dans le bon sens : pour supprimer la faim, il faut que je modifie légèrement le climat pour que les pays chauds soient un peu moins chauds, les pays pluvieux, un peu moins, etc. C’est assez simple, finalement. Pour la misère, je vais faire en sorte de redistribuer un peu les richesses pétrolières, minières et la répartition des biens.
- Je crois que tu joues aux apprentis sorciers, là ! C’est dangereux. Tu ne devrais pas faire des modifications pareilles. On court à la catastrophe.
- Et alors ? S’il y a catastrophe, je la répare.
- Mais idéologiquement, c’est tout à fait discutable, s’insurgea Stéphanie.
- Je te parle d’éliminer la misère et tu me parles d’idéologie ?
- De libre arbitre !
- De libre arbitre ? Où est le libre arbitre dans l’endroit où l’on naît ? Tu connais la chanson de Maxime Le Forestier : « On choisit pas ses parents.
On choisit pas sa famille. On choisit pas non plus les trottoirs de Manille, de Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher. » S’il y a un libre arbitre, c’est celui de crever à Manille, justement ; c’est celui de mourir de faim en Afrique. Tu trouves que ça mérite pas un peu d’effort, ça ?
- Bien sûr, si. J’ai… Comment dire, j’ai juste l’impression que tu y vas un peu fort. Je crois que tu devrais faire des modifications plus… parcimonieuses.
- Je te le répète, si je loupe un truc, je recommence. Ça n’a pas d’incidence. Je recommencerai autant de fois qu’il faudra pour que mon œuvre soit parfaite…
- Ton œuvre ! Tu t’entends ? T’es en train de devenir mégalomane. T’en rends-tu compte ? Tes pouvoirs te montent à la tête. T’es à peine remis et tu parles de modifier structurellement tout ce que l’on connaît comme si c’était un jeu de lego.
- Je comprends que tu aies des doutes mais imagine un monde meilleur où chacun aurait ce qui lui est nécessaire et suffisant ? Imagine  qu’il n’y ait pas de paradis. C’est facile, si tu essaies… Et pas de religion non plus. Imagine tous les gens vivant pour le présent.
- Tu te goures de cible, je suis pas Yoko Ono. Et oui, je vais dire que tu es un rêveur. C’est une utopie, ton histoire. Tu ne réussiras pas et même si tu réussissais, il y aurait forcément un grain de sable car tu ne peux pas formater tout le monde pour accepter tes idées.
- Laisse-moi essayer, que risque-t-on ?
- La vie telle qu’elle est actuellement ! Ça  ne me plait pas du tout mais je ne peux rien faire pour t’en empêcher.
- Alors je disais : pour la mort accidentelle et la maladie, il faut que j’arrive à rendre le corps invulnérable mais en le laissant vieillir gentiment jusqu’à sa capacité maximale potentielle.
Je crois que j’ai lu quelque part que c’était environ cent vingt ans.
Ils étaient face à face, se regardant amoureusement malgré les désaccords qui venaient d’éclater. Charles serra sa bien-aimée et ferma les yeux.
- Je vais quand même suivre tes conseils et pour te le prouver, je vais commencer par faire mes expériences sur Nancy pour voir ce que ça donne avant d’étendre mon influence à la planète entière. Ça te va ?
- Oui, je préfère un peu ça même si j’aurais aimé que ce soit encore plus doucement. Mais c’est mieux que rien.
Son corps se mit à briller de l’intérieur, doucement en vibrant à la vitesse de ses pulsations cardiaques. Le halo s’amplifia et recouvrit bientôt son corps, puis celui de Stéphanie. Elle avait aussi fermé les yeux et se laissait aller aux vibrations dont il l’inondait.
Les images défilaient dans son esprit et dans celui de Stéphanie à laquelle il était connecté. Il s’imaginait tantôt un clochard dans la rue, tantôt un homme se faisant renverser par une voiture, tantôt une femme battue par son mari. Pour chacun, il laissait une très légère empreinte dans leur esprit et dans leur cœur. Pour chacun, il changeait un peu la vie, insensiblement mais sûrement. Donnant à nouveau le goût de vivre à l’un, un sixième sens quelques secondes à un autre et supprimait les bas instincts pour ce dernier. A tous, il prodiguait ses soins profonds destinés à les rendre plus forts, plus résistants, effaçant toutes ces petites imperfections qui sont tellement partie intégrante de l’humanité.
Le temps n’avait pas de prise sur eux. Charles était si concentré sur sa tâche que cette unité était intangible et inexistante parce qu’il ne s’en préoccupait pas. Stéphanie était émerveillée par ce qu’il accomplissait. A chaque vie qu’il sauvait, qu’il améliorait, elle percevait le bonheur qui en émanait. Ses doutes s’étaient transformés en certitudes en passant de l’autre côté de la barrière. Il n’y avait rien de plus beau que la vie et c’est exactement cela qu’il était en train de répandre. Elle avait changé d’univers, se trouvait dans un autre espace-temps ; celui de Charles. A deux, ils étaient en train de refaire le monde et nul besoin d’alcool pour mettre en œuvre cette expression.
Il se sentait Dieu. Il se croyait Dieu. Il était Dieu. Soudain, il lâcha Stéphanie et lui dit d’un air grave :
- Ça y est, c’est fini. Il n’y a plus qu’à attendre.
- Déjà ? C’était vite fait, répondit-elle surprise et groggy tel quelqu’un qui est réveillé en sursaut en pleine nuit par un radio réveil un peu zélé.
- Regarde l’heure !
Elle se tourna vers le réveil qui était derrière elle et fut stupéfaite d’y lire 00h24.
- On a passé tout ce temps dans les vaps ? Je peux pas le croire.
- Hé oui, le temps passe vite dans mes bras, répliqua-t-il espiègle. Si on allait manger maintenant. Ça doit être franchement froid, mais tant pis !
- Oui, je suis d’accord, j’ai faim aussi. Mais avant, je vais aller au WC, si tu veux bien.
La fin de la soirée et le début de la nuit passa très vite. Ils mangèrent et se recouchèrent. Le sommeil fut très rapide à venir pour Charles car son petit exercice l’avait éreinté. Stéphanie aussi, se sentait assez lasse mais s’endormit un peu plus tard avec encore toutes ces images de bonheur dans la tête.

6
28 février 2000, Nancy, 10h17 :
Le soleil était levé depuis longtemps mais les deux tourtereaux avaient flâné un peu. La nuit avait été paisible, remplie de bons sentiments et profonde. Rien n’était venu troubler cet îlot de quiétude. Ils s’étaient levés vers 9h quand, réveillés tous les deux, ils s’étaient rendu compte qu’ils étaient aussi impatients l’un que l’autre de voir les premiers résultats de leurs expériences. Avoir vécu cela de l’intérieur donnait à Stéphanie la sensation qu’elle y avait participé activement. Chacun des centaines de milliers de visages qu’elle avait vu s’épanouir un peu au rythme des dons que Charles leur octroyait lui revenait en tête.
Le petit déjeuner n’avait pas mis longtemps à être englouti et la toilette expédiée en quelques minutes. La fébrilité qui les parcourait tous les deux était perceptible mais ni l’un, ni l’autre ne semblait apte à la déceler. Ils se préparaient normalement mais juste un peu plus vite qu’à l’accoutumée et, surtout, ils étaient ailleurs. Leurs pensées s’égaraient mais se retrouvaient finalement toutes deux au même endroit : dehors avec tous ces gens modifiés à leur insu. Leurs pensées se croisaient sans jamais se percuter.
- On sort ? le pria-t-elle. J’aimerais aller dehors et observer tout ce petit monde. Je suis toute excitée. Je n’aurais jamais cru que je dirais ça.
Je te dois des excuses, il me semble. Quand je pense que je n’ai dû toucher qu’une petite partie des choses que tu ressens toi-même. Et pour ça, je me sens un peu bête par rapport à ce que je t’ai dit hier.
- Justement, ce que tu m’as dit m’a fait réfléchir. On est seuls, tous les deux et on joue aux apprentis sorciers. Heureusement que tu es avec moi car je ne serais pas capable de maîtriser ça tout seul. J’ai vraiment besoin de quelqu’un pour me soutenir. Je sais que je te l’ai déjà dit mais c’est très important pour moi que tu le comprennes bien.
- Je sais, mon chéri. Je suis là et je serai toujours là. Crois-moi, ce ne sont pas des mots en l’air.
Elle prit son manteau et l’enfila sans attendre la réponse de Charles. C’était un manteau long parfait pour les températures qu’il régnait dehors. Le temps était ensoleillé mais terriblement sec et froid. Une légère bise soufflait, renforçant encore cette impression polaire. Elle posa son bonnet sur sa tête. C’était une sorte de toque russe en fourrure marron authentiquement synthétique. Elle compléta sa tenue par une écharpe assortie et déclara :
- Je suis prête. Alors on y va ?
Il n’avait pas eu le temps de se rendre compte qu’elle se préparait, plongé dans ses pensées comme il l’était. Il réfléchissait toujours à leur rôle de grand gardien de l’intégrité du monde.
Je ne sais pas pourquoi c’est sur moi qu’est tombé ce pouvoir. Est-ce le hasard ? Est-ce la volonté d’un Dieu ? Suis-je moi-même devenu un Dieu ? Et si c’était tombé entre de mauvaises mains, qu’est-ce que ça aurait pu faire ? Il aurait pu asservir le monde. Est-ce que quelqu’un ou plutôt quelque chose interviendrait ? Est-ce que j’ai carte blanche ? Pourtant, je sais tant de choses dans tellement de domaines.
Je suis presque omnipotent, je suis presque omniscient et ces questions-là restent sans réponses. Et si je m’éloignais de mon but, de ma raison d’être ? Peut-être que la seule chose que je doive trouver est la réponse à ces questions ? C’est quand même fou ! On cherche à grimper dans la hiérarchie mondiale et moi, je suis au sommet et je ne désire qu’une seule chose, c’est d’avoir quelqu’un ou quelque chose qui soit encore au-dessus de moi. L’insatisfaction perpétuelle.
- Oui, je mets mon manteau et j’arrive, finit-il par lui répondre encore un peu absent.
A son tour, il enfila son manteau qui était un anorak rouge sombre et mis son bonnet. Il la prit par la main et ils sortirent.
Dehors, les rues étaient désertes. Personne à l’horizon. Aucune voiture ne venait troubler la tranquillité du silence ambiant. Ils descendirent vers le vélodrome, surpris par l’absence de vie. Le calme était presque pesant. Seules quelques corneilles semblaient avoir été épargnées par le phénomène.
Le trottoir était gelé et la descente étant laborieuse, ils s’agrippaient l’un à l’autre, espérant que si l’un glissait, l’autre réussirait à le rattraper. Arrivés au rond point, ils se dirigèrent sans un mot vers l’arrêt de bus. Il n’y avait pas plus âme qui vive à cet endroit que sur le reste de leur parcours. Ils n’avaient pas émis le moindre son durant le trajet. Les mots avaient été comme bloqués par les écharpes recouvrant leur bouche. Le vide oppressant d’un lieu d’habitude bondé sorti Charles de leur léthargie :
- Mais c’est quoi ce bordel ? Pourquoi il n’y a personne ?
- J’espère que c’est pas à moi que tu demandes ça ? Moi, j’ai pas tes pouvoirs, tu t’en souviens ? fit-elle sarcastique.
- Désolée, des fois, j’oublie, ironisa-t-il à son tour.
Il ferma les yeux et chercha où les gens avaient pu passer. La réponse qui était tellement évidente en considérant la façon dont ils avaient agi la veille. Il sourit et lui dit :
- Ils sont tous chez eux !
Elle resta sans voix pendant quelques secondes en entendant la réponse. Elle semblait avoir reçu un coup de massue.
- Mais que font-ils chez eux ? demanda-t-elle au bout d’un long moment.
- Ils profitent de leur famille, répondit-il sans sourciller.
- Ah bon ! s’exclama-t-elle.
Après quelques instants de silence durant lesquels elle sembla perdue, Charles ajouta :
- Ceux qui n’ont pas de famille sont juste heureux chez eux. En fait, tout le monde est heureux. C’est incroyable. Donne-moi ta main, je vais te montrer.
Il prit la main qu’elle lui tendait et se connecta à l’inconscient collectif qu’il sentait tout autour de lui. L’air tout entier respirait le bonheur. Chaque molécule, si elle avait pu avoir des sentiments aurait été heureuse de vivre. Tous les animaux étaient aussi en train de se faire des câlins, d’être gentils. Personne ne parlait. L’amour était partout autour d’eux. Charles était fier de lui.
- C’est complètement fou, tout ça ! lui dit Stéphanie encore sous le choc. Tu savais que ça allait se passer comme ça ? Tu imaginais ça ?
- Pour être franc, pas vraiment. Tu l’as dit, on jouait aux apprentis sorcier alors les aboutissants ne me sont pas forcément connus. L’important, c’est le résultat. Et là, je trouve que c’est pas mal. Il y a juste un truc qui me chiffonne quand même.
- Ah bon ? Quoi donc ?
- J’aimerais qu’on descende en ville avant de t’en parler. Tu veux bien ?
- Oui, mais il faut qu’on remonte parce que j’ai peur qu’on attende longtemps les bus, ici.
- T’as raison. On va prendre la voiture.
Ils remontèrent dans le même calme mais leur sérénité s’évaporait à chaque pas sur le macadam désert. D’étrange, le silence s’était transformé en atmosphère angoissante malgré cette impression de bonheur ambiant. Charles le brisa en fredonnant une chanson. Stéphanie chercha quelques instants quel pouvait bien être le titre mais elle se rendit compte qu’elle ne la connaissait absolument pas. Elle finit par lui demander :
- Tu chantes quoi, là ?
Il ne répondit pas immédiatement et continuait à fredonner son air, comme pour terminer un couplet. Quand il ouvrit enfin la bouche, il dit succinctement :
- « Quelque chose de bizarre », de Goldman.
- Je connais pas. Tu veux bien me la chanter ?
Il s’exécuta.

C’était mois de novembre, le samedi 17 au soir.
Dans ce coin de légende où les trains ne mènent nulle part.
La chaleur était pesante et vent chaud incitait à boire.
Je suis descendu fourbu, tout seul à la petite gare.

Il y avait quelque chose dans l’air, quelque chose de bizarre.
Le silence pesant des enfants qui jouaient sur le trottoir.
Les vieux assis sur leur banc avec leur drôle de regard,
Qui brillait étrangement, sans rien fixer ni sans rien voir.

C’était comme les femmes et les hommes avaient fui tout à coup.
Un rayon de lune éclairait l’orée dans la forêt.

- Effectivement, c’est tout à fait de rigueur comme chanson. Tu en as d’autres, des comme ça ?
Après quelques secondes de réflexion.
- Euh non, tu veux vraiment que je cherche ?
- Mais non, c’était pour rire, lui répondit-elle en rigolant.
Ils arrivèrent à l’arrière de l’immeuble et se dirigèrent vers la voiture de Stéphanie. Les poignées de porte étaient gelées et les portières refusèrent de s’ouvrir. Charles apposa sa main contre la carrosserie et la voiture entière se mit à briller. Puis il la retira et entra dans la voiture en lui faisant signe d’en faire autant. Elle mit le contact et démarra, non sans faire glisser les pneus sur le sol gelé du parking.
Rue après rue, le désert se dressait devant eux. Pas âme qui vive sur des kilomètres et des kilomètres. Jamais ils n’avaient mis si peu de temps pour se rendre au centre-ville. Pas un bruit ne filtrait à travers les vitres du véhicule. Pas un chat ne venait renverser quelque improbable poubelle remplie de carcasses de poisson. Pas un chien traversant pile devant la voiture. Le vide était total.
Ils arrivèrent à la gare SNCF où Charles lui avait demandé de se rendre. Ranger la voiture devant la porte principale relevait habituellement d’un des douze travaux d’Hercules ; nettoyer les écuries d’Augias, plus précisément. Cette fois-ci, il s’agissait plutôt de choisir quelle place utiliser. Le parking comptait en tout et pour tout une voiture garée.
Probablement abandonnée, pensa Charles. Et maintenant, je vais en avoir le cœur net. Allons voir si la gare est  vide.
Ils sortirent et se dirigèrent sans attendre vers le hall central. On aurait dit qu’une alerte à la bombe avait été lancée quelques minutes auparavant. L’immense tableau d’affichage des arrivées de trains était aussi vide que les quais et les départs, vierges de toute inscription. Pas même un murmure ne troublait le silence du grand hall désert.
- C’est bien ce que je craignais, dit-il en baissant les bras.
- Quoi ? demanda-t-elle en le prenant par les épaules.
- En fait, les gens sont tellement sur leur petit nuage que personne n’est sorti, personne n’est venu travailler. C’est la catastrophe. Tu te rends compte, si ça continue comme ça, c’est toute la vie sociale, l’économie de la région qui va être détruite.
Il faut que je fasse rapidement quelque chose.
Charles semblait paniqué, pris d’une sorte de frénésie. Les mots sortaient de sa bouche presque à son insu. Il ne parvenait pas à en endiguer la marée. Malgré la température très nettement en dessous de zéro, des gouttes de sueurs perlaient sur son front devenu écarlate. Le reste de son visage donnait l’impression d’être face à un mort ; il était livide. Les veines étaient apparues sur ses tempes et lui donnaient un air plus hargneux mais contrastaient avec le rouge du front. Stéphanie se tourna pour lui parler et vit les changements dans sa morphologie. Inquiète, elle balbutia :
- Charles, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu vas bien ?
- Non, ça va pas du tout, répondit-il en se prenant la tête entre les mains tout en se baissant. Je sais pas ce qui se passe. Ça cogne dans ma tête…
Il reprit sa respiration, accroupi au milieu du vide puis tenta à nouveau de parler :
- Dès que… Ouh… Dès que j’ai compris que j’avais….
- Calme-toi, prend ton temps. Pour l’instant, il n’y a aucune lumière. On ne risque rien.
Elle s’était baissée à côté de lui et avait passé son bras autour de sa taille. Elle prit la tête de son compagnon et la posa sur son épaule. Elle caressa ses cheveux, doucement, tendrement. Sa tête était brûlante sur le haut mais le contraste de température était aussi saisissant que la différence de couleur entre le haut et le bas de son crâne.
Soudain, une sorte de vague visuelle balaya l’endroit. Comme les avions qui passent le mur du son déclenchent un double Bang, quelque chose avait provoqué une vague de lumière. Le phénomène avait modifié la perception de l’environnement qu’avaient les deux seuls occupants du lieu. Le calme n’avait en aucun cas été troublé car il s’était produit dans le plus grand silence. Charles ne s’était rendu compte de rien, les yeux fermés et la tête comme une pastèque trop mûre. Seule Stéphanie avait pu observer la distorsion visuelle. Elle ne savait pas trop ce qu’elle avait vu. L’inquiétude l’avait envahi comme Attila avait pu le faire avec les Gaules : accompagné de violence. Ce sentiment avait balayé tous les autres, y compris sa compassion pour l’homme qu’elle tenait encore entre ses bras. Elle le lâcha, prise d’un dégoût aussi incompréhensible qu’inopiné. Ce geste eut l’effet inverse de ce que quiconque aurait pu penser. Charles retrouva toute sa lucidité comme s’il ne s’était rien produit. Il se leva et déclara presque officiellement :
- Ils arrivent.
Stéphanie était toujours accroupie et semblait déboussolée par les événements. Tant bien que mal, elle se releva, K.O. et tourna la tête vers lui, hagarde. Elle n’avait pas compris les mots qu’il avait prononcés. Un par un, elle en comprenait la signification, mais mis bout-à-bout, le sens lui échappait totalement. Lui, était encore dans un autre monde mais il avait perçu son désarroi. Il posa sa main sur elle et de la même manière qu’il avait dégivré la poignée de porte de la voiture, il dégivra son esprit.
- Ils arrivent, répéta-t-il.
- Que s’est-il passé ? lui demanda-t-elle encore troublée.
- Et… Qui arrive ?
- Les soldats arrivent. C’est l’armée qui va débarquer.
- Comment ? Mais… pourquoi ?
- Parce que depuis plusieurs heures, plus rien n’entre ou ne sort de la ville. Pour eux, c’est une ville morte. Il s’est forcément passé quelque chose de grave pour que toute une ville semble vide. Alors ils viennent en force vérifier.
- Et moi, que m’est-il arrivé ? Et tu n’as plus mal à la tête ? Que comptes-tu faire s’ils arrivent ici ? Et…
- Stop, dit-il une première fois sans succès.
Elle continuait de poser son flot continu de questions sans prendre la peine d’écouter une hypothétique réponse.
- Stop ! cria-t-il.
Il avait crié très fort et l’écho qui se propagea dans le hall vide en amplifia encore l’effet. Elle s’arrêta net et le regarda incrédule.
- Tu poses trop de question, la rassura-t-il tendrement. Laisse-moi te répondre doucement. Je ne suis pas sûr de ce qui t’est arrivé mais je crois savoir ce que j’ai eu, moi. J’ai ressenti le contrecoup des expériences que l’on a faites hier. J’ai senti une sorte de vague qui a essayé de me submerger. Les modifications qu’on a faites sur les gens ont l’air de se comporter comme ça, comme une vague. Je l’ai sentie venir et elle a essayé de nous modifier tous les deux. Mon esprit l’a violemment rejetée mais j’ai essayé ensuite de te protéger. Je pense que c’est ça que tu as senti.
- Et vu.
- Hein ?
- Je l’ai vue, ta vague.
- Tu l’as vue ?
- Oui, c’est ce que j’ai dit.
Quand tu étais à terre, à un moment, il y a eu une sorte de déflagration sauf qu’elle n’a fait aucun bruit. J’ai tout vu se déformer devant moi. Et juste après, j’ai senti des choses étranges ; une sorte de dégoût et je ne sais pas pourquoi. Ça fait bizarre, crois-moi sur parole. Te voir dans cet état aussi. J’ai déjà eu l’occasion de te voir dans des états et des positions très inconfortables, mais là, tu tiens le pompon. Tu étais paniqué comme je ne t’ai jamais vu paniqué. Tu étais même carrément terrorisé. J’ai eu froid dans le dos.
La coupant dans son élan, il lui prit la main et insista :
- Il faut vraiment qu’on parte, maintenant. Ils ne vont plus tarder à débarquer en ville. Ils atteignent le faubourg des trois maisons.
C’était un quartier au nord de Nancy. L’armée arrivait par l’A31, venant de Metz.
Ils avaient commencé à marcher pour retourner à la voiture quand Stéphanie réalisa son incompréhension de la fuite :
- Mais pourquoi doit-on fuir ? De quoi as-tu peur ?
- C’est juste une précaution. Rappelle-toi les fois où j’ai eu affaire à eux, ça ne s’est jamais bien terminé. Alors si je peux les éviter, je préfère.
Ils étaient arrivés à la voiture. Stéphanie ouvrit les portières et monta pendant que Charles continuait son explication :
- Et puis regarde : on est la seule trace de vie dans tout Nancy. Tu peux être sûre que ça va pas passer inaperçu à leurs yeux. Encore une raison de se faire discrets en faisant comme tout le monde : rester chez nous au calme.
Stéphanie mit le contact, fit marche arrière pour sortir de sa place de parking et démarra ; direction Vandœuvre et un certain immeuble calme et douillet. Le chemin de retour fut encore plus court qu’à l’aller car ils ne cherchaient ni l’un, ni l’autre à observer les alentours.
Ils étaient rentrés rapidement au Trihôme, s’étaient préparé à manger afin de reprendre des forces. Ils étaient assis sur le canapé, repus. Avant de passer à table, il avait observé l’arrivé des hommes kaki à travers l’esprit de Charles. La colonne militaire était rentrée avec beaucoup de circonspection dans la ville, étonnée de ne voir âme qui vive. Une fois au centre-ville, ils s’étaient séparés en petits groupes afin d’aller frapper aux portes. A chaque fois, la même chose s’était passée. L’incompréhension présidait aux sentiments des occupants. Tous se demandaient pourquoi l’armée était ici et ce qu’ils voulaient. Après avoir expliqué la cause de leur venue, les soldats demandaient pourquoi les personnes étaient restées chez elle. Systématiquement, comme hypnotisés, les personnes répondaient qu’elles étaient bien chez elles et qu’elles n’avaient aucune envie d’aller voir ailleurs ce qui se passait.
Stéphanie prit la parole pour la première fois depuis un bon quart d’heure. Elle regardait par la fenêtre et dit :
- Alors, comment fait-on, maintenant ? Tu as une idée ?
- Oui, je crois, dit-il en lui prenant la main. La seule chose dont j’ai peur, c’est que ça refasse le coup de la vague et que cette fois-ci, nous soyons modifiés en même temps. Mais je crois que je n’ai pas le choix.
 
Joignant les gestes aux paroles, il posa deux doigts sur sa tempe et ferma les yeux.
Il faut que je réussisse à rendre les gens heureux tout en leur donnant le goût du travail et le besoin de faire des choses. C’est quand même pas si compliqué.
Un halo bleu entoura tout son corps pendant quelques secondes avant de disparaître dans un bruit de court-circuit. Stéphanie s’était écartée machinalement. Elle commençait à avoir l’habitude de ces bizarreries mais étant donné le caractère imprévisible des conséquences, la sûreté s’imposait.
Il rouvrit les yeux et déclara satisfait :
- C’est fait !
- Déjà ? Combien de temps crois-tu que ça mette pour se propager ?
- Je ne sais pas trop mais il me semble que ce devrait être presque instantané. On n’a qu’à sortir, on va bien voir si les gens retournent au travail. J’en ai profité pour modifier un peu leur perception de la réalité de leurs occupations de ce matin.
Après avoir enfilé leur manteau et mis leurs chaussures, ils sortirent. Dehors, l’agitation contrastait avec le calme du matin. Tout le monde semblait être sorti comme un samedi après-midi dans un grand magasin la veille de Noël. Les gens passaient, pressés mais polis ; occupés mais souriants.
C’est gagné, pensa Charles content de son œuvre.
Béats d’admiration devant cette agitation positive, ils descendirent encore une fois jusqu’à l’arrêt de bus. Tous les gens arboraient un sourire radieux. Le bonheur se lisait dans leurs yeux. Stéphanie qui le voyait aussi saisit Charles par le bras et se blottit contre lui.
Elle pensait, elle aussi, que la partie était gagnée.
- Si on remontait ? lui dit-elle amoureusement. Je crois qu’ils n’ont plus besoin de nous et moi, j’ai besoin de toi.
- Besoin de moi ? Aurais-tu une idée derrière la tête ?
- As-tu envie de prendre le risque de louper l’occasion de savoir ?
- Non, pas vraiment. Allons-y.

7
28 février 2000, Nancy, 20h00 :
Madame, mademoiselle, monsieur, bonsoir. Avant de développer les titres de ce journal, une nouvelle qui vient de nous parvenir : la ville de Nancy, en Meurthe et Moselle a été coupée du reste du pays pendant plusieurs heures entre hier soir et ce matin…
- Mets plus fort, on parle de nous à la télé, cria Charles en sortant des WC à demi rhabillé.
… mais les spécialistes se perdent en conjectures. D’après les premiers témoignages, bien que les habitants n’aient pas de souvenirs précis, il semblerait que toute la population soit restée cloîtrée chez elle. Nous reviendrons sur cet incident à la fin de ce journal.
Le parti social-démocrate Allemand a remporté dimanche la première élection régionale après le scandale des caisses noires de la CDU…
- J’y crois pas ! s’exclama Stéphanie. Tu as entendu ce qu’ils disent. Ça va pas être aussi simple que tu l’imaginais.
Charles avait remis sont pantalon pendant la présentation des titres du journal et s’était assis à côté d’elle. L’étonnement de ce qu’il avait entendu n’avait d’égal que l’impuissance qui lui revenait à la face. Une fois de plus, il avait été trop sûr de lui. Son caractère avait-il changé au point de fausser son jugement de cette manière ? Chaque fois qu’il se croyait sûr de lui, il était puni. Pourtant, il persistait dans son entêtement à ne pas prendre en compte les éléments extérieurs : les avis de Stéphanie, les informations qu’il pouvait entendre de-ci de-là, parfois ses propres craintes.
Est-ce qu’on me manipule ? Les choses semblent s’arranger par moments et je retombe plus bas encore. Rien de dramatique dans tout ça mais cette impression de ne plus savoir à quel saint me vouer me fait peur. C’est comme si, petit à petit, je perdais mes repères, mes marques ; comme si c’était inéluctable et que je doive l’accepter. Mais je n’ai pas l’intention d’accepter ça. Je vais continuer à me battre contre quiconque essaie de me foutre en l’air.
- Charles ! répéta-t-elle en lui prenant le bras. Tu m’entends ?
- Oui ! oui ! Je réfléchissais.
- A quoi ?
Après quelques secondes de silence, il répondit :
- Je pensais à tous ces gens qui ont dû croire à une catastrophe. Le black-out n’a pas duré bien longtemps mais je suis à peu près sûr que certains se sont vite affolés. Pour qu’ils en parlent au journal national, il faut que ce soit remonté assez haut.
- Pas sûr !
- Quoi ?
- Je disais : pas sûr.
Il suffit que quelques éléments critiques n’aient pas répondu pour que l’alerte soit donnée.
- Du genre ?
- Je sais pas, moi. La base d’Ochey, par exemple. Tu connais les militaires ! Ils sont un peu tatillons avec les règlements. La gare aussi, il y a toujours de la vie à n’importe quelle heure. Je suis certaine qu’en cherchant un peu, on se rendrait compte que plein de personnes travaillent la nuit et sont en relation avec l’extérieur.
- Oui, tu as raison. Je n’y avais pas pensé…
- Alors à quoi ça te sert d’être omniscient si tu n’utilises pas tes capacités ? se moqua-t-elle.
- C’est malin, ça ! C’est pas parce que je suis capable de tout savoir que j’ai accès aux bonnes informations au bon moment.
- Je sais. Je voulais juste te taquiner.
- J’espère que tout va bien se passer et qu’ils ne vont pas chercher midi à quatorze heures.
- Et tu as peur qu’ils trouvent quoi ? Tu peux tout faire. De quoi pourrais-tu avoir peur ? C’est un peu idiot, si tu me permets.
- C’est ma fête aujourd’hui ? J’avais pas vu sur le calendrier.
- Allez, boude pas !
Elle s’approcha de lui pour lui faire un baiser mais il la repoussa légèrement avant de l’attirer à nouveau contre lui. Il l’embrassa avec une étreinte si forte qu’il faillit l’étouffer.
Mais revenons à ce que je vous annonçais en début de journal. La ville de Nancy en Meurthe et Moselle a donc…
- Arrête, il en reparle, le stoppa-t-elle.
- Tout de suite, notre envoyé spécial Guy Nemers en direct de la place Stanislas. Guy, que pouvez-vous nous dire sur cet incident ?
- Bonsoir Patrick. Ici, à Nancy, c’est la stupéfaction d’avoir vu débarquer au petit matin tout un convoi de militaires fortement armés. Aux dires des quelques témoins que nous avons interrogés, tous étaient tranquillement installés chez eux dans le bien-être le plus complet. Tout se déroulait comme un dimanche tranquille. Le problème étant que même les gens censés travailler le dimanche étaient restés chez eux. Nous en avons interrogé certains mais aucune explication plausible ne se dégage. Il semble que l’on retrouve les mêmes phrases mots pour mots chez toutes ces personnes. La police a commencé ses investigations mais le secret est, pour l’instant, de mise. Toutefois, de source non officielle, certains commencent à avancer l’hypothèse d’une hallucination collective organisée. Nous ne pouvons rien dire de plus dans l’état actuel de notre enquête.
- Guy, avez-vous rencontré M. Rossinot, le Maire de Nancy ?
- Absolument. Il nous a donné les mêmes explications que le reste de la population. Apparemment, toutes les catégories sociales ont été touchées par le phénomène que certains nomment déjà « l’amnésie ».
- Merci Guy. Tout de suite, vous allez retrouver la météo…
- J’ai pas l’impression que les médias vont lâcher l’affaire, mon chéri.
- Je suis d’accord avec toi mais, à mon avis, ils ne sont pas au bout de leurs surprises.
- Que veux-tu dire ?
- Que les changements vont continuer et que, probablement, il y aura encore des petites bizarreries de ce genre-là.
Nous allons faire les choux gras de la presse nationale. Le côté rassurant, c’est qu’ils ne seront jamais capables de remonter jusqu’à moi.
Stéphanie éteignit le poste de télévision et se leva pour aller aux WC. Elle semblait songeuse. Son mutisme inhabituel intrigua Charles qui, même s’il ne la connaissait pas sur le bout des doigts, en avait une assez bonne idée pour se douter qu’elle réfléchissait à quelque chose. La tentation première fut de lire dans ses pensées mais il pouvait déjà envisager de trouver une autre petite amie si elle l’apprenait. Il réfréna son instinct et conclut qu’elle le lui dirait si elle le désirait.
Après tout, c’est comme ça que je faisais avant. Il n’y a pas de raison de ne pas y arriver à nouveau. Je suis capable de beaucoup de miracle, ne suis-je pas capable aussi de me comporter comme quelqu’un de normal ?

Chapitre suivant : Finalité