Whismerhill - Omnis - texte intégral

In Libro Veritas

Omnis

Par Whismerhill

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Table des matières
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Cauchemar

1
28 janvier 2000, Nancy, vers 18h12 :
Presque une heure qu’il avait appelé la police et ils n’étaient toujours pas là. Stéphanie n’avait pas bougé d’un millimètre et restait prostrée dans son coin à sangloter. Charles, lui était resté près du téléphone et s’était interdit de regarder autour de lui. Son regard restait figé sur la fenêtre. La nuit était tombée depuis un bon moment mais les lampadaires de la ville éclairaient tout le parking arrière de l’immeuble qui était quasiment désert. Il y avait aussi un parking sur l’avant et la majorité des locataires l’utilisaient. Celui de l’arrière était très peu utilisé et seulement par ceux qui désiraient avoir une vue directe sur leur voiture. Seulement deux véhicules étaient garés : celui de la concierge et celui de son voisin de gauche.
Pas un bruit de l’extérieur ne venait perturber sa méditation forcée. Il avait retrouvé la quasi-totalité de ses souvenirs et il aurait largement préféré l’oubli à la connaissance. Malgré tout, il était plus calme car il avait digéré ces informations. S’il était un monstre, il allait assumer la responsabilité, tout au moins tant que des soupçons pourraient peser sur Stéphanie. Après, Dieu seul savait ce qu’il allait se passer. Ce n’était pas sa priorité. Il avait beaucoup réfléchi et était arrivé à la conclusion que s’il ne se trouvait pas là pour tout expliquer à l’arrivée de la police, Stéphanie pourrait être accusée de meurtre ou peut-être seulement de complicité, ce qui était déjà trop.
Les sirènes vinrent briser le calme apparent de la pièce. Stéphanie sanglotait toujours mais l’esprit de Charles en faisait abstraction. Sans doute l’idée qu’il lui avait fait énormément de mal était-elle trop dure à supporter pour son esprit.
Ce n’est pas qu’il faisait semblant de ne pas l’entendre, sa conscience ne l’entendait réellement pas.
Il savait qu’ils venaient pour lui. Dans une minute, deux, tout au plus, ils allaient sonner à la porte et lui passer les menottes. Bien entendu, ils poseraient les questions d’usage et ne l’embarqueraient pas immédiatement. Devant l’ampleur des dégâts, ils auraient peut-être un moment de panique ou aussi d’incompréhension. Il leur dirait que c’est un être humain qui compose la décoration très baroque de son studio mais en se mettant à leur place, il pensait que jamais ils ne le croiraient avant de voir par terre ces morceaux d’os. Une rapide analyse visuelle devrait leur suffire à confirmer sa thèse.
Ils doivent être habitués à ce genre de chose, pensa-t-il. Pas des explosions humaines mais au moins des meurtres avec du sang partout. Peut-être que j’aurais dû leur en dire un peu plus au téléphone, les préparer un peu à ce qu’ils vont trouver ici ? Enfin, c’est facile à dire parce que je ne vois pas vraiment comment je peux les préparer. Je leur ai dit que j’avais massacré mon meilleur pote et que ma petite amie était en cataplexie ou quelque chose dans ce goût-là.
- Dring ! fit la sonnette, le sortant des ses pensées.
- Police nationale ! Veuillez ouvrir monsieur, s’il vous plaît, fit un homme derrière la porte d’une voix calme mais déterminée.
- Entrez ! cria-t-il sans bouger.
Il était face à la fenêtre et même s’il était visible depuis la porte d’entrée, il ne les aurait pas vus entrer car il leur tournait le dos. Il entendit la poignée de porte descendre et le frottement du bas de la porte sur la moquette.
Ensuite, il entendit un léger tac qu’il reconnut sans peine. Un os avait perturbé la trajectoire d’ouverture. Un silence lourd s’ensuivit. Sans se retourner, il imaginait très bien la réaction des policiers. Ils étaient probablement impressionnés par le spectacle de ces lambeaux de chair et d’os recouvrant tout dans l’appartement. Peut-être que certains avaient immédiatement pris le chemin des WC pour faire qu’il avait lui-même fait peu auparavant : vomir.
Après de longues secondes, il entendit que la vie avait repris dans la pièce et que, quel que soit leur nombre, des gens rentraient. Il y avait aussi un léger chuchotement auquel il n’aurait pas prêté attention en d’autres circonstances.
- Vous, restez devant la porte et que personne n’entre sans que j’aie donné mon autorisation, c’est compris ?
- Bien inspecteur ! fit une voix plus lointaine. La voix d’un planton pensa-t-il.
- Monsieur ? C’est vous qui nous avez appelés ?
Charles ne répondit pas tout de suite. Il n’avait nulle intention de défier la police mais les sons qui arrivaient à lui ne signifiaient absolument rien. Il lui semblait entendre une langue étrangère tellement curieuse qu’elle lui paraissait venir d’un autre monde.
- Monsieur, vous m’entendez ?
- Oui ! répondit-il finalement, ayant remis ses idées en place. C’est bien moi qui vous ai appelé. Que vous a-t-on dit au poste avant que vous partiez ? Vous ne vous attendiez probablement pas à ça ? Si ?
- Vous êtes le responsable de ce carnage ?
- Oui.
- Et votre petite amie, où est-elle ?
- Là !
Il pointait son doigt vers l’endroit où il avait vu Stéphanie pour la dernière fois. À aucun moment il ne se retourna sans doute pour ne pas avoir à endurer ce spectacle une nouvelle fois.
- Je vais vous demander de sortir, s’il vous plaît, et mains en l’air.
De l’interrogatoire, l’homme était très vite passé au stade du danger potentiel. Au moment de rentrer, l’inspecteur ne savait pas à qui il avait à faire. Mais maintenant, il était le coupable et c’est ainsi qu’il allait être traité.
- Je ne peux pas !
- Pardon ? fit le policier interloqué.
- Je ne peux pas sortir. Je n’ai pas le courage de revoir ça une nouvelle fois.
- Alors fermez les yeux.
- Très bien, mais je suis dangereux. Regardez ce que j’ai fait !
Il entendit un bouton pression se déclipser et le frottement d’un objet contre le cuir : l’homme venait de sortir son arme. Probablement était-il en train de le mettre en joue. Au moindre faux pas, il allait se prendre une balle en pleine tête. Oui, il aurait bien voulu que ça se termine mais certainement pas comme ça. Il voulait choisir le l’heure, le lieu et le moyen alors il leva les mains très haut, les glissa derrière sa tête, ferma les yeux, se retourna et dit :
- D’accord, mais il va falloir me guider parce qu’il est hors de question que j’ouvre les yeux.
Difficile d’avoir l’air plus ridicule ! songea-t-il en commençant à avancer sans attendre la réponse de l’officier. Je vais bien réussir à me vautrer dans un tas de chair et c’est pas idiot que je vais avoir l’air, c’est dégueulasse. Mon meilleur ami est en lambeaux et je pense à mon apparence, c’est la meilleure, celle-là !
- OK ! Avancez doucement et il n’y aura pas de problème. Gardez bien les mains sur la tête et ne faites aucun geste brusque.
Charles suivit les conseils de l’homme au flingue braqué sur lui et avança doucement. Sa progression était ponctuée par les « un peu à droite » et les « Non ! Pas par là ! ». Une ou deux fois, il fut à la limite de trébucher et faillit même ouvrir les yeux mais le souvenir de ce qu’il avait vu quelques heures plus tôt l’en dissuada rapidement.
Il arriva finalement près de l’entrée à côté de l’inspecteur qui lui annonça :
- Vous pouvez ouvrir les yeux, tout est derrière vous. Surtout vous gardez les mains sur la tête. On nous a dit qu’il y avait deux personnes. Où est la deuxième ?
- Dans le coin, là-bas, lui répondit-il en pointant son doigt vers la kitchenette.
- Pourquoi n’a-t-elle pas répondu tout à l’heure ? insista-t-il.
- Elle est assise dans un coin et je pense que vous n’en tirerez plus grand-chose. Elle n’est plus en mesure de répondre à vos questions. Vous avez du boulot.
Le policier ne sembla pas du tout apprécier les familiarités dont il faisait l’objet. Il plaqua Charles contre le mur et lui passa les menottes avec une rapidité et une dextérité auxquelles il ne s’attendait pas. Il se retrouva la joue contre le papier peint du mur et plus que la douleur, c’est la surprise qui le dominait. Il entendit le clic de la deuxième menotte dans son dos.
L’officier le balança vers un collègue et lui interdit de bouger. Puis, il s’adressa à son comparse et lui donna l’ordre d’emmener son prisonnier au poste pour l’interroger plus tranquillement. Il ajouta en regardant Charles dans les yeux qu’il pouvait commencer sans lui. Il devait s’occuper de l’autre personne et du relevé d’empreintes.
Le brigadier obéit aux ordres de son supérieur. Charles le suivit sans opposer la moindre résistance. Il se demandait ce qu’il allait bien pouvoir leur raconter pour justifier ce carnage.
Et si je leur disais bêtement la vérité ? Non ! Jamais ils ne me croiraient. Je ne peux pas leur dire une telle chose mais je ne peux pas non plus leur raconter n’importe quoi. De toute façon, le résultat sera le même, je vais me retrouver en taule et pour un bon moment.
- Avance ! lui dit l’homme en lui mettant un coup de bâton dans les côtes. Si tu vas pas plus vite, ça va mal se passer entre toi et moi. Mon chef, c’est un gentil, il est doux avec tout le monde, y compris avec les coupables. Moi, c’est pas mon cas ! J’aime pas les criminels. Ça me donne envie de les buter, tu vois ? Alors tiens-toi à carreaux mon gars.
- Faut pas vous énerver comme ça. Vous avez vu ce que j’ai fait à mon meilleur copain ? Imaginez ce que je serais capable de faire à quelqu’un qui me ferait vraiment chier !
Charles fut interloqué par les paroles qu’il venait de prononcer. Ce n’était pas lui qui avait dit de telles choses. Elles ne lui seraient même pas venues à l’idée. Pourtant, les sons venaient bien de ses lèvres. Il en était sinon l’auteur, au moins le compositeur.
Et même s’il ne se reconnaissait pas dans la façon de le dire, il en partageait le point de vue. Ça avait au moins eu pour effet de clouer le bec aux velléités de violence dont l’homme commençait à faire preuve.
Ils partirent pour le commissariat et le voyage — malgré leurs appréhensions respectives — se déroula sans encombre.

2
28 janvier 2000, Nancy, vers 19h23 :
La cellule était sombre, glauque aurait dit Cyril s’il était encore de ce monde. Le sol crasseux aurait, dans d’autres circonstances, donné envie de vomir à quiconque. Dans son cas, Charles était si recroquevillé sur lui-même, revivant la scène qu’il aurait pu tout aussi bien être dans une décharge d’ordures. Les murs étaient recouverts d’une peinture qui s’écaillait tellement qu’on avait du mal à en discerner la couleur. Elle avait peut-être été jaune ou beige voire blanc cassé. Dans tous les cas, elle était écaillée et très vieille. Rien n’avait été rénové dans la cellule depuis au moins trente ans. Tout était sale, vieux et dégoûtant. Même les autochtones répondaient parfaitement à cette description : une ribambelle de clochards et des prostituées d’une fraîcheur douteuse. Mais Charles ne voyait rien de tout cela, n’arrivait pas à comprendre ce qui lui arrivait. Il alternait les phases de conscience et celles — plus longues — d’incompréhension. Bien sûr, il savait pourquoi il se trouvait là, pour avoir tapissé son ami sur les murs de son appartement. Non, ce qu’il ne comprenait pas, c’est comment et pourquoi il avait fait ça.
- Putain, ce que j’ai envie d’une bibine !
- Pardon ? demanda-t-il à la personne allongée à côté de lui.
- Ma dose, j’ai besoin de ma dose. Ils vont me laisser poireauter longtemps ici les pédés ?
- Qu’avez-vous dit ? demanda-t-il avec plus d’insistance en se penchant vers l’homme en train de cuver son alcool.
- Grrr ! Mfff ! bougonna l’homme.
- Ta gueule, p’tit con, râla un autre que sa question avait eu l’air de réveiller.
- Excusez-moi, je ne voulais pas vous déranger. J’avais cru que quelqu’un m’avait parlé…
- J’ai dit : « Ta gueule ! ». Tu veux un dessin ou j’te pète ta jolie p’tite gueule ?
- Désolé, finit par dire Charles en baissant les yeux de peur de se faire passer à tabac.
- Elle va pas m’gonfler longtemps la p’tite merde.
- Allez, dormir maintenant.
- Tu me manques, Daphné ! T’es où quand j’ai besoin de toi ?
C’est fou, on dirait que j’entends ce qu’ils pensent tous. J’ai leurs voix dans ma tête. C’est marrant cinq minutes, mais ça serait bien qu’ils la ferment. Ça recommence… Encore combien de temps avant que je remette la cellule en peinture ? Cinq minutes ? Une heure ? Une journée ? Comme je ne suis pas près de changer d’air, si ça fait comme tout à l’heure, ils sont tous condamnés et je ne peux rien faire.
- M. Champmarc Charles ? Veuillez nous suivre, s’il vous plaît.
Un policier s’était avancé devant les barreaux de la cellule avec un trousseau de clés. Il s’apprêtait à ouvrir la porte quand l’homme qui l’avait amené lui mit un bras sur l’épaule.
- Laisse Serge, je vais m’en occuper.
J’ai un petit compte à régler avec lui si tu veux bien. Il va me suivre bien gentiment sans faire d’histoire, l’avorton, ajouta-t-il en tournant la tête vers Charles.
Il se leva et s’avança, presque satisfait de laisser derrière lui ses compagnons de geôle. Il sortit et suivit l’homme qui jetait un regard par-dessus son épaule presque tous les deux mètres. Peut-être l’homme avait-il peur qu’il l’assomme et prenne la fuite. C’était ridicule, il le savait, mais pas le policier.
Ils arrivèrent dans ce qui lui sembla être son bureau, bien qu’il eût pu être à n’importe lequel des policiers. Il était à peu près aussi rangé que l’homme avait l’air négligé. Il était mal rasé, les cheveux graisseux et les cernes sous ses yeux semblaient indiquer qu’il n’avait pas beaucoup dormi ces derniers temps. Le bureau était vide : pas de cafetière, pas de pile de dossiers, pas de cadres accrochés aux murs, rien exceptés une table, deux chaises et un ordinateur. Celui-ci se trouvait sur le bureau à côté de ses accessoires indispensables : clavier, souris et un écran plat.
Ils ont quand même un peu de moyens, pensa Charles en voyant le moniteur. Pourtant, j’aurais pas dit en voyant l’état du reste du commissariat.
De chaque côté de la table se trouvait une chaise. L’homme s’assit sur celle près de l’écran et indiqua à Charles de s’asseoir sur l’autre d’un geste de la main. Il avança le clavier près de lui et commença à frapper dessus comme s’il était aussi coupable.
- Bon alors : nom, prénom, adresse.
- Champmarc Charles, 6, Rue du général Frère, 54500 Vandœuvre-lès-Nancy
Les yeux ébahis, il vit l’homme au clavier - comme il continuerait à l’appeler bien après - taper comme dans un mauvais film une touche après l’autre avec le même doigt : l’index droit. Il pensait que tout ça n’était qu’une caricature et que, de nos jours, plus personne ne tapait comme ça. Il se trompait. Le temps paraissait très long à attendre qu’il ait fini de taper le peu de chose qu’il lui avait dites.
- Profession ?
- Étudiant.
- En quoi ?
- En maths.
- Super, ça doit être passionnant ! ça t’empêche pas de rien avoir dans la cervelle. Pour faire un truc comme ça, faut être un peu givré, non ? Faut pas trop réfléchir, c’est ça, hein ?
- Dites, je peux vous poser une question ? demanda Charles un peu vexé.
- Vas-y ! dit-il sans même relever la tête de son clavier.
- Est-ce que vous comprenez tous les mots que vous mettez dans vos phrases ou vous les assemblez au hasard ?
Il avait pris un malin plaisir à casser l’homme au clavier. Il était certes un meurtrier, mais ne se considérait pas vraiment comme tel. D’ailleurs, pour qu’il y ait meurtre, il faut qu’il y ait corps. Or ce qu’il y avait dans son appartement pouvait être qualifié de nombreuses manières mais certainement pas de corps. Le policier avait du mal à encaisser la réplique et visiblement, il ne savait pas vraiment ce qu’il devait lui répondre. Après avoir lu la presque totalité des lettres de son clavier, il releva la tête et dit :
- On va pas y arriver comme ça, alors tu réponds juste aux questions et on règlera nos comptes plus tard, gamin.
Alors dis-moi, qu’est-ce qui s’est passé cet après-midi chez toi ?
- Vous voulez tout savoir ? OK !
Charles lui raconta tout ce qu’il se rappelait de son après-midi à grands renforts de gestes, restes d’une lointaine ascendance italienne. Il omit consciemment de lui parler de ses pouvoirs et précisa juste qu’il était sûr d’être la cause de l’implosion de son ami. Le policier l’écoutait très attentivement et avait cessé presque depuis le début du récit de taper sur l’ordinateur. Il avait l’air à la fois ébahi et complètement absorbé, un peu comme lorsque l’on écoute une histoire fabuleuse. Ici point de fables, seulement un massacre. Il termina son récit par :
- Et nous voilà ici.
(Silence)
- Vous m’entendez ?
- Oui ! Oui ! Bon, il va falloir que je note tout ça. Mais ça ne répond pas à la question principale.
- Laquelle ?
- Comment tu as fait ça ?
- Fait quoi ?
- Chboum ! dit l’homme au clavier en écartant les bras en signe d’évidence.
- Je ne sais pas. Je ne m’en souviens pas vraiment. Je sais juste que c’était moi et personne d’autre. Ma petite amie…peut-être ex petite amie, d’ailleurs… Étant donné ce que j’ai fait, je ne suis pas sûr qu’elle veuille encore de moi…Bref ! Elle a tout vu. Je ne sais pas si elle vous dira quoi que ce soit parce que la dernière fois que je l’ai vue, elle n’était vraiment pas apte à parler.
- Elle est à l’hôpital, lui répondit le policier d’un air presque satisfait.
Elle est sous sédatif, et je te confirme, elle n’est pas près à nous raconter sa version. Elle est dans un coma léger. Elle peut se réveiller demain, mais aussi ne jamais se réveiller si elle sombre dans un vrai coma. Le médecin n’est pas sûr qu’elle puisse retrouver un état normal avant plusieurs mois, même dans le meilleur des cas.
- Vous l’avez vue ? Vous avez des nouvelles ?
- Je viens de te le dire, t’es sourd ?
- Vous ne savez rien d’autre ?
- Non, désolé.
Le silence qui s’ensuivit était pesant. L’homme au clavier semblait réfléchir. Mais réfléchir à quoi ?
- Avec quoi il a pu faire ça ? C’est pas avec ses mains, il est pas plus épais que ma sœur. Il a forcément dû utiliser quelque chose, mais quoi ? À part un mixeur, je vois vraiment pas. Et l’autre qu’est tellement dans la choucroute qu’elle nous dira jamais rien. Bon j’ai pu qu’à taper sa déposition et à le boucler.
La main droite de Charles se mit à luire de la même manière que lorsqu’il avait renvoyé le chauffard en BM chez lui. Cette fois, la lueur n’était pas bleue mais verte. Elle remontait chaque doigt jusqu’à les englober complètement. Il sentait la lumière froide pénétrer dans ses chairs. Elle rentrait et sortait de sa main au rythme de son cœur.
- Vous arrivez à voir ça ? demanda-t-il détournant son regard quelques secondes du phénomène.
En même temps, il lui tendit la main afin de bien lui montrer de quoi il parlait. Le policier leva la tête en faisant un bruit à mi-chemin entre le râle et le soupir de lassitude.
Lorsqu’il eut regardé dans la direction de la lueur, il stoppa net ses émissions sonores. Son regard se figea sur la main de Charles. Il suivit sa progression les yeux écarquillés. Il arriva tout juste à baragouiner quelque chose que Charles prit pour de l’étonnement. L’homme faisait des gestes désordonnés, semblant s’écrouler sur lui-même dans une cacophonie gesticulatoire. Irrémédiablement il glissait vers le sol à la recherche de quelque improbable bouée de sauvetage. Charles ne comprenait pas où il voulait en venir. Puis, il comprit quand il vit le téléphone à ses pieds. Il essayait de le ramasser pour appeler des secours.
Il fait le fier comme ça et dès qu’il se passe un truc, il n’y a plus personne, songea Charles. Il faut qu’il appelle à la rescousse. Son appel, s’il aboutit, sera vain. Qui serait capable d’endiguer le flot d’énergie que je suis en train de recevoir. Moi-même, je n’arrive pas à le contrôler.
Son bras droit était entièrement recouvert et la lumière allait s’attaquer à son thorax d’ici peu. Bientôt, il serait à nouveau recouvert et il ne savait toujours pas à quoi ça pouvait bien servir. Il savait juste que ça semblait avoir un rapport avec ses pouvoirs. La dernière fois que c’était arrivé, la suite ne lui avait pas vraiment plu.

3
28 janvier 2000, Nancy, vers 21h :
- Au secours ! criait Charles de toutes ses forces. Au secours ! Il y a quelqu’un ?
Il regarda rapidement autour de lui mais personne ne semblait avoir entendu son appel. Il était au fond du gouffre.
Là, mon compte était bon. Je vais passer le reste de ma vie au fond du trou si je ne réserve pas le même sort à tous les gens qui m’approchent. Je ne vais pas rester 40 ans en taule à me morfondre et à essayer de me pardonner deux meurtres aussi affreux soient-ils. C’est vrai, je les ai tués, mais je ne l’ai pas fait exprès. Je ne suis pas un assassin. Si personne ne croit que je suis coupable mais pas responsable, je vais me foutre en l’air. J’arrive à faire ça, je vais bien réussir à me suicider. Ça doit quand même pas être trop difficile Qu’est-ce que je peux prendre ? Des médicaments, une corde, un couteau. Le plus simple serait peut-être de ne pas me rendre quand ils vont arriver. Ils n’auront plus qu’à me tirer une balle entre les deux yeux et mon cauchemar sera fini.
Il y a à peine trois jours, j’étais chez moi, tout allait pour le mieux et me voilà en plein milieu de je-ne-sais quel délire avec des pouvoirs à la con qui ne me servent à rien sauf à éclater mes amis ou encastrer des policiers. Il est allé droit dans le mur. C’est pas fin, ça comme jeu de mot. Il n’y a vraiment plus rien à faire pour moi.
Tout en se parlant intérieurement, Charles regardait l’homme au clavier dans le mur. Les bras, la moitié des jambes et son visage dépassaient. Le reste se trouvait à l’intérieur du mur. Il avait encore les yeux ouverts mais ils étaient vides de leur substance. Il était mort, cela ne faisait aucun doute. Un mort de plus. Il avait comme l’impression que ce ne serait pas le dernier, malheureusement. Le seul moyen à sa disposition pour stopper tout ça était le démontage pièce par pièce de la machine à tuer qu’il était devenu.
La tête du mort mal rasé semblait le narguer en lui disant : « Voilà tout ce dont tu es capable. Tu es mauvais et tu vas te putréfier de l’intérieur. » Le sourire presque narquois qu’il arborait était le signe que la victime, à défaut d’être heureuse de son sort, appréciait l’ironie de la situation. Ses collègues allaient s’évertuer à traiter Charles comme le pire des salopards, ce qu’il n’avait pas l’impression d’être. Il ne contrôlait pas ses pouvoirs, c’est tout ! Rien de plus.
Alertée par ses appels, une femme en uniforme entra dans la petite pièce. Elle le vit de dos debout, les deux bras appuyés sur le bureau face à son œuvre. Il faisait écran avec son corps à la vision d’horreur. Lorsque Charles s’écarta de quelques dizaines de centimètres, elle découvrit l’homme au clavier. Il s’appelait Théo et venait de terminer sa carrière brutalement. Elle poussa un cri comme seules les femmes sont capables d’en produire. Les tympans de toutes les personnes à proximité allaient sûrement exploser et les siens avec. Il se retourna pour la voir. Elle était les jambes fléchies comme si elle s’apprêtait à sauter à la corde. Ses deux mains posées sur ses joues semblaient vouloir empêcher sa tête de s’envoler.
Elle est plutôt jolie, pensa Charles en la regardant. Une femme en uniforme, c’est quand même quelque chose. Un vieux reste de fantasme macho, sans doute.
Presque honteux d’avoir de telles pensées dans un pareil moment, il se donna une légère claque sur la joue. Il pensait peut-être pouvoir, par la même occasion, sortir de ce mauvais rêve de série Z. Malheureusement, rien ne se passa sauf une lueur rouge qui apparut sur son annulaire gauche.
Oh non ! Ça va pas recommencer ! Pas encore ! Il faut que je sorte d’ici et que je m’éloigne de toute vie humaine. C’est pas elle qui va m’arrêter, elle est complètement terrorisée, mais si elle a des collègues, ça va être plus difficile. Je vais essayer d’utiliser l’effet de surprise !
Il s’élança vers la jeune femme qui ne chercha même pas à l’arrêter. Au contraire, elle s’écarta légèrement pour le laisser s’enfuir. Une fois hors de la pièce, il se dirigea vers le couloir principal dans lequel il ne rencontra pas âme qui vive. Il le remonta complètement en apercevant de-ci de-là quelques policiers dans les bureaux probablement plus surpris qu’en état d’alerte. Arrivé au bout, il descendit les deux étages par les escaliers et bien qu’il croisât des représentants de l’ordre public, aucun ne tenta de l’arrêter. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il était dehors.
Le halo se propageait doucement. Il n’y avait pas fait attention pendant sa fuite, mais elle recouvrait déjà tout son bras. S’il se référait aux fois précédentes, il allait bientôt commettre un nouveau délit. Dès lors, il n’avait plus qu’une idée en tête : s’éloigner le plus possible et trouver un endroit désert. Une idée lui vint. Au bout de la rue se trouvait un immeuble de bureau vide. Il avait été abandonné quelques mois auparavant malgré sa récente réfection. Dans ses souvenirs, il n’avait jamais vu personne dedans, même pas de squatteur. Ce serait certainement l’endroit idéal.
Il se mit à courir sur le trottoir en poussant les gens sur son passage. Ce n’était pas une des rues les plus fréquentées, mais la simple présence du commissariat principal suffisait à amener un peu de vie malgré l’heure tardive.
Il se trouvait toujours quelqu’un pour venir porter plainte et le ballet régulier des voitures de police y contribuait activement. Il fallait qu’il fasse vite car l’immeuble, bien qu’au bout de la rue, se situait tout de même à plus d’un kilomètre et demi. N’étant pas un grand sportif, il était sûr qu’il n’y arriverait pas sans être obligé de s’arrêter. Il n’en avait pas le droit pour le bien des gens qu’il croisait. La bave aux lèvres, le souffle court, un point de chaque côté, c’est très handicapé qu’il arriva devant la porte. Alors qu’il allait tenter de casser la vitre de la porte d’entrée, il constata avec stupéfaction que la lueur n’était plus autour de son bras gauche. Déconcerté, il le regarda attentivement, cherchant la moindre trace visible du phénomène. Machinalement, il se gratta avec sa main droite et eut l’explication. Tout était passé sur son bras droit. Sans réfléchir davantage, il calfeutra sa main dans la manche de son pull et frappa un grand coup dans la vitre qui éclata sous le choc. Des milliers de débris se répandirent en une agréable mélodie sur le sol marbré de l’entrée. Sans demander son reste, il entra et se cacha derrière le comptoir qui ornait l’accueil. Assis en position fœtale, il sentit la chaleur de la lumière parcourir et envahir tout son corps. Il luttait de tout son être contre ce qui était en train de le submerger mais rien n’y faisait. Irrémédiablement, la chaleur prenait possession de lui pour perpétrer une nouvelle atrocité. Alors qu’il était sur le point de rouvrir les yeux pour observer une nouvelle fois son environnement, il perdit connaissance.

4
28 janvier 2000, Nancy, heure indéterminée :
Charles ouvrit les yeux pour découvrir une vision de chaos. Il avait l’impression de se trouver sur un champ de bataille de la seconde guerre mondiale. Tout autour de lui ne se trouvaient que des gravats. A perte de vue, c’était la désolation. Il se frotta les yeux. Il avait encore la vision trouble des gens qui viennent de se réveiller. Il n’était pas très sûr de ce qu’il arrivait à voir. Son dos lui faisait un mal de chien. Passant sa main dessus, il ôta des cailloux et épousseta un peu son pull. Sa bouche était pâteuse, probablement remplie de poudre de ciment. En passant une main sur son visage, il se rendit compte qu’il était poisseux. Le mélange de pierre et de poussière humidifié par la légère pluie qui commençait à tomber en était à l’origine. Sa tête résonnait comme un énorme tambour sur lequel une fanfare toute entière semblait vouloir s’acharner. Les symptômes étaient les mêmes qu’au réveil d’une bonne grosse cuite.
Malgré les douleurs atroces, il observa tout autour de lui pour trouver un signe de vie. Sa vue qui se clarifiait de seconde en seconde le laissait entrevoir au-delà des amoncellements de béton et de ferraille. Non, à bien y réfléchir et à la lumière de ce qu’il voyait à présent, ce n’était certainement pas l’abus de boisson, mais plutôt l’écroulement d’un immeuble entier. Maintenant qu’il voyait à nouveau quasi-normalement, il pouvait se rendre compte que la seule chose qui avait changé était le bâtiment dans lequel il était rentré un peu plus tôt. Celui-ci n’existait plus en tant que construction. Il existait en tant que destruction et l’analogie avec Cyril était évidente : Ils étaient tous deux en miettes. Une fois encore, il était à l’origine de cette catastrophe et le bâtiment serait encore debout sans lui.
Décidément, je vais de surprise en surprise. Mon suicide va se compliquer. Si je suis capable de résister à l’écroulement d’un tel bâtiment, qu’est-ce qui est capable de m’achever ? Suis-je devenu immortel ? Highlander, me voici. Remarque, c’est pas idiot, ça. Faut que je le note, peut-être qu’en me coupant la tête… Ça résoudrait mes problèmes. Et la prochaine fois, je vais avoir droit à quoi ? Je fais exploser la ville ? La planète en entier ? Je raye de la carte le problème de surpopulation ?
Charles se releva et enleva ce qui restait de poussière sur ses habits et commença à marcher en direction de la rue. Un nuage de fumée s’éloignait. Visiblement, il venait d’ici et le vent emportait la poussière au loin. Il était d’une telle ampleur que Charles se dit qu’il avait dû rester assommé relativement longtemps. Ce nuage ne s’était certainement pas évaporé en quelques minutes. Encore une fois, il ne se souvenait de rien. Pas une image de la catastrophe ne lui revenait en mémoire. Il se demandait comment faire pour les éviter s’il ne gardait pas le contrôle de lui-même.
Bien sûr, il se souvenait tout de même de l’homme au clavier. Une force presque démoniaque avait pris le contrôle de son corps. Lorsque cet homme lui avait demandé de se rasseoir après qu’il s’était levé, un flux d’énergie incroyable était sorti de sa bouche et avait frappé l’homme de plein fouet. Un halo bleu l’avait recouvert et Charles avait eu la sensation que la lumière faisait fondre le policier. Celui-ci décolla du sol et recula doucement. L’homme était complètement paniqué mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il essayait de gesticuler dans tous les sens mais là encore, rien ne se passait.
Il se trouvait dans une gangue d’énergie qui le laissait tout juste respirer. Au bout de quelques secondes, que l’homme avait prit pour des heures, il se trouva contre le mur. Cela n’arrêta pas le processus et il commença à passer au travers. Puis soudain, tout disparut. La lumière de Charles, la lumière du policier, toutes deux s’étaient volatilisées. Ce dernier poussa un dernier souffle et s’éteignit. Il s’était matérialisé dans le mur et cela avait provoqué sa fin. Voilà ce dont il se souvenait. C’était un peu maigre pour en faire une quelconque analyse sauf peut-être de se rendre compte qu’il était absolument conscient mais parfaitement impuissant.
Il était arrivé sur le bord de la route qui était déserte. Il y avait quelques voitures garées et quelques autres arrêtées au milieu, mais aucune trace d’un quelconque conducteur. Il s’approcha de l’une d’elles et regarda à l’intérieur. Machinalement, il tenta de tirer sur la poignée. A sa grande surprise, la porte s’ouvrit.
- Y’a quelqu’un ? Houhou !
(silence)
- Hé ho !
Il regarda sur les places arrière pour s’assurer que personne ne s’était caché derrière les fauteuils mais cette voiture était aussi vide que l’immeuble qu’il venait de quitter. Il sortit sa tête et cria dehors :
- Y’a quelqu’un ? Bon sang ! Répondez-moi !
- Vous allez bien, m’sieur ? fit une voix à quelques mètres derrière lui.
Il se retourna brusquement et vit un enfant d’une douzaine d’années.
- Oui je vais bien. Et toi, ça va ? Comment tu t’appelles ?
- Je m’appelle Charles et je vais bien, lui répondit l’enfant avec une candeur déconcertante.
- Charles ? C’est rigolo, c’est mon prénom aussi ! C’est quoi ton nom de famille ?
- Champmarc. Et vous, m’sieur ?
- Pardon ? fit-il interloqué.
- J’ai dit : Et vous m’sieur ?
- Non ! Comment as-tu dit que tu t’appelais ?
- Ben Charles Champmarc. Mais vous ne m’avez toujours pas dit comment c’est, vous, vot’ nom.
- Pareil.
- Pareil quoi ? demanda le jeune homme, penchant sa tête sur le côté.
- Je m’appelle pareil que toi !
Charles regarda tout autour de lui. Il cherchait un adulte, quelqu’un de confiance, pas une espèce de gamin qui se foutait de lui. Il se demandait comment ce gosse pouvait bien connaître son nom pour lui faire une blague pareille mais la situation le préoccupait davantage. La rue était toujours absolument déserte. A part lui et l’enfant, personne ne semblait être présent à des kilomètres à la ronde. Le coin avait pour caractéristique d’être très dégagé et rien ne cachait sa vue. L’ancien immeuble aurait pu, mais il n’était plus là. La situation lui rappela étrangement Le petit prince de Saint-Exupéry. Un homme, seul au milieu de nulle part sans âme qui vive excepté un petit garçon qui lui disait des choses ridicules à ses yeux. Désespérant de trouver quelqu’un, il se retourna à nouveau vers l’enfant qui avait disparu. Il écarquilla les yeux de stupéfaction, les ferma, se les frotta et les rouvrit mais personne n’avait réapparu. Pris d’une panique aussi soudaine qu’exempte de fondement, il tournait la tête dans tous les sens à la recherche d’un enfant en train de courir pour lui jouer une bonne farce dont il se souviendrait. Personne n’était en train de courir, pas d’enfant, d’adulte, d’animal.
Rien ! Il n’y a rien du tout. J’ai rêvé, un point c’est tout. De toute façon, c’était ridicule d’avoir un gamin qui portait le même nom que moi. Quelle est la probabilité ? Une chance sur un million ? Sur dix millions ? Autant jouer au loto, ça serait plus utile. Pour quoi faire, de toute façon, je vais bientôt mourir. Je ne peux pas rester comme ça à semer la destruction à chaque fois qu’une luciole maléfique prend possession de mon corps. Je commence à comprendre les rêves de chaos que j’ai faits. Je ne sais pas qui a tenté de me montrer le futur, mais il avait raison : c’est tout ce que vais amener, la mort et la désintégration. Je vais passer le temps qu’il me reste à essayer - en être sûr serait présomptueux - de me tuer. Bon, l’écrasement, ça ne marche visiblement pas. Qu’est-ce qu’il me reste ? M’ouvrir les veines, les médicaments, un flingue sur la tempe. Je vais déjà essayer tout ça.
- Pourquoi veux-tu mourir ? hurla une voix grave et rocailleuse derrière lui.
Aussi curieux que sa réaction lui parut sur l’instant, il ne bougea pas d’un millimètre. Il avait même arrêté de respirer. Pendant une dizaine de secondes - qui lui parurent une dizaine de minutes - il y eut un silence lourd. Pas un bruit, pas même celui d’un oiseau ou d’une voiture au loin ne venait déranger ce calme surnaturel.
Doucement, il se retourna en prenant garde de ne faire aucun geste brusque. Quand il eut fait un demi-tour complet, il chercha son interlocuteur mais personne ne se trouvait à proximité. Certain de ce qu’il avait entendu, il dit quand même à voix haute :
- Qui est là ?
- Mais tu le sais bien ! Arrête de poser la question à chaque fois, je vais me lasser de te donner la réponse.
- Vous ne m’avez encore donné aucune réponse satisfaisante.
Seulement des « Celui qui est » et des « Tu le sais ». Alors maintenant ça suffit.
Son timbre de voix était passé de l’aigu fluet au grave menaçant. Il semblait déterminé à tirer de son mystérieux interlocuteur toutes les informations en sa possession.
- Tu ne sauras rien ! Moins tu en sais, plus ton destin s’accomplira.
- Mais pourquoi venez-vous me dire ça à chaque fois ? Vous n’avez rien de mieux à foutre qu’à me faire chier ? Où êtes-vous ? Un peu de courage, montrez-vous si vous êtes un homme !
- Non !
- Non quoi ?
- Non, je ne suis pas un homme ! rétorqua la voix d’outre tombe en terminant sur un rire inquiétant.
- Vous me faites chier ! Cria Charles le plus fort qu’il put.
- J’étais juste inquiet de te voir envisager le suicide. Ce n’est pas ton destin. Promets-moi que tu vas tout faire pour rester en vie, gémit la voix d’un ton étonnamment calme.
- Allez-vous-en ! Je fais ce que je veux et j’en ai marre. Je vais, au contraire, tout faire pour mettre fin à mes souffrances et à celles que je provoque autour de moi.
- Maintenant repars chez toi. Le destin est en marche et tu ne peux l’arrêter. Tu ne comprends pas tout et tu n’y peux rien. Va !
Le regard de Charles se brouilla soudain. Des petits points blancs se mirent à virevolter devant lui. Ils semblaient mus par un essaim d’abeilles folles. Il essayait, tant bien que mal, d’en suivre un mais à chaque fois que son regard en approchait un, il s’éloignait.
Sa vue s’éclaircit jusqu’à devenir entièrement blanche avant de se noircir à grande vitesse. Ce fut sa dernière vision et la panique, sa dernière sensation. Il s’écroula lourdement sur le macadam de la rue.

5
29 janvier 2000, Nancy, 8h27 :
Ma tête ! Qu’est-ce que je peux avoir mal ! C’est comme si on m’avait assommé avec une batte de baseball. Je ne me souviens plus de ce qu’il s’est passé. Je suis entré dans l’immeuble et puis plus rien.
Il ouvrit les yeux. Sa vision troublée par le traumatisme ne lui permettait pas de distinguer précisément son environnement. Il se trouvait allongé par terre et des débris étaient disséminés tout autour de lui. Prenant son courage à deux mains, il entreprit de se lever mais une violente décharge dans le dos l’en dissuada pour l’instant. Par dépit, il regarda autour et lui et fut stupéfait de ne voir que des gravats aussi loin qu’il pouvait voir. Une épaisse fumée gris clair stagnait au-dessus du dernier emplacement de l’immeuble. Charles frotta ses bras et son torse pour se débarrasser de l’amas de poussière qui s’était agglutiné sur lui. Il se sentait sale et sa bouche était pâteuse. Le spectacle qui s’offrait devant lui le décourageait complètement. Il savait pertinemment qu’il était à l’origine de ce nouveau désastre mais n’arrivait pas à s’en vouloir. Des images lui revinrent en mémoire par flashs, des images de destruction. Il ne savait pas complètement ce qu’elles représentaient mais elles devenaient plus précises à chaque nouvelle apparition.
 
Il avait l’étrange impression d’avoir vécu la même chose peu de temps avant. Cette sensation était la même que l’effet de déjà-vu mais sa puissance était étonnante. Il aurait mis sa main au feu que tout cela s’était déjà produit, et soudain, sa mémoire lui revint. Il l’avait effectivement déjà vécu quelques minutes auparavant dans un cauchemar. C’était encore un de ces maudits rêves sans queue ni tête avec cette voix qui venait de nulle part et qui ne lui apportait aucune information, juste des interrogations supplémentaires. Il se sentait déjà bien assez mal, avec tant de problèmes et si peu de moyens de les résoudre.
La sirène des pompiers le sortit de ses pensées. Assis au milieu d’un bombardement, il tourna la tête pour tenter d’apercevoir le camion qui arrivait. Il accueillit cette vision avec une joie presque palpable. Au lieu d’avoir l’air ravagé par tant de désolation, il arborait un énorme sourire. Voir de véritables humains était pour lui, à ce moment, le plus grand des bonheurs.
- Ça va, monsieur ? Vous savez ce qu’il s’est passé ? l’interrogea une voix derrière lui en lui tenant l’épaule.
- Ça va, merci, mais je ne sais pas du tout ce qui est arrivé. Je suis désolé, je ne me souviens de rien, mentit-il pour ne pas avoir droit à trop de questions.
Il savait intimement qu’il ne s’en tirerait pas aussi facilement, mais dans l’immédiat, cela l’indifférait car il avait bien le temps de raconter ce qu’il savait et de faire de nouvelles victimes. Oui, il avait vraiment tout le temps !
- Ne bougez pas, on va vous examiner. Hé ! Vous ! Par ici, il y a un blessé, cria l’homme en direction de deux ambulanciers.
 
Derrière lui arrivaient deux hommes transportant un brancard. Ils le posèrent à côté de lui et l’un des hommes ouvrit une trousse de soin. Il sortit plusieurs instruments dont Charles n’identifia que la moitié. Il s’approcha de lui et dit :
- Avez-vous mal quelque part, monsieur ?
- J’ai le dos un peu douloureux, mais sinon, ça va. Quelle heure est-il ?
- Il est un peu plus de huit heures et demie.
Huit heures et demie ? C’est quoi ce délire ? J’ai quand même pas passé toute la nuit sous les décombres ? Quand je suis arrivé hier soir dans le bâtiment, il devait être plus de neuf heures. Ma tête me fait mal ! Est-ce que l’immeuble a explosé hier soir ou ce matin ?
- Excusez-moi ! Vous savez quand ça s’est produit ? interrogea-t-il l’homme penché sur lui.
- Je pensais que vous le saviez, vous étiez dedans, non ?
- Oui, mais je ne me souviens vraiment de rien.
- D’après ce que je sais, tout s’est écroulé il y a moins d’une heure. Bon laissez-moi vous examiner d’abord.
Il examina ses pupilles, testa ses réflexes et lui demanda de s’allonger sur le brancard. Charles obéit sans broncher et se laissa faire car il ne voyait pas comment il aurait pu agir autrement. Quels que soient ses choix, il avait tort, même si l’avenir lui prouverait le contraire. Après quelques examens simples, l’homme lui annonça qu’il n’avait probablement rien de grave, mais que, par acquit de conscience, ils allaient l’emmener à l’hôpital pour faire quelques radios et certainement un scanner de la colonne vertébrale.
Un pompier interrompit l’explication et s’adressa à Charles :
- Monsieur, savez-vous s’il y avait quelqu’un d’autre dans le bâtiment au moment où il s’est écroulé ? Nous cherchons d’éventuels survivants.
- Non, je ne crois pas, il me semble que j’étais seul, assura-t-il en essayant de faire croire le mieux possible qu’il n’avait aucune idée de ce qu’il s’était passé.
- Très bien, merci beaucoup de votre coopération, monsieur.
- De rien ! répondit-il dépité.
Charles avait l’intime conviction que ses paroles sonnaient complètement faux et que le pompier n’avait pas été dupe. Il n’y avait pourtant aucune raison pour que cet homme puisse penser ne serait-ce qu’une seconde qu’il était à l’origine du sinistre.
- Vous êtes prêt ? On va vous emmener à l’hôpital, maintenant.
- Oui, merci.
Quelle ironie, je vais retourner à mon point de départ : l’hôpital. Dire que tout ça a commencé avec cette putain de lueur chez moi. A chaque fois que quelque chose déconne, je me retrouve dans cet hôpital à la con. Au fait, où sont-elles, ces putains de lueurs ? Je ne les ai pas vues depuis…Oh ! Je ne sais plus, merde ! La dernière fois, ça devait être à la fac. C’est là que je me suis évanoui la première fois. Tout ça doit avoir un sens, il faut juste que je trouve l’ordre dans lequel remettre tous les morceaux du puzzle. J’attends d’être là-bas et je teste tous mes pouvoirs un par un. Je commencerai par la télékinésie. C’est encore ce qui marchait le mieux. Après, j’essaierai de lire les pensées et je terminerai par essayer d’exaucer mes vœux comme j’ai renvoyé l’autre dans sa bagnole.
J’aimerais juste éviter de faire imploser ou exploser quelqu’un ou quelque chose d’autre.
Pendant qu’il réfléchissait et sans même qu’il s’en rende compte, il s’était retrouvé dans l’ambulance. Ils l’avaient posé à l’intérieur et étaient en train de fermer les portes. Le véhicule allait démarrer et Charles se demandait s’ils arriveraient à destination ou s’il allait encore lui arriver un malheur. Après tout, un accident de la route était aussi crédible à cet instant que toutes les bizarreries qui s’étaient produites. Il n’était plus à ça près et s’attendait inconsciemment au pire. Finalement, la mort n’était pas le pire mais plutôt le meilleur. Il ferma les yeux avec cette pensée en tête et demandant au Dieu auquel il ne croyait pas de bien vouloir l’accueillir auprès de lui. La sirène se mit en marche en même temps que le moteur et le véhicule se mit en route, direction l’hôpital.

6
28 janvier 2000, Nancy, 8h50 :
L’ambulance était arrivée à toute vitesse aux urgences de l’hôpital central. Charles se demandait pourquoi ils l’avaient emmené ici alors qu’il était là pour des contrôles de routine.
L’avantage de rentrer en ambulance, c’est qu’on s’occupe de vous tout de suite, pensa-t-il pendant qu’on le sortait du véhicule sur un brancard. Les hommes qui le tenaient débitaient des phrases entièrement composées de mots qui lui étaient inconnus. Et maintenant, ils vont m’amputer le cerveau ? Je ne vois que ça ! C’est fou ! Je voudrais mourir mais je n’arrive pas à trouver la force de m’en convaincre réellement. Ils sont tous en train de s’agiter autour de moi comme s’ils allaient sauver ma vie alors que c’est justement ça qui leur fait risquer la leur.
Il ne put s’empêcher de penser à la série américaine Urgences dont il ne manquait aucun épisode. La réalité était nettement moins trépidante et surtout il préférait lorsque les problèmes arrivaient aux autres. Peut-être que c’était ça, le succès de cette série : beaucoup de malheurs auxquels chacun peut s’identifier mais qui arrivent à autrui. On les plaint, mais ce sont les autres. Les malheurs permettent la compassion lorsque l’on n’est pas concerné. Il pensait que si tous ces médecins, ces infirmiers et les gens qui les aident savaient ce qu’il avait fait quelques heures auparavant, ils ne l’aideraient peut-être pas. Peut-être était-il une sorte d’antéchrist venu sur terre pour éliminer de la surface de la planète tous les humains et le mieux pour l’humanité était de le supprimer. Il n’arrivait pas à s’y résoudre lui-même alors comment arriverait-il à convaincre d’autres personnes, médecins, qui plus est.
Il entendit les personnes autour de lui parler de ce qui lui était arrivé. À chaque fois, la réaction était la même : un regard ahuri dans sa direction puis un doute qui, naissant au coin des lèvres pour terminer en un léger hochement de la tête signifiait : « Non ! C’est pas possible, il n’a pas pu survivre à l’écroulement d’un immeuble de dix étages ! N’importe quoi ! » Il n’entendait pas les mots, mais les expressions corporelles en disaient plus que n’importe quelle phrase. Un homme qui semblait être le responsable donna quelques ordres et on l’emmena dans un dédale de couloirs sans fin. Après quelques minutes d’aventure dans les sous-terrains de l’hôpital, le paysage lui parut familier. Il était revenu dans les couloirs qu’il avait quittés quelques jours auparavant. C’est ici que ses pouvoirs avaient commencé à naître.
Peut-être que le lieu était propice à ce genre de démonstrations paranormales. Il pensa qu’il en aurait bientôt le cœur net.
La fatigue qui avait commencé à apparaître dans l’ambulance se faisait plus insistante à présent et il devait lutter pour garder les yeux ouverts. Il se battait car pour une raison inconnue, il attendait avec impatience qu’un médecin ne vienne l’examiner. Il se souvenait de la pitié qu’il avait ressentie en voyant entrer l’homme et ses élèves, et des ombres noires qui flottaient au-dessus d’eux. Sans savoir vraiment pourquoi, il était certain d’avoir bientôt une réponse à l’une de ses interrogations. Inconsciemment, il avait déjà une petite idée. Son hypothèse était qu’il avait eu une sorte de prémonition. L’ombre semblait être leur âme et il n’aurait absolument pas été surpris d’apprendre qu’ils étaient tous morts dans une catastrophe quelconque. Il avait envie d’apprendre si son impression était juste mais il redoutait de ne pas réussir à avoir des nouvelles de ce médecin. Cet hôpital étant le principal de Nancy, il était assez grand et beaucoup de médecins devaient travailler ici.
Sa lutte contre Morphée était maintenant perdue et, sans s’en rendre compte, il s’endormit, une fois de plus le ventre vide. Pourtant, à l’inverse des autres fois, seul son corps était endormi. Son esprit continuait à vagabonder de-ci de-là. Par moments, il le sentait même se détacher de son enveloppe corporelle et flotter au-dessus. Quelques instants plus tard, il se retrouva même dans la pièce à côté. Un peu comme pour les autres phénomènes, il n’en avait pas le contrôle complet et les ordres qu’il donnait à son esprit n’étaient pas forcément exécutés. Il se sentait bien. La fatigue s’estompait de minute en minute.
Il n’aurait pas été capable de décrire la façon dont se déroulait le temps car si son esprit pouvait sortir de son corps, les visions qu’il avait du monde vivant étaient floues. Non ! Troubles était plus approprié comme adjectif. L’image qui décrivait le mieux ce qu’il ressentait était un homme qui aspire et souffle pendant son sommeil sur une bulle, un peu comme dans un dessin animé. Son âme ou quoi que ce puisse être allait et venait au rythme de (très) lentes respirations. Pendant ses rentrées dans son propre corps, il avait droit à une légère décharge électrique alors que les sorties ressemblaient plutôt à un doux endormissement. Chaque fois qu’il regagnait son corps, il sentait la vie venir en lui comme le sang qui circule à nouveau dans un membre après une longue privation, cette sensation que l’on peut avoir lorsque les doigts restent trop longtemps au froid et que le sang se retire puis revient avec un bon réchauffement. A chaque sortie, le bien-être et la sérénité le pénétraient et l’emmenaient au loin, là où plus rien n’a d’importance, là où l’on se sent plus grand, plus fort, prêt à tout : vers l’ivresse totale.
La dernière sortie le remplit d’horreur. Près de son corps, qu’il apercevait à la fois si proche et si loin, une lueur jaune pâle était apparue. La brusque décharge qu’il ressentit à ce moment le tira instantanément de sa transe. Revenu dans son corps, il tourna la tête rapidement pour savoir d’où venait la douleur et vit immédiatement de quoi il s’agissait : une piqûre, certainement un calmant. Voilà qui n’allait pas arranger son affaire. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il se retrouva dans cet état mi-éthylique, mi-nécrosé qu’il venait de quitter et ne put qu’observer la suite des événements, pour son plus grand malheur.
La lueur qui était apparue à côté de son pied droit ne semblait être remarquée par personne alentour. Chacun vaquait à ses occupations, y compris l’infirmière qui, même si elle ne le savait pas, venait certainement de faire la pire erreur de sa vie. Le phénomène pouvait poursuivre son travail minutieux. Il s’accrocha à son pied et l’engloba rapidement. Ses allers-retours s’étaient transformés en un aller simple.
Comment ça va se passer, cette fois-ci, pensa-t-il à la limite du découragement. Qui vais-je massacrer ? Hier, j’ai eu de la chance, il n’y avait personne, mais là, combien de personnes vont mourir si je n’arrive pas à contrôler ces réactions ? Il faut au moins que j’essaie de limiter les dégâts, que je fasse comme si je maîtrisais mes pouvoirs. Il faut que je me concentre sur la lumière. C’est mon seul espoir ! Non ! C’est notre seul espoir. Ma vie n’a plus d’importance. Je dois les sauver eux !
Charles, ou plutôt son corps astral, se concentra sur la lueur qui changeait de couleur quatre ou cinq fois par seconde et continuait sa progression. Cette bougeotte visuelle compliquait considérablement sa tâche déjà ardue. Elle avançait lentement mais à un rythme tout à fait régulier. Il redoubla de concentration, en se disant « Arrête-toi, putain de lumière de merde ! » Il ne savait pas vraiment en quoi consistait la concentration. Un jour, Cyril — paix à son âme — lui avait dit que pour se concentrer, il fallait ne penser à rien. Quand Charles lui avait demandé comment c’était possible, il avait répondu qu’il suffisait de commencer à penser à quelque chose d’aussi ridicule que ses propres pieds et que le reste viendrait tout seul. Bien sûr, tout ceci n’était que des paroles en l’air.
Pourtant, en marmonnant malgré l’absence de corps ses insultes à l’encontre des pauvres photons qui composaient la lueur, il ne pouvait s’empêcher de s’accrocher à ces principes idiots.
La première chose qui lui vint à l’esprit fut l’image de lui-même les deux mains positionnées de chaque côté de sa tête. Ses doigts étaient bien écartés et appuyaient sur ses tempes. Il avait les yeux fermés. Aucun doute possible, il était en pleine concentration telle qu’on peut l’imaginer. Cette position était grotesque mais elle eut au moins l’avantage de l’aider à se rendre compte de sa situation. Il essaya de faire le vide et de chasser cette pensée de son esprit. Après quelques très longues minutes d’intense réflexion, il ouvrit les yeux de son corps astral. La lumière n’avait pas disparu. Elle s’était déplacée. Plus exactement, elle était sortie de son corps et une lueur semblable à celles qu’il avait côtoyées quelques jours auparavant. Elle flottait à un bon mètre de lui et oscillait sur un axe horizontal à côté de son lit. Instinctivement, il lui ordonna de monter vers le plafond. Elle s’exécuta immédiatement. Puis, il lui ordonna, toujours sans un mot, de redescendre par terre et, là encore, elle bougea instantanément. Surpris de ce contrôle, il la fit tourner en rond d’abord doucement, puis un peu plus vite et enfin à une vitesse qui défiait l’imagination. Elle faisait certainement plusieurs milliers de tours par minute à quelques centimètres au-dessus de son corps inerte. De peur de perdre le contrôle, il lui ordonna de stopper ses circonvolutions. La manière immédiate qu’elle eut de répondre à son ordre le stupéfia. Cela dépassait certainement toutes les lois de la physique de s’arrêter aussi instantanément.
C’est ridicule. Tout ce qu’il m’arrive défie les lois de la physique, alors pourquoi pas ça ? On dirait qu’enfin j’arrive à contrôler mon pouvoir ! C’est fabuleux ! Maintenant, le miracle serait total si j’arrivais à la faire repartir d’où elle vient : au néant.
À peine avait-il pensé cela que la boule disparut aussi immédiatement qu’elle avait stoppé son ballet délirant. Rassuré, il se laissa aller et prit un repos bien mérité. L’exercice l’avait vidé mentalement. Il n’aurait sans doute pas réussi à contrôler une seconde vague d’énergie.

7
28 janvier 2000, Nancy, 11h30 :
Charles était toujours allongé dans un lit mais il lui semblait que ce n’était plus le même. Il avait aussi changé d’endroit. Il se trouvait, à présent, dans une chambre classique et non plus dans une salle de soin intensif. Il avait d’ailleurs un colocataire sur la droite. C’était une des premières choses qu’il avait remarquées. Peut-être était-ce les ronflements particulièrement sonores de ce grand-père qui l’avaient sorti de son sommeil. Un bruit de vaisselle dans le couloir le fit changer d’avis. Le plus vraisemblable pour la cause de son réveil était son ventre vide. Il n’était même pas capable de se souvenir du moment de son dernier repas et les bruits d’assiette et de casseroles dans le couloir avaient tôt fait de lui rappeler à quel point le corps humain a besoin de nourriture.
Quelques minutes plus tard, une personne entra dans la chambre avec un plateau dans chaque main. Elle posa le premier sur une sorte de table roulante qui se trouvait à proximité du lit de son bruyant compagnon d’infortune et s’approcha de son lit pour lui tendre le second.
En lui donnant, elle lui dit :
- Bon appétit, monsieur.
- Merci, lui répondit-il quelque peu surpris par le Monsieur.
C’est vrai qu’elle n’est pas très vieille non plus, pensa-t-il en la regardant s’éloigner. Elle ne doit pas avoir plus de 22 ou 23 ans. Ah ! Le stéréotype de l’infirmière sexy a encore de beaux jours devant lui avec des filles comme ça !
 
Tout en s’en voulant de penser à la bagatelle en de pareilles circonstances, il l’observa et ses yeux descendirent irrésistiblement vers les fesses de la jeune fille, puis vers ses jambes nues. Cette vision le ramena immédiatement à la triste et terrible réalité : Stéphanie n’était pas à ses côtés, ce qu’il restait de Cyril tenait dans un bocal, des policiers tentaient sans doute encore de découper le béton autour d’un corps inanimé et un bel immeuble de dix étages mesurait maintenant à peine deux mètres de haut. La réalité était celle-ci. C’était un meurtrier, un monstre mais il avait réussi à empêcher un autre malheur en se concentrant assez fort. Peut-être y avait-il encore un espoir. Laissant de côté la métaphysique, il s’attaqua à la réalité posée sur ses genoux. Le plateau contentant son repas n’attendait que lui. Non pas que les effluves étaient très appétissants mais la faim qui le tenaillait était gigantesque. Son menu était composé de carottes râpées en entrée, de pommes de terre rôties accompagnées d’un morceau de viande blanche ridiculement petit et impossible à reconnaître. Le dessert, lui, était, à première vue, une sorte de mousse de fromage blanc qui s’avéra être en fin de compte probablement une mousse au citron difficilement comestible.
Peu lui importait le goût de ce qu’il ingurgitait, seul comptait l’énergie. Il aurait tout aussi bien pu faire un repas composé de pain et d’eau.
Une fois tout le repas avalé, la sensation de faim ne disparut pas. Certes, elle s’était estompée, mais elle était toujours bel et bien présente. Bien décidé à ne pas se laisser mourir de faim, il appuya sur le bouton pour appeler une infirmière. Il ne se passa pas dix secondes avant que la jeune fille qui était venue lui amener son repas entre dans la chambre. À son grand étonnement, elle se dirigea vers l’autre lit et se mit à parler au grand-père. Celui-ci était profondément endormi et ses ronflements redoublaient à chacune de ses paroles. N’étant pas arrivée à le réveiller, elle se leva et s’apprêtait à sortir de la chambre quand Charles l’interpella.
- Mademoiselle, s’il vous plaît !
- Oui, dit-elle en se retournant.
- Excusez-moi, mais j’ai vraiment très très faim. Serait-il possible d’avoir encore un peu à manger, s’il vous plaît ?
- Bien sûr, je termine ma tournée et je vous apporte ça, lui répondit-elle avec un large sourire.
Quelques minutes plus tard, elle entra à nouveau dans la pièce et s’avança vers lui.
- Tenez, je vous ai ramené un deuxième plateau. Prenez ce dont vous avez envie.
Le large sourire qu’elle arborait intrigua Charles. Il se demandait si c’était la situation qui l’amusait ou s’il avait un ticket avec elle.
- C’est vraiment gentil à vous, merci beaucoup, lui dit-il très satisfait.
Sur ces mots, elle lui enleva son plateau et en posa un second. Certes, ce n’était toujours pas de la grande cuisine, mais au moins, il allait avoir le ventre plein. Le contenu de celui-ci était rigoureusement identique au premier. Il ne mit que quelques minutes à tout engloutir. Repu et satisfait d’avoir obtenu ce qu’il voulait, il s’allongea. Il allait maintenant pouvoir réfléchir à la suite des événements. Une petite voix intérieure lui murmurait d’essayer de contrôler son pouvoir.
Bon, par quoi je vais commencer ? Le plus simple serait peut-être d’essayer la télépathie. Et si je tentais ça avec mon voisin ? Même en dormant, il doit bien penser à quelque chose !
Il se tourna vers le vieil homme, pris sa tête entre ses mains, fronça les sourcils et ferma les yeux. Tout d’abord, il ne se passa rien. Puis, petit à petit, il commença à entendre un murmure dans sa tête. Il était léger, très loin, presque imperceptible. Charles sentait bien qu’il était en train de grandir. Ce fut le volume qui augmenta le premier. Ensuite, les phrases incompréhensibles se muèrent en quelque chose d’autre. Il ne comprenait pas bien ce à quoi il avait affaire. Les sons étaient tellement étranges, sans rapport avec la chambre d’hôpital qui l’accueillait. Il lui semblait entendre des râles suivis de phrases assez courtes. Soudain, Charles s’écria
- Mais il est en train de faire un rêve cochon !
Sa surprise était telle qu’il n’avait pu s’empêcher de le dire à voix haute. Il avait pensé à beaucoup de choses sur les rêves du grand-père mais à aucun moment, il n’avait imaginé qu’il pourrait avoir des pensées sexuelles. Certes, même un grand-père avait le droit de penser à ça, mais la surprise était quand même totale.
Pendant un instant, il crut que le grand-père allait se réveiller à cause de lui. Le choc de cette découverte avait fait cesser toute communication. Il était à nouveau tout seul dans sa tête.
Il est hors de question que je fasse un nouvel essai avec le Vieux ! Partons sur le principe que j’arrive à contrôler la télépathie. Maintenant, essayons autre chose. Allez, ça fait un moment que je n’ai pas fait de télékinésie.
Charles se concentra à nouveau encore choqué par le rêve libidineux de son voisin de chambrée. Reprenant son rituel, il ferma les yeux et fronça les sourcils. Un instant, il se vit dans sa tête et pouffa de rire. L’autodérision est une arme puissante, mais se moquer de soi-même sans témoin ressemble plus à du masochisme. Quelque peu troublé par cet aparté imaginaire, il reprit le cours de ses pensées. Le vase qui se trouvait sur une petite table au fond allait en faire les frais. C’était sur lui que toute l’énergie qu’il était capable d’emmagasiner allait se déchaîner. Il visualisait ce qui allait se produire : le vase allait légèrement décoller et voler doucement vers lui pour terminer sa course dans ses mains. Ce n’était pas la première fois qu’il le faisait et c’était encore ce qu’il maîtrisait le mieux.
Il rouvrit les yeux et ordonna au vase de venir à lui. La réponse de l’objet fut instantanée : il explosa en une pluie de petits morceaux. La surprise qu’il ressentit l’empêcha de se protéger et de nombreux éclats vinrent s’incruster sur son visage. Ses yeux y avaient miraculeusement échappé. L’explosion avait été particulièrement violente. Jamais il n’aurait pu imaginer qu’un si petit objet puisse faire autant de dégâts.
Lorsqu’il posa ses mains sur son visage pour analyser l’étendue de ses blessures, il sentit un liquide visqueux qui coulait un peu partout sur sa tête. Ses paupières épargnées étaient maintenant recouvertes à leur tour de sang. Il tourna la tête, pris d’une soudaine inquiétude pour le grand-père. Non, tout allait bien. Les éclats ne l’avaient pas atteint. Ils s’étaient concentrés vers lui. Il dormait comme un bienheureux. Charles ne doutait pas qu’il l’était, connaissant le contenu de son imaginaire. Le bruit de l’explosion ne l’avait pas dérangé et encore moins réveillé. Il n’était pas aussi sûr pour les infirmières. Le plus probable était qu’elles allaient débarquer dans une minute ou deux, tout au plus.
Et qu’est-ce que je vais leur dire, moi ? Que j’ai fait exploser un vase par la force de ma pensée ? Je vais encore avoir l’air fin. Je sais bien que je ne suis plus à ça près mais quand même. Je n’aime pas vraiment avoir l’air ridicule. Et puis je dois être dans un état affreux. Si elles me voient comme ça, elles vont hurler.
Joignant les gestes à la pensée, il se leva de son lit et entra dans la salle de bain de la chambre afin de se nettoyer un peu le visage et voir l’ampleur de ses futures cicatrices. Il n’avait même pas fait attention à ses mains et avait empoigné la poignée de porte de bon cœur. Elle était, elle aussi, recouverte de sang mais il ne l’avait pas remarqué. Il arriva devant le lavabo, surmonté d’un miroir. Lorsqu’il leva les yeux, il eut un mouvement de recul ; non qu’il se soit fait peur à lui-même mais il avait été surpris de la couleur de son visage. Bien sûr il s’attendait à être en partie recouvert de sang rouge vif, mais son visage était presque entièrement recouvert de sang marron, probablement déjà coagulé.
Il ne devait pas rester un centimètre carré de peau propre. Il ouvrit le robinet d’eau froide et passa les mains sous l’eau. Un peu surpris par la température, il ouvrit le robinet d’eau chaude pour adoucir celle-ci. Une fois l’eau tiède, il en remplit le creux de ses mains et, tout en se baissant, éclaboussa vivement son visage jusqu’à ce qu’il soit entièrement propre.
Plusieurs éclats de verre étaient incrustés dans sa chair et ne semblaient pas décidés à s’en aller autrement que sous la pression. Charles entreprit de les enlever un par un malgré la douleur que chaque extraction pouvaient lui causer.
- Monsieur Champmarc, vous êtes là ? fit une voix fluette en provenance de la chambre.
Certes, il avait entendu l’appel mais il considérait que le plus urgent était de se rendre présentable. Il répondrait lorsqu’il ne ressemblerait plus à Hellraiser.
- Mais que s’est-il passé ici ? intervint encore la petite voix dans son dos. C’est un vrai champ de bataille ! Monsieur Champmarc, vous êtes dans la salle de bain ou dans les WC ? Répondez, s’il vous plaît !
Il y avait dans cette voix un mélange d’inquiétude et d’exaspération dont il avait du mal à comprendre l’origine. Évidemment, tous ces morceaux de verre par terre et le sang qu’il avait laissé derrière lui en étaient la cause mais cela ne lui vint pas à l’esprit. Il n’avait pas encore récupéré son aspect normal mais pensait que l’attente avait assez duré pour la jeune fille dans la chambre.
- Une seconde, je suis dans la salle de bain, je sors tout de suite, dit-il à son intention. Laissez-moi juste une minute et j’arrive.
- Que s’est-il passé ? Vous avez cassé quelque chose ? insista-t-elle.
- Oui, c’est un accident, il y avait un vase sur la table mais je crois bien qu’il ne servira plus à grand-chose.
Il sortit après avoir essuyé son visage dans la serviette posée à côté du lavabo. En poussant la porte, il s’attendait à observer chez la jeune fille une expression d’horreur au pire, de dégoût au mieux quand elle découvrirait son faciès écorché. Il n’en fut rien et c’est avec un large sourire qu’il fut accueilli.
- Vous n’avez rien ? le questionna-t-elle, élargissant encore son sourire.
- Non, je viens de tout nettoyer, répondit-il pressé d’en finir avec ce qu’il prenait déjà pour un interrogatoire malgré les efforts de la jeune fille. Je suis désolé pour les dégâts.
Sonia allait se révéler la plus charmante des infirmières. Le soin avec lequel elle allait s’occuper de lui dépassait largement le cadre professionnel. Elle était célibataire et ce jeune homme énigmatique l’intriguait. Elle l’avait remarqué dès son arrivée mais ne savait pas à quel point il pouvait être dangereux. Malheureusement pour elle, son cœur était déjà pris et rien n’aurait pu le détourner de son amour qu’il avait sans doute perdu à tout jamais. De toute façon, il n’aurait pu lui promettre que la mort ou la prison, sorts peu enviables, surtout à ce jeune âge.
Il avait ressenti ses sentiments dès qu’elle était entrée dans la pièce. Sans doute une autre expression de ses pouvoirs naissants. Elle dégageait un tel besoin de tendresse qu’il avait du mal à ne pas y prêter attention. C’était sans doute plus hormonal que physique mais peu lui importait la cause. Il était fort agréablement surpris par tant d’ardeur latente mais ne pouvait y donner suite même si elle s’était déclarée.
Il était à peu près certain qu’il ne faudrait pas plus de 24 heures à la police pour lui tomber à nouveau dessus et, cette fois-ci, de lui demander des comptes sur deux meurtres de sang froid. D’ailleurs, il doutait de l’adéquation du terme meurtres étant donnés les dégâts qu’il avait causés.

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