Régression
1
26 janvier 2000, Nancy, 11h38 :
La route entre l’hôpital et l’appartement de Charles fut très calme. La circulation était fluide et Stéphanie était anormalement silencieuse. Charles essaya une ou deux fois de la dérider mais sans succès.
Pourtant, c’est moi qui devrais être tétanisé, pensait-il. C’est à moi que tout cela arrive ! Il était calme, très calme, presque serein. Les événements se précipitaient mais chacun le rendait encore plus calme que le précédent. On aurait pu croire qu’il était en train de s’y habituer. Seul le cauchemar qu’il avait fait à l’hôpital lui laissait un souvenir des plus désagréables. Simplement y penser lui donnait la chair de poule. Les hurlements qu’il avait entendus étaient encore bien réels dans sa tête. Peut-être que c’était un vrai cauchemar et qu’il n’y avait pas de rapport avec le reste. Se tourmenter là-dessus ne le mènerait nulle part. Mieux valait essayer de maîtriser ses nouveaux pouvoirs. Il n’était d’ailleurs pas bien sûr d’envisager l’étendue complète de ses possibilités.
Juste au moment où je me décide à faire quelque chose.
- Comment ? Tu m’as dit quelque chose, Stéphanie ?
- Moi ? Non ! Je n’ai rien dit !
- Pourtant, il me semblait bien t’avoir entendue parler, insista-t-il.
- Je t’assure que je n’ai rien dit du tout.
- J’ai dû rêver, alors ! Ça ne fait rien.
Intérieurement, Charles était persuadé qu’il l’avait bien entendue…Penser ? Ça n’était pas si idiot que cela. Il n’était pas à une explication étrange près. Pour en être sûr, il faudrait que cela se reproduise. Il arrivait bien à faire voler des objets, pourquoi pas à entendre les pensées des gens. Il essaya tout le voyage d’écouter les pensées de Stéphanie, mais rien ne se produisit.
Ils arrivèrent enfin devant chez lui. Charles descendit de la voiture et se dirigea vers la porte de l’immeuble. Il était un peu groggy. Il aurait bu un ou deux verres de trop qu’il ne se serait pas senti plus mal. Il avança vers la porte en cherchant ses clés. Il avait l’habitude de les ranger dans la poche gauche de sa veste. Elles n’y étaient pas.
Probablement que Stéphanie les a déplacées à l’hôpital, pensa-t-il. Effectivement, elles se trouvaient dans la poche droite. Il les sortit et ouvrit la porte. Il n’y avait pas âme qui vive dans le hall d’entrée. Depuis son départ de l’hôpital, il avait l’étrange impression d’être seul. Ils n’avaient croisé presque aucune voiture depuis leur départ. Devant son immeuble n’étaient présentes que quelques poubelles oubliées la veille. Habituellement, l’entrée était le lieu de rencontre de groupes de jeunes désœuvrés. Tout en réfléchissant à sa sensation de solitude, Charles grimpa les escaliers en tenant la main de Stéphanie. Il habitait au premier étage et n’utilisait l’ascenseur qu’en cas de fatigue extrême.
La cage d’escalier était blanche. Il se rendit compte qu’il n’avait jamais remarqué à quel point elle était immaculée.
Lorsqu’ils arrivèrent devant la porte de son appartement, sa vue se brouilla quelques secondes. Il lâcha la main de Stéphanie et feignit de rechercher ses clés pour ne pas l’affoler. Sa cécité ne dura que quelques secondes.
Dieu merci ! pensa-t-il. Je ne sais pas si j’aurais supporté moralement un nouvel évanouissement.
Il ouvrit la porte et s’allongea rapidement sur le canapé. Tendrement, Stéphanie vint s’asseoir à côté de lui. Elle lui prit la main et lui fit un baiser. Sa vue se brouilla à nouveau. Tout était noir. Seuls quelques points lumineux semblaient apparaître et disparaître au rythme de son cœur.
Fermer les yeux, ne penser à rien ! Tout va passer dans quelques instants. Je vais rouvrir les yeux et tout aura repris sa place.
Il s’exécuta et ferma les yeux. Le noir lui parut encore plus profond mais les lumières avaient disparu. Des flashs comme ceux des appareils photos illuminaient par moment l’ensemble de son champ visuel. Il se dit qu’il valait mieux essayer de dormir. Au fur et à mesure qu’il semblait s’enfoncer dans le sommeil, les flashs se faisaient plus discrets, plus courts et moins rapprochés. Dans le noir absolu, des lueurs bleues virevoltèrent comme pour un ballet extrêmement synchronisé. La scène lui rappela l’amphithéâtre sans le bruit sourd. Il se prit même à trouver une certaine grâce à leur mouvement. Elles étaient à peu près de la taille d’un ballon de foot. Individuellement, elles semblaient avoir une trajectoire aléatoire. Par contre, lorsque l’on regardait la grosse dizaine de lueurs, on se rendait parfaitement compte qu’elles réagissaient toutes les unes en fonction des autres.
Cela faisait indéniablement penser à un vol d’insectes. Chacun n’a de conscience que par la collectivité. Le but à atteindre est collectif.
Quel peut être le but à atteindre pour un vol de lueurs dans l’imaginaire d’un étudiant de vingt-trois ans ? Se demanda-t-il en souriant.
Après quelques minutes à observer leur mouvement, il rouvrit les yeux. Il fut surpris de découvrir qu’il ne voyait toujours rien. Il était persuadé que tout aurait dû recouvrer son état normal. Il se dit qu’il valait mieux refermer les yeux et essayer de vraiment dormir.
- Je vais dormir, dit-il à l’intention de Stéphanie.
- Aucune réponse ne vint. Lui-même n’avait pas entendu le moindre son sortir de sa bouche. Il avait juste senti les vibrations qu’avait provoquées sa voix dans sa boîte crânienne.
- Je vais dormir ! essaya-t-il un peu plus fort.
Il n’y eut pas plus de réaction à l’exception d’une main douce sur sa bouche comme pour lui dire de se taire. Après la vue, l’ouïe. Ce sentiment de perdre deux des sens les plus importants pour l’homme aurait déstabilisé n’importe qui. Curieusement, lui était extrêmement calme.
Peut-être le calme avant la tempête. Peut-être vais-je perdre mes sens un par un : vue, ouïe, odorat, goût et toucher. Il m’en reste encore trois. Enfin peut-être parce qu’il est difficile de savoir si j’ai encore l’odorat et le goût. De toute façon, ils n’ont jamais été très développés chez moi.
Tout en réfléchissant, il se rendit compte qu’il ne sentait plus le parfum de Stéphanie. Peut être même qu’il avait perdu l’odorat avant les autres. Ce ne serait pas étonnant. Il était persuadé que l’odorat était le moins développé des cinq sens chez l’homme. Pour le goût, il aurait fallu qu’il ait quelque chose à manger pour s’en rendre compte mais il n’avait pas le moindre doute. Il l’avait déjà perdu ou il allait le perdre dans les prochaines minutes. Il ne lui restait certainement plus que le toucher.
Pour combien de temps ? pensa-t-il.
La situation aurait dû le paniquer, mais il se sentait de plus en plus calme, peut-être même trop calme. Quelques secondes plus tard, il s’envola. Il se sentait comme dans du coton, sur un nuage. Il volait ! Flotter était sans doute un meilleur verbe pour décrire sa sensation. Il n’entendait pas le bruit du vent, ne sentait pas l’air contre son visage. L’œuvre était parachevée : il n’avait plus aucun sens. Il ne savait pas si la régression devait encore le priver de certaines choses mais il sentait en son fort intérieur que c’était la fin et que tout allait s’arranger bientôt. Dans le noir total, sourd et dans son nuage de coton, il était paisible et s’endormit.
2
26 janvier 2000, Nancy, heure incertaine (entre 12h et 16h) :
Il rêvait. C’était un beau rêve, rempli de bonheur, de joie et d’amour. Il y avait Stéphanie, bien sûr. Elle était sa femme, il avait des beaux enfants : deux garçon et une fille. Ils étaient magnifiques et il les aimait beaucoup. Ils avaient tous les trois presque une dizaine d’années. Tout était parfait dans son tableau. Il respirait le bonheur.
Jamais il n’avait eu une telle sensation de joie et de quiétude. Il avait l’impression en voyant ses enfants d’avoir des bouffées d’amour. Il était sûrement chez lui, dans le futur. En fait, non, il était partout et nulle part. Il avait juste la sensation d’être bien et des souvenirs irréels. Quelque chose était tout de même anormal.
Bien sûr, ce rêve tout entier est anormal. Ce n’est pas normal d’être conscient d’un rêve. Parfois, il arrive de se réveiller et de croire que l’on est toujours dedans. Le contraire, je n’ai jamais entendu parler de ça !
Cela ressemblait à la perfection mais un grain de sable menaçait de gripper la belle mécanique : une légère odeur.
Une odeur de…de… Ah ! De quoi peut venir cette odeur ? Je la connais, mais j’arrive pas à mettre un nom dessus. Bon sang, mais qu’est-ce que c’est que cette odeur ?
Elle était assez désagréable. A la fois âcre et chaude. Charles avait l’impression qu’elle se déplaçait telle une volute de fumée. Elle en train de gâcher son rêve si parfait. Elle remplissait maintenant toute la pièce où il se trouvait. Chaque recoin semblait être la source nauséabonde. Pourtant, quelques secondes plus tôt, il avait eu l’impression d’être en plein milieu de nulle part. Dans un endroit sans consistance. Il avait de plus en plus envie de vomir. Cela devenait insupportable, cette odeur de chair brûlée. Bien sûr ! C’était une odeur de chair brûlée. Une odeur de chair humaine. Il n’en avait jamais senti, mais n’avait aucun doute là-dessus : c’était bien de la chair humaine.
Pourquoi une odeur de chair humaine dans un crématorium ? se demanda-t-il très naturellement sans se rendre compte de ce qu’il était en train de penser.
Il observa de tous les côtés. Comment avait-il pu ne pas voir qu’il se trouvait dans un tel endroit ? Il se dit que tout était un rêve. Il n’y avait aucune raison valable pour qu’il y ait une explication logique. La pièce était remplie de cadavres dans des états de putréfaction plus ou moins avancés. Devant lui se trouvait l’incinérateur qui semblait fonctionner à plein régime.
Son rêve lui plaisait nettement moins, à présent. Comment faire pour se réveiller ? Se pincer peut-être ?
- Aïe ! cria-t-il en lâchant son bras meurtri. Je vais me réveiller, maintenant ! Je suis content, j’ai une jolie femme, trois beaux enfants. Je sais tout ce que je voulais savoir sur mon futur. Je dois me réveiller !
- Il n’est pas encore temps ! fit une voix semblant venir de nulle part.
- Qui est là ? demanda Charles d’une voix apeurée.
- Je suis celui qui est ! Je suis celui qui sait ! Je suis celui qui doit !
Ça m’avance beaucoup, pensa-t-il.
- Que voulez-vous ?
- Je ne veux rien. Tout vient de toi.
- Mais je ne veux rien, moi ! Je veux juste être normal. Qu’est-ce que j’ai fait ?
- C’est ce que tu crois mais tu dois parcourir ton chemin et te rendre compte par toi-même de ce que tu veux, s’exclama la voix.
- Mais que voulez-vous de moi, enfin ? Dans sa voix, les trémolos trahissaient la peur panique qui l’envahissait.
- Au moment venu, tu sauras ce que je veux dire.
Tu seras et tu sauras. Maintenant, retourne d’où tu viens !
Charles se retrouva dans sa maison, avec sa femme et ses enfants, dans son rêve, son si joli rêve. Il senti à nouveau le bonheur l’inonder comme un liquide chaud qui lui remplirait ses veines et ses artères petit à petit. La vie semblait harmonieuse et pleine de joie. Comment avait-il pu penser à ces atrocités ? Il n’en savait rien. Peut-être était-ce juste un cauchemar. Un cauchemar à l’intérieur d’un rêve. Voilà qui n’était pas banal. Le plus étonnant était encore qu’il était en train de réfléchir au fait de faire un rêve. Pourtant, il pensait dur comme fer que les rêves étaient des machines à mélanger les souvenirs. Chaque nuit, il fallait reclasser les souvenirs, sensations, pensées de la journée ; tout remettre en ordre dans les bonnes cases. Le rôle du rêve était de classer ce qui ne trouvait pas de place dans les cases existantes. Où classer cette pensée, puisque c’est nouveau ? Pourquoi ne pas créer une nouvelle case et mettre tout ce qui est inclassable dedans ? Le rêve était pour Charles une sorte de poubelle à souvenir. Dans ce cas, comment pouvait-il penser au rêve qu’il était justement en train de faire ? Il croyait que pour savoir si l’on était dans un rêve, se pincer était la meilleure des solutions. En effet, si l’on pense qu’il faut se pincer, alors ce ne peut pas être un rêve. Tout en réfléchissant, il se laissa glisser. Il allait s’endormir dans un rêve.
J’ai sûrement trop regardé « Freddy » et, maintenant, ça me tape sur le ciboulot. On m’avait prévenu qu’à force de regarder des conneries comme ça, j’allais mal tourner. Hé bien ça y est, j’ai définitivement perdu les pédales. Je suis du côté des fous. Un peu d’optimisme. Je vais m’endormir et quand je me réveillerai, tout ira à nouveau bien. Il me restera juste mon pouvoir de télékinésie et Stéphanie à mes côtés.
Il eut l’impression de s’endormir pour faire d’autres beaux rêves et s’éveilla.
3
26 janvier 2000, Nancy, 16h12 :
Seul ! Il était seul dans son appartement. Stéphanie n’était plus à ses côtés. Il tourna sa tête de tous les côtés. Il avait vite fait le tour de son appartement puisqu’il ne comportait qu’une pièce plus la salle de bain / WC. Il ne fut pas surpris de ne pas la trouver lorsqu’il regarda l’heure sur sa montre. Il était déjà quatre heures de l’après-midi. Machinalement, il jeta un coup d’œil à son répondeur. Rien ! Personne n’avait cherché à l’appeler. C’était probablement mieux comme ça. Il n’avait vraiment pas envie de parler à quiconque. Depuis quelques temps, il s’était éloigné de sa bande de copains. Habituellement, il traînait avec Henri-Pierre qui habitait dans la cité universitaire au bas de la rue. Ce dernier était en cours avec Stéphanie et lui. II répétait sans cesse à Charles qu’il devrait passer à autre chose avec Stéphanie. Soit il osait enfin déclarer sa flamme, soit il laissait tomber et passait à une autre fille. Cela créait souvent des heurts entre eux deux. Il arrivait même que cela se passe près de Stéphanie sans qu’elle s’en doute. Henri-Pierre passait beaucoup de temps avec lui. Célibataire très endurci, il croyait que passer du temps avec une fille ne rimait à rien sauf à perdre son temps. Charles ne l’avait jamais vu en compagnie d’une fille sauf peut-être de sa sœur. Bien entendu, Charles ne partageait pas du tout son avis. C’est par son intermédiaire qu’il avait rencontré Cyril et Patrice.
Henri-Pierre les connaissait car ils avaient habité le même village tous les trois. Ils avaient fait la connaissance de Charles dans l’une de ces soirées étudiantes d’où l’on ressort de préférence plein et vidé à la fois. Plein car souvent complètement ivre et vidé parce que tout se terminait généralement vers cinq ou six heures du matin et qu’à cette heure, ils étaient plutôt vidés de leur énergie. En discutant, ils s’étaient alors rendu compte qu’ils habitaient dans la même résidence : Le trihôme. Elle était devenue le théâtre de tous leurs excès. Chacun avait un appartement presque identique et ils se rendaient indifféremment chez l’un ou l’autre. Depuis cette rencontre, ils ne s’étaient plus vraiment quittés. Cela faisait deux ans maintenant. Tous les quatre étaient assez unis mais aujourd’hui, ils lui semblaient bien loin.
- Ah ! Tu es réveillé, mon petit malade ?
Stéphanie sortit de la salle de bain où elle semblait avoir élu domicile pendant son sommeil. Charles avait l’impression de voir apparaître un ange. Elle avait les cheveux châtain foncés car ils étaient mouillés. Certainement venait-elle de prendre une douche. Elle lui avait emprunté un peignoir jaune qui mettait en valeur son teint hâlé. Le contraste de couleur entre sa peau et le peignoir était saisissant. Charles l’aurait bien vu dans une publicité pour un shampoing. Un publicitaire n’aurait, sûrement pas, fait une meilleure mise en scène, un peu kitsch, certes, mais toujours efficace. Il admirait des parties de son corps dont il rêvait depuis des années. En marchant, l’ondulation provoquée par le mouvement laissait entrevoir le bas de ses cuisses. Charles sentait son cœur battre de plus en plus fort.
Il allait faire une syncope, c’est sûr. Il était capable de supporter des objets qui volent, des pensées qui fusent, mais certainement pas le corps parfait de sa bien-aimée. Elle s’approcha de lui comme un éclat de lumière. Il était aveuglé par tant de beauté.
Ce n’est pas possible, c’est aussi un rêve ! Pensa-t-il. C’est cynique ! Lorsque je vais me réveiller, il n’y aura ni lueur, ni O.V.N.I., ni Stéphanie amoureuse de moi. Et alors ! Pourquoi ne pas profiter de ce rêve jusqu’au bout ?
Debout près de lui, elle lui caressait les cheveux en regardant par la fenêtre. Charles passa sa main sous le peignoir et caressa une jambe douce et ferme. Stéphanie ferma les yeux comme pour mieux apprécier ses caresses. Encouragé par cette réaction, il remonta lentement et glissa la deuxième. La seule protection de la sortie de bain lui semblait bien inutile désormais. Malgré tout, il se posait des questions et ne put s’empêcher de les exprimer à voix haute.
- Pourquoi maintenant ? demanda Charles.
Tout en prononçant cette phrase, il se rendit compte qu’il avait retrouvé l’usage de tous ses sens. Il fit un rapide tour de ce qu’il avait perdu quelques heures auparavant et rien ne manquait à l’appel.
- Pourquoi quoi ? fit-elle intriguée.
- Pourquoi es-tu avec moi maintenant alors que l’on se connaît depuis presque quatre ans ?
- Charles ! Tu crois que c’est le moment de penser à ça ?
- Oui, je le pense. Je ne veux rien faire avant de savoir pourquoi maintenant est un meilleur moment que le mois dernier ?
- Tout simplement parce qu’il faut du temps pour que les sentiments s’installent.
Il ne faut pas brûler les étapes.
- Mais avec tous les gars que j’ai vu passer, tu les as bien grillées les étapes, non ? insista-t-il.
- Évidemment mais dans la plupart des cas, je savais que ça ne durerait pas plus de quelques mois. Dans ton cas, je te connais déjà. Je sais que tu es celui qu’il me faut. Je sais que j’ai mis du temps, mais il n’est jamais trop tard. Tu ne veux plus de moi ?
- Bien sûr que si ! J’attends ça depuis si longtemps. Comment peux-tu penser le contraire ? C’est ce que je désire le plus au monde, mais je ne veux pas que ce soit de la pitié ou de la compassion. Je veux que ce soit de l’amour.
- Je sais aussi que tu es amoureux de moi depuis longtemps même si tu cherches toujours à le cacher. Contrairement à ce que tu peux croire, cela fait longtemps que je le sais. Moi, je n’étais pas prête à faire quelque chose avec toi. Peut-être qu’inconsciemment, j’avais besoin de profiter de la vie avant de me fixer. Je savais au fond de moi qu’avec toi, c’était sérieux et j’avais sûrement peur. Maintenant tais-toi !
Stéphanie embrassa Charles sur une joue, puis sur l’autre puis mis ses lèvres sur les siennes. Comme dans un ballet, ils s’enlacèrent. Les mains de Charles parcoururent son corps.
- Déshabille-toi un peu, tu as du retard ! Lui dit Stéphanie un peu frustrée.
Il enleva son pull puis son T-shirt. Stéphanie se baissa et commença à déboutonner son pantalon.
- J’ai quelque chose à te dire, Stéphanie.
- Quoi encore ! fit-elle d’un air excédé.
- Je suis puceau !
- Je m’en doute, va, nigaud !
- Comment le sais-tu ?
- Ce sont des choses qui se voient comme le nez au milieu de la figure.
Maintenant laisse-toi faire.
Stéphanie lui enleva son pantalon. Charles était maintenant en slip et Stéphanie en peignoir.
- C’est toi qui as du retard, maintenant ! dit Charles avec un air coquin.
Ses mains se mirent à parcourir les épaules de la jeune fille. Il en absorbait la substance vitale. Il se nourrissait de sa peau, de sa douceur. Il gagnait en force à chaque centimètre de peau inconnu qu’il parcourait. Le peignoir tomba lorsque Stéphanie enleva sa ceinture. Charles la vit alors nue pour la première fois. Il bafouillait et ne trouvait pas les mots pour décrire tant de splendeur. Certes, il n’avait jamais vu de femme nue à côté de lui mais elle était la perfection faite femme.
- Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il mal à l’aise quand elle descendit à mi-hauteur.
- Je t’ai dit de te taire, me semble-t-il. Laisse-moi faire.
Il fut bientôt aussi nu qu’elle. L’attente de ce moment le remplit de peur et d’impatience. Il avait l’impression d’avoir attendu toute sa vie cet instant. Il ne voulait pas le gâcher. L’émotion émanait de leur corps. Là, sur le canapé de son appartement, ils firent l’amour comme s’il ne leur restait plus qu’un seul jour à vivre. Cette façon si particulière de ressentir les choses lui donna l’impression d’avoir vécu une vie entière en quelques instants. Leur étreinte lui parut durer une éternité. Hélas, cette éternité-là, avait une fin. Au moins, n’avaient-ils pas été dérangés par le téléphone ou la gardienne. Une vie entière ! Pensa-t-il tout haut.
4
26 janvier 2000, Vandœuvre-lès-Nancy, 18h44 :
- Tu n’as pas faim, Stéphanie ? Demanda Charles en la serrant dans ses bras.
- Si ! Un peu. Je suis morte de fatigue. Une pizza, ce serait bien, non ?
- J’appelle tout de suite, s’empressa-t-il de lui dire en se levant.
- Une quatre fromages, pour moi, s’il te plaît.
Charles se dirigea vers le téléphone nu comme un ver. Tout le monde aurait pu le voir par la fenêtre mais la pudeur était bien le dernier de ses soucis à ce moment. Le téléphone était accroché sur le mur à côté de la fenêtre. Il le décrocha et composa le numéro de la pizzeria du coin qui était affiché à côté du téléphone. Machinalement, il regarda par la fenêtre et remarqua une trace sur la vitre. S’avançant plus près pour l’observer, il se dit :
Et si c’était la lueur ? Peut-être que c’est l’endroit par lequel elle est rentrée ! On dirait qu’elle est passée à travers la fenêtre en la brûlant. Finalement, je ne suis pas aussi fou que je croyais. Ce n’était peut-être pas mon imagination.
Une voix dans le téléphone le rappela à la réalité :
- Pizzeria du coin, j’écoute.
- Bonjour, euh… bonsoir ! Je voudrais une pizza napolitaine et une quatre fromages.
- Pour quelle adresse, s’il vous plaît ?
- Au 6, Avenue du général Leclerc. Lui répondit-il.
- Très bien, elle sera là dans une heure. Mais n’oublie pas que je te veux !
- Pardon ? demanda-t-il interloqué.
- J’ai dit qu’elle serait là dans vingt minutes, monsieur.
- Ah ! Excusez-moi, j’avais compris autre chose. Au revoir.
Charles raccrocha le téléphone sur son support et ferma les yeux une seconde. Il se dit qu’il valait mieux ne plus penser à tout ça et ne même pas essayer de comprendre. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il s’arrêta net, la mâchoire pendante comme dans un Tex Avery. Il voyait en noir et blanc. Il tourna la tête de tous les côtés mais il n’y avait que ça ! La vitre de la fenêtre était blanche, ses mains noires, les murs noirs, le lit blanc. Il s’avança presque à tâtons pour prendre un verre d’eau dans la kitchenette. Il prit un verre, versa de l’eau et la but. Elle avait un drôle de goût. On aurait cru qu’elle était à la fois sucrée, salée, acide et amère. Vraiment un drôle de mélange de sensations. Il prit un morceau de pain rassis qui traînait et le mit dans sa bouche. Il avait exactement le même goût à la différence que c’était solide au lieu d’être liquide. Il se retourna pour expliquer le problème. Il vit la silhouette de Stéphanie toujours allongée sur le lit. Lorsqu’il ouvrit la bouche, il se rendit compte que pas un son ne sortait. Il se força mais rien n’y faisait. Soudain, avec une voix ressemblant à Dark Vador, il dit :
- Je suis là !
- Charles, c’est toi qui as dit ça ? lui demanda-t-elle en se retournant brusquement, un peu surprise.
Il répondit avec la même voix d’outre-tombe :
- Oui, c’est moi !
- Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
- Je ne sais pas ! Je vois tout en noir et blanc.
- Il faut qu’on retourne à l’hôpital, c’est vraiment pas normal.
- Non ! C’est hors de question ! dit-il sèchement.
- Alors je vais te présenter quelqu’un.
- De qui veux-tu parler ? l’interrogea-t-il un peu inquiet.
- D’un ex !
- Ça m’aurait étonné, rumina-t-il.
- Je t’assure, il est un peu bizarre, mais il est assez doué dans son domaine.
- Et c’est quoi, son domaine ?
Sa voix était toujours extrêmement grave.
- Les fantômes !
- T’as raison, et pourquoi pas une diseuse de bonne aventure, tant que tu y es ?
- Charles, ne fais pas ta mauvaise tête !
- Après tout, qu’est-ce que j’ai à perdre ?
- Voilà, je préfère ça, conclut-elle d’un air réjoui.
A cet instant, le téléphone sonna et Charles se sentit partir. Il flottait à nouveau comme dans un nuage de coton. Il était bien ! Il voyait à nouveau en couleur. Le paysage était magnifique. Des prés verts s’étendaient à perte de vue. Ils étaient remplis de toutes sortes de fleurs : des jaunes, des bleues, des roses, des oranges. Presque toutes les couleurs étaient représentées. Des arbres isolés couverts de bourgeons et de fleurs multicolores étaient disséminés. Le soleil était à son zénith. Il brillait mais n’éblouissait pas. Il chauffait, mais ne brûlait pas. Pas un nuage à l’horizon. Le ciel était d’un bleu profond, un bleu qui n’existe que sur les cartes postales. Pas un nuage ne venait troubler ce tableau idyllique. Quelques oiseaux passaient. Ils étaient silencieux. On aurait pu croire qu’il s’agissait du paradis. S’il existait, il l’aurait bien imaginé comme ça ! Il se dirigeait doucement vers une sorte de bâtiment lumineux.
- Je t’attends ! Fit la voix tonitruante qu’il avait déjà entendue.
- Mais qui êtes-vous, bon sang ! Sa voix trahissait son changement d’humeur. Il était à la limite entre la peur et l’énervement. Pourquoi cette chose venait-elle gâcher ce si doux moment ?
Il continuait pourtant à se diriger vers le bâtiment. Il se rendit compte que non seulement il ne contrôlait pas sa trajectoire mais qu’en plus, il était incapable de bouger.
- Je t’attends ! Viens vers moi ! Ne faisons plus qu’un !
Instantanément, il se retrouva dans son studio en compagnie de Stéphanie qui ne semblait pas avoir remarqué quoi que ce soit. Il voyait à nouveau les couleurs. Aucun signe de nuage, de mort-vivant, de noir et blanc. Tout semblait normal.
5
26 janvier 2000, Vandœuvre-lès-Nancy, 19h30 :
Stéphanie était en train de s’habiller pour emmener Charles. Elle avait déjà remis presque tous ses vêtements alors que Charles avait à peine remis son slip. La sonnette retentit.
- Qui est là ? Demanda Charles.
- C’est Cyril, ouvre-moi !
- Une seconde, s’il te plaît.
- Ils terminèrent de se rhabiller en toute hâte puis Charles ouvrit la porte.
- Salut Ch…
Cyril fut interrompu dans son élan par la vue de Stéphanie pas encore tout à fait habillée.
- Juste par curiosité, vous faisiez quoi, là ? Leur demanda-t-il très directement.
- Mais on fait ce qu’on veut ! Lui asséna Stéphanie d’un ton sec dont elle avait le secret.
- Stéphanie ! Dit Charles avec un air réprobateur.
- Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit de mal ? Lui répondit-elle énervée.
- C’est secret, entre nous, Stéphanie ?
- Non bien sûr ! D’ailleurs, si ça l’était, ça ne le serait plus, à présent !
- Si je vous gêne dans votre dispute conjugale, vous me le dites, hein ?
Cyril était du genre très direct. Il disait ce qu’il pensait mais plus rare pensait ce qu’il disait. En général, une discussion avec lui se terminait en dispute. Il avait tendance à frapper là où ça fait mal. Heureusement pour lui, il avait trouvé des amis qui n’étaient pas rancuniers. Lui-même n’avait aucune rancune en lui. On pouvait lui dire les pires obscénités ou même lui énumérer ses défauts, le lendemain, il ne se rappellerait de rien. C’était un jeune homme grand et svelte. Blond, il avait tout à fait le type norvégien. Tout le monde l’appelait Verne car il était intarissable sur la production de son auteur favori. Il avait lu chacun de ses livres au moins cinq fois. La règle de base avec lui était de ne jamais lui poser de question sur Jules Verne sans risquer de passer la journée à l’écouter raconter quelque récit improbable.
- Disons que l’on s’est pas mal rapprochés ces derniers temps, finit par lui avouer Charles.
- Ça, je l’avais bien deviné ! lui fit-il un peu méprisant. Excuse-moi, mais Stéphanie en train de s’habiller derrière toi quand tu m’ouvres... Pour moi, ce n’est pas vraiment le genre de circonstances qui prêtent à confusion. Je voulais juste savoir si vous aviez déjà consommé ou si je devais m’absenter. En d’autres termes, est-ce que l’on va pouvoir parler normalement ?
- Oui, on peut parler, lui répondit Charles.
- Donc consommé, OK !
- Cyril, t’es vraiment pas possible ! fit-il en soupirant.
- Ben quoi ? N’aie pas honte ! C’est une très jolie jeune fille. Dit Cyril avec cet air narquois qui avait le don d’énerver même les gens les plus calmes.
- Je sais bien que c’est…
Charles s’arrêta net, se rendant compte qu’il était en train de justifier le fait d’être amoureux.
- Rentre donc, maintenant que tu es là, se ravisa-t-il.
Il ouvrit plus grand la porte et le fit rentrer dans l’appartement. Stéphanie avait finit de s’habiller et se servait un verre d’eau fraîche. Charles referma la porte derrière lui en fermant les verrous par habitude.
- Qu’est-ce qui t’amène ? lui demanda-t-il.
- Des événements curieux hier dans un amphi ! Vous êtes au courant, non ?
Tout en parlant, il s’avança et, fixant Stéphanie, s’assit dans le canapé. Son regard était immobile et presque dérangeant pour qui ne le pratiquait pas régulièrement. Elle comprit qu’il attendait la réponse de sa part et ne voulut pas l’en priver car elle savait pertinemment que tout ce qu’il attendait, c’était une accroche pour raconter son histoire.
- Oui, on est allés voir, mais il n’y avait rien du tout. C’était entre nos deux partiels ?
- En fait oui, mais il s’est passé autre chose, après. Quand l’exam a été fini, je suis retourné voir dans la salle. Il y avait déjà une bonne vingtaine de personnes. Ils étaient en train de regarder des sortes de boules lumineuses bleutées qui flottaient.
A ces mots, Charles et Stéphanie se regardèrent soudain l’air incrédule. Dans un parfait ensemble, presque comme s’ils avaient répété, ils dirent :
- Des lueurs ?
- Oui, ça colle pas mal comme terme, des lueurs. Moi-même, je les ai observées pendant quelques temps. Vers six heures et demie, elles ont disparu tout à coup sans laisser la moindre trace.
Je sais qu’il était cette heure-là parce que la lueur que je suivais était juste devant l’horloge de l’amphi. Je vous jure, on aurait vraiment dit que c’était une illusion. A ce moment-là, tout le monde était bouche bée. C’était assez rigolo. On cherchait tous à comprendre ce qui s’était passé. En plus, les lueurs exerçaient sur nous une espèce de fascination difficile à décrire. On étaient tous hypnotisés. Une sorte de délire collectif.
- Tu es sérieux ? demanda Charles dubitatif.
Il se demandait s’il n’avait pas entendu une partie de leur conversation et qu’il était en train de se moquer de lui. Il était capable de supporter beaucoup de sa part, mais alors qu’il pensait que sa raison vacillait, il n’était pas sûr de pouvoir accepter ses railleries.
- Tu m’as déjà vu plaisanter ? D’ailleurs, pourquoi est-ce que je plaisanterais ? Vous les avez vues aussi ?
- Disons que depuis hier, plus rien ne m’étonne. J’ai vu des choses difficiles à croire. Comparées à ce que j’ai vu, tes lueurs sont des phénomènes naturels.
- Raconte-moi ça, demanda Cyril très impatient. J’aime bien les histoires fantastiques même racontées par des mythomanes.
Charles lui décrit toutes les fois où il avait vu les lueurs. Il lui parla aussi de ses pouvoirs. Volontairement, il omit ce qu’il considérait comme des rêves, surtout qu’il ne les avait pas racontés à Stéphanie non plus. Enfin, il termina par lui raconter les symptômes qu’il ressentait par moment, ses pertes de perception, de connaissance. A la fin de son histoire, Charles sentit comme un flottement. Il se demandait si Cyril allait le croire.
Il ne lui en aurait pas voulu dans le cas contraire. Il fallait bien avouer que c’étaient vraiment des histoires à dormir debout. Ils restèrent un moment tous les trois sans dire un mot. Cyril semblait abasourdi. Stéphanie avait appris pas mal de choses lors de ce récit. Des choses que Charles n’avait pas osé lui avouer sur l’instant. Charles, lui, attendait leur réaction.
Cyril prit enfin la parole :
- OK, je veux bien te croire, mais il faut que tu me donnes une preuve de ce que tu avances.
- Et quel genre de preuve veux-tu que je te donne ? Tu veux que je sorte une lueur du bocal où je l’ai enfermée ?
- Oui, c’est une bonne idée. Vas-y, je regarde.
- T’es trop con ! Je n’en ai pas, sinon je te l’aurais déjà montrée.
- Non, mais par contre, je pourrais peut-être voir ces fameux pouvoirs ?
- Je ne sais pas trop. La dernière fois que j’ai essayé, j’ai un peu foiré !
- Essaie quand même, sinon, ne t’attend pas à ce que je croie un mot de tout ça !
- OK ! Et bien allons-y. Écarte toi un peu.
Soudain, suivant les gestes de sa main, un verre, qui traînait sur la table, décolla. Flottant dans les airs, il avança doucement vers Charles qui l’attrapa d’un geste très sûr. La scène n’avait duré que quelques toutes petites secondes mais il avait l’impression qu’elle l’avait fatigué comme une journée entière sur les bancs de la fac. Il se tourna vers Cyril et ne put se retenir de pouffer en le voyant. On aurait dit le loup de Tex Avery, en train de baver par terre.
Sa mâchoire était tellement grande ouverte qu’il doutait qu’il arrive à la remettre en place. Il était stupéfait et ne semblait pas vouloir retourner à la réalité.
- Je…Il… Comment dire, euh… Bafouilla Cyril.
- Tes propos sont limpides ! Je n’en attendais pas moins de toi, très cher ! Lui asséna Charles, content de son petit effet.
- Disons que j’ai besoin de digérer quelques instants, tu veux bien ? se justifia-t-il.
- Vas-y, prend ton temps, lui répondit Charles avec un malin plaisir.
Cyril ne semblait pas en revenir. Charles pensait que pourtant avec tout ce que l’on peut voir dans les films ou lire dans les livres, les gens devaient être blasés, que plus rien ne pouvait étonner personne. C’était sans compter que la fiction et la réalité n’ont pas grand-chose à voir. Même si l’une s’inspire de l’autre, elle n’en est que le pâle reflet. Un simple pouvoir de télékinésie, presque banal dans un film revêtait un intérêt dépassant l’imagination dès lors que cela se passait dans la réalité.
Stéphanie observait tout ceci avec beaucoup de curiosité. Elle aussi était étonnée du manque de réaction instantanée de la part de Cyril. C’était tellement inhabituel chez lui qui avait plutôt comme habitude de fusiller les gens par des remarques aussi tranchantes qu’inattendues.
6
26 janvier 2000, Vandœuvre-lès-Nancy, 20h20 :
- Si on allait manger quelque part, finit par dire Cyril. J’ai besoin de digérer : ton histoire et des aliments. Vous avez mangé, vous ?
- Non, dit Stéphanie.
Avant que tu n’arrives, on avait commandé des pizzas. Elles devraient d’ailleurs arriver d’une minute à l’autre. Dit-elle en regardant sa montre.
- Est-ce que vous pensez que j’ai un grain, lâcha Charles.
- Bien sûr ! lui asséna Cyril, cynique comme à son habitude.
- Bien sûr que non, le rassura Stéphanie en lui jetant un regard noir. Moi j’ai vu ce dont tu étais capable. J’ai vu tes pouvoirs, en tous cas, en partie. Je te crois, mais j’ai l’impression que tu nous caches encore des choses.
- Disons que le moment n’est peut-être pas le meilleur pour tout déballer.
On sonna à la porte. Charles trop heureux de s’en sortir ainsi se leva rapidement et ouvrit la porte. C’était le livreur de pizza. Après avoir demandé combien il devait, il chercha dans sa poche les quinze euros cinquante nécessaires. Il le paya et referma la porte. Lorsqu’il se retourna, il vit Cyril et Stéphanie en train de parler ensemble à voix basse.
- Qu’est-ce que vous dites ?
- Euh rien, je demandais à Stéphanie si elle voulait bien me donner une part de sa pizza. Fit Cyril visiblement très embêté.
- Oui, bien sûr, c’est évident, prend-moi pour un con, aussi, je ne te dirais rien !
- Si, je t’assure, je n’ai rien dit d’autre !
- Charles avança lentement avec les pizzas vers la table du mini-salon. Tout en posant les boîtes en carton sur la table basse, il les poussa. Son geste se prolongea contre sa volonté et continuant sur leur lancée, elles renversèrent les verres posés.
Ils tombèrent de la table mais il n’y eut pas de dégât car la moquette amortit le choc. Celle-ci fut imbibée de l’eau qu’ils contenaient. Cyril se recula instinctivement pour que son pantalon ne soit pas mouillé mais ses réflexes se révélèrent insuffisants.
- Mais qu’est-ce que tu fais ? lui demanda Cyril un peu énervé.
- J’ai rien fait, je les ai juste posées. Si tu crois que j’ai fait exprès ! Non mais t’es pas bien de m’accuser, toi. Y’en a marre que t’essaies de tout me foutre sur le dos ! Faut apprendre à te calmer.
Mais pourquoi je lui gueule dessus ? Il est chiant mais en fait, c’est moi qui viens de lui renverser de l’eau. On aurait dit que je ne contrôlais pas mes gestes. Du Parkinson avant l’heure.
- Hé du calme ! Je t’ai rien fait, gars. OK, assieds-toi et prends le dernier verre. Un peu d’eau, ça peut pas te faire de mal.
L’air hébété, Charles regarda ses mains. Suivant le conseil qui lui avait été donné, il s’assit sur le canapé et attrapa le verre d’eau miraculeusement rescapé. Il s’apprêtait à le mettre à sa bouche quand, sous la pression de ses doigts, le verre se brisa en mille morceaux. Sans prêter réellement attention à sa main, il l’observa. Elle était rouge, colorée par son propre sang qui coulait abondamment. Plusieurs morceaux ses trouvaient enfoncés profondément dans la paume, empêchant que le sang ne coule encore plus dru. Le sang commença à couler le long de son bras pendant que le débit diminuait à très grande vitesse.
- Je vais te chercher quelque chose pour faire un garrot, lui dit Cyril un peu affolé par tout le sang qui coulait.
Charles regardait le sang couler plus lentement. Sous ses yeux, il était en train de changer de couleur. Il fonçait. Il se demandait pourquoi il n’était pas tombé dans les pommes. Il se souvenait qu’à chaque fois qu’on lui faisait une prise de sang, il s’évanouissait systématiquement. Quand Cyril revint avec une serviette de la salle de bain, son sang avait cessé de couler. Sur tout son avant-bras, sa couleur avait viré du rouge au brun et semblé presque être séché.
- Il a déjà l’air coagulé, ce n’est plus la peine. Je vais essayer d’enlever les bouts de verre. Cyril, va plutôt me chercher de l’alcool et des compresses pour désinfecter.
Charles regardait sa main. Il la tournait en l’observant. Son geste lui sembla lent, vraiment très lent. Il regarda autour de lui et tout lui parut étrange. Il avait l’impression que le monde tournait au ralenti. Tous les objets semblaient être dans un autre monde, dans une autre dimension. Ils semblaient tellement irréels. Ce monde lui semblait tellement irréel. Cyril était presque figé avec sa boîte de compresses dans la main. Il venait certainement lui apporter, mais ces gestes étaient d’une telle lenteur qu’on aurait dit un automate. Charles s’amusait à le regarder pour voir à quelle vitesse il ressentait les choses. Il en déduit qu’il devait voir les événements au moins vingt à trente fois plus lentement qu’ils ne se déroulaient réellement. Ce qui l’intriguait, c’est que ses gestes étaient aussi lents. Seule sa perception semblait être accélérée, comme si son cerveau fonctionnait beaucoup plus vite qu’à l’habitude. Il regardait toujours Cyril avec circonspection. Il était en train de lancer la boîte de compresses. Son geste lui parut durer une éternité.
La boîte commença à décoller de sa main. Elle s’élevait en l’air très doucement.
Tout est ralenti, se dit-il, pas seulement les gens !
Il s’amusait beaucoup à voir cette boîte de compresses en l’air avançant doucement vers lui. Peut-être devait-il la rattraper avant qu’elle ne s’écrase dans sa tête.
J’ai le temps, pensa-t-il. A cette vitesse, elle n’est pas prête d’arriver !
Il leva la main pour l’attraper mais se rendit compte aussitôt que ses gestes étaient aussi lents que tout le reste. Il ne pouvait rien faire. Elle allait s’écraser contre son visage, c’était inéluctable. La vulgaire boîte en carton était de plus en plus proche, à moins de vingt centimètres de lui. Sa main, elle, n’était même pas à l’horizontale. Elle était trop loin, bien trop loin ! Les yeux grands ouverts, il absorba l’impact millième de seconde par millième de seconde. Il sentit sa tête partir en arrière et un léger picotement sur le nez. La boîte retomba doucement dans sa main qui était presque arrivée à hauteur de son menton.
- Ben alors, t’as plus de réflexes ? dit Cyril un rien moqueur.
- Il regarda autour de lui, abasourdi. Le temps avait repris son cours. Il ne ressentait plus les choses aussi vite que quelques instants auparavant. Pire, il avait comme le sentiment que le temps était accéléré. Oh ! C’était vraiment très léger. Peut-être même n’était-ce qu’un effet induit par la différence avec les sensations de rapidité d’avant. Peut-être pas ! Se gardant bien de décrire à ses amis ce qui s’était passé, il fit comme si de rien n’était et nettoya très consciencieusement sa plaie.
Ensuite, il se fit un bandage et mit tous ses déchets à la poubelle. A chaque pas ou chaque geste qu’il faisait, il avait l’impression de sentir que le temps était toujours ralenti, mais moins que tout à l’heure. Puis, il se rassit et entreprit d’engouffrer sa part de pizza.
Le repas fut étonnamment calme. Cyril ne fit pas une remarque plus haute que l’autre même si Charles pensait bien qu’il avait quelque chose en tête pour se taire ainsi. Avec lui, c’était toujours reculer pour mieux sauter ! Il fallait juste s’y habituer. Beaucoup de personnes le détestaient quand il le voyait pour la première fois. Il était aussi abrupt avec ses nouvelles connaissances qu’avec ses vieux amis. C’est avec une certaine ambiguïté qu’il en profitait.
Stéphanie se leva pour débarrasser la table et Charles s’évanoui de nouveau.
7
26 janvier 2000, Vandœuvre-lès-Nancy, 22h00 :
- Aïe ! Mais qu’est-ce que tu fais bon sang ? Hurla Charles. Les gifles que Cyril lui donnait n’étaient visiblement pas du tout à son goût.
- J’essaie juste de te réveiller ! lui répondit Cyril.
Stéphanie se sentit obligée de se justifier :
- J’ai essayé de l’en empêcher mais il est un peu trop fort pour moi.
- C’est pas grave, mais j’aimerais juste savoir ce qu’il s’est passé ?
- Tu t’es évanoui, lui répondit Stéphanie.
- Oui, ça je m’en doute, mais vous n’avez rien remarqué, avant que je m’écroule ?
- Non, on n’a rien vu du tout. Lui répondit Cyril.
- Je suis resté longtemps dans le coaltar ?
- Ne t’inquiète pas, ma méthode de réveil est très efficace.
Tu t’es réveillé très vite, fit Cyril avec son habituel sourire narquois.
- Bon, ça suffit pour aujourd’hui, moi, je vais aller au lit. J’en ai ras-le-bol de m’écrouler pour un oui ou pour un non. Ton dessert, tu iras le prendre ailleurs, mon pote ! Stéphanie, tu devrais rentrer chez toi, tes parents vont finir par se faire du souci, ajouta-t-il en se tournant vers elle, à la limite de la colère.
- C’est hors de question que je te laisse tout seul dans des moments pareils ! T’es pas bien dans ta tête, toi ! lui répondit-t-elle sur le même ton. Et ce n’est pas parce que Cyril t’a réveillé avec des baffes qu’il faut t’en prendre à moi. Je ne t’ai rien fait et je reste que ça te plaise ou non !
- Ok, mais appelle quand même chez toi, tes parents vont s’inquiéter, non ?
- Tu sais, ça fait un moment qu’ils n’attendent plus mon retour le soir.
Cyril était pensif et les écoutait se chamailler. Il savait pertinemment qu’ils n’allaient pas tarder à le chasser. Il pensait d’ailleurs que c’était très naturel pour deux amoureux de vouloir rester seuls le soir. Malgré tout, il n’allait pas s’en aller de son propre chef. Il attendrait qu’ils lui disent vraiment de partir. La bière à la main, il les observait. Il avait toujours trouvé Stéphanie très jolie, mais elle n’était pas vraiment à son goût. Il aimait les grandes brunes et pas les petites blondes. Il voyait Stéphanie petite car lui-même mesurait près d’un mètre quatre-vingt-quinze. Avec son mètre soixante-dix pourtant bien au dessus de la moyenne, elle lui paraissait beaucoup trop petite. Clotilde, par contre, était tout à fait à son goût, mais elle n’était malheureusement pas libre.
Plongé dans ses rêveries, il ne se rendait pas compte que Charles était en train de lui adresser la parole. Soudain, sortant de son doux rêve, il vit que Charles était en train de s’énerver après lui.
- Bon, Cyril, tu m’écoutes ?
- Comment ? Que dis-tu ? fit-il d’un air faussement absent destiné à tromper sur ses pensées.
- Je te demande si tu m’écoutes, mais apparemment, ce n’est pas le cas. Je te disais que nous aimerions bien aller nous coucher, maintenant. Il est tard.
- D’accord, répondit Cyril malicieux sans bouger.
- Sans toi, andouille ! ajouta Stéphanie sèchement.
- Ah ! Quel dommage ! Si tu savais ce que tu loupes…
- Rien du tout ! Je ne loupe rien du tout ! Maintenant : dehors, et tout de suite.
- C’est bon j’y vais. Faut pas s’énerver comme ça, ma p’tite dame. Vous allez avoir une attaque, sourit-il.
A la parole, elle ajouta le geste et tendit son bras vers la porte doigt tendu. Bien à regret, Cyril s’éclipsa un peu penaud en lançant un dernier regard implorant. Charles pensa qu’enfin il allait être seul avec Stéphanie. Il se sentait bien. Ils allaient pouvoir parler un peu de choses sérieuses. Parler d’autre chose que de lueurs et de paranormal. Peut-être même allaient-ils pouvoir envisager l’avenir ensemble. Non, il ne fallait surtout pas brusquer les choses. Il faut faire les choses dans le bon ordre, ne pas mettre la charrue avant les bœufs. Tout en refermant la porte derrière Cyril, il se mit à partir dans ses pensées, puis comme saoul, il eut l’impression de se parler à lui-même de l’extérieur.
Il était fatigué, tellement fatigué. Il ferma la porte à clé et se dirigea rapidement vers le lit. Au passage, il dit à Stéphanie :
- Je suis vraiment crevé ! Je vais me coucher tout de suite. Tu ne m’en veux pas trop ?
- Bien sûr que non ! Vas-y, je te rejoins dans quelques minutes. Lui répondit-elle. Tu sais, une fille, ça a quelques obligations avant d’aller se coucher.
Il se dirigea vers le lit, se déshabilla et s’allongea sous la couette. Il se dit qu’il avait tellement de chance. Depuis hier, sa vie avait été complètement bouleversée, un peu en bien, un peu en mal. En mal, parce que tout ce qui lui arrivait avait un petit quelque chose d’excitant, mais surtout une grande part de terrifiant. Le bien, c’était Stéphanie, évidemment. Il en avait rêvé depuis des années. Il en avait tellement rêvé qu’il se demandait comment cela pouvait être vrai. C’était si soudain, si fort, si profond qu’il avait toujours du mal à se persuader que c’était réel. Il se disait que tous les hommes qui rêvent d’une femme pendant longtemps devaient penser la même chose. Peut-être même que c’était un sentiment commun à toutes les personnes passionnées par quelqu’un ou quelque chose. Juste la passion. Oui, il était passionnément amoureux de Stéphanie. A cet instant, il avait l’impression de pouvoir allez au bout du monde si elle le lui demandait. Jamais elle ne lui demanderait une telle chose, elle qui était la gentillesse, la bonté et la beauté même. Demain serait un autre jour. Il n’était plus l’heure de philosopher, mais bien celui de dormir. La journée avait été très longue et malgré ses sommeils imposés, mais impromptus, il était très las.
Revoyant en boucle dans sa tête les images mélangées de la deuxième journée du reste de sa vie. A la pensée de cette chute dans les bras de Morphée, instantanément, il s’endormit.