Fuite
1
Jour indéterminé, Lieu indéterminé, heure indéterminée :
- Bonjour mon chéri, comment vas-tu ?
La voix était lointaine, brumeuse aurait dit Charles s’il avait pu parler. Pourtant, elle était douce et remplie de tendresse. C’était une voix féminine, sans aucun doute ; sa mère, probablement. Le ton de la voix était presque monocorde, un peu comme si la phrase représentait un rituel exécuté jour après jour de la même manière.
Il faisait sombre. Aucune lumière ne perçait l’obscurité. Ce n’était pas comme dans une chambre, la nuit, où on peut toujours distinguer la lumière du réveil ou un filet blafard de lumière se glissant sous la porte ou encore le halo de quelque improbable diode d’appareil électronique en veille. Ici, rien : l’obscurité totale, inquiétante, oppressante, rendant claustrophobe le plus grand des contorsionnistes à l’abri dans une minuscule boîte. Aucune sensation. Certes, il avait entendu une voix mais il ne ressentait rien d’autre. Pas un souffle sur son corps, aucune papille ne semblait plus exister, les membres absents et une vision vide. Rien ! Juste cette voix.
J’ai survécu à cette balle. Je sais que c’est impossible, mais j’y ai survécu. Pourtant, je l’ai senti transpercer mon crâne de part en part : je ne peux pas être vivant. Deux options : soit je suis mort et c’est le purgatoire ou même l’enfer, soit je suis en vie et je suis devenu un légume. Finalement, on se demande toujours ce qui se passe chez ces gens-là mais peut-être qu’ils se rendent compte des événements. Je suis aveugle, je ne sens plus mon corps, j’ai juste mon ouïe qui m’est restée fidèle. Je ne peux pas rester dans cet état, je vais devenir fou. Si mon esprit fonctionne encore, je dois faire quelque chose. - Tu sais, aujourd’hui, ça fait six mois. Le temps passe vite, hein ? récita la voix.
Six mois que je suis dans cet état là ? C’est pas possible ! Je ne peux pas avoir passé six mois comme ça. Je m’en serais rendu compte, merde ! Je viens juste d’être abattu. C’était pas il y a six mois, ça ! C’était hier au pire ; tout est encore frais dans ma tête ou dans ce qu’il en reste. Allez bouge, mon vieux ! Sors-toi de là. Ouvre les yeux au moins ! Tu parles, je ne sais même pas s’ils sont ouverts ou fermés. Je les sens plus, c’est tout.
- Ton père n’a pas pu venir aujourd’hui, mais j’espère qu’il pourra venir demain. Il m’a demandé de te faire un bisou de sa part. Tu sais qu’il t’aime autant que moi.
Mais qu’est-ce qu’elle raconte ? Et je ne peux pas lui parler ! C'est rageant. Comment lui faire comprendre que je l'entends, alors que je ne peux ni parler, ni bouger. Ça va être coton, ça.
- Je sais que tu m'entends et je veux que tu saches qu'on t'aime, ton père et moi. On ne te laissera pas tomber, quoi qu'il arrive et quel que soit le temps que tu mets à te réveiller.
Oui, c'est ça ! Je t'entends. Je suis là et je ne vais pas me réveiller ; je suis déjà réveillé ! JE SUIS REVEILLÉ, MERDE ! Écoute-moi, maman. S'il te plaît, écoute-moi.
- C'est vrai que j'espère juste que ce sera le moins long possible et que tu seras en bonne santé. Les médecins ne savent pas si tu auras des séquelles ou non.
Ton traumatisme a été sévère et les lésions sont importantes. Quand tu te réveilleras, il faudra te faire des batteries d'analyses pour savoir si tu en garderas une trace.
J'ai eu une balle dans la tête. Évidemment, que j'aurais des séquelles. Comment pourrait-il en être autrement. J'ai senti les dégâts qu'elle a provoqués dans ma cervelle. J'aurais dû mourir. Ou alors, je suis vraiment mort ? Mais alors pourquoi est-ce que j'entends la voix de ma mère ? Y'a encore un truc qui débloque ! C'est encore un coup du débile avec la voix de Barry White. Putain, mais il veut quoi encore ? J'en ai vraiment, mais vraiment marre. Et puis je ne me sens pas très bien. J'ai l'impression que je vais sombrer à nouveau. Et l'autre qui n'est pas encore venu me dire qu'il me voulait. Je suis déçu de l'avoir loupé. J'aime tant son enrichissante compagnie. Et merde, je m'en vais !
***
Qu'est-ce qui se passe ? Où je suis encore ? On dirait une lumière au bout là-bas. C'est tellement petit. Mais au moins, je ne suis pas dans l'obscurité comme tout à l'heure. C'est curieux, on dirait qu'elle vibre. J'ai beau me concentrer, je n'arrive pas à mieux la voir. Tiens, au fait, je n'entends plus rien. Il n'y a ni la voix de ma mère, ni la voix de médecin, ni celle de mon père. Et pis je ne sens toujours rien. Ça va pas m'aider à savoir si je suis mort. Vu ce qui m'arrive, je pourrais tout aussi bien l'être.
Charles entendit un bruit métallique au loin et chercha à l'identifier. Le son lui était familier mais il ne parvenait pas à le reconnaître. Il lui semblait avoir le nom de ce qu’il entendait sur le bout de la langue, mais rien n'y faisait, il restait désespérément hors d'atteinte. L'image qui lui vint devant tant de difficulté à mettre un nom sur un bruit était ce jeu où un homme attaché par un élastique doit attraper un objet assez loin. A chaque mètre qu'il parcourt, la force indispensable pour continuer est démultipliée et le retour est souvent violent. A chaque fois qu'il semblait s'approcher de la réponse, il perdait toute sa piste et ne pouvait que recommencer à réfléchir au début. Le genre de problèmes rageants qui peuvent empêcher quelqu'un de dormir. En l'occurrence, il l'empêchait peut-être de se réveiller.
Il avait l'impression d'arriver à compter les secondes mais tout n'était certainement qu'une question de relativité puisque l'on arrive à percevoir le temps que par la modification de notre environnement. Le temps n'a d'existence que par ces changements incessants de l'univers. Finalement, le temps n'est pas une fin ou une notion, non, c'est une conséquence.
Très vite, dans une demi-pénombre, presque sourd et probablement aphone, Charles s'ennuya. Bien sûr, il aurait pu réfléchir à sa vie, à son but sur terre, à l'humanité mais sans avoir l'espoir de revoir tout cela, était-ce bien utile ? Il se le demandait et sembla replonger dans des ténèbres plus profondes encore.
Ça y est, ça recommence encore et encore ! On dirait « un jour sans fin » sauf que dans mon cas, le contenu de la journée est dramatiquement vide. L'autre fois, il faisait noir, après j'ai eu droit à une lumière, maintenant, j'entends une espèce de brouhaha, mais tout ça ne me mène à rien. Je voudrais me suicider que je ne pourrais même pas. Au moins, les tétraplégiques, ils peuvent communiquer, moi, je ne peux pas. Je suis condamné à errer dans les limbes immobiles de mes pensées débiles. Je fais même des vers, maintenant.
Et puis quoi, alors ! Il va bien m'arriver quelque chose. Allez, un peu d'effort. Si je me concentre, peut-être que je vais réussir à changer tout ça. Pense, pense, pense.
Non, rien à faire. Ça ne sert à rien. Et si c'était ça, l'enfer. Seul avec son esprit pour l'éternité. Ne rien pouvoir faire, ne rien pouvoir dire, ne rien voir, ne rien sentir, ne plus être finalement. C'est certainement la pire des punitions. Qu'est-ce que j'ai fait de si mal pour mériter ce châtiment ? Bon, c'est vrai que j'ai explosé mon meilleur pote, j'ai aussi encastré un flic dans mur. Je sais que c'est atroce mais la punition n'était-elle pas excessive ? Je ne pense pas que j'en mérite autant, quand même. Je n’ai pas fait exprès.
C’est marrant, j’ai l’impression de tourner, d’être à moitié saoul alors que je n’ai pas de perception d’équilibre ou d’autres trucs comme ça ! C’est vraiment débile cette histoire. Je suis sûr que c’est le Dieu de pacotille qui croit me dire ce que je dois faire, où je dois aller et tout ça ! Qu’il se pointe, tiens ! Je vais le recevoir avec ses beaux discours et ses mystères que personne ne peut décrypter !
Oh putain, j’ai envie de vomir. Je me sens pas bien, là ! Mais je peux pas vomir ! Avec quoi je ferais ça ? Ça tourne, ça tourne. Ça recommence, je vais repartir. Et merde ! Je…Il…
2
15 février 2000, Nancy, 07h47 :
- C’est là qu’il m’a dit que je n’avais pas à lui parler comme ça, que je n’étais pas correcte ! Non, mais tu te rends compte, Charles ? Il a osé me dire ça à moi ! Quel toupet il a, quand même. J’ai failli être vulgaire avec lui. Tu sais que c’est pas mon style, mais quand j’ai entendu ça, il m’a fallu une volonté de fer pour me calmer et ne rien dire. Mais quand même, je n’ai pas encore réussi à retrouver ma zénitude habituelle. Tu sais, j’ai cette boule dans le ventre qui me noue complètement l’estomac et que je n’arrive pas à enlever. Au moins, d’en parler, ça me relâche un petit peu. Je dis pas que ça va passer comme ça, mais au moins, ça va calmer mes besoins de vengeance. Je lui aurais vraiment mis mon poing dans la gueule — désolé — à celui-là, si j’avais été un homme. Je sais que chez une fille, c’est choquant, mais quand même, il aurait vraiment pas dû dire ça. C’est pas correct et en plus, c’est complètement faux. Mais chéri, dis quelque chose, enfin !
Charles venait d’ouvrir les yeux. La voix de Stéphanie le berçant encore un peu dans son demi-sommeil. La douce chaleur qui l’enveloppait lui semblait venir d’ailleurs. Yeux fermés, esprit ouvert, il buvait ses paroles sans en comprendre la signification. Il voyait bien ce qu’elle racontait mais ne savait ni de qui il s’agissait, ni de ce qu’elle lui reprochait exactement. Il était simplement heureux de l’entendre parler à nouveau. Depuis quand était-il comme ça, il ne le savait pas vraiment. Il lui semblait que ça faisait une éternité mais n’aurait pas été capable de la qualifier. Sa mémoire manquait de consistance. Ce vide l’intriguait et il essayait de le remplir comme il savait si bien le faire. Aucun de ses souvenirs n’était récent. Il avait beau creuser aussi loin qu’il le pouvait, tout ce qui lui revenait paraissait tellement loin qu’il se demandait s’il n’avait pas été dans le coma.
Il se trouvait dans son lit, dans son appartement, à côté de sa bien-aimée. Le soleil n’était pas levé et seul le lampadaire à l’extérieur éclairait l’appartement. Une faible luminosité qui ne l’empêchait pas de voir chaque détail de la pièce, en particulier que tout semblait tout à fait normal, sans aucune trace de lutte ou de sang. Au contraire, il était plutôt bien rangé, trop bien pour que ce soit lui qui en soit à l’origine. Le côté irréel qu’il percevait tranchait avec cette absence de souvenir qui était si éprouvante. La vie à faire des allers retour entre des rêves idiots et une réalité, si tant est qu’elle le soit vraiment, lui semblait dénuée de sens.
Craignant que Stéphanie ne veuille pas attendre sa réponse durant toute l’éternité mais convaincu qu’il était un peu tôt pour lui parler de son amnésie, il feint la compassion :
- Oui, je comprends, mais effectivement, il faut que tu te calmes tout doucement car ça ne sert à rien de s’énerver, surtout qu’il n’est plus là !
- Je sais, tu as raison, mais c’est plus fort que moi. Tu n’as jamais eu cette impression de ne pas pouvoir contrôler ta colère ?
- Euh…Si, quand j’ai fait sa fête à Cyril ! répondit-il un peu penaud en posant sa main sur son front.
- Quand tu as quoi ? déglutit-elle abasourdie.
- Ben quand il m’a aidé à repeindre mes murs, tu sais bien !
- De quoi tu parles ? lui redemanda-t-elle en écarquillant les yeux avec incompréhension.
- Tu te fous de moi, hein ? C’est pas drôle ton histoire. J’ai déjà assez de mal à comprendre tout ce qui m’arrive, alors s’il te plaît, aide-moi.
- Mon chéri, je te jure que je ne comprends pas un traître mot de ce que tu es en train de me raconter. Va falloir que tu me mettes un peu au parfum !
- Au moins, on est deux dans ce cas. Moi, je n’ai rien compris de ce que tu étais en train de me raconter quand je me suis réveillé.
- Mais… Tu m’as répondu, contesta-t-elle.
- Parce que je pensais que ça venait de moi. (Silence songeur) En fait, ça vient surement de moi mais c’est plus compliqué encore que je l’aurais cru. De toute façon, tu ne me croirais pas !
- Essaie, au moins, le rassura-t-elle tendrement en se blottissant contre lui.
Charles se défit de son étreinte, se redressa dans le lit puis se tourna vers elle, chose qu’il n’avait pas encore faite depuis son réveil. Il la trouva splendide allongée ainsi, offerte à lui. Elle était sur le dos, regardant le plafond à la recherche d’une raison de calmer sa colère à l’encontre d’un goujat dont il ne savait rien. Ainsi allongée, il la trouvait resplendissante et ne put, malgré tout, s’empêcher de repenser aux événements qui avaient marqué son âme au fer rouge. L’image de sa dulcinée recroquevillée dans un coin, pleurant et l’implorant de partir puis paniquant à l’idée qu’il s’approche, demeurerait à jamais dans son esprit comme une cicatrice qui se rappelle à nos bons souvenirs par les jours de changement de temps.
Elle se tourna légèrement pour mieux le regarder. Son regard fixé sur les yeux de Charles mélangeait l’amour à la curiosité. Elle avait pris sa main et la serrait fort comme pour lui dire : « je t’aime et quoi que tu me dises, je ne te prendrai pas pour un fou. ». C’est en tous cas comme ça qu’il l’interpréta. Parfois, la meilleure manière de provoquer les choses est encore d’y croire vraiment soi-même. La méthode Coué du mythomane en quelque sorte.
- Disons que dans une autre vie (je ne vois pas comment je pourrais appeler ça autrement) j’ai explosé Cyril et tout l’appart ressemblait à un épisode de Hellraiser des moments glauques, si tu vois ce que je veux dire. Là où ça devient barje, c’est que je t’ai déjà raconté ça dans une autre vie, encore ! Enfin bref, en gros, je fais des choses, personne ne s’en souvient et j’ai l’impression que tout ça va finir en eau de boudin. Je ne sais plus bien à quelle réalité me raccrocher. Chaque fois que quelque chose me semble acquis, tout part en couilles.
Pire, je ne me souviens plus d’au moins une semaine de ma vie, de notre vie. Tu pourrais me raconter, toi ?
- Te raconter ce qui s’est passé cette semaine ? Euh oui, alors…
Fronçant les sourcils, elle se concentra, cherchant à creuser une mémoire qui défaillait. Rien ne lui revenait en tête. Sa moue boudeuse provoqua chez Charles une sorte de rictus à mi-chemin entre la déception et le malaise. Elle le regarda de travers, interprétant ce geste comme de la moquerie qu’elle trouvait déplacée. Et malgré ses efforts, le vide revenait à la charge dans ses méninges à chaque fois qu’elle tentait de trouver une réponse à sa question.
- C’est fou, ça ! Je sais plus trop, en fait ! C’est comme si… comme si…
- Comme si quoi ? s’impatienta Charles.
- Comme si j’étais persuadée de savoir mais que, finalement, derrière la façade bien retapée, il n’y avait pas d’immeuble, juste des étaux et des bouts de bois pour solidifier le tout. Tu vois ce que je veux dire ?
- Je vois, mais je ne comprends pas ce qui se passe. Je me demande si je ne manipule pas la réalité. Si je n’ai pas droit de vie et de mort sur mon entourage. De vie ? Merde ! s’écria-t-il soudain.
- Quoi ? s’inquiéta-t-elle.
Soudain, la totalité de sa mémoire lui revint en pleine face comme un direct du droit de Mike Tyson : l’assaut, la balle du sniper dans la tête, la pénétration dans son cerveau. La douleur pourtant lointaine lui parut soudain très réelle et il ne put s’empêcher de prendre sa tête à deux mains sous les yeux inquiets de sa compagne.
La sensation de mourir lentement mais aussi sûrement que le soleil se couche chaque soir. Il avait cru qu’il s’était couché pour la dernière fois. Mais il était là, c’était indéniable. Il était vraiment mort, il le savait. Le lieu ne ressemblait pas vraiment au Paradis même si Stéphanie à ses côtés plaidait pour cette hypothèse. Le noir était venu à lui, pas de tunnel, de lumière blanche ou d’ange prêt à l’accueillir, juste le noir profond, béant, l’ayant happé sans crier gare. Et puis ce réveil brutal dans une pénombre oppressante. Il se souvenait ensuite des moments interminables dans le noir à attendre qu’il se rendorme à nouveau et à la crainte de devoir patienter ainsi pour le reste de ce qu’il avait du mal à qualifier d’existence. Les images défilaient rapidement, comme un film qu’on regarde en avance rapide tout en comprenant le sens. Ce flot ininterrompu de clichés, de sensations, d’odeurs, de paroles le saoulait. Il se sentait sombrer, recouvert par cette myriade d’informations inquiétantes et déstabilisantes. Lorsque la source fut tarie, il tourna la tête et s’adressa à sa compagne :
- Je suis mort !
- Pardon ? déglutit-elle abasourdie.
- Je suis mort. On m’a tué d’une balle dans la tête. Je l’ai sentie rentrer dans ma cervelle. Tu te rends compte ?
- Que ça va pas bien dans ta tête : Oui, ça fait un moment que je le sais, répondit-elle du tac au tac.
- Je te jure. Pourquoi est-ce que je te raconterais des conneries ? Je suis mort et pourtant, je suis là ! On est quel jour ?
- Euh… Le 14 ou le 15, je ne sais plus, pourquoi ?
- De quel mois et quelle année ?
- Février 2000, mais pourquoi tu demandes ça ?
Le court silence qui s’ensuivit mis Stéphanie mal-à-l’aise. Elle trouvait Charles très étranges dans ces propos mais aussi dans la façon de se comporter. Elle prit sur elle pour attendre sa réponse. Finalement Charles releva la tête et déclara :
- Disons que j’ai un trou d’une petite quinzaine. Le jour où ce gars m’a abattu, on devait être le quatre février. Tu imagines, douze jours sans aucun souvenir et le dernier que j’ai, c’est moi en train de mourir. Putain, emmène-moi à l’asile, il n’y a plus que ça à faire.
- Attends, il y a sûrement une explication logique à tout ça.
- Comme l’explication de ça ? répondit Charles en soulevant un vase de la table à l’autre bout de la pièce par la seule force de sa pensée.
- Euh…oui, disons que c’est un phénomène connu ; non expliqué, mais connu puisque ça porte un nom. Remarque, fit-elle la moue boudeuse, ce dont tu me parles aussi, ça a un nom. Ça s’appelle une résurrection !
- Et le fait que tu ne t’en souviennes pas, tu appelles ça comment ? demanda Charles vexé.
- Amnésie, pourquoi ?
- C’est malin, ça !
- Ce que je veux dire, mon chéri c’est que même si on n’a pas d’explication rationnelle, ce sont des choses que d’autres ont imaginé. C’est rassurant de pouvoir te raccrocher à quelque chose, non ?
- Faire mourir les gens et l’effacer de leur mémoire, tu trouves ça rassurant, toi. Le plus frustrant, c’est qu’à chaque fois que je crois me raccrocher à quelque chose, comme tu dis, tout s’effondre autour de moi.
J’ai l’impression de sombrer vers la folie et j’y vais seul. Tu as déjà vu le film « un jour sans fin » ?
- Non.
- C’est un film avec Bill Murray où son personnage revit sans cesse la même journée : le jour des marmottes. Au début, il essaie de comprendre, puis il essaie d’en profiter, en particulier avec les filles et vers le milieu du film, il tente par tous les moyens de se suicider de toutes les manières qui peuvent être à sa portée. Moi, c’est pareil. Je ne supporte plus cette vie où je ne contrôle rien mais je ne peux rien y faire. Il faudrait que je trouve le truc capable de m’en faire sortir.
- Je peux t’aider !
- En faisant quoi ? Tu ne te souviens même pas de ce qui nous est arrivé. En mourant, j’ai entendu ce que tu pensais. J’ai entendu que tu savais que j’étais en train de mourir. Et pourtant, maintenant, tu ne te souviens de rien. Qu’est-ce que je dois faire ? Un tour de magie pour que tout te revienne ?
- Et pourquoi pas ? demanda-t-elle naturellement.
- Ben parce que… J’en sais rien moi ! … OK, essayons !
Il se concentra et comme dans un rituel Voodoo déclara en fermant les yeux tout en prenant sa main :
- Je veux que tu te souviennes de tous les événements des dernières semaines et particulièrement de ma mort et de celle de Cyril.
Il rouvrit les yeux et observa. Stéphanie avait les siens fermés. Derrière ses paupières toujours closes, ses yeux jouaient le remake d’un match de tennis de Börg ; ils allaient de gauche à droite puis de droite à gauche de plus en plus vite pour s’arrêter soudain et redémarrer de plus belle.
Leurs mouvements devinrent chaotiques tels une mouche sur une fenêtre. Le calme revint, elle les ouvrit et pencha la tête. Son regard était fixe mais ses yeux étaient dirigés vers le coin où elle avait passé quelques heures recroquevillée, pensant que tout était fini. Charles lisait dans son esprit à livre ouvert. Il entendait ses petites voix intérieures dire tout et son contraire. Elles se contredisaient, chacune haussant le ton à chaque intervention. Ce n’étaient pas juste le bien et le mal, non, c’étaient une multitude de petites voix défendant un intérêt particulier. L’une voulait sauver son amour pour lui, l’autre lui disait de s’enfuir en courant, une troisième tentait de la convaincre d’essayer de se rappeler plus de choses, une autre enfin espérait lui faire tourner la tête pour faire face au bourreau, etc. Il entendait tout ce tumulte dans sa tête mais n’osait intervenir de peur de provoquer une catastrophe. Une chose était sûre : elle avait recouvré sa mémoire et c’était bien cela qu’il espérait.
Après de longues minutes, silencieux et immobiles, elle brisa le silence mais pas comme il l’espérait :
- Dehors !
- Quoi ?
- Tu m’as très bien entendue : j’ai dit dehors !
- Je comprends que tu sois…
- Charles ! Dehors ! l’interrompit-elle sèchement en haussant la voix.
- Mais…
- J’ai dit DE-HORS ! cria-t-elle.
Il ne parvenait plus à entrer dans ses pensées. Elle s’était complètement refermée et il ne faisait plus partie des invités. Il sortit du lit et enfila les vêtements qu’il avait sans doute dû jeter par terre la veille au soir. Sans se retourner, il ouvrit la porte et sortit en se demandant quelle mouche avait bien pu la piquer aussi brusquement.
Je comprends qu’elle soit en colère après moi, mais pourquoi ça lui prend comme ça, tout d’un coup ? Et pis je vais faire quoi,
moi maintenant ? C’était chez moi ! Je ne sais même pas où aller. Je me demande si j’ai bien fait, finalement ? Me voilà à nouveau à la case départ : elle m’en veut et je ne peux pas lui ré-effacer la mémoire…Bon sang ! Mais si, je peux le faire ; ça ne ferait que réparer ma connerie.
En deux secondes, l’ensorcellement était jeté et, pour vérifier, il frappa à la porte.
- Qui est-ce ? répondit-elle d’une voix gracieuse.
- C’est moi, c’est Charles !
- Tu toques pour entrer chez toi, maintenant ? Entre ! T’es un peu nouille, des fois.
Il ouvrit la porte qu’il avait pourtant franchie dans l’autre sens, la queue entre les jambes quelques minutes auparavant. Elle était allongée dans le lit et son regard malicieux semblait lui dire : « Qu’attends-tu pour venir me rejoindre dans ce lit où il y a tellement de choses amusantes à faire ? ». Il entra et mit sa mauvaise conscience de côté pour quelques heures. Il s’était senti si proche d’elle et les événements qui avaient précipité leur éloignement lui gâchaient déjà bien assez la vie.
Il est temps de se rapprocher à nouveau, pensa-t-il en se déshabillant. On verra après. J’ai besoin de ça et elle n’est pas contre, en tout cas dans son état d’esprit actuel.
Une fois déshabillé, il se coucha à nouveau contre elle et l’enlaça avec beaucoup de tendresse. Cette bouffée d’amour provoqua un durcissement que seule celle qu’il tenait si fort entre ses bras était à même d’apprécier à sa juste valeur. Ils firent l’amour comme pour la première fois, en s’abandonnant totalement l’un à l’autre.
3
15 février 2000, Nancy, 13h20 :
- Tu as bien mangé, mon chéri ?
- Ça dépend, tu parles de toi ou du repas ? répondit-il avec malice.
- Des deux !
- Il y en a un qui m’est resté sur l’estomac et l’autre que je digère encore !
Stéphanie se jeta sur lui sans crier gare et se mit à le frapper plus tendrement que violemment sur l’épaule. Charles feignit de se protéger car il savait par avance la réaction que sa phrase allait provoquer. Il aimait à dire « Qui aime bien charrie bien ! », même si cette maxime modifiée devenait trop courante à son goût. Il estimait avoir commencé à l’utiliser dans les premiers et maintenant, tout le monde l’employait : donc ce n’était plus intéressant. L’originalité en avait fait le charme. Dans la bouche du commun des mortels, elle perdait de son âme.
Ils s’étaient mis à table après être sortis du lit où ils avaient passé la matinée. Charles se sentait revivre après avoir fait l’amour avec la femme de sa vie ; un peu comme s’il avait mis ses piles à recharger.
Il éprouvait pour elle un amour entier qui remplissait tout son être. Quand elle s’était souvenue de tout et l’avait fichu dehors, il s’était senti vidé de sa substance vitale, abandonné par sa moitié. Il comprenait, bien sûr, qu’elle lui en veuille mais il croyait que la situation ne se répéterait pas.
Que dois-je faire à présent ? Continuer à lui cacher la vérité (ou ce que je crois être la vérité) pour le restant de nos jours ? Je ne suis pas sûr d’arriver à faire ce genre de cachotteries. Vivre avec ce secret sera trop lourd pour moi. Je mens très mal, surtout avec un mensonge de cette ampleur. Ça signifie que je ne peux plus rien lui dire, maintenant, je dois tout lui cacher. Mais peut-être qu’avec le temps, elle comprendrait ? Ou alors, il faudrait que je me rattrape, que je fasse quelque chose qui lui fasse plus plaisir que la peur qu’elle a ressentie avec Cyril.
Un bruit de chute dans le couloir le tira soudain de sa réflexion. Elle fut suivie de murmures presque inaudibles. Stéphanie se releva en même temps, indiquant à Charles qu’elle avait aussi entendu et que ce n’était pas de la télépathie ou quelque bizarrerie dont il avait le secret mais pas le mode d’emploi. Comme par reflexe, il scruta les esprits autour de lui. Outre celui de sa bien-aimée dans lequel il ne s’éternisa pas, il tomba sur le rêve de son voisin dont il sortit à toute vitesse. Juste après, il remarqua un ensemble compact de pensées. Elles étaient presque synchronisées et semblaient déterminées. Il y en avait au moins une vingtaine. Les propriétaires se trouvaient proches, vraiment très proches. Et puis, l’évidence ! Tout recommençait : le GIGN était à nouveau à sa porte.
Comment avaient-ils fait ? Il l’ignorait mais savait pourtant qu’il devait se sauver au plus vite s’il ne voulait pas revivre une perforation désagréable et une attente inhumaine. Sans doute, sa raison y resterait.
- C’est le GIGN ; ils viennent me chercher, annonça-t-il l’air grave.
- Mais… Pourquoi ? le questionna-t-elle remplie d’une d’incompréhension qu’il connaissait malheureusement déjà.
- Pour tout ce que j’ai fait, je t’expliquerai plus tard. Il faut qu’on se sauve.
- Mais comment ?
- Comme ça !
Il avait senti que la force et la confiance étaient revenues en lui. Il savait qu’il était capable de se téléporter. Il prit sa main et, d’un geste élégant ressemblant au salut avec un grand chapeau à plume, il les fit disparaître. Pendant un instant, juste la transition entre les deux lieux, il crut entendre la voix de sa mère disant qu’elle l’aimait mais l’impression fut si courte qu’il douta après coup de l’avoir entendue.
Ils se retrouvèrent un peu à côté du Vélodrome, une grande place de Vandœuvre où il y avait toujours beaucoup de passage. Personne ne sembla avoir vu leur soudaine apparition. Ils avaient eu la chance de se matérialiser un peu à l’écart de la foule.
- Waouh, c’est fabuleux, comment tu fais ça ? s’écria-t-elle.
- Tu ne te souviens pas non plus quand on a fait ça chez mes parents ? Ah ! Non, je suis bête, c’était avant…
Sa bouche avait prononcé trop vite des mots que son esprit aurait voulu garder dans sa boîte crânienne. Il espérait que sa phrase passerait inaperçue.
- Avant quoi ?
- Loupé, pensa-t-il déçu.
- Euh non, rien ! dit-il gêné, essayant de prendre l’air le plus dégagé possible.
Charles se sentait très seul, même accompagné de sa moitié. Il savait que s’il lui remontrait son passé, elle le rejetterait comme elle l’avait déjà fait deux fois. Il ne se sentait pas en mesure de supporter une nouvelle séparation et son regard à la fois accusateur, déçu et haineux. Plutôt que de le dévisager de cette manière, il aurait presque préféré qu’elle lui enfonce un pieu dans le cœur car il se disait que la douleur devait être plus intense mais de moins longue durée. Ses yeux si bleus et si terribles à ce moment resteraient probablement dans sa mémoire pour le restant de ses jours. La tristesse l’avait envahi et une larme avait même commencé à perler au coin de son œil gauche. Soudain, il entendit un petit cri strident derrière lui. Immédiatement, il se retourna, surpris, et découvrit une femme d’une quarantaine d’année qui semblait terrorisée. Elle regardait fixement les pieds de Charles. Elle avait cet air qu’ont les femmes quand elles voient une souris et qui ne veulent plus qu’une chose : monter sur la table. C’était l’air d’une personne avec une peur panique, impossible à contrôler. Charles baissa les yeux et Stéphanie qui s’était retournée encore plus violemment, fit de même. Les pieds de Charles étaient vert fluo et luisaient.
Ça fait longtemps que ça m’était pas arrivé ! se dit-il. C’est curieux, juste au moment où je ressentais beaucoup de tristesse. Est-ce que ça pourrait avoir un rapport ? Peut-être que ça se produit quand j’ai des sentiments intenses ? Faudrait que je vérifie ça, mais avant tout, je dois stopper la lueur immédiatement.
- Tu es capable de contrôler ça ? lui demanda Stéphanie circonspecte.
- Oui !
Ses pieds cessèrent de luire instantanément, laissant place à deux chaussures parfaitement normales. La femme devant lui s’était arrêtée, à son grand soulagement, de crier avec le sifflet qui lui servait de gorge. Elle restait là, incrédule, croyant avoir eu une vision et faisant de lents allers et retours avec sa tête entre le visage de Charles et ses pieds. Stéphanie et lui la regardaient en tentant de ne pas éclater de rire. Il chuchota à l’oreille de sa bien-aimée :
- Tu crois qu’elle va réussir à survivre à ce qu’elle a vu ?
- Je ne suis pas sûre, lui répondit-elle sans sourciller.
- Je devrais peut-être lui effacer la mémoire, alors !
Il se mordit la langue en terminant sa phrase.
Je viens de commettre une belle bourde ! Merde ! J’espère qu’elle ne va pas aller chercher midi à quatorze heures. Si jamais elle se pose des questions, je suis fichu. Je vais être obligé de recommencer et lui laver une partie de ses souvenirs et j’ai horreur de ça, j’ai l’impression de la manipuler. D’ailleurs, c’est pas une impression, je suis réellement en train de réécrire toute sa mémoire. Je ne suis même plus capable de savoir ce dont elle se souvient !
- Dis donc ! Tu es capable de faire ça ?
Voilà ! Ce que je redoutais. Je suis foutu. Si je lui dis que non, elle ne me croira pas et si je lui dis que oui mais que je ne l’ai jamais fait sur elle, je n’arriverai pas à être crédible. J’ai pu qu’à dire la vérité et à tout recommencer même si je déteste ça.
- Oui, j’en suis capable, dit-il simplement.
- Et… Sur moi, tu l’as déjà… fait ?
- Oui !
- Mais... Pourquoi ?
Il hésita à répondre à cette question. Ce n’était pas par peur des conséquences qu’il connaissait d’avance, puisque tout était écrit dès qu’il avait vendu la mèche. Il hésita parce qu’il se demandait s’il devait refaire une tentative pour lui dire la vérité ou s’il devait la lobotomiser immédiatement. Finalement, il se dit que ça ne lui coûtait rien d’essayer encore une fois. Peut-être qu’à force, il finirait par y arriver.
- Parce que j’ai fait des choses pas très sympas à un certain moment et à chaque fois que tu les apprends, tu me jettes et c’est bien la dernière chose dont j’ai besoin.
- Alors là ! fit-elle abasourdie. Ça veut dire que tu me l’as déjà fait plusieurs fois ?
- Oui.
- Combien ?
- Deux fois.
- Et tu t’apprêtes à le faire une troisième ?
- Non, je voudrais essayer de te rendre ta mémoire mais il faudrait que tu t’y prépares pour que ta réaction ne soit pas la même à chaque fois.
- Et il ne t’est pas venu à l’idée que si j’avais eu la même réaction à chaque fois, c’est peut-être parce que c’est la seule réaction envisageable ? Je pense déjà ça alors que tu ne m’as pas encore rendu ma mémoire.
Tu crois que tu as une chance ? Moi, je ne crois pas ! Puisque tu as le pouvoir de contrôler tout le monde, vas-y, efface ma mémoire mais je suis sûr que quelque part, il me reste une trace de tout ça et un jour, ça va te revenir en pleine tête.
- Calme-toi, je t’en supplie. C’est exactement à cause de ce genre de réaction que je n’ai rien pu faire. Pourquoi crois-tu que j’aie fait ça ? Parce que je t’aime et que je ne veux pas te perdre.
- Et aimer, ça te donne le droit de manipuler mes pensées ? Tu sais, tu n’as pas le droit moral de faire ce que tu veux. Peut-être que tes pouvoirs te le permettent, mais pas ton esprit. C’est un pouvoir, pas un droit. Tu as acquis la possibilité de faire des choses fantastiques et tout ce pour quoi tu l’emploies, ce sont des actes méprisables. C’est un pouvoir qui te donne des devoirs pas des droits !
- Tout ça m’a déstabilisé énormément. C’est pas comme si je l’avais voulu. Ça m’est tombé dessus alors que je n’avais rien demandé. J’ai réagi comme j’ai pu même si j’ai fait des erreurs. La différence, c’est que quand quelqu’un de normal fait des erreurs, ça a de petites conséquences. Quand c’est moi, ça peut-être catastrophique ! Je peux tuer des gens, détruire des immeubles, modifier l’espace-temps. Je n’ai aucune idée des conséquences de ce que je fais. C’est nouveau pour moi et c’est nouveau pour tout le monde. Personne, je pense, n’a jamais eu de telles responsabilités sur les épaules. J’ai peur et j’essaie de réagir de mon mieux. Et pour ça, j’ai un besoin vital que tu sois à mes côtés pour me soutenir et m’aider à prendre les bonnes décisions.
- Si tu me promets que tu fais tout ce que tu peux pour agir dans l’intérêt général, je veux bien te croire et tu peux essayer de me rendre la mémoire.
- Si tu savais à quel point ça me fait plaisir.
Franchement, je n’y croyais plus. Je croyais que je t’avais, d’une certaine manière, définitivement perdue. Bon alors on va essayer, bouge pas.
Il appliqua délicatement sa main droite sur son front et prononça une phrase pour valider le retour de la mémoire perdue :
- Que ta mémoire revienne.
- Oh bon sang ! s’écria-t-elle immédiatement. Je me souviens de tout ! C’est… C’est affreux ! Comment as-tu pu faire ça ?
Un silence lourd s’ensuivit. Charles n’osait pas ouvrir la bouche de peur de la perdre à nouveau. Il la regardait fixement mais elle avait fermé les yeux, certainement pour mieux appréhender la vérité. Un curieux vide s’était formé sur presque trois mètres de diamètre autour d’eux. Les gens continuaient à avancer mais s’écartaient en arrivant près d’eux. Pourtant la foule s’était considérablement densifiée en quelques minutes. Un tram s’arrêta et les gens qui l’attendaient montèrent, les laissant seuls face à leurs problèmes. Puis elle rouvrit les yeux et dit :
- Je te pardonne !
- C’est vrai ? se réjouit-il, tout en ayant du mal à croire à un tel retournement de situation.
- Oui, j’ai réfléchi en connaissance de cause. Sais-tu que tu m’as redonné TOUTE ma mémoire ? Y compris les manipulations que tu as faites sur moi ? Je crois donc, si tu n’as pas manipulé mes pensées, que je sais absolument tout ce qui s’est passé. C’est principalement ça qui m’a fait te pardonner. Une des plus belles choses qui existe pour moi est la franchise et tu as sauvé ton honneur en me redonnant l’intégralité de mon être. Je t’en remercie.
Je comprends que ça a été une erreur de parcours et nul n’est parfait même si tu commences à t’en approcher.
- Merci, trouva-t-il la force de répondre malgré sa stupéfaction.
- Je voudrais que tu fasses quelque chose pour moi.
- Bien sûr, quoi donc ?
- J’aimerais que, dès que tu seras stabilisé et que la police ne sera plus après toi, tu réfléchisses à ce que tu peux faire de bien avec tes pouvoirs.
- C’est promis.
- Et si tu envoyais les flics ailleurs pour voir si tu n’y es pas ? On pourrait retourner chez toi, comme ça ? Tu penses en être capable ?
- Je vais essayer, en tous cas.
D’une pensée, il renvoya les policiers chez eux et effaça ses traces dans tous les fichiers de la police ainsi que dans leur mémoire. En le faisant ainsi, la chose lui était apparue si simple qu’il se demandait pourquoi il n’y avait pas pensé avant. Désormais, il était libre comme l’air, prêt à faire de grandes choses avec sa bien-aimée.
On va pouvoir commencer à vivre, à faire des projets tous les deux, pensa-t-il. Envisager l’avenir avec sérénité, c’est un truc qui me plaît. C’est vrai qu’avec mes pouvoirs, je peux tout faire, mais je ne le ferais que si c’est à son goût, je ne veux pas lui déplaire. Je l’ai attendue trop longtemps pour ça. Il…
- Il revient, il revient ! Cria une voix en s’éloignant.
Charles n’était plus dans la rue et Stéphanie ne semblait pas non plus être présente. Il ne comprenait pas le moins du monde ce qui se passait. Sa tête semblait être frappée par énorme marteau aussi régulièrement que le balancier d’une pendule. A nouveau, il ne sentait plus du tout son corps. Il entendait des chuchotements quelque part à sa droite mais ne les comprenait pas. Puis, un troupeau d’éléphants se rua vers lui. C’est l’image qui lui vint en premier en entendant le bruit monstrueux. En fait, c’était le bruit de plusieurs personnes qui accouraient vers lui mais avant d’avoir compris ou reconnu quoi que ce soit, il replongea dans une obscurité totale accompagnée d’un silence pesant. Immédiatement, il comprit. Il était retourné dans cette espèce de No Man ’ s Land où il avait passé des heures horribles. Il pensait que tout allait à nouveau recommencer mais s’endormit presque instantanément songeant que l’attente allait être moins désagréable s’il dormait.
4
21 février 2000, Nancy, 8h14 :
- Bonjour mon chéri !
- Stéphanie ? balbutia Charles incrédule.
Il était dans son lit. Il essayait d’ouvrir ses yeux mais la luminosité l’en empêcha. L'ambiance sonore lui sembla, malgré tout, assez familière. La résonance particulière de leur voix lui laissait à penser qu’ils se trouvaient à nouveau chez lui.
C’est une histoire de fou ! pensa-t-il. Putain, c’est quoi ce merdier. J’en ai marre, moi ! Je tourne en rond. A chaque fois que j’ai l’impression que c’est bon, que je maîtrise la situation, ça repart dans l’autre sens comme si j’avais peur de la suite. Est-ce que c’est moi qui provoque tout ça ou est-ce que c’est le capitaine caverne ? Ça fait longtemps que je ne l’ai pas entendu, c’est étrange. C’est comme s’il se complaisait dans mes malheurs.
- Évidemment que c’est moi, qui veux-tu que ce soit ?
- Rassure-moi, tu sais ce qui est arrivé à Cyril ?
- Bien sûr, grâce à toi ! Tu ne t’en souviens pas ? C’est un comble si tu me rends la mémoire et que tu perds la tienne.
- Non, c’est que j’ai encore un trou.
- Quelle taille ?
- J’en sais rien, on est quel jour ?
- Lundi.
- Le combien ?
- Ben le 21, je crois.
- Ah super ! J’avais déjà eu un trou de près de dix jours et voilà que ça recommence. Je vais pas m’en sortir comme ça ! Il faut que je trouve une solution avant que je ne trouve un moyen de me suicider. Qu’est-ce qu’on a fait pendant la semaine qui vient de se passer ?
- Hé bien, on a fait les mêmes choses que d’habitude.
- Mais quelles choses, bon sang ?
- Hé, t’énerve pas après moi comme ça ! J’ai rien fait. Je sais pas moi. On a fait ce qu’on fait habituellement la semaine.
- Mais on est ensemble depuis très peu de temps. On n’a pas pu prendre la moindre habitude, on n’a même pas vécu ensemble. Tu habites chez tes parents.
- T’es chiant avec tes questions. Je sais pas. J’ai juste l’impression d’avoir vécu normalement. C’est si difficile à comprendre ?
- Oui, c’est difficile de comprendre que tu ne sois pas capable de me donner le moindre détail.
Tiens, qu’est-ce que tu étais en train de faire à l’instant, par exemple ?
- Ben tu viens de te réveiller.
- Moi, je sais, mais toi ? Tu étais réveillée, tu m’as dit bonjour.
- Oui, j’étais réveillée et je… je n’en sais rien. C’est vide. Je n’ai aucune idée de ce que j’ai pu faire cette semaine. Je sais juste que j’ai vécu…
- Normalement. Oui, je sais, tu me l’as déjà dit. Ça ressemble à se méprendre à un lavage de cerveau.
- Un lavage de cerveau ? fit-elle stupéfaite.
- Oui. Je ne sais pas qui a bien pu faire ça, mais je vais le découvrir. Fais-moi confiance.
- Je suis abasourdie. Déjà que tu me manipules mais quelqu’un d’autre l’aurait fait aussi ?
- De quoi te rappelles-tu exactement ? Quel est ton dernier souvenir fiable ?
- Attends, je réfléchis… C’est difficile comme question. Les événements me paraissent tellement flous et lointains. Je crois qu’on était tous les deux au vélodrome. Je ne sais plus bien ce qu’on faisait là-bas. Tu essayais de te concentrer pour faire quelque chose et puis… c’est tout. Ça s’arrête exactement là. Tout est flou, mais cette coupure est tellement nette ! C’est flippant.
- C’est d’autant plus inquiétant que c’est le même moment que moi. Je n’ai pas non plus de souvenir après cet événement. Excepté, peut-être le fait que je sache sur quoi j’étais en train de me concentrer. Je faisais en sorte que les policiers qui essayaient de m’attraper rentrent chez eux sans encombre et surtout sans mémoire.
- Et tes pouvoirs, tu les as toujours ?
- Je crois mais je vais essayer.
D’un geste presque lascif, il pointa son doigt vers la fenêtre qui s’ouvrit. Puis, il retourna sa main comme pour tenir une balle de tennis et plissa légèrement les yeux. Une boule lumineuse d’une intensité qu’il n’avait encore jamais atteinte apparut au creux de cette main tendue. Elle ne vibrait pas. Elle était extrêmement stable. Il écarta légèrement ses doigts et la boule grossit immédiatement pour continuer à emplir la place disponible dans sa paume. Presque aussitôt, il referma sa main d’un geste brusque et la lumière rétrécit à la même vitesse puis disparut. Assez satisfait, il déclara :
- Je crois que tu as la réponse, non ?
- Fais pas ton malin. Tu ne contrôles pas tes pouvoirs aussi bien que tu veux me le faire croire. Ils t’ont déjà lâché quand tu en avais besoin, me semble-t-il.
- Oui, je sais. Mais vraiment, je sens la puissance monter en moi.
- La puissance ? Vas-y, montre-moi ta puissance, dit-elle avec un sourire en coin qui ne nécessitait pas d’autre explication.
Elle l’attira à elle sous la couette. Charles eut un léger mouvement de recul, plus surpris que récalcitrant.
- Tu crois vraiment que c’est le moment ? lui demanda-t-il.
Sa question était purement rhétorique et il n’attendit pas la réponse pour grimper sur elle. Immédiatement, elle écarta les jambes et s’en servit pour refermer son étreinte. Charles était prêt. Sentir son corps contre le sien avait suffit à faire monter son excitation. Les préliminaires se réduirent à leur plus simple expression car ils désiraient tous deux qu’il vienne en elle.
- Tu as ce qu’il faut ? demanda-t-elle prudemment.
- Attend, je dois avoir ça dans le placard de la salle de bain.
Il tendit la main et un préservatif vola vers lui depuis l’entrebâillement de la salle de bain. Tout en précipitation, il l’enfila et introduisit le membre dans la chaleur de son intimité. Elle n’avait pas demandé de préparation. Elle était déjà prête, comme si elle avait attendu son pénis patiemment depuis qu’elle était réveillée. Troublé par cette idée, ses pensées qui erraient hors de sa dulcinée, il en vint à songer qu’elle avait pu être préparée à ce moment par son inconscient, ou pire par la volonté de quelqu’un d’autre, quelqu’un qui les manipulait.
Capitaine caverne ! C’est lui qui manipule tout ça. Depuis le début, il me fait tourner en rond. Je suis sûr que c’est ça !
A la pensée de son bourreau, son excitation retomba et son sexe avec.
- Que se passe-t-il ? fit Stéphanie un peu vexée.
- J’ai un gros doute.
- De quel genre ?
Elle se dégagea de lui et se mit sur le côté pour mieux écouter ce qu’il avait à dire. Elle sentait que ça allait être long.
- Avais-tu réellement envie de moi ?
- Pardon ? fit-elle mi stupéfaite, mi vexée. Je pense que la facilité avec laquelle tu es rentré devrait t’éclairer sur tes inquiétudes.
- Oui je sais mais je voulais te demander à quel moment tu as eu envie de moi ?
- Mais qu’est-ce que c’est que ces questions débiles ? lui dit-elle en se mettant assise et presque en colère.
- Calme-toi, j’ai juste peur que pour ça aussi, tu ne sois manipulée, par moi ou par quelqu’un d’autre.
- Non ! Je ne suis pas manipulée.
Qu’est-ce que tu crois ? Tu peux manipuler mes souvenirs mais certainement pas mes envies. J’ai eu envie de toi mais je peux t’assurer que c’est complètement retombé, maintenant.
- Excuse-moi, je te promets que je ne voulais pas te vexer. Je suis très maladroit, parfois.
- Oui, c’est le cas de le dire. Je vais aller faire ma toilette. Profites-en pour réfléchir à tout ça. Ça te fera du bien.
Stéphanie se leva d’un geste brusque et se dirigea vers la salle de bain. Charles l’observa avec des yeux amoureux. En la voyant nue mais en colère, il oublia instantanément toutes ses craintes.
Infondés. Mes doutes étaient infondés. J’espère juste qu’elle ne va pas bouder trop longtemps. Peut-être que si je lui présente mes excuses ? Mais tout cela est tellement étrange. J’ai l’impression d’être manipulé comme je l’ai manipulée elle. Et si j’essayais de rentrer en contact avec ce gars-là ? Mes pouvoirs augmentent. Je devrais sûrement y arriver. Tout n’est qu’une question de concentration, après tout ! Allez, j’y vais.
Il s’était remis assis sur le lit dans une position de simili lotus et avait posé ses mains sur ses genoux. Il ferma les yeux et fit le vide en lui. Des images lui vinrent en flash. Il ne parvenait pas à déchiffrer ce qu’il voyait. Tout était flou, trouble confus et beaucoup trop rapide pour s’en faire une opinion. Il sentait que sa tête bougeait dans tous les sens à la recherche d’un improbable point à fixer. Son corps était pris de tremblements réguliers et intenses. Les images continuaient à défiler. Vite, très vite. Le rythme de leurs apparitions ne faiblissait pas mais il lui semblait qu’elles devenaient plus nettes secondes après secondes.
C’est certainement parce que je suis en train de m’habituer à leur vitesse, pensa-t-il. On dirait moi ! C’est comme si le dénominateur commun entre toutes les images que je vois était moi-même. C’est curieux cette impression de me voir sans arriver à me distinguer vraiment. Et tous ces gens autour de moi, qui sont-ils ? Ah ! Les images deviennent plus claires tout à coup. Non, pas si vite ! C’est trop clair ! Trop tard, elles sont toutes blanches. Mais c’est la première fois que ça me fait ça pendant que j’essaie de me concentrer.
Sa tête avait cessé ses mouvements frénétiques et se tenait parfaitement droite comme elle l’était avant que les images ne lui tournent la tête. Il savait qu’il allait réussir à entrer en contact avec lui à présent. Il avait ressenti cela comme une sorte d’épreuve initiatique, un barrage destiné à empêcher quiconque ne le mérite pas d’entrer en contact avec le
Capitaine Caverne.
Décontracté, il s’enfonça dans ses propres sensations et, dès qu’il se sentit près, énonça dans sa tête :
- Êtes-vous là ?
(Silence)- Êtes-vous là ? Répondez, s’il vous plaît.
- Oui. Je suis là. Que veux-tu ? fit la voix tonitruante encore plus forte que dans ses souvenirs.
- Savoir ! répondit Charles plein d'aplomb.
- Vaste programme. Et pourquoi te répondrais-je ? rétorqua-t-il avec une force qui l’impressionna.
- Parce qu’après ce que vous m’avez fait subir, j’ai bien droit à un dédommagement.
- Non ! répondit la voix, lapidaire.
- S’il vous plaît ? supplia-t-il.
- Non !
- Mais pourquoi m’avez-vous répondu si c’est pour me laisser en plan ?
- Tu n’as pas à le savoir. Je vais te revoir très bientôt. Au revoir.
- Et c’est tout ? ça se termine comme ça ? Et ! Vous êtes là ? Hé ho ! Allez, revenez.
La seule réponse qu’il eut fut un silence pesant.
C’est pas possible, il va revenir. Il ne peut pas me laisser comme ça. Il n’a pas le droit ! Pas le droit ? Mais qu’est-ce que je raconte, maintenant ? Bien sûr que si, il a le droit. Il a absolument tous les droits. Et il ne s’en prive pas. Rrrr ! J’enrage. Ça m’énerve. Je suis sûr qu’il savait ce que je voulais et pourtant il est venu, me l’a demandé. Veni, vidi, reparti ! Bon, ça sert à rien que je reste ici. Et au fait, où suis-je vraiment ? C’est noir, c’est chaud, on y est bien. Trop bien peut-être.
Charles ouvrit les yeux sans vraiment le désirer. Il avait été comme éjecté de son état hypnotique. Il avait comme des courbatures dans sa nuque et avait des fourmis dans les bras. Il se demandait combien de temps il était resté ainsi.
Probablement pas trop longtemps puisqu’elle est encore dans la salle de bain. Quoique ! Elle est capable de rester très longtemps, là-dedans.
- Tu es trop curieux, tu vas finir par trouver la réponse et je n’en ai pas envie, dit une voix suave dans le creux de son oreille.
Il sursauta, terrifié par cette voix si proche de lui mais qu’il n’avait absolument pas senti venir. Tout son corps avait réagi instantanément, comme mis en alerte par un danger immédiat. Et c’était peut-être exactement ça, un danger immédiat. Il se retourna sur sa gauche aussi rapidement qu’il s’était écarté de voix.
Il n’y avait rien. Ou plutôt si, il y avait la table de chevet, exactement au même endroit que d’habitude. Cette voix lui avait semblé si proche, comme murmurée dans le creux de son oreille. Il aurait même été prêt à parier qu’il avait senti un souffle chaud et humide. Mais il n’y en avait aucune trace. A moitié rassuré, il se remit dans la position confortable qu’il avait quittée à regrets. Il restait malgré tout sur ses gardes, à l’affût du moindre bruit suspect.
- Que crois-tu ? Que tu peux m’appeler et me voir à loisir ? fit la même voix beaucoup plus rauque et plus forte.
Encore une fois, la voix l’avait pris complètement au dépourvu et la surprise l’avait fait s’écarter. Il se sentait trahi par ses sens. Il ne pouvait pas ne pas l’avoir entendue. Elle était là, juste à côté. Plus que la voix, il avait senti apparaître la présence. Elle ne s’était pas approchée, non, elle s’était matérialisée. Il tourna à nouveau la tête mais il n’y avait, encore une fois, que la table de nuit et le radioréveil qui affichait l’heure. Ses yeux furent attirés par celui-ci. Il ignorait si le même motif était apparu la fois précédente mais les symboles censés indiquer l’heure semblaient dessiner deux yeux fixés sur lui. Aucun chiffre n’était dessiné. Soit le réveil débloquait, soit la voix en avait pris possession. Décidé à faire cesser ses illusions, il dit à voix haute :
- Bon, ça suffit maintenant, montrez-vous.
Le silence qui suivit le mit mal-à-l’aise. C’était un silence pesant car vide de tout bruit, comme annonciateur d’une catastrophe. Il était attentif mais regardait fixement son réveil.
Soudain, une ombre apparut dans son champ de vision : à sa droite, exactement aux pieds du lit. Il se tourna pour voir de quoi il s’agissait. Sa surprise fut totale : il se trouvait là, devant lui. Il l’avait réclamé tant de fois, supplié même, et jamais il n’avait daigné se montrer. Et là, il se dressait, fier, sûr de lui, à moins de deux mètres. Il n’en croyait pas ses yeux. La surprise était de taille. Cet homme n’avait pas encore ouvert la bouche mais il ne pouvait pas avoir de doute. Son apparence ne laissait aucune autre hypothèse à disposition. Il en avait l’intime conviction : la voix de ses cauchemars était là dans toute sa splendeur. C’était lui, au sens propre comme au figuré. Il était à la fois mal-à-l’aise, abasourdi, en colère, rassuré et convaincu. Ce mélange étrange lui donnait l’impression d’être fou et lui laissait un goût amer dans la bouche. Jamais encore il n’avait fait preuve d’ubiquité. C’était la première fois. Quoique l’ubiquité consiste à se trouver à deux endroits à la fois et manifestement, ils se trouvaient tous les deux dans le même lieu.
Il ne bougeait pas, le fixait avec un regard vitreux, presque vide. Il ne clignait pas des yeux.
C’est pas très naturel, tout ça, pensa-t-il.
Se rendant compte du ridicule de sa remarque, il pouffa soudainement, laissant échapper son double hors de son champ de vision pendant quelques secondes. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il avait disparu. A sa place se tenait une sorte de léger nuage de fumée bleue qui semblait vibrer. Elle contrastait terriblement avec le papier peint derrière qui était d’un jaune éclatant. Il la regardait, presque hypnotisé par ses volutes. Alors qu’il oscillait la tête au rythme des mouvements elliptiques, elle se rassembla et se condensa en un objet qu’il connaissait bien.
La lueur ainsi créée se jeta sur lui avant qu’il n’ait eu le temps de faire quoi que ce soit. Elle visa directement la tête et transperça sa boîte crânienne. La douleur fulgurante qu’il ressentit lui rappela douloureusement l’entrée d’un autre corps étranger dans son cerveau.
Elle est entrée dans ma tête ! J’ai mal ! Putain que j’ai mal ! C’est pas humain comme douleur. Faites que ça cesse. Maintenant ! Elle va finir par éjecter mon cerveau comme ça. C’est par derrière, bon sang ! Elle essaie de sortir par l’arrière de mon crâne. Elle va faire exploser mes os. Sans mon cerveau, je vais être à la merci de mon double. Je comprends rien. Qu’est-ce qu’il veut faire ? Il croit peut-être que je ne vais pas réagir ? C’est pas comme ça que ça va se passer. Je vais lutter. Je vais me battre. Tu ne gagneras pas ! Tu m’entends ? Tu lis dans mes pensées, hein ? Je ne vais pas te laisser faire, enculé ! Tu vas te tirer de ma tête et tout de suite. Ahhhh ! J’ai mal ! Merde, dégage de là. Je vais de tuer. Ahhh !
La douleur s’amplifia. Il avait une main sur son front et l’autre posée sur la base arrière de son crâne. Il semblait vouloir empêcher son cortex de se faire expulser. La douleur était trop forte, il sombra et s’écroula dans le lit.
5
21 février 2000, Nancy, 8h47 :
Oh ! Ma tête ! La vache, j’ai un de ces mal de crâne. J’ai fait s’écrouler le Trihôme ou quoi ? Ça résonne là-dedans. C’est comme si j’étais dans une boîte de nuit. Et où je suis d’abord ? Où est-ce qu’il a bien pu me transférer ? Si je suis encore dans cette espèce de No Man’s Land, je vais péter un plomb. Charles était allongé mais n’avait pas encore ouvert les yeux. Le marteau qui tapait à l’intérieur de sa boîte crânienne ne semblait pas pouvoir faire la moindre pause. Il se disait que s’il les ouvrait, ce serait encore pire. Déjà les faibles bruits qu’il devinait lui étaient pareils à ceux d’un marteau piqueur lorsqu’ils arrivaient jusqu’à ses tympans ; alors de la lumière, il n’osait pas imaginer. Peut-être aussi avait-il peur de ce qu’il allait découvrir. Finalement, sa vie des dernières semaines s’était résumée à manger, constater ses nouveaux pouvoirs, en perdre le contrôle, se faire emmerder par le capitaine caverne et pour le peu de temps qu’il restait, être avec Stéphanie.
Et là, j’en suis où ? J’ai pas eu de nouveaux pouvoirs ces temps-ci, je viens de voir le capitaine caverne et de faire l’amour à ma bien-aimée. Alors qu’ai-je à attendre de ma vie ? Manger ? Pourquoi pas, il doit encore être tôt, j’ai mon ventre qui a l’air de crier famine. Oui mais c’est tout à fait possible que j’aie passé beaucoup de temps dans le coaltar. Le seul moyen qui me permettrait de savoir est d’ouvrir les yeux pour regarder où je suis et quand je suis.
Oui mais… Si je fais ça, je me mets à sa portée…N’importe quoi ! Qu’est-ce qui me fait croire que je suis protégé en fermant les yeux ? C’est complètement ridicule en fait. Je ressemble à un gamin de deux ans qui, pour se cacher, met ses mains devant ses yeux. Allez, finies les gamineries, j’ouvre les yeux.
Il fut assez surpris. Non seulement il était allongé mais qui plus est dans son propre lit. En réalité, il n’avait pas bougé d’un millimètre. Tout semblait calme, le soleil était levé et ses rayons inondaient la pièce de clarté. Comme il l’avait craint, ses yeux eurent du mal à supporter cette luminosité soudaine et l’effet fut immédiat : la taille et la fréquence de frappe du marteau doubla. La conséquence pour lui fut un réflexe naturel de protection : il referma les yeux, attendant de meilleures dispositions.
La douleur était si forte qu’il commençait à avoir du mal pour réfléchir. Ce lancinant « Boum Boum » qui revenait au rythme de ses battements cardiaques lui donnait l’impression que sa tête allait imploser. La lumière passait maintenant aux travers de ses paupières, si bien qu’il mit un bras devant ses yeux et posa son autre main sur son front chaud. Il savait que ce n’était pas possible mais il sentait son crâne se soulever puis se rabaisser au même rythme que son cœur. Ainsi recroquevillé dans son lit, il attendait que ça passe.
- Ah ! Je me sens mieux, déclara Stéphanie en sortant de la salle de bain.
Charles, prostré sous ses membres ne la voyait pas. Il entendait ses pas doux, presque sensuels sur la moquette. Ce simple bruit suffit à mettre son imagination en route. Il la voyait avec une serviette enroulée au niveau de sa poitrine, trop courte pour cacher toute son anatomie. Elle laisserait apercevoir le haut de ses cuisses dorées et luisantes, parsemées de quelques gouttelettes d’eau descendant doucement vers ses genoux. Une autre serviette serait enroulée autour de ses longs cheveux blonds et retomberait sur ses épaules dénudées. Le fantasme était en route et rien ne semblait pouvoir l’arrêter.
Rien, sauf peut-être la migraine. Celle-ci redoubla de puissance sous les coups répétés de l’excitation. Son érection était indéniable. Chaque spasme de son membre était accompagné d’un coup du marteau démesuré qui avait pris possession de son crâne. Dans un effort presque inhumain, il entrouvrit la paupière afin de vérifier que son tableau idyllique était loin de la réalité. Il espérait calmer ses ardeurs et revenir à une douleur plus raisonnable. Malheureusement, une fois les yeux habitués à la lumière, ce qu’il vit ne le calma pas, bien au contraire.
Elle n’était pas déshabillée. Elle n’était pas non plus habillée. Elle était en sous-vêtements sexy. Elle arborait un soutien-gorge noir en dentelles orné de quelques broderies jaune clair rappelant étonnement la couleur de sa chevelure. Ses seins, d’une taille confortable, étaient enveloppés à la perfection par ce carcan. En bas, elle portait un tanga noir et jaune assorti à son soutien-gorge. Il était légèrement échancré devant découvrant un duvet reliant son nombril à sa toison dorée. Celle-ci se laissait apercevoir à travers les dentelles aérées de ses dessous. Le porte-jarretelles fixé sur ses hanches était noir et les jarretelles jaunes étaient fixées sur deux bas couleur chair à l’aspect brillant, galbant merveilleusement ses jambes de rêve. Ses cheveux étaient bel et bien secs et tombaient négligemment sur ses épaules à l’aspect doré. Charles n’en croyait pas ses yeux. Elle ressemblait à un top model dans un défilé de lingerie fine. Vue à la télévision, il l’aurait qualifié de bombe. Mais elle n’était pas dans la petite boîte noire, elle était devant lui et son mal de crâne avec. Pendant presque deux ou trois secondes, il s’était senti anesthésié mais le mal était revenu dans un choc aussi violent qu’inattendu.
Il se reprit immédiatement la tête entre les mains et referma les yeux. Stéphanie qui n’avait pas vu continuait de lui parler :
- Tu devrais essayer. Charles, tu m’entends ?
Elle leva les yeux dans sa direction et le vit prostré dans le lit, la tête entre les mains tentant de supporter le poids de son excitation naissante.
- Ca ne va pas, mon chéri ? Tu boudes pour ce que je t’ai dit tout à l’heure ? Tu sais, moi, c’est déjà oublié. On peut passer à autre chose.
Charles ne pouvait pas répondre. Il ne pouvait pas bouger. Il ne pouvait pas se concentrer. La douleur était extrême, son comportement aussi. Il réussit malgré tout à murmurer quelque chose :
- Mmm ! Maal à têete…
- Tu as une migraine, on dirait. Attends, je sais quoi faire. Ne bouge pas. Non, je suis bête, dans cet état, tu risques pas de bouger !
Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Elle tira les rideaux jusqu’à ce que la fenêtre soit entièrement occultée. Elle se dirigea ensuite vers la manivelle pour descendre le volet roulant. Il grinçait affreusement. Elle serait les dents en tournant, pensant à la douleur que devait provoquer le bruit chez Charles. Elle ne se trompait pas : le marteau dépassait désormais largement la taille de sa tête et son cerveau était identique à une bouillie infâme. Sa tâche accomplie, elle lui dit :
- Malheureusement, je ne peux pas faire grand-chose d’autre. Je vais aller voir si tu as de l’aspirine, c’est un fluidifiant sanguin, tu sais.
Elle s’écarta du lit et disparut dans la salle de bain. Quelques minutes plus tard, elle réapparut, un verre d’eau dans une main et deux gélules dans l’autre. Elle s’approcha de Charles et lui glissa à l’oreille, pleine de tendresse :
- Tiens avale ça. Ça ira mieux après. Il te faut du repos.
Elle tendit le verre d’eau à portée de sa main pour qu’il le sente. Elle prit son autre main et déposa les pilules du bonheur dedans. Après s’être assurée qu’il avalait bien, elle se releva, non sans lui avoir déposé un baiser sur le front. Elle s’habilla rapidement, mit son manteau accroché au portemanteau et ouvrit la porte d’entrée. Elle s’en allait, le laissant seul à son sort pour se reposer.
Je vais dormir. Il faut absolument que je m’endorme pour ne plus sentir cette douleur insoutenable. Je ne souhaite ça à personne. Allez, un petit effort pour m’endormir et quand je me réveillerai tout à l’heure, il n’y aura plus rien, plus aucune trace de ce putain de mal de tête de merde ! Qu’est-ce qu’il ne va pas inventer pour me faire souffrir. Je suis sûr que cet enculé en a encore en réserve. Plein ! Je suis certain qu’il a encore des tas d’idées de torture et que je ne suis pas au bout de mes peines. Mais si seulement je savais ce qu’il veut. Je suis presque sûr que je lui donnerais.
Il n’eut pas besoin de prier très longtemps car Morphée vint vite à son secours et le coup de marteau qu’il lui asséna lui fut, cette fois, bénéfique : il s’endormit avec un demi-sourire, content d’avoir nargué le mal ainsi.
6
21 février 2000, Nancy, 11h53 :
Charles ouvrit les yeux sans se rendre compte qu’il n’avait plus mal. Son premier réflexe fut de chercher Stéphanie du regard. Elle n’était pas là. Le volet roulant et le rideau étaient fermés. Sans même réfléchir, il fit un geste en direction de la fenêtre et tous deux s’ouvrirent dans un fracas qui le surprit. Il n’avait pas pensé qu'ils feraient tant de bruit en s’ouvrant. D’ailleurs, il n’avait pas pensé du tout. Il avait juste agi d’instinct. Ses pouvoirs s’intégraient dans son comportement. De même qu’il avait deux bras et deux jambes, il était en train d’oublier qu’il avait des pouvoirs pour les utiliser au lieu d’y réfléchir. Cette perspective lui plaisait beaucoup.
Regardant tout autour de lui, il ne voyait rien d’inhabituel et décida de se lever. Il prit ses vêtements, posés négligemment sur une chaise à côté du lit et les enfila. Il claqua des doigts. Le lit bascula et rentra dans le mur.
Je me sens super bien. Je pète la forme. Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi mais vraiment, c’est le pied total. Mais… Au fait, j’avais mal à la tête. Je me souviens. J’avais si mal que je voulais qu’on me coupe la tête et là, plus rien. Que s’est-il passé ? Bon allez, je vais pas m’apitoyer sur moi-même. Il faut que je retrouve Stéphanie. J’ai besoin de lui parler de l’autre moi-même que j’ai vu.
Et si j’essayais de la repérer avec mes pouvoirs ? Ça vaut le coup d’essayer.
Il ferma les yeux et se concentra.
Ça y est. Je la vois. Où est-elle ? Le sol est clair, il y a beaucoup de monde. C’est très grand. C’est une véritable fourmilière. On dirait… On dirait... ça y est, je sais : un supermarché. Lequel c’est ? Cora ou Leclerc ? Difficile à dire. À l’intérieur, ils se ressemblent tous les deux. Je vois des rayons. Ah ! Une marque, c’est la marque de chez Leclerc. C’est sûr, elle est là-bas. Qu’à cela ne tienne, je vais la rejoindre.
Il rouvrit les yeux et claqua des doigts. La téléportation fut si facile qu’il s’en étonna. Il était réapparu juste derrière elle. Elle poussait un caddy, semblant faire des courses pour eux deux. Il y avait pêle-mêle dans le chariot : de la nourriture, des éléments décoratifs dont il n’avait aucun doute qu’ils allaient terminer chez lui, divers objets plus ou moins hétéroclites comme des protections périodiques. Il décida de se découvrir et dit :
-Ma chérie, je suis là.
Il n’avait pas imaginé un instant qu’elle put avoir un sursaut de cette ampleur. Elle avait légèrement projeté en l’air les objets qu’elle tenait dans les mains. Manque de chance, parmi ceux-ci, se trouvait une boîte d’œufs qui ne demandait qu’à rester à sa place, au chaud entre ses bras. Ils s’écrasèrent lamentablement par terre, éclaboussant ses bas ainsi que ses chaussures. Elle avait poussé un petit cri strident de surprise pour accompagner le
splash.
Elle se retourna et, de sa bouche, sortit une espèce de soupir de soulagement en le voyant :
- Ah ! C’est toi ? Tu m’as fait une de ces frousses. Recommence jamais des trucs pareils, je vais avoir une crise cardiaque. Comment es-tu venu ?
- Téléportation, fit-il simplement.
- C’est plus pratique que la voiture, il n’y a pas de bouchon, dit-elle avec un sourire en coin. Et tu pourrais pas me nettoyer mes chaussures, aussi, tant qu’on y est ?
- Tes désirs sont des ordres, répondit-il d’un ton très solennel.
- N’exagère pas quand même.
Il s’exécuta en claquant des doigts, ce qui eut pour effet de reconstituer les œufs, de les remettre dans la boîte et de la faire léviter à quelques centimètres des bras de Stéphanie.
- Voilà votre vœu exaucé, mon maître, ajouta-t-il en s’inclinant respectueusement.
- C’est quand même bien agréable de pouvoir faire ça.
- Le tout étant de ne pas en abuser, comme en faisant ceci.
Sans avoir eu à faire le moindre geste, ils se retrouvèrent à nouveau chez lui. Dans les mains de Charles se trouvaient cinq ou six sacs plastique contenant des courses. Stéphanie lui demanda aussitôt :
- Il y a quoi dans tes sacs ?
- Ben ! Les courses.
- Et comment sais-tu ce que je devais acheter ?
- Euh… disons que… Comment dire ?
- Vas-y, j’ai déjà compris. J’aimerais juste que tu le dises.
- J’ai un petit peu lu dans tes pensées. Mais juste un petit peu, je te jure.
- Je rêve ! Tu te fous de moi ? Je te dis que je ne veux plus que tu utilises tes pouvoirs sur moi et toi, tu lis dans mes pensées, juste pour connaître ma liste de courses ? Donne-moi seulement une bonne raison pour que je te pardonne.
Charles avait baissé la tête, conscient de l’erreur qu’il venait de commettre. Il espérait que son profil bas ainsi que ses excuses suffiraient à éteindre la colère de Stéphanie.
- Je suis désolé, je ne pensais pas que c’était si grave. C’était instinctif. Je n’ai pas vraiment voulu le faire. Alors je te présente mes excuses et que je te promets de ne pas recommencer.
Les quelques secondes de silence qui suivirent lui parurent pesantes. Puis, elle reprit la parole :
- OK, on oublie mais je ne suis pas certaine que je pourrai te pardonner souvent.
Sur ces mots, il posa les sacs sur la table et ceux-ci disparurent aussitôt sans laisser la moindre trace.
- Où c’est passé tout ça ? demanda-t-elle surprise.
- Rangé ! lui répondit-il sourire en coin.
- Et ta tête, elle va mieux, dirait-on ?
- Oui, je ne me suis jamais senti autant en forme. Tu vois à quel point je maîtrise mes pouvoirs ? C’est une sensation vraiment super de comprendre que tout ce que l’on désire est réalisable.
- Tu n’as pas peur d’en perdre à nouveau le contrôle ?
Le téléphone les coupa soudainement avec sa sonnerie stridente. Charles se dirigea vers lui et décrocha :
- Oui, allo ?
- M. Champmarc ?
- Lui-même.
- Bonjour, je suis le docteur Chavalier. Vous souvenez-vous de moi ?
- Bien sûr, que puis-je faire pour vous ?
- C’est à propos des analyses que vous avez faites il y a une quinzaine de jours…
- Oui et… ?
- Disons que j’ai été dans l’obligation de prévenir les autorités. Il ne m’était pas possible de vous laisser partir en pleine nature avec un patrimoine génétique aussi étrange.
- Et… ?
- Et les autorités ont envoyé le GIGN pour vous… Comment dire ? Ramener à la raison.
- C’est à vous que je dois leur intervention ?
Stéphanie s’était assise et écoutait attentivement la conversation. Elle n’entendait pas les phrases de l’interlocuteur et était très intriguée pas la teneur de ses propos.
- Oui. Justement, je vous téléphone à ce sujet. Ils sont intervenus deux fois sans succès…
- Je sais ! J’étais là.
- Disons qu’ils ne savent pas bien ce qui s’est passé. Ils se sont retrouvés à chaque fois la mission à priori accomplie, rentrés chez eux mais vous introuvable.
- Que voulez-vous ? Arrêtez de tourner autour du pot.
- En fait, ils sont revenus vers moi en qualité de médiateur car j’ai été en contact avec vous. Ils vous écoutent en ce moment. Ils vous demandent de vous rendre immédiatement et sans résistance.
- Vous êtes sérieux ? Passez-moi le commandant, s’il vous plaît.
(Après quelques secondes de silence)- Colonel Armand à l’appareil.
- Bonjour, Colonel. Donc, si je résume, vous êtes en train de me demander de me rendre alors que vous n’arrivez pas à m’attraper, c’est bien ça ?
- Écoutez. C’est la seule manière de vous en sortir. Vous ne pourrez pas fuir éternellement.
Rendez-vous et il ne vous sera fait aucun mal. Nous finirons bien par vous attraper. Pour votre bien et celui de votre famille, revenez à la raison.
- Je crois rêver ! Vous pensez être en position de me dicter ma conduite ? Vous êtes incroyable !
- Soyez raisonnable, c’est dans votre intérêt !
Pendant un moment, Charles avait hésité entre la rigolade et la colère. Cette dernière était en train de prendre l’ascendant. Stéphanie l’avait senti et s’était rapprochée de lui doucement. Elle lui avait pris la main et tentait de le rassurer. Il savait qu’il devait se contenir, que s’énerver pouvait être dangereux, mais rien n’y faisait. A chaque phrase que ce Colonel énonçait, la température de son sang augmentait considérablement.
- Vous n’arriverez à rien en refusant de vous rendre. Vous n’y avez aucun intérêt. Vous ne faites que mettre en danger votre entourage.
Charles le laissait parler. Il avait compris que rien de ce qu’il dirait ne pourrait le faire changer d’avis. Malgré cela, chaque mot faisait monter la pression. Il avait de plus en plus de mal à se contenir. Sa main se crispait sur le combiné du téléphone et Stéphanie sentait bien sa poigne se serrer sur sa propre main. Soudain, elle poussa un petit cri strident comme elle avait dû s’y entraîner au moins la moitié de sa vie. La main tenant le combiné de téléphone s’était mise à briller intensément d’une jolie couleur rouge sang. Stéphanie pointait son doigt vers la source lumineuse avec une anxiété décelable même sans la connaître. Charles regarda machinalement dans cette direction et vit de quoi il s'agissait. Il serra le poing et la lumière s’éteignit.
- Il faut venir à nous, monsieur Champmarc, continuait le Colonel.
Lorsqu’il entendit cette phrase, il fut prit d’une immense haine envers son auteur et disparut aussitôt, laissant le téléphone pendre et Stéphanie l’attendre.