Le pouvoir
1
26 janvier 2000, Nancy, 02h19 :
Son réveil fut aussi soudain que brutal. Un train aurait pu lui passer dessus sans qu’il ait plus mal. Ses yeux s’étaient ouverts instantanément et il voyait un plafond blanc. Dans sa tête résonnait la trotteuse de sa montre.
L’hôpital ! Je suis à l’hôpital ! pensa-t-il immédiatement. Qu’est-ce que je fais ici ? Où est Stéphanie ?
Bien qu’aucun indice ne l’ait aiguillé vers cette hypothèse, Charles était persuadé d’y être. Inquiet, il tenta de se relever. Une violente douleur dans le crâne l’en dissuada immédiatement. Il avait l’impression d’avoir été trépané avec un manche à balai. Il prit donc le parti de la patience et ne bougea pas. Il devait tout d’abord comprendre ce qu’il faisait ici. La chambre était blanche, propre et presque vide. Une simple commode tenait compagnie à son lit à roulettes. A côté de celui-ci était placée une sorte de table de nuit assez minimaliste. Il n’y avait aucun doute, il était bien à l’hôpital. Malgré tout, le décor lui semblait faux. Quelque chose n’allait pas, une sorte d’impression fugace qui revenait tel un leitmotiv. Cette impression de déjà-vu tellement tenace qu’on ne sait plus bien où se trouvent l’imagination et la réalité. C’était un peu comme si tout était trop parfait, préparé pour tromper quelqu’un. Cette idée est absolument ridicule. Ridicule n’était peut-être pas judicieux dans les pensées de quelqu’un qui voyait des choses que personne d’autre ne voyait, entendait des choses inaudibles, faisait des choses incompréhensibles, pensa-t-il. Après tout, cette idée était aussi facile à comprendre et donc à expliquer que tout le reste de sa vie depuis près de vingt-quatre heures.
- La vie est un long fleuve tranquille, mais la mienne ressemble plutôt à un canyon du fin fond du Nevada ! Ça y est, voilà que je parle tout seul à voix haute. Y’a quelqu’un ? demanda-t-il assez fort pour que l’on puisse l’entendre de l’autre côté de la porte. Hé ho, y’a quelqu’un ? Bon sang, quelqu’un va me répondre ? hurla-t-il. Personne ! Mais où est donc la sonnette ? Il y a toujours une sonnette à côté du lit, s’agaça-t-il ! Je m’énerve tout seul dans un hôpital où personne ne peut venir me voir. Et d’abord, quelle heure il est ?
Il regarda sa montre qui, dieu merci, était toujours là : 02h23.
Il est deux heures vingt-trois se redit-il intérieurement. La dernière chose dont je me souvienne, c’est que j’étais avec Stéphanie et que l’on venait de sortir des partiels. Il devait sûrement être aux alentours de 18h30. Comment ai-je pu oublier six heures de ma vie ?
- Charles ? Tout va bien ? lui demanda Stéphanie.
Il sursauta légèrement en entendant cette voix juste à côté de lui ; cette voix si douce qui le rassurait plutôt en temps normal. Il regarda tout autour de lui. Tout avait changé. Il était bien dans une chambre d’hôpital, mais elle n’avait plus rien à voir. Stéphanie était assise à ses côtés sur le lit et un autre patient partageait sa chambre. Les murs n’étaient pas blancs, mais roses. Le sol était une sorte de lino gris dont la couleur tenait sûrement plus de l’usure que d’une teinte d’origine. Plusieurs chaises étaient disposées dans la pièce. Une porte menait à la salle de bain où l’on devinait les WC et une grande douche. Une fenêtre donnait sur une grande cour intérieure.
Mais pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Dans la pièce qu’il occupait un instant plus tôt, il n’y avait aucune ouverture : pas de porte, pas de fenêtre et il ne l’avait même pas remarqué. Ici au moins tout semblait normal. Il ne savait toujours pas pourquoi il était dans une chambre d’hôpital, mais cela ressemblait enfin à une vraie chambre.
- Pourquoi je suis ici ? demanda-t-il à Stéphanie en se tournant vers elle.
- Parce que tu es tombé dans les pommes, tu ne te rappelles pas ?
- Pas le moins du monde ! La dernière chose dont je me souvienne, c’est que je… comment dire, je ne suis même plus sûr. J’ai eu l’impression que je te tenais la main. C’est la dernière image que j’ai en tête.
- Tu peux être rassuré, c’est bien arrivé, fit-elle avec malice. Quelques instants après, tu t’es littéralement écroulé. J’ai essayé de te rattraper, mais je pense que tu dépasses allègrement mes quarante-cinq kilos, non ? Ensuite, j’ai essayé de te réveiller, mais je n’ai pas réussi. Tu semblais partir tout doucement vers un autre monde. Ta respiration diminuait assez vite. J’ai pris peur et j’ai fait appeler des secours. Les pompiers sont arrivés et t’ont amené directement ici. Les médecins ont dit que tu avais fait un malaise mais comme ils ne savent pas pourquoi, ils te gardent en observation jusqu’à demain matin… euh plutôt ce matin vu l’heure et après, tu pourras sortir.
- Bon d’accord. Tu devrais rentrer chez toi, non ? Lui demanda-t-il peu motivé pour la convaincre.
- Ah oui ? Et toi, tu rentreras comment ? Non ! Je reste avec toi. C’est comme si on venait juste de se rencontrer, je ne vais pas te lâcher aussi vite ! Allez, dors un peu, tu en as besoin et moi aussi.
Sur ces mots, elle s’allongea à nouveau à ses côtés et posa la tête sur son épaule. L’étroitesse du lit n’avait d’égale que la force avec laquelle elle s’agrippait à lui. La position n’était certainement pas la plus agréable mais le plus important à leurs yeux était d’être l’un près de l’autre.
De toute façon, il vaut mieux ne pas brûler les étapes. Mais qu’est-ce que je raconte ? Je suis tombé dans les pommes, je suis à l’hôpital et tout ce qui me vient en tête, c’est de faire des cochonneries. Je sais bien que j’attends ça depuis longtemps, mais quand même !
Il s’en voulait tellement d’avoir eu de telles pensées alors qu’elle était venue lui tenir compagnie qu’il ferma les yeux pour les oublier. La fatigue qu’il ressentait était immense et il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour s’endormir et rejoindre Stéphanie dans ses rêves.
2
26 janvier 2000, Brabois, 04h37 :
Un bruit dans le couloir, un chariot certainement. La noirceur de la nuit contrastait avec la béatitude de son cœur. Qu’elle est belle cette journée se dit Charles en regardant les longs cheveux de Stéphanie disposés sur le drap du lit. Elle dormait d’un profond sommeil. Il aurait pu l’observer pendant des heures. Même en train de dormir, c’était la plus jolie fille du monde. Il venait tout juste de se réveiller et, même s’il était conscient d’être en plein milieu de la nuit, il se sentait dans une forme olympique. Si on le lui avait demandé, il aurait probablement dit que jamais il ne s’était senti aussi bien. Était-ce la fin des examens ou Stéphanie à ses côtés ? Probablement un peu des deux, se dit-il tout bas. La vie est belle.
C’est le début d’une nouvelle ère !
Je veux vivre chaque seconde comme si demain tout devait s’arrêter, pensa-t-il très fort.
- Hein ? Qu’est-ce que tu dis ? bougonna Stéphanie en relevant la tête.
- Je n’ai rien dit ! Bonjour. Ça va ? Tu as réussi à dormir un peu quand même ?
- Oui, à peu près ! Tu m’as réveillée en criant comme ça !
Elle se releva et donna un petit baiser à Charles qui n’en demandait pas tant. Il prit ses joues entre ses mains et l’embrassa longuement. Il caressa ensuite ses cheveux qu’il aimait tant et la serra très fort dans ses bras. C’était le plus beau jour de sa vie jusqu’à maintenant. Ici, avec elle ! Le sourire qu’elle lui adressa en se relevant lui confirma cette impression.
- A quelle heure ont-ils dit que je pourrais sortir ? demanda Charles
- En fait, ils ont juste dit demain matin. C’est un peu vague, je sais. On demandera quand ils viendront nous réveiller, tu veux bien ? Il est encore tôt et je n’ai pas dormi autant que toi.
Sur ces mots et comme si l’on lui avait chanté une berceuse, il s’assoupit quelques instants.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, la ville était sous ses pieds. Les habitations se trouvaient à plusieurs centaines de mètres au dessous de lui mais il avait les pieds posés sur un sol imaginaire. Il avait entendu dire que lorsque l’on n’a pas de point de repère, comme dans un avion, il était extrêmement rare d’avoir le vertige. A ce moment, il pouvait tout à fait le confirmer. Il était immobile ou plutôt immobilisé.
Ses pieds semblaient le porter comme s’ils étaient posés sur la terre ferme mais il lui était impossible de les bouger d’un millimètre.
Il entendit une voix ! Un cri ! Un hurlement ! Un pleur ! Un autre ! Des pleurs tout autour de lui ! Des hurlements de tous les côtés ! La peur ! Il sentait la peur l’envahir. Son pouls s’accélérait. Il sentait son cœur dans ses mains. Il sentait son cœur dans ses doigts. Il sentait son cœur dans sa tête ! Fort ! Si fort !
- Au secours ! Où suis-je ? cria-t-il. Est-ce qu’il y a quelqu’un ? fit-il tellement fort qu’il avait l’impression que sa gorge allait exploser ! Mais où je suis ?
Alors que ses membres s’affranchissaient de leur étreinte invisible, il s’effondra. Les larmes commençaient à couler le long de ses joues. Elles étaient âpres et lui brûlaient le visage. Les hurlements se rapprochaient à une vitesse folle ! Les pleurs se mêlaient à la cacophonie ambiante. Des sensations très différentes voire impossibles à concilier se mêlaient, venant d’en bas ; venant de la ville à ses pieds. Malgré la distance, il commençait à mieux la percevoir. Les bruits qu’il pensait être autour de lui venaient de là. Tous ces cris d’horreur montaient comme un courant d’air chaud et lui glaçaient le sang. Chaque hurlement lui transperçait les tympans, traversait son cœur de part en part, emportant un petit morceau de son âme au passage. Il était entouré par la douleur et la souffrance.
A travers ses yeux mouillés de larmes rouges, il essayait de voir en bas. Il ne mit pas longtemps pour comprendre la raison de tous ses cris. La ville était littéralement à feu et à sang. Des brasiers crachaient leur fumée noire à chaque coin de rue.
Des bruits d’effondrements d’immeubles, des destructions, le tonnerre d’explosions se mélangeaient aux hurlements humains. Nancy toute entière s’écroulait sur elle-même.
Il pouvait sentir les tensions entre les gens ; la haine que certains se vouaient avait trouvé un chemin jusqu’à la réalité des actes. Non seulement les dégâts matériels étaient immenses mais les morts se multipliaient, presque tous provoqués par des congénères, des amis, la famille. Les âmes s’envolaient et venaient le rejoindre. Ils ne les avaient pas vues avant. Il n’était pas seul. Beaucoup d’âmes l’avaient rejoint. Et malgré cela, il se sentait aussi seul qu’un homme sur une île déserte parlant à un ballon de Volley-ball. Il y avait beaucoup de monde autour de lui. Et ils avaient tous tellement mal ! Lui aussi souffrait. La douleur s’amplifia rapidement jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus.
- Ma tête ! J’ai mal ! Aidez-moi ! S’il vous plaît, je vous en supplie, aidez-moi ! cria-t-il une dernière fois en fondant en larmes sur un sol qui n’existait pas.
- Stéphanie, aide-moi ! hurla-t-il par dépit sans attendre la moindre réponse.
- Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? lui demanda la jolie jeune fille avec beaucoup de candeur.
Stéphanie était allongée à côté de lui. Il était de retour à l’hôpital. Cela lui avait paru tellement réel. Il sentait encore la douleur des larmes qui avaient coulé le long de ses joues. Ses oreilles étaient encore remplies de hurlements. Le silence était presque total. Les sons venaient comme de l’intérieur. La douleur qui l’entourait quelques secondes auparavant avait bel et bien disparu. Pourtant, il avait l’impression de la sentir encore.
Un peu comme un membre fantôme que l’on croit sentir des années après son amputation. C’était exactement ça, il n’avait pas de membre fantôme, il avait des sensations fantômes. Cette pensée le transperça de part en part. Pouvoir éprouver des sensations qui n’avaient jamais existé ailleurs que dans son imagination. Les ressentir comme si elles avaient été réelles était terrorisant. Il se rappelait avoir lu que tout se jouait dans le cerveau. Il était le seul responsable de l’interprétation des signaux envoyés par les différents capteurs du corps. De là à rêver ces « choses » avec un tel degré de réalisme.
Stéphanie, qui était toujours allongée près de lui, se retourna, en s’étonnant de ne pas avoir de réponse.
- Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
- Comment ça ? lui répondit-il.
- Tu viens de me demander de t’aider, je te signale !
- Ah oui ! Enfin non, ça devait être dans mon sommeil. Je crois que j’ai fait un mauvais rêve. J’ai dû appeler à l’aide sans le vouloir.
- D’accord ! dit-elle en se retournant à nouveau.
Stéphanie s’était déjà rendormie. Sans chercher à comprendre ce qu’il lui arrivait, Charles la suivit doucement dans les bras de Morphée.
3
26 janvier 2000, Brabois, 07h43 :
Charles venait de se réveiller juste à temps pour voir Stéphanie sortir de la chambre. Elle se retourna et lui jeta un regard amoureux par-dessus son épaule. A peine la porte s’était-elle fermée qu’elle se rouvrit. Stéphanie entra et lui dit qu’il fallait attendre le médecin. Charles s’apprêtait à lui demander comment elle pouvait le savoir en étant sortie si peu de temps, mais elle avait à nouveau disparu.
Je ne suis pas bien réveillé et c’est un phénomène normal après un malaise de voir des choses qui n’existent pas. Je vais fermer les yeux et quand je les rouvrirai, tout sera normal.
En effet, lorsqu’il rouvrit les yeux, rien ne lui apparut étrange. Une minute plus tard, la porte s’ouvrit à nouveau et Stéphanie lui annonça tout sourire qu’il fallait attendre que le médecin passe. Il devait venir vers dix heures. Il la regarda d’un air ahuri.
- Quelque chose ne va pas ? lui demanda-t-elle.
- Oui ça va vraiment pas bien, tu viens de me dire la même chose il y deux ou trois minutes.
- Moi ? fit-elle, surprise. Je ne t’ai rien dit de tel avant de partir.
- Oui, mais tu es partie et tu es revenue !
- Je te promets que non. Je suis partie, je suis allée demander à l’infirmière quand tu pouvais sortir et je suis revenue. Je ne me suis pas absentée plus d’une minute, peut-être deux, mais pas plus ! Je crois que tu as vraiment pris un bon coup sur la tête lorsque tu es tombé. Il y a un truc qui ne s’est pas bien remis ! lui dit-elle en souriant.
Il y avait effectivement quelque chose qui ne tournait pas rond. La folie furieuse le guettait. Cela lui rappelait étrangement un film qu’il avait vu quelques temps auparavant : « L’antre de la folie ». L’histoire de quelqu’un qui sombre dans la folie en ne sachant plus vraiment si ce qu’il voit est réel ou bien le fruit de son imagination. Malheureusement, cela se termine mal pour tout le monde. Il n’y avait plus qu’à espérer qu’il était bien en train de péter les plombs tout seul, qu’il n’allait entraîner personne d’autre dans sa chute vertigineuse ! Il y avait quand même quelque chose qui l’intriguait : les symptômes variaient à chaque fois.
Il avait l’impression que quelqu’un qui devient fou voit plus ou moins toujours les mêmes inepties, mais pas lui ! Il voyait des lueurs, entendait des bruits, avait des absences (de vie) de près de deux heures, se retrouvait dans des endroits imaginaires. Mis à part les lueurs, aucun de ces phénomènes ne s’était produit deux fois. Peut-être se passait-il vraiment quelque chose. Voilà ! A force de regarder des films d’horreur, on en arrive là ! pensa-t-il. Peut-être aussi que j’ai la maladie de Parkinson au niveau du cerveau. Ça déraille à plein tube là-haut. Je tremble des pensées. Cette idée le fit soudain pouffer de rire.
- Ça te fait ça, toi ? Tu pètes un plomb et tu rigoles ? Remarque, on va pas pleurer. Malgré tout, tu es bizarre depuis ce matin… Enfin depuis hier matin ! On va quand même en parler au médecin parce que ça ne me paraît vraiment pas normal, tout ça !
- Et encore, si tu savais tout ! chuchota-t-il. Tu ne me prendrais même plus au sérieux.
- Qu’est-ce que tu dis ?
- Rien, je pensais tout haut. Des choses, sans importance.
- Bon, ben on n’a plus qu’à passer le temps, maintenant. S’il passe vers dix heures, il nous reste plus de deux heures à attendre. C’est dommage de ne pas être tous seuls sinon, j’aurais bien eu une idée pour passer le temps, lui lança-t-elle avec un air coquin qu’il n’eut aucun mal à décrypter.
Elle s’allongea à côté de lui, le poussant un peu afin de ne pas tomber par terre. Il l’enlaça tendrement, mis sa main par-dessus son épaule pour se poser sur son ventre très doux. Stéphanie prit sa main et la mit dans la sienne.
Étendus l’un contre l’autre dans un sourire intérieur commun, ils ne mirent que peu de temps pour s’assoupir. Charles resta longtemps dans cet état. Celui où l’on sait que l’on est en train de s’endormir, mais que l’on est encore conscient. Il aimait ce moment où son imagination fonctionnait à pleine puissance. Le cerveau n’avait plus à alimenter que ses fonctions vitales. Le reste de son corps se suffisait à lui-même. Toute la puissance de son intellect dédiée à une seule chose : rêver. De quoi pouvait-il rêver ? Il était en train de s’endormir contre la plus jolie fille du monde. C’était la chose dont il rêvait depuis des années. Alors quoi, qu’allait-il se passer, maintenant ? Il était persuadé que son rêve allait être rempli de bébés, d’une maison et d’une jolie vie de famille bien sage. Il s’endormit.
- Debout là-dedans ! leur lança une infirmière en entrant dans la chambre.
Stéphanie resta calmement allongée comme si elle avait entendu venir la furie. Charles, lui, fit un bond en l’air digne d’un chat.
- C’est rien, lui dit Stéphanie en le réconfortant d’une caresse sur le dos.
- J’ai eu une de ces frousses. J’ai l’impression que je dormais très profondément. Elle m’a réveillé en plein rêve. Je n’arrive pas à me souvenir s’il était agréable.
- J’étais dedans ?
- Certainement pas ! Si tu avais été dedans, je n’aurais pas eu de doute quant à sa teneur. Il aurait été forcément agréable.
- Charles ! Tu en fais un peu trop, là ! Non ?
- J’ai quelques années de retard à rattraper.
Tu ne vas quand même pas refuser les compliments ?
- D’accord, mais vas-y crescendo ! Je n’ai pas l’habitude de ce genre de phrases dans ta bouche. Si tu pars de trop haut, tu n’auras bientôt plus rien à me dire.
- Bon, c’est pas tout ça, mais il faudrait peut-être que je m’habille. Au fait, qui m’a déshabillé ? Lui demanda-t-il très interrogateur.
- Les infirmières, évidement ! Elles n’ont pas voulu que je t’approche. Je ne suis pas de la famille, paraît-il !
- Vas-y crescendo ! Lui répondit-il avec un sourire en coin.
Il se dirigea vers la porte de la salle de bain. Lorsqu’il tendit la main vers la poignée, la porte s’ouvrit toute seule. A son grand étonnement, il n’y avait personne derrière. Il se retourna pour voir si Stéphanie avait vu ce qui s’était passé, mais elle s’était retournée. Il se dit qu’il était à nouveau en train de perdre pied. Il entra tout de même dans la salle de bain. Ses vêtements étaient disposés sur des portemanteaux. Il approcha la main de son pantalon et celui-ci s’éleva dans sa direction et atterrit près de lui. Il l’enfila et tendit la main vers sa chemise. Le même phénomène se produisit.
Télékinésie, pensa-t-il. Je fais de la télékinésie. Ça c’est sympa comme pouvoir ! Classique, mais sympa !
Il resta pratiquement dix minutes dans la salle de bain à s’amuser avec ses nouvelles possibilités. Il faisait virevolter tous les objets dans la pièce. Il n’aurait pas fallu que quelqu’un entre à ce moment sous peine d’avoir la frayeur de sa vie. On se serait cru dans Merlin l’enchanteur au moment de la scène de la vaisselle.
Il finit par tout reposer et termina de s’habiller non sans s’aider de sa dernière trouvaille.
Lorsqu’il sortit, Stéphanie s’était levée. Elle le regarda d’un air soupçonneux.
- Tu en as mis du temps, là-dedans !
- Il faut ce qu’il faut ! Il y avait du boulot.
- Ne te sous-estime pas. Tu es très bien comme ça ! dit-elle en s’avançant vers lui.
- L’infirmière est partie ?
- Pourquoi ? Elle te manque ? Je peux m’en aller et lui dire de revenir, si tu veux ?
- Sûrement pas ! Simple curiosité.
- Tu n’as pas eu de nouvelles du docteur ?
- Aucune. Je vais aller me refaire une beauté à mon tour. Je serais moins longue, il y a moins de travail, lui asséna-t-elle.
Elle entra dans la salle de bain et ressortit aussitôt. Charles pensa immédiatement qu’il était à nouveau victime de
dérapages temporels.
- Il n’y a pas de serviette ? lui demanda-t-elle avec son air innocent.
Dans ces moments-là, elle aurait dit les pires insanités qu’il les aurait trouvées jolies dans sa bouche.
- Non, je ne crois pas ! finit-il par lui répondre.
Elle retourna essayer de faire sa toilette avec les moyens du bord.
Le médecin entra. Le roi et sa cour était l’expression qui lui vint immédiatement à l’esprit. Il était assez grand, roux et assez mal rasé. Des petites touffes de poils tout aussi roux que ses cheveux avaient réchappé à la tonte.
Malgré un manque de soin assez prononcé, il faisait sans doute plus jeune que son âge. Charles lui donnait cinquante ans mais n’aurait pas été étonné s’il n’avait eu cinq ou dix ans de moins. Il portait une grande blouse blanche affublée de son nom : Docteur Lelong. Celle-ci ne cachait qu’à moitié une sorte de vieux Jean particulièrement délavé. Il portait aussi une chemise dont on pouvait apercevoir le motif, une sorte de quadrillage de couleur criarde. Le pire dans sa dégaine qui ne plaisait pas vraiment à Charles était ces deux énormes auréoles au niveau des aisselles. Il se dit qu’il avait de la chance d’être ici en plein hiver car en été, ça doit être terrible pour ses collègues. Psychologie ou réalité, il n’en était pas sûr mais l’odeur parvenait maintenant à ses narines. C’était une odeur de vieille transpiration qui a macéré pendant plusieurs jours au creux de ses bras.
Ça doit bien dater d’une semaine. Quel courage il faut pour rester à côté d’un mec comme ça. J’ai la nausée alors qu’il vient juste d’entrer. Je n’ose pas imaginer si on est obligé de rester à côté d’un mec comme ça sans rien dire. En plus, c’est tous des étudiants, ils n’ont pas le choix, ils doivent rester et ne peuvent certainement pas lui faire ce genre de remarques sans en pâtir. Et si en plus, le reste de l’hygiène est à la hauteur des dessous de bras, ça doit vraiment être le service le plus invivable de l’hôpital ! Et c’est sur lui que je dois compter pour savoir ce qu’il m’arrive ? Je ne suis pas sorti de l’auberge.
Au moins dix personnes étaient rentrées dans la chambre pour regarder le cobaye. Il les trouvait pitoyable à suivre le médecin — tels des petits chiens — et à boire ses paroles comme du petit lait. C’est le système qui est ainsi mais n’est-il pas possible de faire une exception pour un tel médecin ?
Non seulement ils doivent suivre cet ostrogoth partout accompagné de son odeur fétide mais en plus, ils doivent lui faire confiance pour ce qu’il dit. C’est quand même étrange, je ressens pour eux plus que de la compassion. Je les plains vraiment mais c’est comme si l’odeur n’était pas vraiment la cause de tout ceci, comme si je ressentais autre chose pour eux. Pourquoi est-ce que je les plains ? Je n’en connais pas un seul. Ils sont méprisables. C’est même presque du dédain de les voir ainsi ne pas penser par eux même.
Tout au plus les traits du docteur lui semblaient familiers. Un peu comme ces personnes que l’on croise dans la rue sans arriver à mettre un nom sur le visage. Tout ce petit monde s’installa autour du lit dans lequel le grand malade avait pris soin de se réinstaller. Soudain, des ombres apparurent au-dessus de chacun d’eux. Elles semblaient flotter au vent comme des drapeaux plantés dans leurs crânes. Elles étaient tellement bien fixées au-dessus de chaque personne que Charles eut l’impression d’un effet d’optique. Non ! Pas d’effet d’optique. Peut-être un effet du cerveau, mais certainement pas d’optique. Tous continuaient à écouter le
bon docteur qui pue en train d’expliquer pourquoi il s’était retrouvé là. Tous étaient subjugués par la bonne parole. Charles, lui, regardait au dessus de la bonne parole un spectre qui paraissait s’agiter de plus en plus.
Il s’envola, suivi par les autres, et disparurent dans le plafond de la chambre.
Plus rien ! Il n’y a plus rien sauf le roi et sa basse-cour en train de picorer les sermons du docteur, se dit-il finalement soulagé de voir s’envoler sa vision.
- Très bien, vous pouvez sortir ce matin ! dit solennellement le
docteur qui pue.
Le nom de
docteur qui pue lui venait à l’esprit à chaque fois que son regard croisait les auréoles jaunâtres.
- Merci beaucoup, se força à dire Charles. Pour montrer sa bonne volonté, il se releva et, à contrecœur, tendit sa main au médecin. Il s’évanouit une seconde fois en moins de douze heures.
4
26 janvier 2000, Brabois, 09h44 :
- Que s’est-il encore passé ? fit Charles un peu énervé en se réveillant.
- Ne t’énerve pas où ça va recommencer ! essaya de le calmer Stéphanie.
- Je ne m’énerve pas mais j’aimerais bien arrêter de tomber dans les pommes sans raison valable. Et d’abord, où sont les poules ?
Malgré ses paroles, son exaspération était palpable. On sentait dans sa voix qu’il ne savait pas ce qu’il lui arrivait mais qu’il en avait plus qu’assez.
- Les poules ? demanda-t-elle interloquée.
- Oui, enfin le docteur et toute sa clique !
- Ils sont repartis il y a presque trois quarts d’heure, Charles !
- Et qu’ont-ils dit ?
- Repos jusqu’à nouvel ordre.
- Et c’est quand le nouvel ordre ?
- Juste après l’ancien ! Fit-elle avec un brin de malice.
- C’est malin, ça ! Bougonna-t-il.
- Plus sérieusement,
il a dit qu’il faut attendre un peu car ton malaise est bizarre. Souvent, ces malaises sont dus au stress. Dans ton cas, il ne voyait pas ce qui pouvait te stresser. Il a décidé de te garder et de refaire tous les examens sanguins. Comme il devait y en avoir pour une heure, ils devraient bientôt nous les apporter.
La voix de Stéphanie était remplie de quelque chose que Charles eut du mal à qualifier. Il hésitait entre de l’amour et de la pitié. C’est vrai, il était vraiment pitoyable à s’écrouler à la moindre poignée de main. En y pensant, il se rendit compte que c’était déjà le contact d’une main qui avait provoqué son premier malaise. Une idée lui vint. Il se demandait si le fait de lui tenir la main n’avait pas provoqué ses malaises. Passant de la théorie à la pratique, il lui demanda :
- Stéphanie, tu peux me donner la main s’il te plait ?
Il inclina la tête comme pour l’amadouer et lui fit le regard le plus docile qu’il avait en stock.
- Bien sûr ! répondit-elle en lui montrant qu’il n’avait pas besoin de tels artifices pour lui demander ce genre de chose.
Elle lui tendit sa main. Charles l’agrippa avec angoisse. Rien ! Il ne se passa rien du tout !
- Flûte ! jura-t-il. Il ne se passe rien.
- Et qu’attendais-tu d’une poignée de main ?
- Un évanouissement !
- Rien que ça ? Je sais que je te fais de l’effet, mais à ce point quand même, je n’imaginais pas ! fit-elle un peu vexée.
- Non, mais tu n’as pas remarqué que je me suis évanoui chaque fois que je tenais la main de quelqu’un ?
- Charles ! Je te signale que je n’étais pas dans la pièce quand tu t’es écroulé tout à l’heure !
- Ah oui ! C’est vrai, je ne m’en souvenais plus, j’étais dans les pommes,
lui rétorqua-t-il avec une pointe de méchanceté.
- Les analyses sont revenues docteur, dit une infirmière.
- Très bien ! Donnez-les-moi !
- Quel est le sagouin qui a fait ces analyses ? demanda-t-il furieux à l’infirmière.
- Il m’a appelé avant de me les envoyer. Il croyait que quelqu’un lui avait fait une blague de mauvais goût en lui donnant un échantillon trafiqué. Je lui ai dit que non, qu’il n’y avait pas de farce. Il a refait ses analyses trois fois pour être sûr. Enfin, à ce qu’il m’a dit !
- Appelez-le moi tout de suite au téléphone.
- Bien docteur, dit-elle en s’exécutant.
- Tu les as entendus, Stéphanie ? l’interrogea-t-il
- Entendu qui ?
- Mais le docteur et l’infirmière !
- Il n’y a personne ici sauf toi et moi. Tu commences vraiment à m’inquiéter, Charles, tu sais ?
- Je sais qu’ils ne sont pas là, mais moi, je les entends ! Je ne t’ai pas tout dit.
- Mais encore, que veux-tu me dire ? dit-elle très intriguée.
- Regarde.
Tout en disant ces mots, il tendit son bras vers le manteau de Stéphanie. A sa grande surprise, il ne se passa rien du tout. Rien ne bougeait. Il entendait juste le vent dehors et Stéphanie qui se retenait de rire. Soudain, comme mu par le vent, le manteau s’éleva dans les airs en direction de Charles. Il atterrit doucement dans les bras de sa propriétaire presque tétanisée par une démonstration finalement convaincante.
- Alors, qu’est-ce que tu en dis ? fit-il sans cacher une légère fierté.
- Je… En fait… Enfin… Je…
- OK !
Si tu le dis, je te crois ma chérie ! ricana-t-il.
- Tu fais ça depuis quand ? finit-elle par arriver à dire.
- Quand j’étais dans la salle de bain, tout à l’heure, je jouais à Merlin l’enchanteur en train de faire la vaisselle.
- Tu faisais moins de bruit que lui ! répondit-elle avec aplomb.
Malgré sa répartie, Stéphanie était tout à fait déconcertée. S’il était capable de faire de telles choses, peut-être que toutes les bizarreries que Charles avait dites ou faites étaient vraies. Peut-être qu’il n’avait pas perdu la boule mais qu’il lui arrivait vraiment quelque chose. Cette pensée la paniqua un peu. Ses sentiments venaient de prendre une nouvelle tournure. Elle sentait que cette fois-ci, avec Charles, ce pourrait être la bonne. Avoir attendu tant de temps était sa garantie de réussite. Elle savait qu’elle n’avait pas eu le coup de foudre. Les sentiments s’étaient installés petit à petit. Ils étaient déjà depuis plusieurs mois comme un petit couple. Ils faisaient toujours tout ensemble. Voir des choses inexplicables arriver à la personne que l’on aime a quelque chose d’assez inquiétant. Une impression de panique totale mélangée à de la pitié matinée de tendresse. Charles l’interrompit dans ses pensées :
- Au fait, tu sais, tout à l’heure, je t’ai dit que j’avais entendu le médecin et l’infirmière, c’était vrai. Je pense qu’il va venir dans quelques minutes pour me dire que mes analyses sanguines doivent être refaites car les valeurs qu’il a sont délirantes.
Charles avait raison. Une dizaine de minutes plus tard, le médecin entra dans la chambre le visage grave et les aisselles sales. Il lui annonça presque mot pour mot ce qu’il venait de dire à Stéphanie. A chaque phrase, elle semblait se décomposer un peu plus. Elle voyait Charles agir avec la plus grande tranquillité et regarder le docteur qui pue calmement alors qu’il savait déjà tout ce qu’il était en train de lui dire. Il était d’un calme olympien. Pas un mot, pas un geste de travers ne vint troubler cette quiétude apparente. Pour finir, le médecin lui annonça qu’il reviendrait en début d’après-midi pour voir les résultats des prochaines analyses. Il griffonna quelques lignes sur son dossier puis s’éloigna vers la porte et sortit. Ils étaient à nouveau seuls tous les deux dans la chambre. A la grande surprise de Stéphanie, Charles se leva et s’habilla en vitesse :
- Qu’est-ce que tu fais ? Lui demanda-t-elle intriguée.
- On s’en va ! On n’a plus rien à faire ici. Ils ne peuvent rien pour moi. Tu as bien vu mes pouvoirs de télékinésie ? Tu as vu que je pouvais entendre des choses que toi tu n’entends pas. Tu crois vraiment qu’ils sont à même de traiter ce genre de problème ? Moi, je ne le crois pas ! Ils seraient capables de dire que ce n’est pas possible même si je leur faisais une démonstration.
- Mais…et tes malaises ? bafouilla-t-elle nerveusement.
- Je suis sûr que c’est lié. C’est depuis qu’il se passe des choses bizarres que j’ai ces malaises. Allez viens ! dit-il en la prenant par le bras.
- D’accord, mais où va-t-on ?
- Chez moi ! Au moins on sera tranquille.
Personne ne viendra nous déranger. J’ai besoin de me reposer mais loin d’ici ! Il y a quelque chose de malsain ici ! Tu ne le sens pas ?
- Non, pas particulièrement, mais s’il n’y a que ça pour te faire plaisir, après tout, pourquoi pas !
C’est beau l’amour, se soucier plus de l’autre que de soi-même, pensa-t-il. C’est même presque trop beau. Ça ne peut pas durer, tout ça va partir en eau de boudin. Ça c’est bien moi : je veux quelque chose pendant des années et une fois que j’ai ce que je désire, je n’en veux pas de peur de devoir le perdre. C’est complètement idiot. Comme ces athlètes qui arrivent au plus haut niveau mais ne gagnent jamais de peur de ne plus avoir de challenge. Ce qu’il leur faut, c’est la compétition. Moi, j’ai l’impression que je suis un peu pareil. J’ai tellement rêvé de cette fille que maintenant qu’elle est amoureuse de moi, je fais comme si je la refusais. Ça ne se passera pas comme ça. Je l’aime et rien ne pourra me l’enlever.
Ils sortirent de la chambre et se dirigèrent hors de l’hôpital vers la voiture de Stéphanie. Il se laissa diriger car il n’était pas conscient lorsqu’il avait été amené ici.