Résurrection
1
3 Février 2000, Nancy, 09h54 :
Charles avait passé près d’une semaine à l’hôpital. Son séjour avait été prolongé lorsque les premiers résultats d’analyse étaient revenus. Sans surprise, ils avaient révélé comme lors de sa première visite des valeurs hors normes et, qui plus est, hors de toute humanité. Les médecins avaient beaucoup insisté pour le garder en observation quelques jours et continuer de creuser. Cette fois-ci, il s’y était prêté de bon cœur, ayant malgré tout en tête le risque d’un nouveau désastre. Pendant plusieurs jours, les examens s’étaient succédés confirmant au fur et à mesure des conclusions alternant entre l’impossible et l’inimaginable, chacun commençant à échafauder des scénarii idiots. Il était passé dans presque toutes les machines disponibles dans cet hôpital sans aucun succès. Le seul point sur lequel ils avaient réussi à acquérir une certitude était son ADN. En effet, l’analyse génétique les avait laissés très dubitatifs. Pour résumer, il ne correspondait pas à un ADN humain. Pire encore, il ne correspondait à rien de connu sur terre. Ses cellules étaient composées de 87 paires de chromosomes, ce qui est énorme par rapport à un être humain qui en possède 23. De plus, chaque chromosome avait une taille gigantesque. Le plus petit comportait à peu près 25.000 gènes contre 2281 pour le plus grand des chromosomes humains.
A plusieurs reprises, les médecins avaient voulu appeler ses parents pour vérifier leur ADN mais Charles avait refusé tout net. Il était majeur et ne voulait pas les mêler à tout ça. Il n’était pas sûr non plus de ne pas voir débarquer la police si ses parents étaient prévenus. Il n’y tenait pas et ils ne pouvaient pas l’obliger à les appeler.
Le docteur Chavalier, un médecin particulièrement tenace avait beaucoup insisté allant même jusqu’à bluffer en proférant des menaces qui n’eurent aucun effet sur Charles. Les événements des derniers jours l’avaient endurci si vite que la relativité de bien des choses lui apparaissait clairement. A chaque menace, il avait répondu par l’ignorance et le dédain et l’homme avait fini par lâcher prise.
Il s’était prêté de bon cœur à leurs analyses mais n’avait pas l’intention de devenir un rat de laboratoire. L’intérêt de comprendre ce qu’il se passait commençait d’ailleurs à être moindre. Plusieurs fois un début de lueur était apparu sur l’une ou l’autre de ses extrémités mais après de grands efforts, il avait réussi à les contenir. Chaque fois le besoin de concentration nécessaire à ce sauvetage s’amenuisait. La dernière fois, quelques heures auparavant, il lui avait seulement fallu sept ou huit secondes pour maîtriser l’énergie. Il était sur le point de prendre le contrôle total sur les drôles de phénomènes qui avaient non seulement détruit sa vie mais aussi celle de Cyril et Stéphanie.
Stéphanie, pas une heure sans que je pense à toi. Je t’ai trouvée et perdue si vite. Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose à faire pour que tu arrives à me pardonner. C’est tellement horrible. Et puis je ne sais même pas ce qui t’est arrivé. Dans l’état où je t’ai laissée, tu étais bonne pour l’asile psychiatrique. Oh Stéphanie, tu me manques tellement. Je donnerais tant pour revenir en arrière, avant que tout cela n’arrive. Mais il faudrait que je revienne avec la connaissance de tout ce qu’il s’est passé car sinon les événements se produiraient de la même manière.
Maintenant que je suis à peu près sûr d’arriver à contrôler mes pouvoirs, peut-être que je pourrais essayer d’en faire quelque chose. Je sais faire de la télékinésie, alors si ça se trouve, je peux me faire voler moi-même. Il faudra que j’essaie à l’occasion
Contrairement à son pressentiment, aucun policier n’était venu le trouver. Sans doute étaient-ils très occupés à le chercher mais leur inefficacité le surprenait : non qu’il eût une grande estime pour eux mais il croyait que l’hôpital était un des premiers lieux à investiguer. Apparemment, pas pour les policiers de Nancy. En tout cas, pas question d’attirer leur attention. Maintenant qu’il s’apprêtait à sortir, il allait devoir faire attention à eux.
Charles termina de remballer ses affaires dans un sac qu’on lui avait gentiment prêté. Il sortit de sa chambre et se dirigea vers la salle des infirmières. Sonia était là. Il la devina fébrile à l’idée de son départ. Ses sens exacerbés lui permettaient d’accroître sa connaissance de la gente humaine et particulièrement féminine. Il entendait rarement leurs pensées et s’empêchait au maximum de le faire, mais les sentiments des gens transpirent dans leurs gestes, dans leur regard et dans leur façon de parler. C’étaient ces signes qui venaient à lui. Elle était assise devant un bureau en train d’écrire quelque improbable formulaire administratif. Elle lui tournait le dos mais le bruit de ses pas l’incita à se retourner. Il perçut dans son regard un mélange de dépit et de tristesse.
Elle est certainement déçue que je m’en aille, pensa-t-il. Elle a l’air si malheureuse comme si elle s’était fait des idées sur moi. Je n’ai jamais eu beaucoup de succès avec les filles et voilà qu’en peu de temps, je sors avec Stéphanie et qu’une autre fille craque sur moi. C’est incroyable !
Je devrais peut-être faire court pour que ça lui fasse le moins mal possible.
- Je vais m’en aller, lui dit-il doucement en baissant la tête.
- Très bien, vous devez juste signer cette déclaration de sortie, s’il vous plait.
Il s’exécuta et apposa sur la feuille le gribouillis qui lui servait de signature. Cette sorte de signature tellement étrange que, d’une part, il est impossible de reconnaître qui en est l’auteur et d’autre part qui est absolument impossible à imiter sauf par pur hasard. Comme souvent les gens, il ne s’était pas donné la peine de lire ce qui était inscrit. D’ailleurs, à son sens, cela n’avait pas d’importance car pour lui rien en ce monde n’avait plus d’importance que le contrôle de ses pulsions.
Relevant la tête, il ne put s’empêcher de regarder la jolie rousse qui était toujours assise à côté de lui. Il était debout et sa situation lui donnait une vue plongeante sur un décolleté découvrant la naissance de sa poitrine généreuse, ornée d’une fine dentelle blanche. Un pendentif doré glissait entre ses seins, donnant envie d’aller le ramasser avant qu’il ne disparaisse sous la blouse.
C’est fou comme le fantasme de l’infirmière peut être vivace. Des générations d’hommes ont dû faire des rêves érotiques avec une jolie infirmière nue sous sa blouse. Et moi, je suis en train de corroborer cette image limite machiste.
Il était troublé mais tenta de cacher qu’il ne lui était pas indifférent. Il voulait mettre fin à la tentation qui le prenait de plus en plus aux tripes. Il la regarda droit dans les yeux et lui dit :
- Merci encore pour tout et au revoir.
- Vous serez toujours le bienvenu mais j’espère vous revoir en dehors de l’hôpital.
Il ne releva pas la perche géante qu’elle venait de lui tendre et pivota pour se diriger vers l’ascenseur. Ses chaussures sur le revêtement grinçaient affreusement à chaque pas, augmentant du même coup la sensation de malaise qu’il ressentait en laissant cette jeune fille seule alors qu’elle ne demandait que son affection. Il ne pouvait la donner, son cœur ne lui appartenait déjà plus. Il l’avait donnée entièrement à Stéphanie et
reprendre, c’est volé, comme disent les enfants. Il appuya sur le bouton pour descendre et un voyant vert qui indiquait que l’ascenseur arrivait de quelques étages en dessous s’alluma. Il montait doucement, très doucement. Il sentait son regard sur lui mais dut se retenir de regarder en arrière. Enfin, il arriva et les portes s’ouvrirent. Il entra à l’intérieur et tout en appuyant sur le bouton du rez-de-chaussée, il baissa la tête. Il ne se retourna pas et laissa les portes se refermer sur lui. Arrivé en bas, il se dirigea vers l’accueil et attendit qu’une hôtesse s’occupe de lui.
- Pourriez-vous m’appeler un taxi s’il vous plaît ?
- C’est inutile, il y en a toujours un ou deux devant l’entrée, lui répondit-elle aimablement.
Vous sortez par l’entrée principale sur votre droite, vous devriez en voir.
- Merci beaucoup. Au revoir et bonne journée, ajouta-t-il mécaniquement.
- Merci, vous aussi.
Il sortit du bâtiment et fut surpris par l’intensité du soleil. Il était resté dans ces bâtiments tellement longtemps que ses rayons lui étaient désagréables. Certes, il y avait bien des fenêtres et il était même sorti une fois ou deux, soit sur une chaise roulante soit sur un lit, mais les fenêtres laissaient mal passer la lumière et le temps avait rarement été au beau fixe ces derniers temps. Il se cacha les yeux pour se faire lentement à ce nouvel environnement. Il avait entendu dire que l’on mettait autour de dix secondes pour s’habituer au changement de contraste, mais plus de vingt-cinq secondes pour s’habituer à l’obscurité. Il savait désormais qu’une moyenne implique des hauts et des bas. Pendant presque deux minutes, il dut mettre sa main devant ses yeux et même ainsi, il sentait la douleur que lui infligeaient les rayons du soleil.
Sa vue revenue, il entreprit de rejoindre l’entrée de l’hôpital située sous un énorme porche digne des plus grandes cités médiévales. Elle était assez haute pour laisser passer un camion de pompier et était ornée de gravures dont il ne comprenait pas bien le sens. Alors qu’il avait le nez en l’air, son index droit se mit à le démanger violemment. Machinalement, il se gratta et le porta devant ses yeux. Il était rouge écarlate et brillait. Il se concentra en le fixant et presque aussitôt la lueur cessa. Assez satisfait de lui, il se remit en marche et aperçut un taxi exactement où on lui avait indiqué. Il marcha jusqu’à celui-ci, ouvrit la porte arrière droite et entra :
- Vous êtes libre ? demanda-t-il au chauffeur plongé dans les pages sports de l’Est Républicain.
- Bien sûr ! Vous voulez aller où ?
- Au 6, Avenue du Général Leclerc à Vandœuvre.
- OK, c’est parti.
Le trajet se déroula sans encombre et sans parole. Le chauffeur n’avait probablement pas envie de parler et Charles n’y tenait pas plus que ça. A deux rues de sa destination, Charles lui demanda de s’arrêter là. Le chauffeur fut surpris, mais le client étant roi, il obtempéra.
- Je vous dois combien ?
- Huit euros cinquante, jeune homme.
Charles sortit son portefeuille et en sortit un billet de dix euros qu’il tendit au conducteur en lui disant de garder la monnaie. Le taxi s’en alla et Charles se retrouva seul à moins de 500m du lieu du massacre.
2
3 Février 2000, Vandœuvre-lès-Nancy, 11h17 :
Il avançait prudemment, observant tout autour de lui. Il s’attendait à ce que la police lui tombe dessus aussi soudainement qu’ils étaient capables de le faire : avec tout le matériel et les cagoules pour se cacher dans la jungle urbaine. Il avait emprunté le passage par la porte de derrière qui attire un peu moins l’attention du voisinage. Il ne voyait rien de particulier, sauf peut-être la voiture de Stéphanie.
Que fait-elle là ? Les flics auraient dû l’embarquer ! C’est quoi ce délire ? Ou alors, c’est un piège. Mais si c’est un piège, pourquoi ne m’ont-ils pas arrêté à l’hôpital ? C’est vraiment étrange tout ça !
Il entra, toujours attentif à son entourage, cherchant le moindre détail qui aurait pu lui mettre la puce à l’oreille sur ce qui allait se passer, mais rien. Il arriva devant sa porte et fut surpris de ne trouver aucun scellé.
Elle était vierge de toute marque. Tout en cherchant la clé dans sa poche, il tendit son oreille. Il croyait avoir entendu un bruit venant de l’appartement. Pendant une longue minute, il resta debout l’oreille collée à sa porte à l’affût du moindre bruit mais rien ne vint.
Si c’est un piège, tant pis, de toute façon, je ne risque pas grand chose de pire que ma situation actuelle.
Il enfonça la clé dans la porte d’un coup brusque et la tourna. Le
clic de la serrure lui sembla faire plus de bruit qu’un marteau-piqueur. Il poussa lentement la porte jusqu’à ce qu’elle soit entièrement ouverte. Ses bras retombèrent le long de son corps et il cessa de respirer. Bouche ouverte, yeux ébahis, le cerveau en ébullition, il resta planté dans le couloir pendant une durée indéterminée mais qui à ses yeux se comptait en minutes. Devant lui se tenait son appartement tel qu’il l’avait laissé. Mais tel qu’il l’avait laissé avant le carnage. Aucune trace nulle part dans son entrée. Pas un lambeau de chair, pas une trace de sang, pas une tâche. Tout était net et propre.
Jamais ils n’auraient réussi à nettoyer mon appart. C’était souillé partout et même au Kärcher, ils n’auraient pas pu. C’est vraiment dingue. Et la moquette n’est pas neuve, on voit encore les traces d’usure. Même les papiers peints sont nickel.
Charles, pris d’une sorte d’angoisse, très nouvelle à ses yeux, hésitait à entrer. Quelque chose l’en dissuadait, cette impression qu’un événement particulièrement désagréable va vous arriver, de préférence en plein dans la gueule. Affrontant ses craintes, il entra malgré tout dans ce qui avait été son appartement.
Il fit un pas, puis deux et voyant que rien ne se passait, il entra moins timidement. Il se trouvait à présent dans la pièce principale qui était aussi la seule et toujours aucune trace des événements n’était visible. Soudain, un bruit derrière lui le fit sursauter. Il y avait quelqu’un dans la salle de bain. Cette personne venait même de tirer la chasse d’eau, preuve qu’elle ne s’attendait pas à le trouver ici. Il se retourna et se colla contre la kitchenette afin de ne pas être vu. Certes, il ne pourrait pas échapper au regard de l’intrus très longtemps mais certainement assez pour le prendre par surprise. Il entendit la cuvette des WC se rabattre puis une sorte de froissement. Il détourna la tête machinalement quelques secondes pour observer le reste de la pièce. Rien ne semblait avoir bougé par rapport à ses souvenirs. Tout était rangé, même ordonné et propre, presque trop, sans doute.
La porte s’ouvrit. Il était bien caché et ne pouvait pas apercevoir la personne. Il l’entendait venir doucement. Visiblement, elle n’était guère pressée de poursuivre ses activités quelles qu’elles soient. Il ne voyait d’ailleurs pas quelles pouvaient être ses occupations car rien ne laissait supposer d’une quelconque vie dans cet appartement. Tout était si bien rangé qu’on l’aurait dit abandonné, la poussière en moins. Pire, un maniaque du rangement semblait en avoir pris possession.
Les pas se rapprochaient doucement mais sûrement. Il était maintenant à moins d’un mètre de lui ou d’elle. Un pas de plus et il allait découvrir qui s’intéressait tellement à lui. La théorie qu’il pensait la plus plausible était un policier en faction chez lui pour le prendre si jamais il revenait. Si tel était le cas, ils le sous-estimaient grandement.
Il n’allait pas se laisser faire par un pauvre planton et chez lui, qui plus est.
Il pouvait sentir sa présence à présent. Il sentait son odeur, entendait sa respiration. Il devinait la personne un peu plus petite que lui et la démarche lui faisait penser à une femme.
En plus, ils ont laissé une femme pour m’attraper ! C’est ridicule. C’est comme s’ils ne croyaient pas que je suis à l’origine du massacre de Cyril.
Elle passa devant lui en lui tournant le dos et son cœur faillit exploser. Il s’était mis à palpiter si fort et si soudainement que sa cage thoracique avait été à deux doigts de ne plus être suffisante pour le contenir. Sa longue chevelure dorée, ses jambes longues et bronzées, son parfum inimitable. Aucun doute, c’était elle. Stéphanie était devant lui, en train de lui tourner le dos. Même s’il redoutait sa réaction au point de ne pas oser lui parler, il dit :
- Stéphanie, c’est moi !
Elle sursauta légèrement en entendant son prénom mais se retourna malgré tout assez rapidement et lui fit face :
- Tu m’as fait peur ! Je ne t’ai pas entendu rentrer. Je suis si contente de te voir. Tu m’as tellement manqué, si tu savais.
Sur ces paroles, elle se jeta à son cou comme s’ils s’étaient quittés deux ou trois jours auparavant dans les meilleures conditions. Elle l’agrippa si fort qu’il suffoqua un moment avant d’arriver à lui dire qu’elle l’étouffait en le serrant ainsi.
- Tu es contente de me revoir ? lui demanda-t-il étonné.
- Quoi ? Comment ça si je suis contente ? Évidemment que je suis contente.
Tu m’as vraiment beaucoup manqué même si on est séparés que depuis une petite journée.
- Une petite journée ? répondit-il incrédule en desserrant légèrement son étreinte.
- Tu es sûr que ça va ?
- Oui, ça va, mais je ne m’attendais pas à cette réaction de ta part.
- Pardon ? Que voulais-tu que j’aie comme réaction ? le questionna-t-elle avec beaucoup de naïveté.
- Eh bien… Comment dire ? C’est assez compliqué, à vrai dire. Il s’est passé beaucoup de choses et tu ne sembles pas en avoir le souvenir. Beaucoup de choses pas très sympathiques. Et même cet appartement ne semble pas s’en souvenir. J’ai peur de perdre les pédales. J’ai comme l’impression tout à coup d’avoir rêvé tout ça ou plutôt d’avoir fait un cauchemar. Et un sacré putain de cauchemar, c’est moi qui te le dis.
- Allez, calme-toi. Tu vas me raconter tout ça tranquillement devant un bon café. Qu’en dis-tu ?
- OK. Après tout, c’est sans doute ce qu’il y a de mieux à faire.
Stéphanie le fit asseoir sur le canapé et s’agita pour leur préparer un bon café. Elle sortit aussi un paquet de gâteaux, des Kango, ceux qu’il préférait.
Charles restait assis, sagement, plutôt hébété. Une fois de plus, il ne comprenait pas ce qu’il se passait. Il était déjà passé par cette phase, une semaine auparavant. Il pensait avoir vécu le pire et être sûr, à présent, de sa santé mentale et voilà que tout rebasculait à nouveau. Qu’est-ce qui était réel dans tout ce qu’il avait vécu cette semaine ? A priori, il aurait mis sa main à couper que Stéphanie était bel et bien amoureuse de lui.
La preuve en était la façon dont elle s’était jetée à son cou. Le problème se situait dans le fait qu’il aurait tout aussi bien mis sa main à couper qu’il allait retrouver son appartement avec des traces de poudre pour relever les empreintes. Où était Cyril, il ne le savait pas. Ce qu’il savait, c’est que la femme de sa vie qui l’avait rejetée quelques jours plus tôt pour son acte odieux était maintenant aux petits soins pour lui comme elle l’avait été juste avant tout ceci. Il avait passé dans sa tête toutes les possibilités et la démence représentait l’hypothèse la plus logique. Pourtant, il s’accrochait à l’idée qu’il ne pouvait être conscient de sa propre folie. Peut-être des périodes d’accalmie entre deux crises.
Si je ne suis pas fou, je vais bientôt le devenir avec des événements comme ça. Il faut que je sache ce qu’elle sait. Ça va peut-être éclairer ma lanterne. Si ça se trouve, l’explication est si simple, si limpide que je n’arrive pas à la voir. Un peu comme lorsque l’on a été trop longtemps sur un problème et qu’on finit par ne plus voir les tenants et les aboutissants.
Le café avait fini de passer et Stéphanie s’appliquait à remplir deux mugs. Elle les apporta et les posa sur la petite table, puis vint s’asseoir à côté de lui et lui dit :
- Alors, tu me racontes tout ça ?
- Ouais, mais d’abord, j’aimerais que tu répondes à une question très importante pour moi.
- Je t’écoute, mon chéri.
- Est-ce que Cyril est encore en vie ? demanda-t-il en la regardant droit dans les yeux.
- Cyril ? fit-elle, interloquée par la question. Pourquoi ? Que voudrais-tu qu’il lui soit arrivé ?
- Réponds-moi, s’il te plaît !
- Oui, je pense. La dernière fois que je l’ai vu, c’était avec toi et il avait l’air en parfaite santé. Toi aussi, mais là, j’ai un doute pour toi, du coup.
- Bon alors c’est vraiment que j’ai inventé tout ça, répondit-il presque désespéré.
- Raconte-moi, l’encouragea-t-elle en prenant sa main dans les siennes.
Charles entreprit de tout lui raconter tel qu’il pensait avoir vécu les jours précédents. Il la voyait blêmir au fur et à mesure de son récit. Quand il arriva à
l’éclatement de Cyril, elle devint si blanche qu’on aurait dit un vampire tout droit sorti d’un roman d’Anne Rice. Elle demanda qu’il s’arrête un moment pour aller boire un coup et s’enferma aux WC pendant de très longues minutes. Elles lui parurent une éternité. Lorsqu’elle ressortit, il continua et sentit qu’elle n’était pas loin de se trouver mal mais elle lui demanda malgré tout de continuer. Elle voulait connaître toute l’histoire. A la fin, elle dit :
- Ce que je peux au moins t’assurer, c’est que Cyril n’a pas l’air d’être mort, je ne suis pas traumatisée — juste choquée par ton récit — et toutes les polices de France n’ont pas lancé un avis de recherche avec ta photo. C’est peut-être pas beaucoup mais je pense que c’est déjà important, non ?
- Oui, tu ne peux pas savoir comme je suis rassuré que tout ça n’ait pas eu lieu même si j’en ai des souvenirs criants de vérité.
- Tu veux qu’on monte voir Cyril ?
- Ouais, je veux bien ! Là, je serai vraiment sûr.
Ils se levèrent tous les deux dans un élan commun et instinctivement se donnèrent la main. Charles n’imaginait plus revivre ce moment et ce simple contact le remplit de joie. Son cœur s’était remis à battre un peu plus vite comme lorsqu’ils s’étaient tenus la main pour la première fois. Il se sentait pousser des ailes. C’était comme de revivre deux fois ces moments si agréables.
Ils sortirent de l’appartement et Stéphanie ferma la porte à clé derrière eux. Devant le regard interrogateur de Charles, elle lui dit :
- Ben quoi ? On n’est jamais trop prudent !
Il prit un air amusé et appuya sur le bouton de l’ascenseur. Celui-ci était déjà là et ses portes s’ouvrirent immédiatement. Il entra et l’observa comme s’il comptait trouver un indice mais il ne vit rien et peut-être qu’il ne cherchait rien non plus. Les portes se fermèrent avec leurs grincements tellement caractéristiques. Les portes se fermèrent avec leur grincement caractéristique. Il l’avait presque oublié mais ne le supportait pas davantage pour autant. L’ascenseur démarra et se mit à monter. Charles se demandait s’il allait ressentir la même chose que la fois précédente mais absolument rien ne se passa. Ils eurent la surprise de voir la porte s’ouvrir sur Cyril. Il était bel et bien là, en chair, en os et en ironie :
- Tiens, mes deux colombes grillées ! Comment allez-vous ? leur demanda-t-il apparemment moins surpris qu’eux de se rencontrer. Justement je descendais vous voir. Ça fait vraiment trop longtemps que je ne vous ai vus. Vous me manquiez, mes chéris.
Sans dire un mot, Charles se jeta contre lui et le serra dans ses bras. Cyril, surpris, eut un mouvement de recul mais l’étreinte de son ami était si puissante qu’il n’aurait pas pu se dégager.
- Mais oui, mon doudou, moi aussi je t’aime bien mais est-ce bien raisonnable devant ta fiancée ? le railla-t-il, sourire en coin.
- Tu ne peux pas savoir comme je suis content de te retrouver malgré ton caractère. Tu peux être odieux quand tu veux, mais je suis quand même attaché à toi ! lui répondit Charles en le laissant à nouveau souffler.
- J’ai loupé un épisode ? demanda-t-il à Stéphanie en tournant la tête vers elle.
- Je crois, oui ! fit-elle avec un malin plaisir.
- Et tu m’expliques ou il faut que je demande à genoux ? insista-t-il.
- Charles croyait que tu étais mort. Disons même qu’il croyait t’avoir tué.
Puis, désirant laisser Charles se reposer un peu de ses émotions, elle se lança dans le récit complet des aventures de Charles en deux tomes. Elle s’arrêta pendant le préambule et proposa de continuer chez l’un ou l’autre le récit des fabuleuses aventures imaginaires de sa moitié. Ils se décidèrent pour l’appartement de Cyril qui se trouvait seulement à quelques mètres. Là, ils s’assirent tous et elle reprit son récit. Charles sourit à plusieurs moments car elle s’était permis d’enjoliver ce qu’il avait pensé être la vérité. Curieusement, les événements avaient l’air bien moins dramatiques dans la bouche de sa bien-aimée que dans la sienne. Peut-être le côté féminin, avait-il pensé sur le moment. Elle avait même agrémenté son récit de quelques détails le rendant encore plus réaliste, comme une description exhaustive des cicatrices de son interrogateur au commissariat.
Il ne lui en avait pourtant pas soufflé mot.
Comme à son habitude, ce récit invraisemblable provoqua chez Cyril un mélange de nervosité, d’incrédulité et de moquerie qui se traduisit par un
« Hein ! Hein ! Mais bien sûr ! Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d’alu. » qu’il avait l’habitude de prononcer en de pareilles circonstances. Pourtant, on sentait bien dans son regard que quelque chose l’interpellait et que tout ne lui semblait pas aussi ridicule qu’il aurait voulu le faire croire.
La force des détails, sans doute, pensait Charles. C’est assez ironique puisque finalement, les détails en question sont faux pour la majorité.
Pour mettre fin à la question de l’exactitude de son récit, il décida de tester ses pouvoirs afin de confirmer ou d’infirmer le contrôle qu’il avait développé à l’hôpital. Même si cela ne prouverait pas tout le récit, une partie au moins de sa thèse serait accréditée. Il ne l’avait encore jamais fait, et pour cause, mais il allait tenter de provoquer l’apparition de la lumière. Avec une bonne concentration, pourquoi pas. Il se dit que c’était très loin d’être prudent mais son intuition lui disait que tout se passerait bien.
Après avoir prévenu ses amis, il ferma les yeux et pensa intensément au pouvoir qu’il possédait en lui. Il ne fallut pas plus de quelques secondes pour que Stéphanie pousse un petit cri aigu en voyant une lueur orange apparaître au creux de sa main ouverte. Charles ouvrit immédiatement les yeux pensant la trouver en danger mais elle était calme et rassurée. Son cri ne signifiait que la surprise de l’apparition malgré l’avertissement. Cela lui permit malgré tout de voir qu’il avait réussi.
La petite boule de lumière se baladait d’avant en arrière dans la paume de sa main droite. Elle était un peu plus petite qu’un abricot et en avait sensiblement la couleur en un peu plus brillant. Elle était parfaitement sphérique et totalement lisse d’apparence. En étant attentif, on pouvait apercevoir une légère oscillation dans la taille. Elle grossissait et rapetissait. Il comprit tout de suite que son cœur en était l’origine, elle suivait ses battements comme le faisait la lueur dans la voiture lors de l’une de ses premières apparitions.
3
3 Février 2000, Vandœuvre-lès-Nancy, 11h54 :
- Bon, et si on allait manger quelque part les poteaux ? C’est pas que ça creuse, vos conneries mais comment dire ? Ça creuse vos conneries !
- Cyril, t’es vraiment infernal ! Charles est en train de faire un truc stupéfiant et toi, tu veux juste manger ! A toi tout seul, t’es un mélange entre Sammy et Scooby-Doo ! lui asséna Stéphanie.
- Je sais, mais c’est pour ça que vous m’aimez ! répondit-il du tac au tac.
Charles, lui, n’avait rien dit et n’avait pas levé les yeux. On l’aurait dit hypnotisé par sa propre création. En réalité, il faisait des expériences avec. Il la faisait doucement grossir. Ses deux amis n’avaient pas remarqué mais la taille avait déjà considérablement augmenté puisqu’elle ressemblait plus à une mandarine qu’à un abricot. Malgré cela, elle oscillait toujours avec son rythme cardiaque.
Soudain, il cria :
- Non ! Pas ça !
- Qu’est-ce qu’il y a ? lui demanda aussitôt Stéphanie inquiète, mais elle n’eut d’autre réponse que son visage effrayé.
La boule doubla de taille en quelques secondes et s’envola vers le visage de Charles pour disparaître à son contact !
- Qu’est-ce qui se passe ? lui redemanda-t-elle encore plus affolée.
- J’ai perdu le contrôle !
- Sur la lumière ? On est en danger ?
- Je ne sais pas ! Tout peut arriver comme… Euh rien.
- Super ! bougonna Cyril.
- Je ne sais pas ce qui est arrivé. Je la tenais bien, je jouais avec…
- Tu joues avec notre vie, de mieux en mieux ! insista Cyril.
- Non, je ne pouvais pas imaginer que j’allais perdre le contrôle. J’arrive à la maîtriser depuis plusieurs jours et là, il y a eu un truc. Elle s’est détachée de moi comme si je n’avais jamais eu aucun pouvoir sur elle. Je comprends pas comment ça a pu arriver. Ça ne devait pas arriver !
- Mais c’est arrivé et maintenant, on risque de vivre la même chose que dans ton histoire à la différence que l’on est chez moi et plus chez toi ! T’es trop fort comme gars. Bon, et elle est devenue quoi ta boule de la mort qui tue ?
- J’en sais rien, putain !
Charles avait presque crié et maintenant, il se tenait la tête entre les mains et semblait sur le point de pleurer. Il se rendait compte qu’il s’était raccroché à l’idée que tout ça pouvait n’être qu’un mauvais rêve et qu’il avait sans doute une chance de recommencer et de ne pas tout gâcher. Et sans prévenir, ce beau rêve était en train de s’envoler avec sa lueur. Inconsciemment, il avait intégré cette possibilité comme la réalité.
Malheureusement, ce débat était caduc et la triste réalité se rappelait à son bon souvenir. Il n’avait absolument aucune idée de l’endroit où la lueur avait pu disparaître. Peut-être s’était-elle juste désintégrée mais il en doutait énormément. Il n’avait pas senti le contact quand elle était rentrée en collision avec sa joue car elle ne dégageait aucune chaleur et n’avait probablement pas d’existence physique telle qu’on l’entend habituellement.
Pour le réconforter, Stéphanie s’était rapprochée de lui et le serrait dans ses bras. Elle ne pouvait pas supporter de le voir craquer ainsi. Cela faisait monter en elle un mélange de tendresse et de pitié. Un curieux assemblage, en vérité mais le résultat était l’enlacement qu’elle lui accordait. Il n’y était pas opposé et, ainsi blotti contre elle, il s’abandonnait et en oubliait presque les raisons de son désespoir. Celles-ci lui éclatèrent à la figure aussi violemment qu’un boomerang qui vous revient en pleine tête.
Une forte migraine lui prenait brusquement toute son attention. Il la sentait monter en lui et parcourir un chemin prédéfini à l’intérieur même de son crâne. Il avait presque la sensation de voir une minuscule lumière passer d’un neurone à l’autre à une vitesse vertigineuse. Il avait prit sa tête entre ses mains comme pour l’empêcher de sortir et avait fermé les yeux et la bouche. C’est pourtant le contraire qu’il désirait : que ça sorte de sa tête et n’y revienne jamais car il sentait en son for intérieur qu’une fois encore tout ça allait très mal se terminer. Peut-être parce que les fois précédentes, c’était exactement ce qu’il s’était passé ou peut-être était-ce juste une de ses perceptions.
Alors qu’il luttait de toutes ses forces, il entendit en dessous de lui une voix apeurée qu’il aurait reconnue entre mille. C’était Stéphanie qui lui parlait. Il avait entendu ce même timbre de voix lorsqu’il s’était lâché sur Cyril. Cette pensée l’obligea à ouvrir immédiatement les yeux et à baisser la tête vers elle. Le spectacle qu’il vit le fit hésiter entre l’incrédulité et le soulagement. Il était assis à un bon mètre du sol, ne reposant sur absolument rien : il lévitait. L’amour de sa vie se trouvait sur le canapé et le regardait les yeux grands écarquillés. Cyril n’était pas là. Charles fut pris d’une brutale panique en réalisant l’absence de son ami et sa bouche s’ouvrit, laissant sortir toute l’énergie qui le maintenait en l’air. Il s’écroula violemment par terre mais eut un ultime réflexe de concentration qui fit réapparaître la lueur de la taille d’une orange et absorba l’énergie destructrice. Là, en vrac sur le sol, il fit un geste de la main et la boule explosa la fenêtre et s’envola vers le ciel à une vitesse ahurissante. Il se relâcha et dit :
- C’est fini pour cette fois-ci ! Mais où est Cyril ?
Il était tellement fatigué que ces mots lui avaient demandé un effort gigantesque et attendaient une réponse rapide, à même de le rassurer, mais rien ne vint.
C’est pas bon signe, si elle ne me répond pas. Il m’a encore aidé à repeindre les murs ou quoi ? pensa-t-il en s’en voulant d’avoir de telles idées.
- Il est parti chercher un extincteur dans le couloir, chuchota Stéphanie.
Sa voix semblait venir d’une autre dimension, d’un autre lieu, d’un autre monde. Cette impression étrange le paniqua encore plus et l’adrénaline qui parcourut son corps l’aida à se redresser. Il prit sa main et la caressa. Il lui avait posé une question mais le ton de la réponse l’avait empêché de comprendre ce qu’elle signifiait. Ce n’est que lorsque Cyril entra dans l’appartement qu’il en prit conscience. Il était vivant et il n’y avait manifestement aucun dégât à l’exception de la fenêtre qui avait été brisée en milliers de morceaux par le passage de la boule d’énergie. Après quelques secondes passées à regarder le trou béant, Cyril ironisa
- Ah ! Tu es enfin redescendu ? Tu sais, pour ma fenêtre, fallait pas te sentir obligé d’en faire un puzzle ! Elle aurait éventuellement pu encore servir quelques années.
- J’allais pas rester là-haut pour le restant de mes jours, quand même et désolé pour la fenêtre, c’était elle ou nous ! Mais pourquoi diable es-tu allé chercher un extincteur ?
- Tu t’es pas vu incandescent, toi ! On aurait dit que tu allais exploser sur place. C’est fini ?
- Oui, c’est fini, j’ai envoyé toute l’énergie dans…
Au même moment, une énorme détonation se fit entendre au loin dans le ciel suivie par une multitude de bruits plus aigus se succédant à une vitesse folle. Intrigués, ils se dirigèrent tous les deux rapidement vers l’ancien emplacement de la fenêtre, laissant Stéphanie seule sur le canapé à demi groggy. Arrivés devant la fenêtre, leur regard fut attiré vers le ciel. Un énorme nuage blanc s’était formé très haut en altitude. Sans hésiter, Charles déclara :
- C’est l’énergie que j’ai envoyée.
C’est dingue ! Tu imagines les dégâts qu’elle aurait faits ici ?
- Et regarde en bas ! lui répondit Cyril en pointant son doigt vers le bas de l’immeuble d’en face.
- C’est ça qu’on a entendu, toutes les vitres ont explosé à cause de la déflagration. J’ai encore foutu un beau bordel, on dirait. Ça veut dire que je n’ai probablement pas rêvé ! Tout ce que je vous ai raconté est vrai, sauf peut-être votre mort puisque vous êtes ici tous les deux.
- Tu sais, c’est facile à vérifier. Tu as bien dit que tu avais détruit un immeuble près du boulevard Lobau ? Alors allons vérifier s’il est encore debout.
- OK ! Dès qu’on a remis Stéphanie en état, acquiesça Charles.
Ils n’eurent aucun mal à la sortir de sa torpeur. Un simple verre d’eau et quelques paroles réconfortantes suffirent à lui faire retrouver son état normal. Elle se jeta dans les bras de Charles heureux de constater que l’épisode n’avait pas eu de conséquence dramatique. Ils se mirent en route juste après avoir rassemblé leurs affaires respectives non sans une dernière remarque de Cyril leur rappelant qu’il était plus de midi et que la faim commençait à le tenailler.
4
3 Février 2000, Nancy, 12h40 :
Ils prirent la sortie
centre ville car la voie rapide par le parc des expositions était le chemin le plus court pour se rendre au boulevard Lobau. Ils avaient tous les trois le regard dirigé vers l’endroit où devait se trouver l’immeuble mais le vide était pesant. Au fur et à mesure qu’ils approchaient, ils ne pouvaient que constater qu’il n’y avait plus rien. Arrivé juste à côté, la vérité s’imposa d’elle-même : il avait bien été détruit, probablement par Charles et il ne restait plus qu’immense monticule de gravats.
Stéphanie rangea la voiture le long du trottoir et coupa le moteur. Elle se tourna vers ses amis et ouvrit la bouche. Aucun son ne sortit. Cyril avait l’air perplexe malgré la preuve gisant devant lui. Charles transpirait la tristesse. Il avait tenté de s’accrocher à l’espoir d’un cauchemar mais le rêve s’était écroulé en même temps que le bâtiment.
- Et maintenant, on fait quoi ? demanda Cyril un peu gêné.
- Allons manger, répondit aussitôt Charles à l’étonnement général.
- Hein ? fit Stéphanie incrédule.
- Ben oui, ça sert à rien de se lamenter. Il est plus là. Il est plus là ! Je vais pas le reconstruire avec mes mains, quand même !
- Avec tes mains, oui, ça m’étonnerait, mais avec ton esprit, pourquoi pas ? grommela Cyril.
- Quoi ? Qu’est-ce que tu as dit ?
- J’ai dit que tu pourrais peut-être le reconstruire avec ton esprit, cher ami.
- Non ! Non ! C’est fini ! Je ne veux plus d’accident. Non mais tu as vu ce que cette énergie est capable de faire ? Je ne veux plus utiliser ça.
- Mais tu n’as pas le choix ! dit Cyril moins calmement qu’à l’habitude. C’est ton don ! Le tien, pas le mien ou celui de ton voisin. C’est le tien et tu dois l’assumer. Un grand pouvoir égale de grandes responsabilités.
- Tu parles, les phrases toutes faites que tu ressort de Spiderman, c’est pas la peine ! J’ai vu les mêmes films que toi, mon gars. Alors tes leçons de morale à deux balles, tu te les gardes. C’est pas toi qui as transformé ton meilleur pote en moussaka, fusionné un flic avec son papier peint et mis en miettes un immeuble de plus de cinq étages.
Tu peux pas imaginer ce que ça fait des trucs pareils. J’ai jamais demandé à avoir un pouvoir pareil. Putain, j’étais bien, moi, avant ! J’étais tranquillement étudiant en train d’essayer de me trouver un métier sympa. Je venais de concrétiser un amour qui me poursuivait depuis des années sans résultat et d’un coup, toute ma vie s’écroule. Je deviens un phénomène de foire, je tue sans m’en rendre compte, je me transforme en une espèce de possédé qui rase tout sur son passage. Tu crois que ça fait quoi, ça ? Est-ce que tu en as la moindre idée ? Est-ce que tu t’es au moins posé la question de ce que je ressentais ?
Le ton de Charles était allé crescendo et avant de s’arrêter presque essoufflé, il était à la limite de crier après Cyril. Celui-ci, surpris par une telle colère, restait très calme et faisait profil bas. Il ne l’avait jamais vu dans cet état là et l’inquiétude montait en lui. Stéphanie était restée à l’écart de peur de voir la conversation dégénérer car elle ne croyait pas Cyril capable de s’écraser comme il venait de le faire. Ils attendaient tous deux qu’il se calme et que les choses reprennent leur cour car, l’espace d’une minute, le temps semblait s’être arrêté.
Après deux bonnes minutes, il reprit la parole tranquillement :
- Il y a un McDo juste à côté. On a qu’à y aller.
- D’accord ! lui répondirent-ils en cœur pour éviter de le contrarier à nouveau.
Stéphanie redémarra la voiture et se dirigea vers le parking du fast-food. Elle se gara et coupa le contact. Personne n’osait parler après l’incident et c’est en silence qu’ils descendirent. Elle n’était pas une grande fan de la restauration rapide mais de temps en temps, elle n’y était pas opposée si on lui laissait la possibilité de prendre une salade composée.
Le service fut étonnement rapide malgré le monde aux caisses. Au moins une quinzaine de personnes avait été servie avant eux. Charles commanda un menu, Stéphanie sa salade ainsi qu’un petit hamburger et Cyril prit autant de nourriture à lui tout seul que ses deux camarades réunis. Deux menus complets ne lui avaient jamais fait peur.
Ils s’installèrent à table toujours sans un mot et le bavard de service se décida à briser la glace :
- Est-ce que tu es calmé ? Je ne voulais pas t’énerver, je suis vraiment désolé, crois-moi.
- OK, je te crois. Et moi, je pense que je me suis emporté un peu vite. Je te demande pardon aussi. Surtout que je pense que lorsque je t’ai assassiné, je devais aussi être assez énervé, alors ce n’est peut-être pas la meilleure idée de m’exciter après toi.
- Ben comme ça, on est quitte. Alors, qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? Tu ne peux pas rester comme ça à te morfondre sur ton sort. Tu dois aller de l’avant.
- Cyril, recommence pas !
- Oups ! Désolé. Je le ferai plus. Enfin aujourd’hui, en tout cas.
Soudain, la vue de Charles se brouilla pour devenir parfaitement noire. Les voix s’éloignèrent. Il avait l’impression d’être en train de mourir même s’il savait qu’il ne pouvait pas mourir comme ça, d’un seul coup sans raison.
A présent, tout était limpide : noir et silencieux. Rien ne venait perturber ses sens. C’est un peu comme s’il n’existait plus. Puis, cette voix revint. Il ne l’avait pas entendue depuis plusieurs jours. Elle ne lui manquait pas vraiment car à chaque
apparition orale, il se produisait des événements rarement agréables pour lui et son entourage. Il était dans un lieu public, il ne fallait aucun débordement sous peine de prendre le risque d’un malheur.
- Charles, tu es là ? fit la voix caverneuse.
A bien écouter, elle n’était pas vraiment caverneuse, elle était juste grave et lointaine et on pouvait y déceler de l’écho, comme trafiquée par un ordinateur. Pour la première fois depuis que ces événements étranges s’étaient produits, Charles ne voulait pas se laisser faire. Il avait décelé dans la voix de son bourreau, ou quel que soit le qualificatif qu’on puisse lui donner, un petit quelque chose qui avait attiré son attention. Un petit quelque chose qui faisait qu’il prêtait moins d’importance au contenu qu’au contenant. Pour être honnête, il n’avait même pas saisi le sens de ses paroles. Certes, il avait parfaitement entendu chaque mot mais n’arrivait pas à donner un sens à leur juxtaposition. Quelque chose clochait dans la machine bien huilée de ses cauchemars.
- Charles, tu m’entends ! fit la voix avec un ton plus sec.
Encore une fois, il ne répondit pas, bien trop occupé qu’il était à analyser la situation sous un jour entièrement nouveau :
Et si cette voix était mon subconscient ? Si le seul responsable de tout ça, c’était moi ? Peut-être que pour ne pas sombrer dans la folie, j’ai créé cette voix afin de représenter mon mauvais côté, un peu à la manière du côté obscur de Star Wars ? C’est un peu tordu mais c’est au moins une explication et dans le contexte actuel, c’est déjà pas mal. Des fois, on échafaude des théories complètement fumeuses pour expliquer l’inexplicable et on reste scotché par les apparences. Il suffit de focaliser les regards sur un petit prodige pour que les gens ne cherchent pas la source d’un plus grand miracle. Pour détourner mon attention de mes pouvoirs et de leurs conséquences, je m’invente des voix. Peut-être que si je n’y accorde plus aucun intérêt, elle cessera car mon esprit comprendra qu’elle ne fait que me rendre un peu plus barge à chaque fois.
- Charles, reviens avec moi ! insista la voix presque plaintive.
Mais il ne l’entendit même pas. Non seulement il s’était isolé du sens mais il venait aussi de réussir à s’isoler de la voix elle-même. Il s’éloignait de ce cauchemar rémanent si vite qu’il fut pris d’une sorte de vertige.
- Charles, reviens ! J’ai besoin de toi, cria-t-elle de très loin.
Mais il n’était plus là, il était reparti chez lui ou plutôt dans le McDonald’s qu’il avait quitté pour s’enfuir dans ses pensées. Dieu seul savait combien de temps il avait passé ainsi, la conscience dans un autre monde, cette autre dimension dans laquelle il se sentait si mal à l’aise à chaque fois qu’on l’appelait.
- Hé mon pote, ça va ? lui demanda Cyril presque inquiet.
- Oui ça va, j’ai juste eu une petite absence, rien de grave.
- Rien de grave ! Rien de grave ! C’est vite dit. La dernière fois que t’as eu une absence, j’avais plus de vitre à ton retour.
A d’autres occasions, cette remarque l’aurait agacé, mais après sa victoire, il était d’une excellente humeur et semblait prêt à lui pardonner tous ses petits travers et ses phrases assassines.
Et maintenant, qu’allait-il faire ? Continuer à subir les événements comme il en avait maintenant l’habitude ? Non, il était résolu à prendre le taureau par les cornes. Il allait devenir maître de sa vie comme il avait presque réussi à devenir maître de ses pouvoirs.
D’abord, il faudrait peut-être que je prévienne Papa et Maman, que je leur explique ce qu’il se passe. Comment vont-ils le prendre ? Vont-ils me traiter comme un pestiféré ? Comme la honte de la famille ? Vont-ils avoir peur de moi, de mes paroles, de mes actes ? Souvent, la peur et la haine sont si étrangement proches qu’elles s’associent très bien ensemble. Alors ils vont sûrement me jeter dehors par peur, même si je suis leur fils unique. Est-ce que je fais bien de faire une sorte de coming-out ?
Non, j’ai dit que j’allais prendre ma vie en main et c’est ce que je vais faire maintenant. Dès qu’on rentre au trihôme, je les appelle.
Le reste du repas se déroula normalement et leur conversation lui sembla pleine de banalités. Un peu comme si la vie de tous les jours lui semblait désormais morne et triste même si, en vérité, c’était à celle-là qu’il aspirait.
5
3 Février 2000, Vandœuvre-lès-Nancy, 15h00 :
De retour chez lui, il prit le téléphone sans en parler à ses amis et composa le numéro de ses parents. Ils habitaient une grande maison à Ancerville-Güe, un village à une centaine de kilomètres à l’ouest de Nancy. Ils étaient un peu à l’écart du centre ville dont on avait fait le tour en cinq secondes. Le jardin autour de la maison était grand et très arboré. A cette époque de l’année, il était un peu plus triste car les grands frênes étaient dénudés.
Ainsi déshabillés, ils laissaient entrevoir la grand-route qui passait derrière. Un grand magnolia de plus de quatre mètres de haut se préparait déjà à se couvrir de ses plus beaux atours pour Pâques. Le forsythia, de l’autre côté de la maison, était tout aussi paré pour être le premier à fleurir. Le temps froid de l’hiver qui avait déjà été particulièrement rude avait mis à mal la verdure environnante. Elle était, malgré tout, encore présente grâce aux sapins et aux thuyas toujours en forme. Ils formaient une haie sur la majorité du tour de la maison, permettant à ses occupants d’être à l’abri des regards indiscrets des passants. Charles avait un très bon souvenir de son environnement familial. Il appréciait beaucoup de revenir passer quelques jours dans ce havre de nature tant qu’il n’avait pas à s’en occuper.
Le téléphone sonna pendant près d’une dizaine de secondes avant que son père ne décroche.
- Allo ?
- Bonjour Papa.
- Oh ! Incroyable ! Chérie, notre fils vient de retrouver notre numéro de téléphone dans ses archives, cria son père à l’intention de sa mère derrière lui. Comment vas-tu, depuis le temps ?
- Bien, en fait, il s’est passé beaucoup de choses, ces derniers temps. C’est un peu pour ça que je vous appelle.
- Ah ! J’ai eu peur. J’ai cru que tu nous appelais juste pour nous donner des nouvelles. Je suis rassuré, tu as aussi des choses à nous demander.
- Tu es injuste ! J’ai toujours essayé de me débrouiller par moi-même. Et c’est encore le cas. Mais si tu ne veux pas entendre ce que j’ai à te dire, je peux toujours raccrocher ?
- D’accord, excuse-moi.
J’ai été un peu sec. Il faut juste nous comprendre. Ça fait plus d’une semaine qu’on n’a pas de nouvelles de toi malgré les messages qu’on laisse sur ton répondeur. En plus, tu avais des partiels et on ne sait même pas comment ils se sont passés ? Alors mon grand, comment ça va ?
- Il s’est passé beaucoup de choses très importantes dans ma vie. Tout d’abord, je sors avec quelqu’un.
- Quelqu’un ? Je la connais ?
- Non, c’est Stéphanie. Je vous en ai déjà parlé à de nombreuses reprises. On file le parfait amour et j’espère que je pourrai vous la présenter bientôt.
- Je me disais aussi qu’en l’absence de nouvelles, c’était sûrement une histoire de fesses.
- Pas de fesses, papa, une histoire d’amour.
- Oui, mais tu verras, finalement, amour ou pas, c’est que des histoires de fesses. C’est comme ça depuis la nuit des temps et c’est pas toi qui va le changer.
- Passons ! Depuis quelques temps, il y a des événements vraiment étranges, pour ne pas dire surnaturels.
- Surnaturels ? Tu t’es engagé chez les témoins de Jéhovah ? Dans une autre secte ? Tu veux qu’on t’aide à en sortir, c’est ça ?
- Mais tu vas me laisser parler un peu ? lui répondit-il agacé.
- Oui fils !
Cette appellation l’énervait passablement. Son père l’employait à chaque fois qu’il voulait lancer un petit pic vers lui pour le titiller. Malgré des années d’expérience, le truc marchait toujours. Sauf aujourd’hui ! Aujourd’hui, il n’était plus le même et ce qu’il avait à lui dire était plus important que tout le reste.
- Papa, écoute-moi ! J’ai des pouvoirs surnaturels.
Je peux bouger des objets par ma pensée, lire dans l’esprit des gens et libérer des quantités d’énergie immenses rien qu’en y pensant. Il est même possible que je sois capable de réaliser mes pensées.
En disant ces mots, Charles eut soudain un éclair de génie :
La voilà, l’explication. J’ai voulu très fort que mes amis reviennent sur terre et c’est exactement ce qu’il s’est passé. J’ai bien tué Cyril, mais je l’ai ramené à la vie. J’espère qu’ils sont normaux et pas des sortes de dégénérés comme dans le bouquin Simetière de Stephen King, sinon, je suis pas sorti de l’auberge. Il faudra que je vérifie cette hypothèse.
- Tu te fous de moi, là ? l’interrogea son père.
- Non, pas du tout. Je vais essayer une expérience que je n’ai jamais faite. Je suis certain que si ça marche, tu seras convaincu.
- Ça m’étonnerait, mais vas-y, dit-il intrigué.
- Attends deux secondes, j’ai besoin de me concentrer.
Lâchant le combiné, il se tourna vers ses deux amis qui étaient restés particulièrement silencieux. Ils avaient bien été surpris de sa décision mais la respectaient avant tout. Assis sur le canapé, ils le regardaient sans avoir la moindre idée de ce qu’il avait en tête. Ils commençaient à avoir un aperçu de ses capacités mais ils étaient encore loin d’en soupçonner l’étendue réelle.
Charles s’approcha d’eux et leur prit chacun une main. Stéphanie était à sa droite et Cyril, qui était à gauche, eut un mouvement instinctif de recul. La surprise laissa place à la collaboration quand il comprit qu’il ne lui voulait aucun mal.
Il retourna leurs mains afin de sentir leurs paumes dans le creux des siennes. Il avait fermé les yeux et semblait déjà être parti dans un autre monde. En vérité, il était dans le monde de son esprit. Tous ses sens s’étaient appauvris pour lui permettre de donner la plénitude de ses pouvoirs. Il était dans une sorte de transe dont seul un choc physique violent aurait pu le sortir. Il serrait les mains de plus en plus fort. Cyril fut le premier à sentir un léger picotement dans ses doigts. Intrigué, il les regarda et vit qu’un halo lumineux avait entouré la partie de sa main qui le démangeait. Malgré une forte envie de retirer sa main, il ne bougea pas. Il avait senti que la force de la poigne de Charles était démultipliée par la lueur. Même si un danger les guettait, il n’aurait pas réussi à sortir de son emprise. Stéphanie s’en rendit compte lorsqu’elle vit Cyril tourner la tête vers sa main. Elle remarqua aussitôt que son regard n’avait pas été attiré par la lumière comme il aurait été normal qu’il le soit. Dans un sens, on aurait dit que la lumière possédait une sorte de transparence propre en contradiction totale avec son intensité. Stéphanie avait, elle aussi, une bonne partie de sa main recouverte du phénomène qui leur était de moins en moins inconnu.
Soudain, tout s’accéléra. La lumière les recouvrit entièrement avant qu’ils aient même l’idée de bouger. Ils la sentirent tous deux envahir leur corps jusque dans la moindre cellule. La seconde qui suivit leur parut une éternité. Une éternité d’absence. La seule chose qu’ils ressentaient était le vide total, l’absence de sensation comme s’ils n’étaient plus, tout en ayant la conscience de ce vide de sensation ; un peu comme ressentir sa propre mort.
Lorsqu’ils se rendirent vraiment compte qu’ils n’étaient plus, ils furent à nouveau.
Ils étaient dans une grande pièce d’environ quarante mètres carrés. Tout le mobilier était typé fin 70, début 80. C’était une salle à manger, à n’en point douter. Cyril et Stéphanie avaient l’air assez troublés aussi bien par ce qui avait précédé que par l’endroit où ils se trouvaient. Charles, lui, était parfaitement calme. Il avait voulu ce voyage et, à ce titre, savait ce qui l’attendait. Dès l’arrivée, il avait été soulagé de reconnaître la maison de ses parents. Un peu de lumière passait par les deux grandes portes-fenêtres et éclairait la porte vitrée qui séparait la pièce du couloir. De celui-ci, ils pouvaient entendre une sorte de grognement et quelques soupirs insistants. Charles prit la parole le premier :
- Bienvenue chez mes parents, leur dit-il en lâchant leur main.
- Tu rigoles ? fit Cyril interloqué.
- Est-ce que j’ai l’habitude de rigoler, ces temps-ci ?
- Euh… Non, pas vraiment. Ben allons voir ton père, alors, si c’est bien lui que l’on entend grommeler.
- Nous y allons de ce pas. Tu viens, mon cœur, j’ai quelqu’un à te présenter, dit-il en s’adressant à sa bien-aimée.
Joignant le geste à la parole, il lui reprit la main et se dirigea vers le long couloir central de la maison. Il ouvrit la porte vitrée et tomba nez à nez avec son père qui venait voir ce qui pouvait faire du bruit dans la salle à manger.
- Charles ? C’est toi ? Mais comment ?
- Comment nous sommes arrivés là ? C’est ça que tu te demandes ? Par la seule force de ma pensée.
- C’est pas possible, tu te fous de moi.
Ça y est, je sais, c’est pour une caméra cachée, hein ? tu m’as appelé d’un portable ?
- Tu as la présentation du numéro, non ? Alors va regarder ton téléphone, tu verras que je t’ai bien appelé de chez moi.
- Ouais, enfin, les gens des télécoms sont sûrement capables de bidouiller ça pour un vidéo gag, répondit son père incrédule. Et puis c’est qui tes copains, là ?
- Ah oui ! Je te présente Stéphanie dont on vient de parler au téléphone et Cyril, un de mes meilleurs amis. Tu sais, je comprends que tu ne me croies pas car moi-même j’ai mis un peu de temps à me faire à tout ce qu’il m’est arrivé. Depuis plus d’une semaine, j’essaie d’apprendre à contrôler mes pouvoirs et tu peux me croire, c’est vraiment pas évident. Il y a eu un peu de casse.
- Bon les blagues les plus courtes étant les meilleures, tu peux arrêter, maintenant, dit son père en s’énervant un peu.
- Je te jure que c’est pas une plaisanterie. T’es comme saint Thomas, toi. Tu ne crois que ce que tu vois, et même quand tu vois, tu n’y crois pas. OK, je vais te faire autre chose. Dis-moi ce que tu veux et je te le donne.
- J’en sais rien, moi, tu me prends au dépourvu.
- Allez, vas-y, imagine un truc et dis-le-moi. C’est comme dans les tours de magie sauf que chez moi, il n’y a pas de truc. Tiens, j’ai une idée : pense à un personnage célèbre.
- D’accord, ça y est !
- Tu as pensé à Catherine de Médicis, pas vrai ?
- Comment as-tu fait ça ? T’as un truc ? fit-il interloqué.
Je sais, c’est comme le coup que tu nous avais fait une fois avec le marteau et le rouge.
- C’est quoi cette histoire, demanda Stéphanie.
- Oh ! C’est un vieux truc idiot : il se trouve que si tu demandes à quelqu’une de dire rapidement un nom d’outil et une couleur, c’est le marteau rouge qui sort à plus de 95 pour cent du temps. C’est pas un truc, c’est statistique, tout bêtement. Dans ton cas, papa, comment veux-tu que la réponse la plus courante soit Catherine de Médicis ? Essayons autre chose, pense à un fruit.
- Si c’est pour me dire que je pense à une pomme, c’est pas la peine, tout le monde doit penser à ça, répondit son père avec une mauvaise foi qui surprenait Charles à tous les coups.
Avec son geste désormais classique de prendre sa tête entre ses mains, il se concentra et, très vite, une sphère lumineuse verte apparut à une vingtaine de centimètres de lui. Elle avait la taille d’une bille mais grossissait à vue d’œil au rythme de palpitations très régulières. Le père de Charles regardait la scène les yeux écarquillés. Il s’était arrêté de respirer et ne bougeait plus comme tétanisé par l’apparition. Cyril trouva intéressant de commenter :
- Attendez, ça ne fait que commencer, après, ça détruit les vitres, les immeubles, les gens ! Vous allez voir, c’est impressionnant. Enfin, surtout pour ceux qui sont encore en vie, bien entendu !
- Cyril, tais-toi ! lui chuchota Stéphanie en le fusillant du regard.
Le magicien n’avait pas été déconcentré du tout par la mini altercation. Au bout d’une bonne minute, la boule avait atteint la taille d’une balle de tennis et commença à changer de forme. Elle devint plus granuleuse et deux petits renfoncements se formèrent au sommet et à la base. Une excroissance en forme d’allumette poussa dans le creux ainsi formé sur le dessus de l’objet lumineux. Tous regardaient la transformation à l’exception de l’artiste qui gardait les yeux fermés. La dernière touche fut donnée lorsque dans une ultime palpitation suivie d’un éclair, la boule prit de la consistance et cessa de briller. Devant les trois spectateurs, se tenait à présent une pomme Granny Smith, parfaitement verte comme posée sur une table mais à plus d’un mètre cinquante du sol et sans table. La pomme lévitait.
Charles rouvrit les yeux et observa avec une certaine jouissance la tête de son père. Il ne fut pas déçu car il semblait très perturbé, mélangeant stupeur et incompréhension, laissant les tremblements à d’autres. Ses deux amis avaient aussi l’air très surpris, mais comme à son habitude, Cyril ouvrit la bouche en premier :
- Ainsi, tu sais aussi créer ? Donc la destruction n’est pas ta finalité ? Je suis ravi de l’apprendre.
- Tu m’en veux, on dirait ?
- Ben attends, je reviens, je vais rêver quelques heures de moi en lambeaux et après on en reparle, OK ? lui dit-il calmement.
Son ton était en contradiction parfaite avec ses propos, ce qui n’échappa à son ami.
- Je comprends et ce que je vais te dire ne va probablement pas aller dans le bon sens, mais je me dois de te le dire quand même…
- Charles, tu n’es plus concentré et la pomme est toujours en l’air, tu as vu ? l’interrompit Stéphanie.
- Oui, je sais, lui répondit-il.
C’est parce que je commence à vraiment prendre conscience de mes capacités. J’ai fait ça pour le folklore, regarde !
Il tendit un doigt vers la pomme et lorsque le contact eu lieu, un éclair éblouissant mais silencieux se produisit. Une fois celui-ci passé, tous purent voir que la pomme solitaire avait reçu la compagnie de quatre autres. Elles tournaient autour de la première comme le font des satellites autour d’une planète. Charles s’en détourna pour continuer sa discussion avec Cyril. Il voulait absolument lui faire part de ses soupçons quant à la réalité de son rêve de massacre. C’était, pensait-il, le moment ou jamais.
- Cyril, je crois que je n’ai pas rêvé t’avoir haché menu. Je pense que je l’ai réellement fait !
Sa phrase gronda comme un coup de tonnerre dans la tête de Cyril. Il tenait encore debout mais semblait complètement sonné, parti ailleurs. Après une longue minute de silence de tous les protagonistes, le père de Charles prit la parole :
- C’est quoi cette histoire de haché menu ?
Personne ne semblait vouloir répondre à cette question délicate. L’auteur du crime fit face à ses responsabilités et répondit :
- Je pense avoir fait exploser Cyril après m’être énervé après lui. Après, je suis tombé dans une sorte de coma pendant quelques minutes et quand je me suis réveillé, Cyril avait repeint mon appart. Il y avait même quelques bouts d’os par terre, mais je ne crois pas avoir vu de morceau plus gros que ces pommes.
Tout en disant cela, il montra le mobile en lévitation qui tournait de plus en plus vite.
- Pardon ? Tu as fait quoi ? demanda son père interloqué.
- Tu as très bien compris ! Et ce n’est pas tout ! Sans rentrer dans les détails, j’ai aussi encastré un policier dans le mur de son bureau et réduit en gravats un immeuble de quatre ou cinq étages.
Son père ne prononça plus un mot, restant bouche bée devant tant de nouvelles aussi étranges que graves. Charles avait l’impression d’être la fille de Muriel Robin dans son sketch sur le mariage avec un noir. La seule différence visible (et elle était de taille) était que son père ne voulait pas retourner dans la cuisine toutes les trente secondes. Il restait immobile face à lui, jetant par moments un coup d’œil furtif au balai étrange et obsédant de ces fruits virtuels.
Cyril, qui lui aussi digérait la nouvelle, se tourna à nouveau vers son ex-ami et l’interpella :
- Et si tu m’as pulvérisé, comment se fait-il que je sois à nouveau ici devant toi ? Pire, pourquoi est-ce que je ne me souviens de rien ?
- En fait, c’est assez simple : j’ai, à un moment donné, fait le vœu que rien de ceci ne se soit passé. Et ça s’est bêtement réalisé. En quelque sorte, j’ai défié Dieu. Je t’ai redonné la vie de la même manière que je te l’avais enlevée. Comme j’avais aussi fait le vœu que Stéphanie n’ait rien vu de tout cela, elle ne se souvient de rien non plus. C’est simple, non, comme explication ?
- Tu te fous de ma gueule ? Tu me trucides, tu te dis : oh non ! C’est pas bien, je vais le ressusciter et voilà, point final ? Tu crois que tu peux t’en tirer comme ça, avec une galipette ?
- Oui, répondit Charles avec un calme qui contrastait par rapport à Cyril.
- Non mais je rêve ou quoi !
- Et tu sais le pire ? lui demanda Charles.
- Non ! Quoi encore ?
- Si je le voulais, je claquerais des doigts et tu ne te souviendrais pas de cette conversation.
- Mais tu ne peux pas faire ça : manipuler la vie des gens. Ça ne se fait pas. Tu dois laisser à chacun son libre arbitre.
- D’après toi, j’aurais dû te laisser mort ? demanda Charles avec une sérénité irréelle.
- Oui ! Enfin non ! Putain t’es chiant ! T’aurais surtout pas dû me tuer.
- Je sais, mais une fois que c’était fait, j’étais censé faire quoi pour avoir ton approbation ?
- Rien ! T’aurais juste pas dû faire de moi de la ratatouille. C’est pas compliqué, si ?
- J’aurais bien voulu t’y voir avec une énergie pareille qui coule dans les veines. Tu ne peux pas savoir comme c’est déstabilisant. D’ailleurs, si, tu peux savoir, je vais te montrer.
Sans plus ample explication, il mit sa main sur le front de Cyril avant que celui-ci n’ait le temps de l’en empêcher. Une lumière qui était partie de son épaule glissa rapidement le long de son bras. Elle arriva sur sa main et pénétra le crâne de Cyril. Celui-ci ferma les yeux instinctivement mais ses paupières se rouvrirent aussitôt, laissant voir deux globes oculaires blancs.
- Qu’est-ce que tu fais ? s’enquit Stéphanie.
- Je lui montre ce que ça m’a fait de devenir ce que je suis. Je lui fais comprendre les luttes intérieures que j’ai dû endurer avant de contrôler ce pouvoir. Enfin, je lui montre ce dont je ne t’ai jamais parlé, ces voix intérieures qui me font voir des choses horribles, par moment.
Je pense qu’il va revenir transformé de ce voyage aux tréfonds de mon âme.
- Tu es sûr de toi ?
- Ne t’inquiète pas, désormais, je contrôle mon pouvoir presque parfaitement. Je crois que je suis capable de tout faire ou presque. Je n’ai pas encore essayé de jouer sur le temps.
- Et tu es capable de gérer tout ça en même temps ? demanda son père qui émergeait de sa torpeur.
Il montrait les pommes qui, non seulement avaient continué de tourner mais en plus avaient atteint une vitesse vertigineuse.
- Sans problème, papa, sans problème. Mais au fait, où est maman ?
6
3 Février 2000, Ancerville-Güe, 18h12 :
Près de deux heures que tout le monde cherchait Mme Champmarc. La maison avait était passée au peigne fin et aucune trace d’elle n’avait été détectée. Rien qui ne laisse présager qu’elle ait pu être là quelques heures auparavant. Pourtant, son mari assurait qu’elle était présente lorsque Charles avait appelé.
Le bourg était composé de deux anciens villages : Ancerville et Güe. Précisément, les Champmarc habitaient entre les deux, d’où la dénomination sur leur adresse. Leur maison était à cheval sur deux rues : l’une était une petite rue annexe qui accueillait leur porte d’entrée. La seconde, en bas de leur terrain était une route départementale où la circulation pouvait parfois être dense. La première faisait un bon kilomètre de long et n’était occupée que par des maisons du même genre que la leur. Elles avaient toutes été construites comme un lotissement au début des années 80.
Charles et son père étaient partis chacun d’un côté de la rue. Cyril interrogeait les voisins qui étaient dehors et Stéphanie était restée au cas où elle serait réapparue. Aux alentours, personne ne l’avait vue. Il n’y avait pas plus de trace d’elle d’un côté que de l’autre de la rue. Personne ne l’avait vue aujourd’hui. Il fallait se rendre à l’évidence : elle avait purement et simplement disparu.
Ils s’étaient tous retrouvés dans le salon après avoir fait chou blanc. Bien que cette idée lui paraisse farfelue, son père ne put s’empêcher d’accuser Charles. Ce qu’il avait vu quelques heures plus tôt le laissait penser qu’il aurait pu être à l’origine de la disparition de sa femme.
- Avoue que c’est encore un de tes tours de magie ! bougonna-t-il.
- Tu es injuste, papa ! Si c’était moi, je n’aurais pas fait ce genre de blague. Je ne trouve pas ça très drôle.
- Mais si tu as tous ces pouvoirs, fais-la réapparaître ici. Ça devrait pas être plus difficile que de faire tourner des pommes dans tous les sens, si ?
- Tu sais, je n’ai pas encore tout essayé, même si je pense savoir à peu près ce dont je suis capable mais je peux essayer.
Il ferma les yeux et le noir envahit son esprit. Il était dans la noirceur d’une nuit sans lune, loin des villes et de leur halo de lumière permanente. Il était encore conscient d’être dans la maison de ses parents mais il sentait son esprit se séparer de son corps comme cela s’était déjà produit à plusieurs reprises. Il n’avait pas peur. Il était juste intrigué. Depuis quelques temps, il était maître de ses expériences. Pourtant, celle-ci lui échappait doucement sans qu’il ait vraiment envie de la rattraper.
Il se laissait emporter par ce bien être qui l’enveloppait et lui donnait envie de s’endormir doucement.
Il entendit des voix au loin. Elles étaient curieuses car semblaient à la fois si proches de lui et tellement lointaines. Il pouvait discerner au moins trois voix différentes qui alternaient. L’une était assez grave, voire rauque. Une autre était grave mais ressemblait plus à celle d’un homme d’âge mur. La dernière qu’il parvenait à différencier était une voix douce et attendrie. Il se laissait bercer par cette dernière en essayant de faire abstraction des deux premières. Sa tentative fut étouffée dans l’œuf car toutes les voix se turent au même moment.
Depuis qu’il s’était enfoncé dans les ténèbres, il n’avait plus eu la moindre perception de son environnement, excepté les voix qu’il avait entendues. Il n’avait pas chaud et pas froid non plus. La piqûre qu’il ressentit à l’intérieur du coude de son bras gauche l’étonna d’autant plus. La douleur était très loin d’être insupportable. Non ! Ce qui lui posait problème était le fait qu’il n’avait eu que cet unique élancement dans le bras et aucune autre sensation. C’était un peu comme s’il était paralysé des jambes mais qu’il parvienne à sentir une épingle que quelqu’un enfoncerait dans son petit orteil droit.
Peut-être que c’est grave ! Si ça se trouve, mon corps est en danger pendant que je fais semblant de rêver à des voix imaginaires. Je dois absolument rouvrir les yeux pour savoir ce qui se passe. Dans un effort remarquable, c’est ce qu’il fit. Son œil droit s’ouvrit en premier le laissant découvrir un environnement laiteux. Le second mit quelques secondes supplémentaires pour s’entrouvrir à son tour.
Il avait devant lui un mur blanc cassé. Il se demanda si sa vision était toujours brouillée ou si le mur était réellement de cette couleur. La peinture était écaillée à plusieurs endroits et un néon se trouvait presque devant lui fixé sur le mur. Il était éteint. Il réalisa alors qu’il n’était pas debout mais couché et, par conséquent, ce n’était pas un mur mais le plafond. Sans pouvoir bouger la tête, il baissa les yeux afin de voir devant lui. Son torse gênait sa vue mais il distinguait, malgré tout, ses pieds au bout de ce qu’il pensait être un lit. Un grand drap blanc recouvrait la presque totalité de son corps, laissant apparents ses bras, sa tête et le haut de son torse nu. Il pivota ensuite son regard vers la gauche où il sentait toujours un picotement. Un sparadrap tenait fixée une aiguille dans son bras. Un tube fin et transparent en sortait et glissait le long du lit. A côté du lit, une forme grisâtre qu’il avait du mal à identifier oscillait doucement. Il ne parvenait pas à voir plus précisément de quoi il s’agissait mais indubitablement, cette forme l’attirait.
Il sentait qu’il était important pour lui de savoir ce que c’était. Dans un effort qu’il n’imaginait pas devoir être aussi grand, il tourna la tête de quelques degrés sur la gauche. Il vit alors sa mère assise sur une chaise dans des vêtements qu’il ne connaissait pas. Elle dodelinait d’avant en arrière les yeux fermés et les mains jointes. Charles aurait juré qu’elle fredonnait une chanson mais dans sa demi-conscience, il ne parvenait pas à la reconnaître. L’ambiance lui semblait irréelle. Il se rendait bien compte qu’il se trouvait dans un hôpital mais ne comprenait ni pourquoi il était là, ni pourquoi sa mère était à son chevet comme on veille un mourant.
Certes, ce n’était pas la première fois qu’il se réveillait dans un hôpital sans comprendre, il était même plutôt coutumier du fait ces derniers temps, mais quelque chose semblait être différent. En réalité, il se sentait dans un autre monde que le sien. La sensation était presque imperceptible mais tenace.
Il tourna légèrement la tête du côté droit, ce qui lui demanda autant d’effort que pour la gauche. Là, deux silhouettes se dressaient au bord de son lit. La première, presque à hauteur de sa poitrine était blanche. Il en déduit immédiatement qu’il s’agissait d’un docteur ou d’une infirmière. Le pantalon qu’il percevait le faisait pencher pour la première hypothèse. A droite du docteur se trouvait un autre homme plus difficile à décrire. Il était grand et ses cheveux grisonnants contrastaient avec les habits noirs qu’il portait. Ses mains étaient posées sur le lit mais il ne pouvait pas les voir car le drap les cachait.
Le docteur prit la parole :
- Ses constantes sont stables mais je ne peux rien vous promettre. Il est hors de danger mais Dieu seul sait quand il en sortira.
Sa voix était particulièrement grave et Charles reconnut sans difficulté celle qu’il avait entendue quelques instants plutôt dans la noirceur de son rêve.
Alors la voix grave, c’est le docteur, la voix douce, c’est ma mère et il ne me reste plus qu’à identifier l’autre homme. Étant donné sa stature, ce pourrait très bien être mon père. Mais dans ce cas, où sont Cyril et Stéphanie ? Ils ne m’ont pas abandonné quand même ? Ils n’auraient pas fait ça ? J’ai besoin d’eux. J’ai besoin de Stéphanie pour me soutenir et de Cyril pour m’encourager et me faire aller de l’avant.
- Regardez, il a ouvert les yeux ! cria soudain la voix qu’il certifia être celle de son père.
A peine eût-il le temps d’entendre que le médecin commençait à lui répondre, qu’il sombra à nouveau dans le noir pour un nouveau voyage vers l’inconnu.
7
3 Février 2000, Ancerville-Güe, 18h12 :
- Alors, tu y arrives ?
C’était la voix de son père qu’il venait d’entendre. Il avait une sensation de malaise qu’il ne parvenait pas à expliquer. Au moment où sa vue s’était brouillée à nouveau, le médecin était en train de parler. Il n’avait pas compris car il s’enfonçait à nouveau vers les profondeurs de son subconscient. Et alors qu’il croyait être en train de s’évanouir, il avait ouvert les yeux et s’était retrouvé dans le salon de ses parents entouré de son père et de ses amis. Cette alternance entre une réalité douteuse et un rêve si tangible lui laissait dans la bouche un goût âcre. Elle était pâteuse comme après le réveil d’un long sommeil. Autour de lui, tout était en place mais il se sentait dans une forme moyenne. Les objets bougeaient doucement, presque imperceptiblement. L’avait-on saoulé à son insu ? C’était encore pour lui l’hypothèse la plus probable même si cela lui paraissait déjà idiot. Il ne se rendait pas compte qu’il regardait son père avec un air ahuri.
- Charles ? Alors, tu as vu quelque chose ? répéta son père.
- Oui, finit-il par répondre. Mais ce n’était pas tout à fait ce que j’attendais. Je suis perdu. Je ne comprends plus rien.
- Que t’est-il arrivé ? l’interrogea Stéphanie inquiète.
- J’ai vu des choses !
- C’est incroyable, ça ! Et t’as pas vu des gens, aussi ? ironisa Cyril.
Il ne s’était pas rendu compte que Cyril se moquait de lui. Sans sourciller, il lui répondit :
- Si, j’ai aussi vu des gens ! Ils étaient avec moi à l’hôpital.
- Ce n’est rien, dit son père. Tu as rêvé tout éveillé, c’est tout. Tu n’es pas le premier à qui ça arrive et, à mon avis, tu ne seras pas le dernier. Il y a même des gens qui s’endorment debout n’importe où. Des narcoleptiques, je crois que ça s’appelle. Alors tu vois, il y a pire que toi !
- Non ! Ce n’était pas un rêve. C’était réel.
- Et comment peux-tu en être sûr ? T’as vu un tampon « 100% Reality Certified » ? renchérit Cyril.
Charles ne prêta pas la moindre attention au côté désobligeant de la remarque de son ami et voulut répondre à sa question mais Stéphanie intervint.
- Cyril, t’es lourd ! Je te propose un truc. Tu fais les remarques que tu veux, mais quand je te dis « t’es lourd ! », tu arrêtes. OK ?
- Qu’est-ce que j’y gagne ? C’est moins drôle, comme ça !
- Cyril, s’il te plaît ! C’est ça où je te mets mon pied aux fesses.
- Ça serait pas forcément pour me déplaire mais OK, j’abandonne ! Je me plie à vos exigences, gente damoiselle.
- Je suis sûr que c’était réel ! Je pouvais sentir les odeurs, je sentais l’aiguille piquée dans mon bras gauche. J’ai vu maman et un docteur. Et toi aussi, tu y étais, papa.
- Si j’étais là, ça ne pouvait pas être réel car je n’ai pas le don d’ubiquité et je ne t’ai pas quitté pendant la trentaine de secondes où tu avais les yeux fermés. Tu dérailles de plus en plus, mon fils !
- Je te jure que tu étais là-bas, dans cet hôpital. Je ne comprends plus rien. Qu’est-ce qui se passe ?
Charles s’écroula sur le canapé en pleurs. Il avait pris sa tête entre ses mains et s’était recroquevillé sur lui-même.
Je suis en train de devenir dingue. A chaque fois que je crois avoir la situation en main, tout s’écroule autour de moi. J’ai l’impression de tomber de Charybde en Scylla. La chute est de plus en plus terrible. C’est comme si quelqu’un cherchait à tester ma résistance à la pression morale. Mais je n’en veux pas de vos tests ! Foutez-moi la paix. Qui que vous soyez, je sais que vous m’entendez ! Alors répondez-moi. Je vous ordonne de me faire un signe.
Rien ne vint. Ses prières restèrent dans le vide de son esprit. Son père ne savait pas comment réagir et par conséquent, était resté en retrait. Stéphanie s’était immédiatement assise à côté de lui et tentait de le réconforter. Elle ne comprenait pas vraiment pourquoi il s’était mis soudainement à pleurer mais ces derniers jours auprès de lui, lui avait appris à le croire et à le soutenir. Elle savait que ce n’était jamais sans raison et cela ne la rassurait pas particulièrement. Elle avait pris la tête de Charles, l’avait posée sur son épaule et lui caressait doucement la nuque. Il semblait apprécier mais les circonstances l’empêchaient d’en profiter pleinement.
- Alors, dis-moi ce qu’il t’arrive ? lui demanda-t-elle.
- J’ai eu l’impression de tomber dans un univers parallèle, lui répondit-il entre deux sanglots. C’était tellement réaliste, tu comprends ? C’est traumatisant ! J’ai vu ma mère, elle était là et elle veillait sur moi. Ce n’était pas comme si elle attendait mon réveil à l’hôpital. Non ! C’était comme si…comme…
- Comme quoi ? demanda-t-elle avec un mélange d’inquiétude et de curiosité.
- Comme si… comme si j’étais mort !
Il s’était remis à sangloter de plus belle. L’impression d’assister à son propre décès l’avait ravagé. Au moment où il était reparti de là-bas, toutes ces sensations lui étaient rentrées dedans à la vitesse d’un TGV. Il avait senti la vie s’enfuir devant lui. Il courrait après, mais sans cesse, elle accélérait pour ne pas se faire rattraper. En fin de compte, il avait abandonné et des déchirements s’étaient fait sentir dans tout son corps. Puis, il s’était
réveillé ici avec tous ces souvenirs étranges.
- Mais tu n’es pas mort ! Regarde, je suis là, moi. Et Cyril aussi est là. C’est bien la réalité, crois-moi.
- Et comment le saurais-je ? Ça m’avait l’air tout aussi réel, là-bas.
- Tout simplement parce que c’est ici que tu passes tout ton temps. C’est pas une preuve, ça ? insista Stéphanie.
- D’accord, dit-il simplement.
Tout en répondant, il sentait que ce qu’il avait éprouvé était en train de se dissiper peu à peu. Le malaise ne serait certainement bientôt plus qu’un mauvais souvenir. Cette impression si forte de réalité de son rêve s’envolait en fumée sous les coups répétés des arguments convaincants de sa dulcinée. Il était à nouveau persuadé de se trouver dans la réalité et cette idée le réconforta grandement.
- Je ne sais pas ce qui s’est passé.
J’ai paniqué comme un gamin. C’est comme si je n’existais plus, comme si j’étais un spectateur de ma propre vie en train de naviguer entre plusieurs réalités. Je vous jure que c’est très déconcertant.
- Tu ne crois pas que c’est encore une phase dans le développement de tes pouvoirs ? l’interrogea Cyril.
- Tiens, t’as rangé les sarcasmes et le cynisme, toi ? se moqua Stéphanie.
- Me coupe pas dans mon élan de solidarité, j’en aurais pas d’autre avant l’année prochaine, répondit Cyril avec un clin d’œil.
- Ouais, c’est peut-être ça ! Mais pour aller vers quoi ? Qu’est-ce que je suis censé devenir ? Je vous jure que j’étais bien comme j’étais avant. J’ai rien demandé, moi ! Je veux juste vivre normalement, comme tout le monde. C’est quand même pas beaucoup demander ? Si ?
- Charles, arrête ! le stoppa net Stéphanie. Écoute, tu n’as pas le choix de ce qui t’arrive. Je sais que c’est pas toujours très drôle. Je sais que ça te donne des responsabilités que tu n’as jamais demandées mais elles sont là et tu dois les assumer. Tu ne dois pas te lamenter sur ton sort. Tu dois affronter les événements et aller de l’avant. Ce n’est pas un couard que j’aime, c’est le Charles qui ose et qui prend la vie à deux mains. Ça va aller, finit-elle en le prenant à nouveau dans ses bras.
- Tu ne peux pas savoir ce que ça fait. J’ai eu cette impression bizarre que tu as lorsque tu te réveilles d’un très vilain cauchemar au mauvais moment et que, pendant quelques secondes ou minutes - voire toute la journée - tu as cette sensation désagréable que tout était réel.
Dans tout ton corps, tu ressens ce qui s’est passé dans ce rêve. Tu sens les odeurs, tu en veux à quelqu’un, tu as même des flashs des visions de ce que tu es censé avoir vu. C’est exactement ce qui s’est produit, sauf que je ne me suis pas endormi, hein ?
- Non, je ne crois pas, effectivement, confirma son père. En tous cas, tu avais les yeux ouverts et même si tu ne me répondais pas, tu n’avais pas l’air particulièrement absent.
Charles se figea soudain. Il avait senti quelque chose d’inhabituel : un problème, un danger, il ne savait pas encore très bien de quoi il s’agissait. Ce dont il était sûr, c’est que quelque chose allait se produire très bientôt et qu’il devait réagir au plus vite. Il ne voyait pas encore une perte de contrôle de ses pouvoirs. Le danger était d’une toute autre nature, à la fois plus grave et moins dramatique. Il percevait un grand nombre de personnes impliquées, des dizaines d’hommes et de femmes à l’origine du mystère. Pour une fois, il n’était pas lui-même la cause de l’alerte. Quelqu’un d’autre allait provoquer une catastrophe pour lui, son père et ses amis.
Les visions devenaient plus claires à mesure que le péril s’approchait. Une présence, qu’il pouvait presque toucher par son esprit, était à moins de cent mètres de la maison. Inexorablement, elle s’approchait, traînant derrière elle la mort, prête à la déverser sur ses proches.
Ils sont là. Ils sont si proches. Il faut que je trouve une idée, il faut qu’on s’enfuie d’ici tous les quatre. Je sens que nous devons aller très loin pour leur échapper. Ils ont des ramifications partout. Ça y est, je les vois ! Merde, c’est des flics. Ils ont tout l’attirail du GIGN avec leurs cagoules et leurs gilets pare-balles. Ils viennent pour moi. Comment ont-ils fait pour savoir que j’étais ici ? C’est fou, on en a parlé à personne. C’est quoi, ce délire ? Leur intervention va tourner au massacre si je n’agis pas rapidement. Ils sont encore en train de se préparer dehors. Si on les prend par surprise, on a encore une chance de leur échapper.
- Le GIGN va donner l’assaut dans quelques minutes, il faut absolument qu’on s’en aille avant qu’ils ne soient prêts.
Charles s’était levé brusquement tout en lançant l’alerte et tenait à présent fermement la main de son amie, prêt à s’enfuir.
- Pardon ? déglutit Cyril estomaqué.
- On n'a pas le temps de discuter du pourquoi et du comment. On DOIT s’en aller. On va passer par le jardin derrière.
- Et pourquoi tu nous téléportes pas ? se moqua Cyril.
- Je sais pas, j’ai l’impression que je ne vais pas y arriver !
- Hé ben essaie au moins ! lui ordonna Stéphanie avec une poigne qui le surprit.
- OK, on va essayer. Tenez-vous les mains et fermez les yeux.
- C’est obligatoire de fermer les yeux ? s’enquit Cyril.
- Fait ce qu’il te dit, Cyril ! s’énerva Stéphanie.
- Si on peut plus rigoler, grommela-t-il.
Charles prit la main de son père tout en regardant sa bien-aimée avec un regard amoureux. Il l’admirait pour la fermeté dont elle venait de faire preuve et la douceur de son étreinte quand elle le rassurait.
Une main de fer dans un gant de velours, pensa-t-il plein de tendresse. Pas de doute, c’est bien la femme de ma vie.
Il ferma les yeux et se concentra comme il avait désormais l’habitude de le faire. Il était persuadé que sa tentative allait être un échec mais ne comprenait pas pourquoi. Il était capable de tellement de miracles et c’est une chose qu’il avait déjà faite, mais à ce moment précis, dans cette situation, il allait échouer sans en saisir la raison.
Un flash de lumière, visible malgré leurs yeux fermés, le surprit et il fit un pas en arrière tout en ouvrant les yeux. Il s’attendait à se retrouver chez lui car c’est l’endroit auquel il avait pensé. Malheureusement, ils n’avaient pas bougé. Le grand salon accueillant l’était toujours autant et aucun de ses
partenaires ne manquait à l’appel. Il fallait se rendre à l’évidence, il avait effectivement échoué.
- Ça n’a pas marché ? ironisa son père. Oh ! Quelle surprise !
- Père incrédule ! C’est de ta faute mais je vais réessayer.
À nouveau, espérant de tout son cœur que l’opération fonctionne, il focalisa ses pensées sur son studio à Nancy. Il ne croyait toujours pas que cela avait une chance de réussir et pensait qu’il était mal parti si lui-même n’y croyait pas. Comme la première fois, un éclair lumineux le sortit de sa méditation et il découvrit sans surprise que le salon ne s’était pas envolé, pas plus qu’eux-mêmes.
Charles s’écroula à terre sous le coup d’une douleur qui était si vive qu’il eut l’impression de mourir sur place. Un poignard, un pieu, une lame ou un tison, quel que soit l’objet, il était persuadé qu’on venait de lui perforer les poumons.
Instinctivement, il avait mit sa main sur le point d’impact supposé et elle n’avait rencontré aucune résistance. Il n’y avait absolument rien. Et la douleur s’en alla aussi vite qu’elle était arrivée. Au même moment, dans la rue, un homme avec un mégaphone hurla :
- Charles Champmarc, veuillez sortir immédiatement les mains en l’air ou nous allons devoir lancer l’assaut. Vous avez tout intérêt à coopérer si vous voulez rester en vie. Vous avez trois minutes pour quitter cette maison avant que mes hommes n’entrent.
- Merde ! s’écria Cyril. Tu racontais pas des blagues ? C’est quoi ce délire ? Comment ils ont su ?
- Je pense que c’est le policier que j’ai encastré dans le mur au commissariat, fit-il sans ciller.
- Et on fait quoi, maintenant ?
- Chéri, il faut que tu te rendes. Je crois que c’est le mieux à faire, sinon, ça va être le jeu de massacre.
- Non, je ne peux pas ! Vous, sortez. ils ne vous feront rien. C’est moi qu’ils veulent. Allez, sortez !
Sans savoir vraiment pourquoi ils obéissaient, ils prirent immédiatement le chemin de la porte d’entrée et Cyril cria à travers :
- Nous sortons les mains en l’air !
Ils levèrent les mains et sortirent en file indienne. L’angoisse d’une bavure se lisait sur leur visage car la tension environnante était palpable. Cyril était sorti en premier et l’armada déployée pour capturer un seul homme l’impressionna. Partout où son regard pouvait se poser étaient postés des policiers munis tantôt de fusils à pompe, tantôt de mitraillettes.
Ils avaient envahi le jardin, la rue et même les propriétés des voisins. Sur les toits étaient postés de nombreux tireurs avec des fusils à lunette en position. Il apercevait aussi un engin blindé au bout de la rue. Un léger rictus lui échappa en voyant toute cette débauche de moyens. Derrière lui se trouvait Stéphanie qui le poussait doucement mais fermement. Enfin, le père de Charles fermait la marche et avait laissé un bon mètre cinquante entre elle et lui.
Ils avaient fait quelques mètres quand cinq ou six policiers armés vinrent les chercher. La porte d’entrée avait été refermée par Charles qui ne semblait pas vouloir se rendre. Stéphanie avait entendu la porte mais elle savait qu’elle ne pouvait rien faire à cet instant. Elle avait peur qu’ils lui fassent du mal. Un mot de travers, un geste déplacé et c’en était fini. Bien sûr, elle savait qu’il était fort, qu’il avait des pouvoirs formidables, mais ce n’était pas la première fois qu’ils l’abandonnaient au plus mauvais moment. Pourquoi pas cette fois-ci ? Elle ne pouvait pas s’empêcher d’être pessimiste, de voir d’abord le pire avant d’envisager que les choses puissent aussi bien se passer. Curieusement, les secondes et les minutes lui semblaient interminables. Elle aurait voulu que Charles sorte avec eux, les mains en l’air, mais lorsqu’il avait ordonné de sortir, elle s’était sentie inexorablement attirée dehors. Pour elle, il n’y avait aucun doute possible, c’était son influence télépathique. «
Ton verbe est mon ordre, avait-elle pensé à cet instant. » Qu’avait-il en tête en restant seul dans la maison ? La signification de tout cela lui échappait.
Ils furent conduits dans une camionnette où les attendait un psychologue, un café et une couverture. C’est dans ce véhicule que Stéphanie entendit la dernière sommation. Puis, après quelques secondes de silence complet, elle entendit des bruits étouffés : des chaussures sur le macadam, des chuchotements, le tissu qui frotte. Elle comprit que l’assaut avait été donné. Elle n’avait plus qu’à prier pour son amour. Elle se sentit soudain désespérée à l’idée de le perdre. Peut-être allait-il juste se rendre ou même retrouver son pouvoir de téléportation et tout irait bien. Ils finiraient bien par comprendre et vivre heureux ensemble. Puis, la catastrophe, l’inimaginable, l’inconcevable, ce à quoi on ne veut pas réfléchir sauf lorsque l’on est dos au mur : un coup de feu. Pas un échange de balles, pas une fusillade, non ! Juste un coup de feu. Celui qui signifiait qu’un tireur d’élite venait de lancer un projectile à plus de 200 km/h vers la tête de l’homme de sa vie. Un bruit qui voulait dire qu’il n’avait pas retrouvé ses pouvoirs, qu’il ne s’était pas enfui avec succès. Une détonation qui était simplement synonyme de : « Charles est mort. »
***
Charles avait tout entendu dans ses moindres détails. Il ne l’avait pas entendue parler, il était dans sa tête. Le prodige avait commencé dès qu’il avait refermé la porte. Soudain, le monde s’était séparé en deux : l’enfer de son côté et le paradis de l’autre. La mort avec lui et la vie dans le jardin.
C’est un peu le jardin d’Éden, avait-il pensé à ce moment. Je suis damné à cause des actes que j’ai commis mais elle ira au Paradis. Nous serons séparés mais elle sera heureuse pour l’éternité.
Dès cet instant, il était entré dans sa tête à son insu et involontairement. Il se rappelait qu’il avait dit qu’il maîtrisait presque parfaitement ses pouvoirs. Force était de constater qu’il n’en était rien. Il avait encore dérapé plusieurs fois. Quand il fallait se téléporter, il en était incapable et quand il voulait rester seul dans la maison, il parasitait le cerveau de sa bien-aimée. Tout de travers, en somme. Les pensées de Stéphanie l’avaient rendu si triste qu’il ne sentait pas capable d’affronter ses responsabilités.
J’ai eu le temps de me préparer à tout ça, réfléchit-il. Je les ai entendus venir. Ma chérie, je ne comprends pas plus que toi pourquoi il est nécessaire que je reste alors que vous êtes sortis. Je le sais, c’est tout. Maintenant, les dés sont jetés car dans une petite minute au plus, la déferlante armée sera là. Et moi ? Je serai où ? Ici ? Certainement pas ! Je ne peux pas les laisser me prendre sans rien faire. Je dois m’échapper. Je vais passer par la fenêtre de ma chambre, ils n’auront pas le temps de m’arrêter. Ça y est, ils vont rentrer. Merci de me prévenir, ma chérie. Je m’en vais. Je t’aime.
Il s’était rendu dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre et l’escalada pour retomber sur un massif de plantes vertes indéfinissables. Il allait se mettre à courir lorsqu’il comprit son erreur. Perchés en haut d’un frêne, se trouvait un homme camouflé avec un fusil à lunette braqué sur lui.
Il put même entrevoir l’index de l’homme bouger insensiblement, juste quelques millimètres : la distance séparant sa vie de sa mort. La distance était parcourue et lui était condamné. Il vit la balle sortir du canon du fusil mais ne pouvait pas réagir. Il était figé. Beaucoup de choses passèrent dans sa tête :
Téléportation, télékinésie, ralentissement du temps, distorsion de la réalité. J’ai été capable de faire toutes ces choses impossibles et là, un simple projectile de quelques grammes va mettre un point final à tant de miracles. Comment est-ce possible.
La balle était à quelques mètres de lui. Il la voyait tournoyer sur elle-même comme en lévitation, fendant l’air et déterminée à transpercer sa boîte crânienne. Il était même capable de distinguer de petites rayures sur ses flans, certainement les marques du fusil au moment de l’éjection du canon. L’extrémité était de couleur dorée tandis que le corps argenté était sali par la poudre. Sa taille imposante d’environ dix centimètres impressionna Charles. Il se dit que ça allait probablement faire très mal, un objet de cette taille qui rentre dans le cerveau. Le miracle ne se produisit pas. Il avait regardé, sans pouvoir s’en éloigner, le projectile s’avancer vers lui. Il sentit l’impact du métal, le recul qu’il provoqua et la brûlure sur son front. La balle brûla ses chairs avant de s’attaquer à l’os. Il entendit le craquement de son os frontal synonyme de mort imminente. La vibration se répandit dans tout les os de son crâne, parvenant jusqu’à ses oreilles en un bruit assourdissant pour lui.
Il était probablement le premier homme à être abattu par un tireur d’élite au ralenti. C’était à la fois passionnant, terriblement inquiétant et vraiment douloureux. Habituellement, les gens disent qu’ils revoient leur vie au ralenti pendant les derniers instants. Lui, vivait sa mort, seconde après seconde, percevant chaque modification de son anatomie comme pendant une opération sans anesthésie.
Le craquement horrible s’était arrêté car la balle avait fini son travail de perçage et poursuivait son chemin létal accompagné de quelques fragments d’os. Charles sentit très distinctement l’entrée de la balle dans les méninges, ces membranes qui protègent le cortex des chocs. Sur son front, certains débris de son crâne jaillissaient comme pour s’enfuir de l’enfer qui les attendait. L’enfer de cet objet, lancé à 200 km/h, chauffé à 250° C qui laissait derrière lui un trou béant de deux centimètres de diamètre. La cautérisation était presque instantanée mais la douleur, elle, persistait. La balle entra dans le cortex, dans la zone de la mémoire immédiate et du raisonnement. Il se dit qu’il avait de la chance, il ne se le rappellerait plus. Puis comprenant l’énormité de ce qu’il venait de penser, il se dit que dans quelques secondes, tout au plus, il serait bel et bien mort. Il pensait qu’une balle faisait plus mal que cela. Ça ressemblait plutôt à un gros mal de tête qui se déplaçait horizontalement. La balle fit ensuite une brève incursion dans le lobe pariétal puis dans le lobe temporal, détruisant au passage une partie de ses sens et la possibilité de comprendre ses pairs. Cela ne le gênait pas non plus : s’il ne pouvait plus rien sentir, il n’aurait plus mal et s’il ne comprenait plus personne, c’était aussi sans importance puisqu’il était presque décédé.
Enfin, les ravages dans son cerveau se terminèrent par le lobe occipital, siège du décodage visuel.
Plus de son, plus d’image, la retransmission est terminée, pensa-t-il avec les neurones qui lui restaient. Mesdames et messieurs, vous pouvez maintenant éteindre votre cerveau et ne reprendre aucune activité normale.
Le ralenti cessa et dans un dernier sursaut de perception, il se vit tomber à genoux, puis s’écrouler la tête la première sur le gazon du jardin de ses parents. Il avait un trou rouge sur le front. Le bien-être total, parfait s'empara de lui un peu comme l'euphorie de l'alcool sans les inconvénients qui lui sont inhérents : maux de tête, bouche pâteuse, yeux explosés. Le seul inconvénient était celui d’être décédé. C'était bel et bien la fin de l'aventure pour lui. Game Over en quelque sorte. Il avait pris ses pouvoirs comme un cadeau, comme un jeu. Le jeu était fini et lui n’avait eu droit qu’à un crédit dans la machine en début de partie. Il avait joué et perdu. Il n’aurait pas d’autre chance, il fallait laisser les autres jouer, désormais.
Je suis mort, pensa-t-il une dernière fois.