Whismerhill - Omnis - texte intégral

In Libro Veritas

Omnis

Par Whismerhill

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Table des matières
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Bouleversements

1
27 janvier 2000, Vandœuvre-lès-Nancy, 22h51 :
Je dors ! Je suis si bien quand je dors ! Je n’ai plus de soucis, plus d’hallucinations. Je me suis endormi tellement vite que je n’ai même pas dit bonne nuit à Stéphanie. C’est pas bien ça ! Il fait chaud ici, dans ce lit. C’est très agréable cette chaleur. Il doit faire si froid dehors et moi, je suis là bien emmitouflé sous ma couette. Je me repose. Est-ce que je dors ou pas ? J’ai les yeux fermés, ça c’est sûr ! Il fait noir et je ne bouge pas, je dois donc dormir. C’est curieux d’arriver à penser en dormant. La dernière fois que ça m’est arrivé, je n’ai pas du tout aimé ce qui s’est passé. Mais, là, je me sens tellement plus calme. Si le paradis pouvait être comme ça, ce serait pas mal. Cette sorte d’inconscience, d’absence de contrainte. Seule ma pensée peut dériver au gré de ses désirs. Je n’ai pas chaud, pas froid, pas faim, je ne suis pas fatigué. Je ne peux même pas dire que je suis bien, en fait, j’ai une absence totale de sensation. Est-ce que j’existe encore ? « Je pense donc je suis » n’a jamais été aussi utile comme phrase pour me replonger dans la réalité. Je dois être en train de dormir, de faire un rêve étrange comme on en fait parfois. On cherche une cause, un ensemble de souvenirs que l’on a pu mélanger pour obtenir un rêve sans queue ni tête. A quoi reporter ce que je suis en train de vivre ? J’ai trop lu de livres de S.F. ? Oui, c’est certainement une des causes, mais en l’occurrence, c’est pas très Rock’n’roll, ce rêve ! Ou alors, j’ai lu trop de romans de psychiatrie, alors ? Très drôle, je fais même de l’humour deuxième degré dans mon rêve débile. Au début, c’était pas mal, mais, là, ça commence à me gonfler un peu. J’espère que je n’en ai pas pour l’éternité parce que là, ça va vraiment être long ! Finalement, il ne faut pas être séparé des ses préoccupations matérielles, ça évite de se poser trop de questions sur soi-même, d’être égocentrique, finalement.
En plus, penser à soi pendant l’éternité ou se demander ce qui aurait pu arriver, ce n’est pas un but en soi.
Et si j’essayais de ne penser à rien ? Je vais faire le vide dans mon esprit. On va commencer simple, je vais penser à mes pieds…
Flûte, ça ne marche pas ! J’arrive à penser à mes pieds, mais ça ne m’aide pas à penser à rien. Peut-être que le cerveau fonctionne un peu comme un ordinateur. Il n’est peut-être pas capable de ne penser à rien. Après tout, il existe bien une opération « Ne rien faire » sur un processeur, pourquoi pas dans un cerveau ? Une sorte de boucle vide à répéter une infinité de fois. Sauf que je ne suis pas un ordinateur et je vais devenir fou à attendre comme ça ! D’habitude, je suis quelqu’un de patient mais seulement quand j’ai un but et que je sais ce que j’attends. Là, je ne sais pas où je suis, ce que je fais. Qu’est-ce que c’est que ce bordel ! Putain de merde !
Il se mit à crier de toutes ces forces, espérant que quelqu’un allait l’entendre et venir le chercher, lui montrer la sortie ou juste le réveiller de ce mauvais rêve. Il pensait que même le plus atroce des cauchemars ne pouvait pas rivaliser avec le stress qui montait en lui et emplissait tout son être.
Qu’est-ce que j’entends là ? On dirait de la musique au loin. Mais oui, c’est bien de la musique ! On dirait… On dirait de la musique électronique. Du Jean-Michel Jarre au goût du jour. P’têt bien du Bran Van 3000. Ouais, c’est ça, on dirait que ça y ressemble bien. Mais, c’est comme si elle venait vers moi, elle est de plus en plus forte ! Eh ! Du calme ! Pourquoi est-ce que le son monte ? C’était bien comme ça, j’ai pas besoin d’entendre plus fort.
C’est franchement trop fort. Si ça continue à augmenter, ça va carrément devenir insupportable. Mes tympans vont lâcher, c’est sûr. Il faut que je me bouche les oreilles, au moins ! Merde, c’est vrai, je ne peux pas bouger. D’ailleurs, qu’est-ce qui me dit que je suis encore dans mon corps ? Et cette musique ou plutôt ce bruit qui n’en finit pas et qui augmente toujours ! Ça y est, c’est réussi, j’ai mal à la tête. C’est au moins la preuve que je suis toujours dans mon corps. Putain, c’que ça tape fort ! Ça tape, ça tape vraiment très fort. Mais bon sang, arrêtez ça, ma tête va exploser.
Ouf ! Plus rien, ça fait un bien. C’est incroyable ce que le silence peut faire du bien, parfois !
- Charles !
- Qui est là ? répondit-il apeuré
- C’est moi ! fit la voix.
- Qui moi ?
- Moi, la source de tes problèmes, mais aussi la solution !
- Mais que me voulez-vous ? demanda Charles encore plus inquiet.
- Je te l’ai déjà dit ! C’est toi que je veux car c’est ainsi que cela doit se passer.
- Mais je ne sais pas qui vous êtes !
- Peu importe qui je suis ! Je veux que tu saches de quoi je suis capable. Tous tes petits soucis actuels sont de ma faute.
- Comment ? Mes nouveaux pouvoirs et tous ces trucs bizarres qui m’arrivent, c’est votre faute ?
- Absolument !
- Mais pourquoi ? Pourquoi me faites-vous ça ? Et pourquoi moi ?
- Tu es un peu dur de la feuille ou un peu con ? Non, ne réponds pas, je connais la réponse ! Ce qui doit être sera. Va maintenant, retourne au monde des vivants.
Charles s’éveilla dans son lit. Il observa tout autour de lui, mais rien ne semblait anormal. Tout était à sa place, sauf peut-être Stéphanie pour qui son lit n’était pas encore à ses yeux la place normale. Machinalement, il se tourna vers son réveil, s’attendant à voir une ou deux heures du matin. A la place, les chiffres lui indiquaient 23h03. Comment avait-il pu se passer si peu de temps ? Une énigme de plus à son actif, même si les rêves lui semblaient quelque chose de tout aussi mystérieux, mais bien plus explicable que le reste. Qui essayait ainsi de lui parler dans ses rêves ? Une image fugace lui vint en tête et lui fit froid dans le dos. Freddy Krueger ! La seule personne capable d’interférer dans un rêve. Bien sûr, tout cela était ridicule mais finalement guère plus que tout ce qui lui arrivait ! Quand bien même, il se devait de reprendre ses esprits. Ce n’était qu’un rêve et son esprit en était à l’origine.
La pièce était sombre, très sombre. Mais mise à part cette sensation de mal-être qu’il avait rapporté de son rêve, il se sentait bien. Stéphanie à côté de lui n’y était certainement pas étrangère. Tout était calme et paisible. Même l’ascenseur semblait s’être calmé. Sur cette quiétude retrouvée, il se rendormit.

2
28 janvier 2000, Vandœuvre-lès-Nancy, 09h14 :
Charles s’éveilla doucement grâce aux rayons du soleil qui caressaient son visage. La chaleur qu’ils lui apportaient le mit de bonne humeur. Lentement, il se retourna dans le lit mais constata que Stéphanie n’y était plus. Il se frotta les yeux et la chercha du regard.
Elle était là, à table, en train de préparer un petit déjeuner gargantuesque.
Mais où a-t-elle pu trouver tout ça ? fut sa première interrogation.
Il y avait du lait, du jus d’orange, des céréales, du café, du jambon, du pain, des croissants et beaucoup d’autres choses encore. Ce n’est certainement pas chez lui qu’elle avait pu les trouver.
Bah ! Quelle importance, après tout.
Voyant qu’il s’était réveillé, Stéphanie s’approcha de lui et lui fit un baiser sur le front. Charles eut une moue qu’elle décrypta fort bien. Il en voulait plus ! Elle lui donna satisfaction en lui offrant ses lèvres.
- Tu as bien dormi ?
- Oui, et toi ? Ça fait longtemps que tu es levée ?
- A peu près une heure. Je t’ai préparé un bon petit déjeuner.
Pendant que ces mots sortaient de sa bouche, les effluves délicieusement parfumées lui parvenaient aux narines. Il en salivait d’avance. Tous ses sens étaient en éveil et prêts à recevoir toutes les informations même les plus contradictoires. Charles se leva pour aller admirer la table soigneusement arrangée. Stéphanie avait tout disposé avec une patience dont il se sentait incapable. Il y avait tout ce dont il aurait pu avoir envie pour un petit déjeuner.
- Mais où as-tu trouvé tout ça ? lui demanda-t-il.
- Dans ton frigo, évidemment. Ça m’a d’ailleurs étonné qu’il y ait tant de choses. Quand as-tu trouvé le temps de faire des courses ces jours-ci ?
- Je n’ai pas fait de courses ! lui dit-il en fronçant les sourcils. Aux dernières nouvelles, mon frigo était complètement vide à part une ou deux bières. D’ailleurs, ce sera facile à vérifier, Cyril a été en chercher une hier soir. 
Viens, je veux tirer ça au clair. On va le voir et on déjeunera après.
- Tu devrais t’habiller, d’abord, non ?
- Flûte ! J’aurais l’air fin, comme ça, lui répondit-il en s’empressant de trouver ses vêtements.
Il enfila rapidement son pantalon qui traînait par terre ainsi que sa chemise jetée hier soir pour tenir compagnie à la moquette. Il remonta le lit dans le placard avec l’aide de Stéphanie et prit le chemin de la porte.
Ils s’engagèrent tous les deux dans le couloir et appelèrent l’ascenseur. Agacés par la lenteur de celui-ci, ils décidèrent de prendre l’escalier. Ils s’étaient à peine retournés pour aller vers la cage d’escalier que l’ascenseur était là. Ils avaient tous les deux cette impression bizarre que quelque chose clochait, mais quoi ? Pendant qu’ils montaient, ils ne s’échangèrent pas un mot, mais leur silence en disait long. Soudain, Charles eut la réponse à ses interrogations : ils n’avaient pas entendu l’ascenseur bouger. Il était arrivé là, comme par magie, il n’était ni descendu ni monté, non, il était apparu. Cela lui semblait comme une évidence, à présent.
L’ascenseur s’arrêta avant qu’il n’ait le temps de partager sa découverte avec Stéphanie. Machinalement, il ouvrit la porte. Très vite, il se rendit compte qu’ils n’avaient pas bougé. Ils étaient toujours à son étage. Comment est-ce possible, se demanda-t-il ?
- C’est quoi, ce bazar ? lui lança-t-elle.
- Je n’en sais rien, mais tu n’as pas remarqué, déjà tout à l’heure, l’ascenseur était bizarre !
- Mais encore ? l’interrogea-t-elle avec un froncement de sourcils qui indiquait sans aucun doute qu’elle n’avait rien vu de particulier.
- On ne l’a pas entendu monter ou descendre. Il n’était pas là et tout à coup, il était là ! Tu ne trouves pas ça étrange ? En plus, là, j’ai bien senti l’ascenseur monter. On devrait au minimum être un étage au-dessus de chez moi.
- Je suis d’accord ! Peut-être qu’il est hanté !
- Très drôle ! Je suis mort de rire, là ! Puisque tu te fous de moi, on n’a qu’à remonter dedans : les femmes et les enfants d’abord.
- O.K., si tu y tiens ! dit-elle en entrant sans gaieté de cœur.
Ils remontèrent dans l’ascenseur, mais le voyage fut tout à fait normal. Arrivés au cinquième étage, ils sortirent et se dirigèrent vers la porte de Cyril. Les couloirs de tous les étages se ressemblaient. Ils étaient tous aussi mal entretenus. Le sol était fait d’un lino qui avait du être d’un ton clair en son temps. Beau, probablement pas, mais au moins propre. A présent, il était maculé de brûlures de cigarettes. Les murs, eux, étaient recouverts d’un papier peint passe-partout, assez clair, lui aussi. Malheureusement, il était déchiré un peu partout, ce qui n’était guère engageant. Arrivant devant la porte de Cyril, Charles s’exclama :
- J’espère qu’il est là !
- Tu as vu l’heure ? Ca m’étonnerait beaucoup s’il était déjà levé !
- Oui, mais j’aimerais bien ne pas mettre trois heures à le réveiller. Répondit Charles en frappant à la porte.
Immédiatement, Cyril ouvrit la porte de manière si instantanée que c’en était surnaturel. Il les regarda tout à fait réveillé et leur demanda :
- Que puis-je faire pour vous mes tourtereaux ?
- Euh ! En fait… T’es réveillé depuis longtemps ?
- Oui, ça fait un moment ! Enfin, je ne sais plus bien, j’ai un peu mal au crâne, tout à coup, mais je crois que je suis debout depuis une bonne heure.
- T’as un rendez-vous galant ou bien tu es malade ? lui asséna Stéphanie d’un air vengeur.
- Tu sais bien que je n’ai d’autre amour que toi, répliqua-t-il du tac au tac.
- On était juste venus te poser une petite question : Tu te rappelles hier soir, tu as pris une bière dans le frigo ! Est-ce qu’il y avait beaucoup de chose dedans ? lui demanda Charles
- Euh, non, il devait y avoir deux ou trois bières, des œufs et puis un truc indescriptible dont la date de péremption devait être dépassée depuis un bon siècle. Pourquoi cette curieuse question ?
- Tu as cinq minutes ?
- Bien sûr, toujours, pour vous !
- Alors suis-nous !
- Faut-il que je mette un manteau ?
- Non ! on va chez moi.
- J’arrive mes cocos. Je mets juste mes chaussures et je viens.
Stéphanie éloigna un peu Charles pendant que Cyril se préparait.
- Tu as vu ? Fit Stéphanie un peu inquiète. Il était levé depuis une heure. C’est à mille lieues de ses habitudes. J’ai une hypothèse qui expliquerait aussi ce qu’il y avait dans le frigo chez toi.
- Vas-y, je t’écoute mais j’ai peur de ce que tu peux imaginer. Tu te fous de moi avec mes idées saugrenues, mais tu n’es pas vraiment mieux.
- Je pense que tout ça est de ta faute !
- Sympa ! s’indigna-t-il.
- Attends, écoute-moi, d’abord ! Ce que je veux dire, c’est que j’ai l’impression que ce que tu désires se réalise plus ou moins.
Tu as voulu que l’ascenseur arrive et il était là. Tu as voulu que Cyril soit levé et il l’était. C’est quand même curieux comme coïncidence, non ?
- Tu penses vraiment ce que tu racontes ?
- Bien sûr ! Tu doutes encore après les choses bizarres qui t’arrivent ? Tu devrais essayer de penser très fort à quelque chose.
- OK ! OK ! J’essaie.
Charles fronça les sourcils en essayant de se concentrer, ce qui eut pour effet de la faire éclater de rire.
- Arrête ! Comment veux-tu que je me concentre si tu es écroulée de rire à côté de moi ?
- Bien chef ! J’essaie, lui répondit-elle en pouffant toujours de rire.
Il se remit à se concentrer en faisant la même grimace. Stéphanie s’était retournée pour ne pas le déranger. Il tendit les mains devant lui comme pour offrir un cadeau. Il faisait cela sans aucune conviction et trouvait ridicule cette idée de création ou de volonté. Comment pouvait-on faire apparaître un objet ? D’accord, il avait des pouvoirs télékinésiques, d’accord, il lui arrivait de drôles de choses, mais quand même, il y a des limites à ce que l’esprit peut imaginer. Si cette faculté se révélait vraie, il était quasiment omnipotent. Créer des choses, plier la réalité à sa volonté étaient des facultés vraiment incroyables. Que pourrait-il faire avec ce pouvoir ? En profiter ? Changer la face du monde ? Jusqu’où était capable d’aller ce pouvoir ?
Cyril sortit de son appartement chaussures aux pieds et ferma sa porte. Dubitatif, il regarda Charles et Stéphanie. Celle-ci mit sa main sur sa bouche et lui dit à l’oreille de se taire car ils étaient en train de faire une expérience. Cyril lui sourit et se tourna vers Charles, attendant de voir ce qui allait se passer. Presque trois minutes pleines s’écoulèrent avant que Charles relève la tête.
- Rien ! Il ne s’est rien passé. Tu vois, je savais bien que c’était ridicule comme idée, leur dit Charles en se tournant vers eux.
- Peut-être as-tu simplement besoin de temps pour contrôler ton pouvoir ? demanda Stéphanie.
- Non, vraiment, je ne crois pas avoir ce genre de pouvoir. Tu imagines, ce serait trop beau ! Avec ça, tu peux pratiquement tout faire.
- Bon, alors peut-être que tout ça n’est qu’un hasard ! finit-elle par admettre.
- Serait-ce trop demander que savoir ce qu’il se passe ? fit Cyril un peu étonné par leur conversation.
- Viens voir en bas et on t’expliquera après, lui répondit Charles, mettant fin à la discussion.

3
28 janvier 2000, Vandœuvre-lès-Nancy, 09h50 :
Ils se dirigèrent tous les trois vers l’ascenseur qui était toujours là. Ils entrèrent et Charles appuya sur le bouton du rez-de-chaussée. Stéphanie et lui étaient particulièrement attentifs au moindre signe mystérieux, mais rien ne se produisit. L’ascenseur faisait son bruit habituel de casserole. Il était long, vraiment très long. Le temps peut sembler si long lorsque l’on attend impatiemment que quelque chose se produise.
Quand il arriva en bas, les portes s’ouvrirent en grinçant affreusement comme une vieille sorcière tirée d’un conte des frères Grimm. Dans un ensemble digne d’un ballet, ils mirent tous les trois leurs mains sur leurs oreilles. Ce bruit était vraiment insupportable. Heureusement, il ne dura que quelques secondes. Ils sortirent et entrèrent dans l’appartement. Tout y était calme et rangé. Le magnifique buffet du petit déjeuner était à sa place, prêt à être dévoré.
- Alors, fit Cyril en se grattant le nez, que suis-je censé voir ?
- Tu vois le buffet ? demanda Charles.
- Ben je vois surtout qu’on ne s’ennuie pas quand je ne suis pas là ! Ça change de la pizza d’hier soir.
- Figure-toi que Stéphanie a tout pris dans le frigo ce matin.
- Ah ? Vous êtes déjà sortis faire les courses ou vous avez trouvé un supermarché ouvert la nuit ? Non, parce que si c’est ça, je suis intéressé au plus haut point !
- Non, rien de tout ça. On s’est couchés après que tu nous as quittés et à notre réveil, il y avait ça dans le frigo.
- Ah bon ! Alors c’est de la magie ? finit par dire Cyril un peu dépité de ne pas avoir d’autre explication.
- L’hypothèse de Stéphanie était que c’est moi qui ai fait apparaître tout ça par ma seule volonté.
- Ordonne et j’obéis, ô grand maître ! dit Cyril d’une voix rauque et en s’inclinant devant Charles.
- Non, moi non plus, je n’y crois pas mais il y a eu d’autres trucs étranges, comme toi levé à cette heure !
- Pure coïncidence, mon ami. Tu ne peux pas extrapoler là-dessus !
- Qu’est-ce que tu as fait apparaître d’autre, ces derniers temps ? Renchérit Cyril en pouffant.
- Il y a aussi l’ascenseur…
- Oh ! Tu as fait apparaître un ascenseur dans la cage d’ascenseur ? Quel exploit ! Tu es sûr qu’il n’y était pas avant ?
- Bon, t’es pénible ! s’énerva Charles. Laisse-moi au moins t’expliquer : on est arrivés devant l’ascenseur et il n’était pas là. On l’a appelé, mais il ne se passait rien. Tout d’un coup, il est apparu. On ne l’a pas du tout entendu venir.
- Tu veux vraiment mon avis sur tout ça ? lui demanda Cyril sans vraiment attendre sa réponse.
- Je ne suis pas sûr ! lui rétorqua-t-il quand même.
- Je pense que vous êtes en train de vous monter la tête avec vos histoires bizarres.
- Mais enfin, tu as bien vu hier, j’ai un pouvoir de télékinésie ! Je fais bouger des objets dans l’air ! T’as déjà oublié ? Ca ne te choque pas, ça ?
- Bien sûr, mais ça ne prouve rien !
Charles se sentit partir dans les airs, loin, très loin du monde qui l’entourait. Son esprit tourbillonnait au-dessus de son corps dans une volupté tellement indescriptible. C’était un mélange de bien-être et d’absence, une sorte d’ivresse inconsciente, dans ces endroits où seule la vérité peut apparaître. Il comprenait ce qui lui arrivait mais en même temps s’interrogeait sur ce qui allait se passer. Là, en bas, c’était lui ou plutôt son enveloppe charnelle. Il voyait Cyril aussi et Stéphanie, mais elle n’était pas tout à fait elle-même.
On aurait dit un halo de lumière tout autour d’elle. Une lumière blanche et intense qui était d’autant plus mystérieuse qu’elle semblait illuminer l’intérieur de son corps. Tous étaient immobiles. Continuant à tourner, son esprit s’éloignait de plus en plus, restant attaché à son corps par une sorte de fil luminescent. Il était maintenant au-dessus de son immeuble. Il voyait à travers lui. Il pouvait distinguer tous les êtres humains qui se trouvaient dans le bâtiment. Lentement, il se dirigea pour observer le reste de la ville car de sa position, on pouvait voir tout Nancy.
Le spectacle l’aurait laissé bouche bée s’il avait été dans son corps.
Je suis « esprit bé », pensa-t-il.
Devant lui, se tenaient des milliers, peut-être même des centaines de milliers d’esprits comme le sien. Ils virevoltaient ça et là, à la recherche d’on ne sait quoi. Et dans les bâtiments, il voyait des corps, tous les corps de toutes les personnes habitant Nancy et sa région. Il voyait à perte de vue. A perte de vue, il voyait des esprits.
Mais que se passe-t-il ? Pensa-t-il soudain. J’ai l’impression qu’on me tire dessus. Son esprit se mit à descendre violemment et rapidement. En moins de cinq secondes, il rejoint son corps et s’entendit dire :
- Puisque tu es de mauvaise foi, c’est pas la peine de continuer à discuter avec toi.
- Allez, ne te vexe pas ! lui répondit Cyril.
Il se tut et attendit qu’on lui demande où il était passé. Il était certain de s’être absenté au moins cinq bonnes minutes. Finalement, il finit par reprendre la parole en demandant à Stéphanie :
- Est-ce que j’ai paru absent, ces dernières minutes ?
- Non, pas particulièrement, pourquoi ? demanda Stéphanie en lui prenant la main.
- Mon esprit vient de se séparer de mon corps.
- C’est bon pour aujourd’hui ! Moi j’abandonne ! s’écria Cyril prêt à partir. Trop c’est trop, la coupe est pleine, le vase déborde et t’as poussé Mamie dans les orties. Bref, j’abdique !
Sur ces paroles, il se retourna, prêt à sortir de l’appartement de Charles. Celui-ci le retint par le bras avant qu’il ne sorte.
- Non, reste avec nous, s’il te plaît, reste ! Avec mes évanouissements, je ne suis pas tranquille. Veille sur elle, dit-il en serrant Stéphanie par les épaules.
Surprise, elle s’insurgea mais le regard amoureux et protecteur de son petit ami suffit à la convaincre. Cyril sembla peser le pour et le contre. Rapidement, il se rangea du côté de Charles à la satisfaction de celui-ci. Souvent, ses réactions étaient imprévisibles et lorsque l’on pensait avoir eu gain de cause avec lui, il révélait une facette aussi étrange que fascinante en retournant sa veste soudainement. Il était de ces personnes dont on ne pouvait tenir l’avis pour acquis. Il pouvait se révéler un allié fort utile car ses points de vue aussi tranchés soient-ils étaient étayés par des arguments souvent très convaincants. Mieux valait connaître son sujet lorsque l’on comptait s’opposer à lui. Rien ne l’ébranlait jamais. Jamais Charles n’avait pu lire la surprise sur son visage. Il se dégageait de lui une aura d’inflexibilité et d’impassibilité. C’était même parfois à la limite de l’inhumanité. Avec un pareil personnage, comment ne pas se demander d’où il pouvait tirer une telle énergie car le mot juste pour expliquer ce qui se dégageait de lui était énergie. Il était difficile de le contredire car sa présence mettait en confiance. Confiance qui s’estompait au bout de quelques minutes lorsque l’on avait fait les frais de ses phrases assassines.
Charles, quant à lui, était tout aussi sûr de lui mais n’avait pas l’aplomb de son ami. En public, particulièrement, il avait du mal à exposer ses points de vue, par crainte du ridicule. Ses proches lui répétaient sans cesse que le ridicule ne tue pas, mais pour lui, chaque fois qu’il se sentait mal à l’aise, c’était une petite mort. Il enviait Cyril pour ce point car il se sentait toujours obligé de vérifier avant de contredire. Ce n’était pas le manque d’assurance, mais la peur du résultat d’une erreur car, intimement, il était toujours sûr d’avoir raison.
Lors des confrontations entre eux deux, Charles s’écrasait souvent pour aller vérifier ses dires et revenir à la charge avec de meilleurs arguments. Ainsi, leurs débats, parfois houleux, pouvaient durer des semaines. Ainsi, lorsque Cyril avait voulu prendre Charles à partie sur le marxisme, Cyril ressemblait plus à un pitbull et avait toujours largement de points de vue et d’arguments pour occuper les longues soirées d’hiver.

4
28 janvier 2000, Nancy, 10h20 :
Après en avoir discuté tous les trois, ils se préparèrent à aller voir le spécialiste d’occultisme dont avait parlé Stéphanie. Il habitait à l’autre bout de Nancy. Ça ne leur prendrait guère plus d’un quart d’heure. Elle emprunta les rues transversales pour éviter les éventuels bouchons. En fait, c’était une excuse car elle prenait toujours les mêmes chemins. Quelque part, ça la rassurait de voir les mêmes maisons, éviter les mêmes ornières et se mettre par avance dans les mêmes files. Malgré tout, elle se retrouvait devant les mêmes problèmes aux carrefours habituels. Elle se mit à pester contre un conducteur qui venait de lui faire une queue de poisson pour rentrer sur l’unique file destinée à aller tout droit.
Machinalement, elle donna un bon coup de klaxon qu’elle agrémenta d’un appel de phares nerveux.
- Calme-toi ! Lui dit Charles, ce n’est pas grave.
- Comment ça, ce n’est pas grave ? S’indigna Cyril. Il vient quand même de lui faire une queue de poisson, l’espèce de barbare-là !
L’homme qui venait de leur couper la route conduisait une BMW flambante neuve. Il devait avoir vingt ou vingt-deux ans. Très jeune pour avoir une telle voiture.
Un voleur ou un fils à papa, pensa Charles. Il a l’air fin à conduire une BM avec une casquette et un survêtement. Réflexion faite, ça m’étonnerait que ce soit un fils à papa. C’est quand même dingue de voir rouler des mecs pareils dans des voitures comme ça !
Le barbare jeta un œil réprobateur dans son rétroviseur et fixa Stéphanie quelques secondes qui lui parurent une éternité. Il se dégageait de ce regard une telle impression de méchanceté qu’elle en eut des frissons. Il freina soudainement assez fort, l’obligeant à écraser la pédale de frein avant même d’avoir pu regarder dans son propre rétroviseur.
- Mais c’est pas possible, qu’est-ce qu’il lui prend à ce connard ! l’injuria Cyril.
- Ferme les portes à clé, fit Charles avec empressement à Stéphanie.
- Allez, ne soit pas parano, mon gars. Que veux-tu qu’il fasse ? On est trois, il est tout seul.
- Si tu crois que ça arrête ces types-là ! lui rétorqua Charles.
- Hé les gars, il descend de voiture, qu’est-ce que je fais ? les coupa Stéphanie visiblement très inquiète.
- Tu fermes les portes, je t’ai dit !
Elle s’exécuta et appuya sur le bouton pour verrouiller. L’homme apparemment hostile s’approchait d’un pas lent, mais déterminé. Il fixait Stéphanie qui ne pouvait soutenir son regard. Il devait mesurer près d’un mètre quatre-vingts et était sans doute proche du quintal. C’est ce qu’on aurait appelé communément une armoire à glace. Il portait des lunettes de soleil aux verres fumés et avait un faux air sale avec tous ces produits destinés à paraître négligé : un gel pour cheveux effet « saut du lit », une barbe coupée à la machette pour sembler « pas rasé », un jean froissé décoloré série spéciale « j’l’ai laissé traîner par terre toute la semaine », des baskets éventrées non lacées spéciale dédicace à « j’m’en fous ».
Il arriva à hauteur de la vitre avant gauche et interpella Stéphanie :
- Bon alors, la meuf, il est où ton blème ? Tu klaxonnes quand j’suis dans ma caisse, mais maint’nant, qu’est-ce tu dis ?
Sans se démonter, Stéphanie lui répondit :
- Premièrement, vous ne me tutoyez pas et deuxièmement, vous m’avez fait une queue de poisson.
- D’où qu’t’a vu qu’j’étais cool, moi ? Baisse ta vitre pour voir, on va s’expliquer. Et si ça pose un problème aux tafioles à côté, elles peuvent sortir aussi. Alors grouille où j’pète ta caisse à coup d’pompes.
Le cœur de Stéphanie s’était mis à battre à une vitesse qu’elle n’imaginait pas pouvoir atteindre sans en mourir sur-le-champ. Cyril sortit de la voiture et s’avança vers lui.
- Tu dégages, maintenant. Vociféra-t-il.
- C’est à moi qu’tu m’causes, là ? Lui demanda l’homme très surpris.
- Oui, c’est à toi que j’m’exprime, alors maintenant, tu te casses où je te fais ta fête ? Capisco ?
- T’es un guignol, toi ! J’vais t’marav’ la tête, moi !
L’homme décocha un crochet en direction de la joue droite de Cyril qui l’évita de justesse. Se fichant éperdument de ce qui était correct ou pas, ce dernier lui asséna un violent coup de genou dans les parties génitales. Instantanément, il se plia en deux de douleur en se tenant l’entrejambes. Il resta dans cette position pendant presque dix secondes avec les trois regards posés sur lui. Dans un accès de rage, il fonça vers Cyril et le plaqua contre la voiture. Ce dernier senti la tête de l’homme s’enfoncer dans son thorax et lui comprimer les poumons. Sous le choc, la voiture oscilla légèrement pendant que sa tête partait en arrière et heurtait le toit.
- Mais fais quelque chose, Charles ! Lui cria Stéphanie.
- Et qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Demanda-t-il atterré.
- Ben arrête-le !
- Et comment ? En disant : Rentre dans ta voiture connard !
A ces mots, Cyril se retrouva seul dehors. L’air hébété, il regarda autour de lui mais ne trouva pas le forcené. Il avait disparu. Un instant plus tôt, ils étaient sur le point de se battre et maintenant, il n’était plus là. Finalement, plus par dépit que pour le chercher, il jeta un coup d’œil vers la BMW et vit l’homme assis au volant. Il était en train d’essayer de comprendre ce qu’il lui était arrivé. Il avait les mains sur le volant et regardait lentement sur les côtés la bouche pendante. Cyril le fixait s’attendant à le voir revenir de plus belle pour terminer son « travail ». Il échafaudait une stratégie pour éviter son assaut. Il pensait qu’en s’écartant au dernier moment, il pourrait le prendre par derrière et l’assommer.
Se tournant lentement sans détourner les yeux, il s’adressa à Stéphanie :
- Vous avez vu ça ?
- Oui, oui, on a vu ! Il était là, et il n’y est plus. Lui répondit-elle aussi surprise que lui.
- Charles, ça va ? Demanda Cyril en se penchant légèrement pour l’apercevoir.
Il ne répondait pas. Il était livide, d’une blancheur indescriptible, jusqu’à ses lèvres qui avaient à peine un reflet rosé. Il semblait regarder quelque chose fixement. Cyril tourna la tête et comprit ce qu’il observait ainsi. L’homme dans la voiture ! Il avait l’air subjugué par cet homme qui quelques instants auparavant menaçait de les passer à tabac.
- Chaaarles ? Tu es là ? Hou ! Hou ! Insista Cyril.
- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Finit-il par répondre sans détourner la tête de sa cible.
- Tu as vu, le gars, il voulait m’éclater et tout à coup, il n’était plus là !
- Oui, j’ai vu ! Il s’est retrouvé dans sa voiture quand j’ai dit « Rentre dans ta voiture, connard ! »
- Mais bien sûr ! Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d’alu ! En fait, c’est plutôt nous qui avons eu une halu ! Ca doit être ça, les hallucinations collectives.
- Non, non, ce n’était pas ça ! J’ai dit qu’il devait dégager et c’est vraiment ce qui s’est passé. Attends, je vais essayer : « Je veux que cette voiture disparaisse ».
 
Tout en disant ces mots, Charles pointa son doigt vers la voiture et fronça les sourcils comme pour se concentrer. L’attente dura quelques secondes, avant qu’un halo lumineux entoure son doigt. Il se propagea pour englober sa main, puis son bras. La lueur légèrement bleutée se mit à vibrer à un rythme d’une ou deux secondes par oscillation. Cyril et Stéphanie le regardaient l’air incrédule. Parfois, la frontière entre la surprise et la peur est mince. A ce moment précis, elle était particulièrement fine. Malgré la couleur qui lui inspirait plutôt le froid, il sentait la chaleur qui venait de son bras.
Il ne se passa plus rien pendant presque une minute. Absorbés qu’ils étaient par cet étrange phénomène, ils ne se rendaient pas compte que la brute revenait vers eux bien plus en colère que la première fois. Il avait l’air déterminé, au mieux à leur casser la gueule et au pire à les planter avec le superbe couteau qu’il tenait désormais dans sa main gauche. Un pitbull enragé ne leur aurait pas fait plus peur s’ils avaient tourné la tête ne serait-ce que quelques secondes pour l’apercevoir fonçant vers eux.
Le halo reprit son parcours et submergea son thorax pour aller s’attaquer à ses deux jambes. Charles était presque quasiment recouvert de cette lumière. Il ne restait que sa tête et son bras gauche. Il était serein. Il était concentré, mais serein. Il pensait même qu’il n’avait jamais été aussi déterminé. Il sentait une force incroyable grandir en lui, une force qu’il n’avait jamais imaginé pouvoir exister. Il se sentait capable de tout, d’être un peu le maître du monde. Il eut même, dans un moment de lucidité un léger rictus en pensant que l’individu s’approchait d’eux et ne ferait sans doute que peu de cas de son impression de toute puissance.
Elle aurait pu se comparer à ce que l’on ressent lorsque l’on est un peu ivre, que toutes les inhibitions tombent une à une et que l’on se sent tellement et bêtement supérieur. C’était ça mais ce n’était pas pour lui une impression, il était réellement supérieur et tout puissant. Au moment où il pensa cela, la lumière envahit son bras rescapé ainsi que sa tête. Alors il sentit que tout ceci était très loin d’être une impression et que désormais, il pouvait le faire. Il dit à voix haute et presque énervé : « Toi, rentre dans ta voiture et rentre chez toi ! ». A ces mots, l’homme se retrouva à nouveau dans sa voiture puis s’évanouit presque instantanément. Charles s’évanouit aussi.

5
28 janvier 2000, Nancy, 12h12 :
Charles ouvrit les yeux lentement, comme s’il ne les avait pas ouverts depuis plusieurs jours. Ses paupières étaient lourdes, si lourdes. Il avait mal à la tête. Un mal de tête tel que le mouvement de ses paupières lui était presque insupportable. A chaque battement de son cœur, il croyait que son cerveau allait exploser et répandre des morceaux gélatineux sur les murs. La sensation qu’il ressentait de neurones qui s’entrechoquaient semblait très réelle. Il y aurait presque cru s’il ne savait que c’était impossible. Si à ce moment, on lui avait demandé de décrire ce qu’il ressentait, il aurait sans doute dit que son cerveau gonflait au point de ne plus avoir de place, puis rétrécissait jusqu’à ce que chaque élément soit à ce point écrasé qu’il allait cesser d’exister et ainsi de suite. Chaque seconde lui semblait être la dernière. Il en était sûr, désormais, il lui était arrivé quelque chose et sa mort était proche.
- Il a l’air de respirer normalement.
Cette voix était celle de Stéphanie. Elle était à son chevet pour le voir crever car il n’y avait plus que ça à faire. Dans un effort quasi-surhumain, il ouvrit les yeux complètement. Il la vit alors penchée au-dessus de lui avec un large sourire. Cyril était à côté d’elle et arborait aussi son plus grand sourire. Ils le fixaient tous les deux mais n’avaient pas l’air très inquiets. Un battement de paupière, puis un autre. La migraine était en train de disparaître aussi vite qu’elle était arrivée. Seule une immense fatigue semblait persister. Maintenant que son cerveau avait fini de griller ses neurones un par un, il sentait qu’il avait des courbatures partout. Chaque muscle était une courbature géante. Sa respiration, même, lui coûtait. Il tenta de tourner la tête, mais la violente décharge électrique qu’il reçut alors l’en dissuada sans peine.
-  Tu nous entends ? Lui demanda Cyril dans une espèce d’inquiétude dissimulée.
Maintenant qu’il le voyait mieux, Charles voyait que ce qu’il avait pris pour un sourire, n’était en fait qu’un rictus crispé tentant de masquer une gêne et une inquiétude bien réelles. Il essaya d’ouvrir la bouche mais cette première tentative se solda par un cuisant échec. La deuxième fois fut la bonne. Ses lèvres s’ouvrirent mais aucun son ne voulut sortir.
- Mais que m’est-il arrivé pour que je sois dans cet état-là ! se demanda-t-il.
A défaut de pouvoir tourner la tête, il fit rouler ses yeux aussi loin qu’il put les emmener. Quand ils se trouvèrent en bout de course, son atroce migraine se rappela à son bon souvenir. Il était revenu à son point de départ. Il était à nouveau chez lui, allongé sur son lit.
Tout est à recommencer, se dit-il.
 Recommencer quoi, il ne le savait pas vraiment. C’était une de ces phrases que l’on dit sans vraiment savoir pourquoi. Ce qui devait lui sembler évident était maintenant si mystérieux. Un peu comme ces choses que l’on connaît depuis toujours, qui n’ont plus aucun secret et qui, du jour au lendemain, deviennent les éléments les plus mystérieux que l’on ait jamais vus. Il décida de faire un sourire pour leur montrer que tout allait bien et il referma les yeux. Son mal de tête n’existait plus. Petit à petit, ses muscles retrouvaient leur utilité. Malgré cela, il s’endormit quelques minutes.
Il ouvrit les yeux et dit sans bouger :
- Stéphanie, Cyril, vous êtes là ?
- Oui, mon chéri, on est là. Répondit-elle.
- Oui, mon chéri ! Fit Cyril en l’imitant.
- Tu veux bien arrêter ça, ce n’est pas drôle ! Se défendit-elle. En plus, tu m’imites très mal.
- Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Leur demanda Charles.
- Ben, comme d’hab, t’es tombé dans les pommes. Tu nous feras une tarte ? Parce que la récolte est bonne, ces derniers temps.
- Cyril ! S’insurgea Stéphanie.
- Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit de faux ?
- Rien, c’est ta façon de dire les choses. Tu te sens plus important quand tu casses les gens comme ça ? Ca te donne de la prestance, c’est ça ?
- Allez, c’est bon ! Je ne l’ai pas tué, non plus. Si on peut plus rigoler.
- Non, on peut plus rigoler ! Tu nous emmerdes ! Lui rétorqua Stéphanie très énervée.
- Charles, elle a ses ragnagnas ou quoi ? Tu dois être au courant, toi.
- Dehors ! T’es super sympa quand je suis seule avec toi, mais dès que l’on est tous les trois, tu n’es plus tenable. Allez dégage ! Tu reviendras quand tu seras de meilleur poil !
Charles les écoutait docilement. Il n’avait pas la moindre envie d’intervenir dans la conversation. Il était dans une sorte de coton, une espèce de rêve lointain tout en sachant pertinemment que tout ceci était bien réel. Il entendit Cyril sortir et claquer la porte assez fort. Le bruit des pas feutrés de Stéphanie sur la moquette parvint à ses oreilles. Elle s’approchait de lui doucement. Il en était ravi. Elle allait lui dire des mots doux comme il en avait tant envie. Les yeux fermés, il sentait sa présence, mais ne les ouvrit pas pour autant. Cette seule sensation d’elle à ses côtés suffisait à son bien-être. Elle allait lui susurrer quelque chose à l’oreille car il sentait le souffle chaud de sa bouche sur sa joue moite.
- Tu vas crever, maintenant, sale bâtard ! Je vais te faire rentrer ton corps petit bout par petit bout dans ta sale gueule d’enculé !
A ces mots, Charles eut la plus grosse décharge d’adrénaline de toute sa vie. Il l’avait senti se répandre dans tout son corps au ralenti. D’abord, il avait envahi son torse et sa tête, puis s’était propagé à ses bras et ses jambes. Sur son parcours, il avait bandé tous les muscles qui étaient en état de fonctionner. Il avait la chair de poule partout où des poils existaient. Même ses cheveux, d’habitude aussi plats qu’une crêpe, étaient dressés sur sa tête. Il était à la limite de la tétanie. Ses yeux s’étaient ouverts aussi rapidement qu’ils avaient pu. Un peu comme dans ces films où les personnages s’éveillent d’un seul coup, comme ces phénomènes qui n’existent qu’au cinéma.
La voix qu’il avait entendue était grave et rauque, caverneuse serait plus approprié comme terme. Elle était forte et l’être qui avait prononcé ces mots se trouvait certainement juste à côté de lui. Il l’avait d’abord pris pour Stéphanie, mais indubitablement, ce n’était pas elle. Ca ne pouvait être qu’une horrible monstruosité qui avait une telle voix. Les yeux grand ouverts, il fixait le plafond et ne pouvait qu’apercevoir l’ombre penchée vers lui. Il n’osait pas tourner la tête de peur de ce qu’il allait découvrir. Ces instants semblaient durer une éternité mais seules deux ou trois minuscules secondes s’étaient écoulées depuis qu’il avait entendu cette voix d’outre-tombe.
Ne bougeant pas la tête, il tourna lentement ses yeux. Sa surprise fut à la mesure de l’horreur qu’il avait ressentie. A côté de lui, presque blottie au creux de son épaule se trouvait la silhouette de Stéphanie. Comment était-ce possible ? Elle n’avait pas pu dire de telles atrocités ! Non pas elle ! Tout, mais pas ça, pensa-t-il.
- Stéphanie ? Demanda-t-il d’un air penaud
- Oui ? Lui répondit-elle de sa douce voix.
La pression pouvait retomber. C’était bien elle et pas je ne sais quelle créature immonde. Tous ses muscles se relâchèrent doucement, un par un, pour finalement laisser ses paupières cligner. Ses yeux se fermèrent pendant quelques dixièmes de secondes, le temps qu’ils soient à nouveau humidifiés correctement. Curieusement, le temps n’avait pas vraiment repris son cours, il semblait toujours se dérouler au ralenti. Ce n’était pas le même que la veille chez lui ! Non, c’était le genre de ralenti qui arrive lorsqu’il arrive une catastrophe comme une voiture qui se renverse juste devant vos yeux.
Ces moments où le conscient prend le pas sur l’inconscient. Ces moments où il y a tellement de choses à voir, à ressentir que presque tout le cerveau se met en fonctionnement. Au lieu d’en utiliser dix pour cent, c’est presque trente ou quarante pour cent des neurones qui se mettent en branle. A ce moment, on se rend vraiment compte de la puissance brute d’analyse de cette machinerie extraordinaire.
Tout aussi lentement, ses paupières se rouvrirent et il tourna de nouveau la tête vers Stéphanie mais elle n’était plus là ! A la vue de la chose qui l’avait remplacée, il eut un fort mouvement de recul et dans la précipitation se cogna violemment la tête contre un montant du lit.

6
28 janvier 2000, Nancy, heure incertaine :
La terre avait cessé de tourner et Charles de vomir. Depuis près d’une demi-heure, il se sentait pathétique, agenouillé devant la cuvette des WC à expulser méthodiquement tout ce qu’il avait pu ingurgiter ces dernières vingt-quatre heures. Rarement il s’était senti aussi mal. Même après avoir liquidé une bouteille entière de vodka, il n’aurait pas pu être plus malade. Lamentable était le terme qui lui venait immédiatement à l’esprit. Comment en était-il arrivé là ? Il se sentait coupable ; coupable de ne pas avoir réussi à se contrôler, coupable de ne pas avoir su s’arrêter mais surtout coupable d’être prêt à recommencer comme s’il ne s’était rien passé. Il réfléchissait en s’auto insultant quand un doute l’étreint soudain. De quoi s’en voulait-il vraiment ? Finalement, il n’en savait rien. Pourquoi était-il en train de vomir ? Il n’en avait pas la moindre idée non plus. Alors qu’il était penché, vidant son estomac comme si c’était un vulgaire sac à main, il se demandait ce qui avait pu provoquer un tel cataclysme gastrique.
La nausée était en train de s’estomper doucement. Même s’il ressentait toujours cette culpabilité, il n’avait plus besoin de la déverser dans les WC. Aussi profondément qu’il le pouvait, il cherchait à trouver une explication logique à tout cela.
Je n’ai déjà pas d’explication pour mes pouvoirs alors pourquoi est-ce que je cherche encore une raison à ce qu’il m’arrive ? De toute façon, à chaque fois que je me pose ce genre de question, je suis en train de faire un cauchemar. Cette fois n’est probablement pas très différente des autres. Dans une dizaine de secondes, l’espèce de taré intersidéral va encore se pointer pour me dire que c’est de sa faute et qu’il me veut, moi ! Après, je vais me réveiller en sueur et Stéphanie sera à côté de moi pour me rassurer et me dire que j’ai fait un cauchemar.
Assis dans la salle d’eau, juste à côté du trône, Charles cherchait autour de lui un signe, quelque chose d’étrange qui aurait pu le mettre sur la voie, comme la chambre d’hôpital qui n’en était pas vraiment une. Observant chaque objet, écoutant chaque bruit, il avait vraiment envie de trouver un indice. Soudain un léger murmure venant de la pièce d’à côté lui parvint.
On dirait des pleurs. On dirait même des pleurs étouffés. Comme si quelqu’un sanglotait dans l’appartement. Pourtant, il n’y a personne ici à part Stéphanie ! Oh non ! Stéphanie ! C’est sûrement elle qui fait ce bruit. Qu’est-ce qui a pu lui arriver. Il faut que je me lève et que j’aille voir ce qu’il s’est passé.
Il tenta de se relever mais présumant de ses forces retomba à terre alors qu’il était accroupi. Dans une deuxième tentative, il s’agrippa au rebord du lavabo et cette aide précieuse lui permit de se relever. Se mettre debout lui avait demandé un effort colossal. Il sentait ses jambes encore fébriles. Après quelques secondes, ses forces lui revinrent. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Ce geste d’habitude si anodin — se mettre debout — avait requis de sa part toute la concentration dont il était capable.
Un comble ! se dit-il. Je suis capable de bouger des objets avec ma volonté, mais je ne suis pas capable de me bouger moi-même.
Alors qu’il tentait toujours de rester droit, les gémissements s’amplifièrent et devinrent beaucoup plus distincts. Il reconnaissait à présent clairement la voix - ou plutôt les pleurs - de sa chère et tendre. Estimant s’être assez reposé, il entreprit de sortir et s’accrocha à l’entrebâillement de la porte de la salle de bain. A grand peine, il s’extirpa de la salle de bain et jeta un rapide coup d’œil vers la porte d’entrée. Celle-ci était fermée et verrouillée. Ses clés étaient dans la serrure et pendaient en se balançant de gauche à droite comme si quelqu’un venait de les tourner. D’un geste qu’il considéra après coup idiot, il les empêcha de bouger et les relâcha aussitôt. Il tourna la tête. Toute la pièce était rouge vif. C’était tellement lumineux qu’il fut obligé de plisser les yeux pour espérer voir quelque chose.
Ça y est, mes visions me reprennent. Tout à l’heure, je voyais en noir et blanc et maintenant, je vois tout en rouge. À quand le vert et le bleu ? C’est curieux, j’entends Stéphanie mais je ne la vois pas.
- Stéphanie, tu es là ? demanda-t-il timidement.
(pas de réponse)
- Stéphanie, réponds-moi, fit-il un peu plus fort.
(toujours aucune réponse)
Sa voix était cette fois-ci un peu plus forte, montrant son inquiétude croissante. Les sanglots redoublaient à chaque fois qu’il prononçait son nom. Elle l’entendait, il en était sûr mais pourquoi ne lui répondait-elle pas ? L’appartement était assez petit pour ne pas avoir à se chercher. Pourtant, il ne la voyait pas. Devant lui, il ne distinguait que peu de choses : son lit défait semblait taché et de nombreux débris jonchaient le sol. Il s’accroupit afin de se rendre compte de ce dont il s’agissait. Ces choses l’intriguaient plus encore que la recherche de Stéphanie. Il essayait de défaire son regard de ces dizaines de petits fragments étalés presque uniformément par terre. Tenaillé par la curiosité, il en prit un dans la main. La matière était visqueuse et légèrement humide. Il la tourna dans un sens puis dans l’autre, puis se rendit compte qu’il voyait sa main rose pâle, de la véritable couleur de sa chair. Pourtant, tout autour de lui était rouge vif. L’appartement entier était rouge et taché ! Les murs étaient dans le même état que la moquette. On aurait dit qu’un artiste un peu déjanté était venu chez lui pour faire une œuvre postmoderne.
(Gémissements très faibles)
- C’est pas possible ! murmura Stéphanie avec des trémolos dans la voix.
Sa voix était si faible, si triste et elle semblait à ce point terrorisée qu’il était sûr qu’elle allait tomber dans les pommes. Il ne se souvenait pas avoir entendu autant de peur dans la voix de quelqu’un qu’à cet instant qui resterait gravé dans sa mémoire à tout jamais.
Soudain, il aperçut un mouvement sur sa droite. Blottie dans le coin, elle était là, repliée le plus qu’elle avait pu sur elle-même. Elle avait sa tête dans ses mains et hochait le corps d’avant en arrière. Comme tout l’appartement, elle était rouge de la tête aux pieds. Plusieurs morceaux de la matière étrange étaient répartis autour d’elle comme dans le reste de l’appartement. Ses magnifiques cheveux blonds étaient devenus d’un roux sale et semblaient ne pas avoir été lavés depuis au moins deux semaines. Elle était prise, par instants, de spasmes aussi violents qu’inattendus qui se propageaient tout le long de son corps. Entre deux gémissements, elle semblait marmonner des paroles qu’il ne parvenait pas à saisir. Il était comme hébété de la voir dans cet état. Quand il l’avait vue pour la dernière fois, elle était en train de mettre Cyril dehors et tout semblait normal, sauf lui, bien entendu. Ça faisait un moment qu’il ne se considérait plus comme normal. Combien de temps avait-il pu se passer depuis ces événements ? Cinq minutes ? Une heure ? Un jour ? Il n’en avait aucune idée, même si son estomac militait pour quelques heures de jeûne.
Charles se releva et s’approcha doucement d’elle à demi accroupi. Dans une oscillation, elle l’aperçut et poussa aussitôt un cri strident dont la violence et la soudaineté le surprit. Il fut déséquilibré et tomba à la renverse. Son dos lui signifia que ce n’était pas le sol qu’il avait touché, mais un objet. Il n’avait qu’une envie, c’est de se boucher les oreilles car il lui semblait que le cri allait lui percer les tympans. Le son remontait jusque dans son crâne et vibrait à l’intérieur.
Puis le hurlement cessa et au lieu de s’évanouir comme Charles le redoutait, elle tomba en cataplexie. Elle était soudain immobile devant lui avec un regard absolument vide. Sa bouche était pendante et elle semblait voir à travers lui à la recherche d’on ne sait quelle personne n’existant que dans son imagination. C’est un état tout à fait déstabilisant que d’être transparent pour son interlocuteur. Il profita de cet instant de calme pour se relever et ramasser l’objet qui lui avait laminé le dos. La douleur qu’il avait provoquée s’était répandue dans toute sa colonne vertébrale. Il l’examina attentivement.
On dirait un bout d’os ! De quoi peut bien venir un morceau de cette taille ? Quelqu’un a fait un sacrifice rituel ou quoi ?
L’os faisait bien quinze centimètres de long sur deux ou trois d’épaisseur. Il n’était pas blanc et lisse comme on aurait pu s’y attendre mais rosé et rugueux. Tout en observant l’objet entre ses mains, Charles poussa soudain un cri. L’os était recouvert de lambeaux de chair. Comment avait-il pu ne pas s’en rendre compte ? C’était un os fraîchement extrait de son hôte. Il était encore chaud. Cet élément d’importance aussi lui avait échappé. Il avait l’impression de le sentir palpiter dans ses mains. Poussé par l’instinct de dégoût et une violente et subite envie de vomir, il le lâcha et le regarda tomber sur le sol. Il rebondit deux fois avant de s’immobiliser à ses pieds. À côté de lui se trouvaient des morceaux de cette matière qu’il n’avait réussi à identifier quelques instants auparavant. À présent, il était tout à fait capable de mettre des mots sur tout ce qui l’entourait. Ses impressions se résumaient en deux mots car tout était limpide désormais : horreur et stupéfaction.
Le nom de ce qui se trouvait étalé sur les murs et sur le sol était évident : chair humaine. Il releva la tête et regarda tout autour de lui.
Comment ai-je pu me demander ce que c’était ? C’était tellement évident. C’était ridicule de penser que je voyais en rouge. Il y a tellement de choses autour de moi qui ne sont pas rouges. Le ciel bleu dehors, la télé anthracite, et même des traces blanches au plafond. Tout ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille mais non, je suis trop buté pour voir la vérité. Et d’abord, à qui c’est, tout ça ? Ou plutôt à qui était-ce ? Déjà, c’est pas moi, je suis entier et c’est pas à Stéphanie. Même si moralement, ça n’a pas l’air d’être la top forme, physiquement, il n’a pas l’air de lui manquer quoi que ce soit.
En se tournant vers elle, il s’accroupit à son niveau et essaya de capter son attention :
- Stéphanie, écoute-moi, c’est Charles !
(silence)
- Stéphanie, si tu m’entends, réponds-moi, insista-t-il.
(silence lourd)
- Chérie, c’est moi, c’est Charles ! Allez, regarde-moi. Je ne vais pas te faire de mal. Est-ce que tu as vu ce qu’il s’est passé ?
Il prit sa tête entre ses mains mais d’un violent revers du bras, elle le repoussa avec une force qu’il n’aurait pas soupçonnée. Surpris, il resta devant elle bouche bée.
- Lâche-moi ! cria-t-elle avec un dégoût qui le laissa pantois. Tu ne crois pas que tu as fait assez de mal comme ça ? Va-t-en maintenant. Fiche-moi la paix. Appelle la police et va-t-en !
Sur ces mots, elle retourna dans son mutisme et se remit à osciller doucement d’avant en arrière comme le font parfois les autistes sévères.
Charles ne comprenait rien à ce qu’elle racontait et ne savait pas quoi lui dire. Elle avait certainement été le témoin du carnage qui s’était produit ici mais il ne comprenait pas pourquoi elle lui demandait de partir. Après tout, ce n’était pas lui le responsable. Ne trouvant rien de plus intelligent à dire, il lui demanda :
- Qui est mort ? C’est à qui tout ça ?
- Cyril ! Crut-il entendre entre deux sanglots longs.
- C’est Cyril qui est mort ? Comment est-il mort ? Qui lui a fait ça ? Qu’est ce qu’il s’est passé ?
Les idées et les questions défilaient tellement vite dans sa tête qu’il n’arrivait pas à les formuler. Il aurait voulu tout savoir, tout de suite sans avoir à négocier ou à avoir à faire le psychologue de bas étage. Certes, elle lui avait demandé de partir mais il ne voyait pas pourquoi suivre un tel conseil. Il voulait juste des réponses ! Il voulait qu’ELLE lui donne des réponses. Il était certain qu’elle avait vu et qu’elle savait ce qu’il s’était passé. A cet instant, c’était la seule chose qui lui importait. Il voulait savoir d’où venait le badigeonnage de son appartement et ce que faisaient des morceaux d’os apparemment humains éparpillés sur sa moquette. Avec l’angoisse de ne pas avoir de réponse, il sentit monter en lui la colère, une colère si puissante qu’il en fut le premier surpris. Il était en colère après lui-même car il ne pouvait pas ne pas être au courant de ce qu’il s’était passé. Même à genoux au-dessus des WC, il n’avait pas pu louper un tel spectacle.
Ça avait fait du bruit, beaucoup de bruit, c’était certain. Mais rien, il ne se souvenait absolument de rien. Il avait beau fouiller dans sa tête, mélanger ses souvenirs, nager dans son subconscient, rien ne sortait de sa boîte crânienne sinon cette colère violente qui continuait à grandir.
Tout à coup, une idée lui vint. Et si tout ça n’était encore qu’une illusion concoctée par son bourreau habituel ? Cette voix sombre si grave qui était présente à chacun des cauchemars qu’il avait faits ces derniers jours. Par cette pensée, il fut soulagé et son esprit se libéra, laissant retourner la colère d’où elle venait.
Les images du massacre lui arrivèrent en pleine tête.
 
7
28 janvier 2000, Nancy, vers 17h :
Charles s’effondra sur le sol à quelques centimètres de Stéphanie. Ce qu’il venait de voir était si effrayant qu’il n’aurait pas pu bouger. Il était tétanisé. Des larmes se mirent à couler le long de ses joues bouillantes. Sa température corporelle était montée en flèche. Un médecin l’aurait probablement fait aliter immédiatement. Réflexion faite, un médecin se serait surtout sauvé en courant s’il avait vu le secret qu’ils partageaient désormais à deux.
Cyril était mort. C’était la certitude du jour. Il était étendu par terre. Il était dans le coin au fond à gauche mais aussi dans le coin au fond à droite et même à côté de lui sans compter sa substance aplatie sur le plafond, écrabouillée sur les murs. Le rouge, les os, c’était lui. Il avait implosé et chaque centimètre carré de son appartement était, à présent, orné de quelques milliards de ses cellules. Charles ne se souvenait pas de tout, mais deux choses étaient certaines : Cyril était un peu partout et c’était lui le responsable.
Il revoyait Cyril quitter l’appartement et Stéphanie revenir vers lui et puis plus rien. Un trou noir pendant plusieurs heures, ensuite deux ou trois images fixes d’elle, lui et Cyril dans diverses positions plus ou moins grotesques. Une dernière image fixe où Cyril implosait et retour devant la cuvette des WC où il s’en voulait d’avoir fait ce qu’il avait découvert maintenant.
Maintenant, je sais au moins pourquoi je m’en voulais. Avoir explosé mon meilleur pote, c’est pas forcément l’extase. Et Stéphanie qui voulait que j’aille voir la police ! C’est pas la police que je devrais aller voir, c’est direct l’asile en haute sécurité que je ne puisse plus faire de mal à qui que ce soit. Si je fais exploser les gens qui me sont chers sans m’en rendre compte… En le disant, même dans ma tête, ça a déjà l’air complètement ridicule. Il faut que j’appelle la police quand même, il n’y a que ça à faire.
Il rassembla ses forces non sans avoir jeté un coup d’œil à celle qui ne lui ferait sans doute plus jamais confiance. Elle était toujours dans le coin et sanglotait si fort que rien ne semblait pouvoir l’arrêter.
Le choc a dû être terrible pour elle. Assister en direct à ce massacre gratuit. Mais pourquoi ai-je fait ça ?
Debout, il se dirigea vers le téléphone et, en le décrochant, essuya machinalement le combiné avant de le poser sur son oreille pourtant aussi maculée de sang que lui. Il composa le 17 et après quelques (trop) longues secondes d’attente entendit dire à l’autre bout :
« Police secours, j’écoute. »

Chapitre suivant : Cauchemar