Whismerhill - Omnis - texte intégral

In Libro Veritas

Omnis

Par Whismerhill

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Les lueurs

1
 
25 janvier 2000, Nancy, 09h12 :
2000, la veille du troisième millénaire. Charles révisait ses cours. La fin des partiels arrivait, mais il fallait encore passer deux épreuves et pas forcément les plus simples pour lui. Même s’il possédait des facilités pour apprendre, il en fallait beaucoup pour le motiver et lui permettre de s’exprimer pleinement. Charles était ce qu’on appelle un mauvais élève doté de facultés au-dessus de la normale. Il arrivait toujours à se sortir des mauvais pas et à avoir ses examens de justesse. Cette année encore, il comptait bien ne pas s’attarder sur les bancs de la faculté pendant l’été comme certains de ses camarades. Chaque année, pourtant, il avait de plus en plus de mal à réussir ses examens de fin d’année. Ses parents, un peu désespérés, tentaient de l’encourager du mieux qu’ils le pouvaient, mais il refusait catégoriquement de travailler les matières qui ne lui plaisaient pas. Les rares fois où ils tentaient d’en parler avec lui, cela se terminait systématiquement mal. Son père et lui avaient une manière originale de régler les problèmes : A un reproche succédait systématiquement un autre jusqu’à ce que le premier crie et que le second sorte en claquant la porte. Sa mère tentait toujours de raccommoder les morceaux en arrondissant les angles.
La première lueur se montra aux alentours de 09h12. Charles ne la vit pas tout de suite. C’était assez rare, mais il était complètement plongé dans son livre et ne levait pas la tête. La lueur s’était matérialisée dehors, juste derrière la fenêtre. Elle entra en traversant le verre comme si la matière n’avait pas de prise sur elle. Le soleil était presque aveuglant.
Il éclairait généreusement la pièce. La petite lumière était très difficile à discerner par moments même si l’appartement n’était pas très grand. Charles habitait un studio typique d’étudiant. Il était rempli de petits aménagements malins destinés à dissimuler sa taille réelle. D’ailleurs, comme pour montrer la quantité d’objets que l’on pouvait y entreposer, Charles comblait toujours les vides et s’évertuait à le remplir au maximum. Toutes sortes d’objets jonchaient le sol. Les feuilles de cours côtoyaient les vêtements et les magazines. Ces objets formaient une sorte de moquette artificielle à laquelle Charles s’était attaché avec le temps. C’était plus fort que lui, il n’aimait pas les espaces vierges. Il s’amusait à proclamer que lui vivant, il n’aurait de cesse de remplir la planète. Personne ne savait vraiment si c’était une plaisanterie qu’il s’amusait à débiter trois fois par jour ou s’il avait une espèce de phobie du vide.
La lueur continuait de s’approcher pour arriver à un mètre de Charles. C’est à cette distance qu’il la repéra. Il avait l’habitude de réviser assis sur l’accoudoir de son canapé. Ce n’était certes pas une position très ergonomique, mais elle lui permettait au moins de se concentrer un minimum. Lorsqu’il vit la lueur, sa première réaction fut de reculer très légèrement, juste assez pour être déséquilibré. Il sentit ses fesses partir d’un côté alors que le reste de son corps était attiré de l’autre côté. L’élan pris l’empêcha de se rattraper et c’est au sol qu’il se retrouva bien involontairement. Écroulé par terre, il ne quittait pas le phénomène des yeux. Il était à la fois effrayé et attiré par lui. La fascination que celui-ci exerçait sur lui l’emplissait de tranquillité.
Il le regarda attentivement. Il n’avait jamais rien vu de semblable. On aurait dit une lumière produite par une ampoule, mais beaucoup plus diffuse et, surtout, sans aucune source d’émission. Charles voyait très bien tous les objets qui se trouvaient derrière la lueur. Lueur, c’est bien le mot qui lui vint en premier à l’esprit devant cette chose inconnue. Écoutant sa curiosité plutôt que sa raison, il voulut approcher sa main, mais le spectre le prit de vitesse et avança vers lui. Il préféra se relever avant d’entreprendre une approche stratégique. On lui avait toujours dit que sa curiosité lui jouerait des tours mais il répondait que si l’on n’était pas curieux, on n’apprenait jamais rien.
- Charles ! Chuchota une voix.
Charles fut stupéfait d’entendre son nom venant de nulle part. Il n’osait faire un geste ou dire un mot de peur d’empirer les choses. Il estimait que la dose de surprise maximale autorisée par jour était déjà dépassée depuis longtemps. Malgré tout, il tenta de parler doucement :
- Oui, qui est là ? demanda-t-il apeuré.
On sentait dans sa voix à peu près autant de conviction et d’assurance que s’il avait été sur le pont du Titanic au moment du naufrage. Il aurait presque voulu que cette chose disparaisse sans trace et le laisse continuer ses révisions comme si tout ceci n’avait été qu’un mauvais rêve. Après tout, il n’avait rien demandé à personne. Soudain, la lueur disparut. Avait-il rêvé ? Il était encore sous le choc, mais commençait réellement à douter de ce que son cerveau lui avait transmis. Une hallucination, cela arrive à tout le monde, même aux gens normaux ! Il se pinça et se rassit à son endroit fétiche avant de se remettre à lire ses cours exactement comme si rien ne s’était passé.
Peut-être que la lueur m’a écouté, finalement ! Non, j’en suis sûr, ça doit être le surmenage. Rien de ce que j’ai crû voir n’était réel. Ça ne peut pas l’être. Aucune personne en bonne santé ne peut croire à des choses pareilles. Il faut que je me retire ça de la tête.
Il ne le savait pas encore, mais la première rencontre, celle qui allait conditionner tout le reste de sa vie avait eu lieu.

2
25 janvier 2000, Nancy, 13h20 :
Stéphanie ramassa les clés de sa voiture sur le buffet de l’entrée et ouvrit la porte de son appartement. Elle longea le couloir et sortit par la porte principale de l’immeuble. Charles l’attendait devant. Les révisions ne servaient plus à rien, désormais. Les deux derniers examens les attendaient. Le premier se déroulait à 14h et le dernier, deux heures plus tard. Il fallait les réussir pour pouvoir se reposer pendant l’été et Charles avait bien l’intention de ne pas travailler ce soir, à la sortie. Il estimait que les vacances étaient faites pour s’amuser et non pour travailler. Il avait horreur de réviser quand tout le monde s’amusait.
Stéphanie était une très belle jeune fille — trop belle — se disait Charles. Il en était amoureux depuis très longtemps, mais n’avait jamais rien osé lui dire. C’était certainement la seule fille pour qui ses sentiments étaient solides comme un roc. Sans doute la peur de troquer sa belle amitié contre un « non » définitif l’empêchait de se déclarer. Il était l’ami de toujours, celui qui est dans le cœur, mais pas à la bonne place. Il en avait vu défiler des petits amis ! A chaque fois sa peine était plus grande encore.
De son côté, elle ne semblait le voir que comme un ami, très bon, mais seulement un ami. Il s’était fait à cette idée avec, secrètement enterré au plus profond de lui, l’espoir d’avoir un jour une chance.
Charles venait tous les jours chez elle car elle possédait une voiture et avait volontiers accepté de l’emmener à la fac. En descendant l’allée, il ne put s’empêcher d’admirer une fois encore ses longues jambes dorées. Il essayait de se faire le plus discret possible, pour qu’elle ne remarque jamais à quel point il était amoureux. La minijupe qu’elle portait mettait parfaitement en valeur tous ses attributs. Le tee-shirt légèrement échancré laissait paraître la naissance de sa poitrine. Elle avait ce qu’il faut de provocation sans être jamais vulgaire. Ses longs cheveux blonds tombaient très bas sur ses hanches et flirtaient avec la minijupe bleu ciel.
Ils montèrent dans la voiture. Après s’être battu avec la portière côté passager qui était — comme d’habitude — récalcitrante, Charles la questionna :
- Alors, tu le sens comment, celui-là ?
- Ben… pas terrible pour être honnête ! lui répondit-elle. 
- Pourquoi ? Il y a quelque chose en particulier qui ne t’inspire pas ?
- Oui ! J’ai eu beau réviser, j’ai rien compris au dernier chapitre !
- Mais pourquoi tu ne m’as pas appelé ? lui demanda-t-il surpris.
Stéphanie rougit très légèrement, mais Charles ne remarqua rien. Elle tenta de donner une explication en prétextant qu’elle avait essayé de l’appeler à plusieurs reprises, mais qu’elle n’avait pas réussi à le joindre.
Elle lui dit aussi qu’elle avait espéré jusqu’au bout qu’elle arriverait à comprendre par elle-même mais que, malheureusement, elle n’y était pas parvenue. Charles n’était pas vraiment dupe, mais ne comprenait pas trop ce qu’elle avait à lui cacher. Lui qui croyait qu’elle n’avait que peu de secrets pour lui. Aucun des amants qu’elle avait eus ces dernières années ne la connaissait mieux que lui. C’était sa façon de la posséder. Même s’il ne pouvait se faire aimer, il la connaissait mieux que quiconque.
Stéphanie conduisait doucement. Elle ne prenait que les grands axes car elle pensait que c’était plus sûr. Soudain, Charles sentit un courant froid lui parcourir l’échine de haut en bas.
- T’as senti ça ? Lui demanda-t-il tournant vers elle.
Il n’y avait à la place de Stéphanie qu’une sorte de boule lumineuse. La respiration de Charles s’amplifia et s’accéléra. Il ne pouvait dire un mot face à la lueur qui … conduisait. C’est à peu près tout ce que cela lui inspirait. La sphère se mit alors à vibrer rapidement. On aurait dit des pulsations. La lumière avait une vie propre et son cœur battait à tout rompre. Elle gonflait jusqu’à être aussi grosse qu’un ballon de foot et diminuait pour atteindre la taille d’une orange. Doucement, les battements s’espacèrent. Il remarqua alors qu’elle était parfaitement en phase avec les battements de son cœur. Il cessa de respirer pour vérifier que ce n’était pas un hasard. La scène était surnaturelle. Une boule de lumière conduisait une voiture. En soi, une boule de lumière en lévitation avait déjà de quoi étonner, mais il trouva que la situation était à la limite du ridicule, surtout depuis qu’il essayait de se retenir de respirer.
 Ma théorie est bonne, pensa-t-il en voyant la boule vibrer moins vite. Il reprit sa respiration et se frotta les yeux. Quand il les rouvrit, la boule avait disparu.
- Ca va ? lui demanda, inquiète, Stéphanie.
- Hein…Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
- Je te demande si ça va ! insista-t-elle.
- Ouais, ouais, ça va ! dit-il un peu absent.
- Ben à te regarder, on ne dirait pas ! Tu es blanc comme un linge.
- Mais si, puisque je te le dis !
Elle avait beau ne pas être très psychologue, elle comprenait bien que quelque chose le tracassait. Elle le connaissait bien. Pendant toutes ces années, il avait été son confident. Elle avait confiance en lui, mais avait aussi appris à déceler ses petits secrets. Elle savait que si elle le brusquait, elle n’obtiendrait rien de plus. De toute façon, il finirait par lui dire ce qui le tracassait. Il ne pouvait rester très longtemps avec ses petits problèmes. Il avait besoin de lui en parler. Il lui fallait juste être patiente. Elle en prit son parti et continua de conduire sans rien dire.

3
25 janvier 2000, Nancy, 14h00 :
Ils étaient arrivés en salle d’examen pratiquement les derniers. Charles était dubitatif. Ils étaient partis largement à temps mais le trajet semblait avoir été exceptionnellement long.
- Comment a-t-on fait pour être en retard ? S’énerva Stéphanie.
- Je ne sais pas. Peut-être qu’il y avait plus de circulation que d’habitude.
- Monsieur était ailleurs, apparemment ! Il n’y avait pas un chat sur la route.
Charles ne savait pas s’il devait prendre cette remarque au premier ou au second degré. Cela n’allait rien arranger au stress de Stéphanie. Elle devenait toujours ronchon dès que la pression arrivait. Charles, lui, était relax, faisant comme si rien ne le touchait vraiment. Il était à mi-chemin entre la décontraction et la nonchalance. Tout cela n’était bien sûr qu’une apparence pour les autres, tous les autres, ceux de qui il se sentait si différent. En vérité, son état approchait plus de la panique que de la décontraction. Surtout ne rien laisser voir, particulièrement à Stéphanie. Elle croyait en lui comme il croyait en elle. Il ne voulait pas la décevoir, sous aucun prétexte.
La salle était grande. Elle aurait pu accueillir plus de cinq cents étudiants. En l’occurrence, ils étaient à peine une cinquantaine. Les professeurs les avaient placés relativement loin les uns des autres. Trop loin ! Stéphanie était pratiquement à l’autre bout de l’amphi. Il n’avait pas vraiment besoin d’elle pour l’examen, mais avait besoin de sa présence. Elle le rassurait, lui donnait la force et l’inspiration.
May the force be with you ! pensa-t-il.
Sa conversation ainsi que ses pensées étaient remplies de citations aussi diverses et variées qu’une salade composée. Il y faisait référence tantôt sérieusement, tantôt en pure boutade. C’était sa marque de fabrique, son copyright personnel. Aussi malin était-il, il se retrouvait quand même loin de sa muse. Il avait bien pensé demander à changer de place, mais devant l’air patibulaire du surveillant près de lui, il y avait vite renoncé. Assis, seul, la tête penchée sur cette feuille vierge, il attendait, patiemment mais nerveusement, que le sujet lui soit distribué.
 
Enfin, la feuille d’examen arriva ! Il découvrit le sujet qui, à première vue ne lui poserait pas trop de problème. Il jeta un coup d’œil de l’autre côté de la salle, espérant un petit regard de la part de Stéphanie. Elle venait, elle aussi, de recevoir la feuille maudite. Elle était plongée dedans avec un air qu’il qualifia de « paniquée ». En fait, elle releva la tête quelques secondes plus tard et le regarda en arborant un large sourire. C’était un sujet qu’ils avaient révisé ensemble, il le savait. Ce qu’il ignorait, c’était si elle s’en souviendrait et surtout si elle se rappellerait le piège qu’il contenait.
Il commençait à écrire sur sa feuille lorsque soudain, elle disparut. Il se frotta les yeux et se baissa pour voir si elle n’avait pas glissé sous la table. Rien ! Il se releva et reprit son stylo mais se rendit compte que ce n’était pas un stylo qu’il tenait entre ses mains, mais un morceau de bois mort. De surprise, il ouvrit sa main et laissa tomber ce qu’elle contenait. Lorsqu’il releva la tête pour savoir s’il était le seul à voir des choses curieuses, sa surprise fut totale. En lieu et place de ses camarades, se tenaient autant de spectres. Ces lueurs bleues oscillaient agréablement au gré du vent.
- Du vent, dans une salle d’examen close ! N’importe quoi ! s’exclama-t-il tout haut.
Puis, il se rendit compte du comique de la situation : cinquante personnes se transformaient en petites lueurs bleues et lui, s’inquiétait de sentir du vent.
Dali aurait aimé ! Pensa-t-il. C’est surréaliste à souhait ! Bon, ce n’est qu’un peu de surmenage avant les examens et cela va s’arrêter assez vite ! Probablement dès que j’aurai fermé et rouvert les yeux.
Le plus étrange, c’est qu’il n’avait pas peur ! Il était très intrigué, mais il n’avait pas peur du tout. Il s’exécuta et les ferma lentement. Ces quelques secondes lui parurent étrangement longues. Une partie des dernières semaines passèrent par flashs devant lui, presque comme au cinéma, dans un film très stylisé d’un de ces nouveaux metteurs en scène. Il était en train de s’abandonner, un peu malgré lui, à cette sensation très curieuse qui emplissait une partie de son corps d’une légère chaleur humide. Il ne pouvait déjà plus lutter et tout commençait à tourner autour de lui. N’était-ce pas plutôt lui qui s’élevait pour tourner sur lui-même ? Il fallait qu’il se reprenne, qu’il rouvre ses yeux. C’était dur, trop dur, il n’y arriverait pas. Il allait sombrer à jamais dans ce trou sans fin, ce néant qui l’aspirait. Il avait l’impression de s’être saoulé avec on ne sait quel alcool frelaté. Ses tentatives de mouvement se terminaient inexorablement par une absence totale de résultat. Il repensa aux lueurs, ces satanées lueurs ! Il avait vu des choses impossibles et était emporté dans une ivresse venue d’ailleurs. Ce n’était plus surréaliste, cela devenait dangereux. Il arrivait même à sentir quelques gouttes de sueur perler sur son front et descendre doucement le long de ses joues.
Instantanément, il se retrouva dans l’amphithéâtre, les yeux ouverts, le stylo à la main tendu vers sa feuille, installé à côté d’autres élèves concentrés sur leur copie. Tout était fini. Aucune trace de ce qui venait de se passer. Pas de lueur, pas de bout de bois, pas de sueur sur son front ou sur ses joues. La sensation de réalité qu’il avait éprouvée lui glaça le sang. Pas un instant, il n’aurait pu penser que cela pouvait être un rêve ou presque un cauchemar.
Il observa encore un long moment autour de lui, scrutant chaque détail qui aurait pu lui échapper au premier abord. Il n’y avait rien du tout. Tout était normal, calme, silencieux et studieux. Il décida de se remettre à son examen car il était quand même là pour ça.

4
25 janvier 2000, Nancy, 15h50 :
Enfin Stéphanie venait de sortir du premier partiel ! Il était temps, l’autre commence dans moins de dix minutes.
- Alors, comment c’était ? Lui demanda Charles.
- Ben, pas mal, on a bien fait de réviser ça. Je te dois une fière chandelle sur ce coup-là. Particulièrement en ce qui concerne le contre-exemple que le prof a mis là-dedans ! Lui avoua-t-elle d’un air clairement soulagé.
- J’ai eu peur à un moment que tu ne t’en souviennes pas, mais je suis content que tu ne sois pas tombée dans le panneau. Au fait, pendant l’examen, tu n’as rien remarqué de particulier ? La réponse qu’il était sûr qu’elle allait lui donner l’angoissait un peu.
- Non, qu’est-ce que je suis censée avoir vu comme bizarrerie ? Lui demanda-t-elle très étonnée.
Stéphanie se dit qu’il avait vraiment un comportement étrange aujourd’hui. Il n’allait pas en s’améliorant, bien au contraire. Elle allait être obligée d’avoir une vraie conversation sur ce qu’il attendait d’elle. Elle savait qu’il était amoureux. Cela faisait si longtemps qu’ils se connaissaient qu’elle avait un peu de mal à ne le voir que comme un petit ami potentiel. Il était à la fois moins et plus que ça. Moins parce que le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’avait pas eu le coup de foudre pour lui.
Plus parce que s’était construite entre eux une complicité qu’elle pensait impossible avec un garçon. A bien y réfléchir, c’était probablement parce qu’il était amoureux d’elle et qu’il était prêt à faire beaucoup de choses insensées pour lui plaire. Il faisait semblant d’être indifférent. Elle avait commencé à se rendre compte de quelque chose l’année précédente. Certains regards qu’elle avait surpris lui avaient mis la puce à l’oreille. Dès lors, elle avait été plus attentive. Stéphanie pensait pouvoir repérer un garçon amoureux d’elle à des kilomètres à la ronde. Sur ce coup-là, elle était complètement à la bourre. Cela faisait certainement plusieurs années que Charles en pinçait pour elle sans qu’elle n’ait vu le moindre signe. La confirmation était venue lorsqu’elle était tombée, presque par hasard, sur des mots doux qu’il lui écrivait, mais qu’il ne lui avait jamais montrés.
- Bon, on y va ? Demanda Charles un peu pressé.
- OK, je te suis, tu sais où c’est ?
- Amphi Poquelin, je crois ! Attends, je vérifie ! Il sortit son agenda et confirma à Stéphanie le lieu.
Curieusement, les quelques minutes pendant lesquelles ils marchèrent vers l’amphithéâtre furent extrêmement silencieuses et parurent très longues. Charles se sentait mal à l’aise. Il n’y avait pas de raison valable, sauf peut-être les événements arrivés deux heures auparavant. Malgré cela, il se trouvait à côté de celle qu’il considérait comme la femme de sa vie en train d’aller à un examen qui allait clore sa vie d’étudiant.
Se raisonner ! Se calmer ! Reprendre les choses dans l’ordre. D’abord réussir ce partiel, ensuite s’occuper de mettre les choses au point avec Stéphanie, enfin aller voir un « psychophtalmoculiste kinédentpractothorhinolaryngosorcier ». Ça devait bien exister quelqu’un capable de mettre des mots logiques sur les phénomènes qu’il avait vus depuis ce matin. Ce n’était clairement pas la priorité en cet instant, malgré une angoisse croissante. Il se demandait ce qui allait lui arriver la prochaine fois car tout cela allait crescendo. Il voyait des lueurs partout. Il les sentait même, parfois. Où cela allait-il s’arrêter ? Peut-être serait-il une lueur lui-même ? Un bon moyen de comprendre une fois pour toutes ces drôles de choses.
Sans s’en rendre compte, il était déjà arrivé près de l’amphithéâtre. Pendant tout le trajet, il avait réfléchi. Stéphanie non plus n’avait pas décroché un mot. Peut-être était-elle plongée, elle aussi, dans ses pensées. Peut-être n’avait-elle pas remarqué son silence absent, ou peut-être s’en fichait-elle éperdument ? Il opta finalement pour la dernière solution, sans vraiment en être convaincu à cent pour cent. Elle avait probablement des tonnes de choses plus intéressantes auxquelles penser. C’était logique : s’intéresser aux problèmes futiles et lointains avant de s’occuper des soucis immédiats. Cela arrangerait certainement les choses beaucoup plus vite que s’il s’en souciait réellement. Non ! Il devait reprendre à nouveau ses esprits. Il avait beau la connaître depuis des années, avoir vu passer un nombre, qu’il estimait incalculable, de garçons, il y avait quelque chose qui clochait en ce moment. Un truc allait de travers, ne tournait pas rond ! Il avait du mal à penser à quelque chose d’autre qu’à elle.
Il était à vingt centimètres d’elle. Il la voyait, la sentait. Ses cinq sens étaient en action. Malgré cela, il y pensait comme si elle était à des milliers de kilomètres. Décidément, quelque chose ne tournait pas rond dans sa tête ces temps-ci. On dit que la crise d’adolescence peut être tardive. Était-ce cela ?
Un bruit sourd le fit sortir de ses songes. Apparemment, cela venait de l’amphi qu’ils avaient quitté juste auparavant.
Un rapport avec les lueurs ? Bien sûr, c’est évident, comment pourrait-il en être autrement ? Qui a déjà vu deux événements anormaux se dérouler à si peu de temps d’intervalle sans qu’ils aient de rapport entre eux ? Ça y est, le cartésien reprend le dessus, pensa-t-il l’espace d’une seconde.
- Il était temps, je commençais à croire que la partie obscure de la force était en train de prendre le pas sur la force, pensa-t-il tout haut !
- Que dis-tu ? demanda Stéphanie.
- Euh ! Rien, je pensais à Star Wars, dit-il pour se dégager de toute explication.
- Star Wars ? Effectivement, c’est tout à fait normal ! Quand on entend un bruit sourd, on pense tout de suite à Star Wars. J’aurais fait pareil, si j’avais été à ta place !
L’ironie n’était pas vraiment l’arme préférée de Stéphanie. Elle était la gentillesse même. Quoiqu’en disent beaucoup de gens, l’ironie était pour lui une sorte de méchanceté, qu’il utilisait d’ailleurs avec beaucoup d’aisance. Peut-être était-il vraiment méchant lui-même ? C’était la première fois qu’il se posait la question en ces termes.
Comme quoi, tout raisonnement a ses failles. Surtout les miens pensa-t-il.
Tout le monde était en train de courir vers le lieu de « l’impact ». Il n’y a pas de raison qu’ils fassent différemment de tous ces étudiants dont il faisait partie. Ils partirent donc rejoindre la foule de curieux qui s’était précipitée devant les portes de l’amphi.

5
25 janvier 2000, Nancy, 15h55 :
La lueur allait et venait de l’avant vers l’arrière de la pièce.
- Tu as vu ? demanda Charles à Stéphanie.
- Vu quoi ? lui répondit-elle un peu surprise.
- Ben la lueur !
- La quoi ?
- Elle le regardait avec les yeux écarquillés.
- La lueur, tu ne la vois pas ?
- Je crois que le partiel t’a un peu tapé sur le système ! dit-elle avec un air narquois.
- OK ! OK ! J’ai rien dit ! Oublie tout ça ! Et toi, tu vois quoi ? finit-il par lui demander.
- Je vois un amphithéâtre vide dans lequel il n’y a aucune raison logique que des lueurs se trimballent du haut vers le bas ! fit-elle en se grattant la tête.
- Qu’est-ce que tu viens de dire ?
- Quoi ?
- Qu’est-ce que tu viens de dire, tout de suite, à l’instant ? lui répéta-t-il très surpris.
- Je viens de dire que je vois un amphithéâtre vide dans lequel il n’y a aucune raison logique qu’il y ait eu une telle déflagration, lui dit-elle sans sourciller.
- Non, ce n’est pas du tout ce que tu as dit !
- Hé si ! dit-elle en le regardant avec cet air qu’il n’aimait pas du tout,
cet air de légère condescendance.
- Bon, on va le faire ce partiel ? abdiqua-t-il.
- Puisque t’es si pressé ! lui répondit-elle avec un zeste d’agacement.
De pire en pire ! Elle lui répondait comme à un chien, elle qui, habituellement était la douceur même. La question était seulement de savoir qui déconnait dans l’histoire : lui ou elle. Vu le problème actuel des lueurs, il était raisonnable de penser qu’il était doucement en train de glisser dans la quatrième dimension. Chose qui lui paraissait ridicule puisque la quatrième dimension correspondait au temps et que de ce côté-là, tout avait l’air d’être à peu près normal. Alors disons dans la cinquième ou même, à bas l’avarice, dans la sixième.
Ils repartirent donc vers l’amphithéâtre en laissant les badauds regarder ce qu’ils ne pouvaient voir et écouter ce qu’ils n’arrivaient pas à entendre. Peut-être était-il le seul à voir les lueurs ? Oui, il en était à peu près certain. Il était le seul ! Sinon, quelqu’un aurait crié un truc dans le genre : « Oh ! Regardez ces lueurs ! » Oui, mais lui-même, n’avait rien crié de semblable, alors pourquoi d’autre personnes auraient fait différemment ? Aucune raison valable. Ils pouvaient donc être plusieurs à les avoir vues. Mais pourquoi ce bruit ? Il recherchait dans ses souvenirs, mais c’était la première fois qu’elles faisaient du bruit. Les fois précédentes, elles se contentaient de lui faire peur et de repartir dans le néant.
Ils s’installèrent dans la salle qui allait accueillir leur prochain examen. C’était une salle beaucoup plus petite que la précédente, probablement une salle de cours. Charles aurait peut-être la chance d’être plus proche de sa bien-aimée, cette fois-ci ? Le voulait-il vraiment ? En quelques heures, il avait l’impression d’avoir fait un trait sur plusieurs années d’une amitié sans faille.
C’était une sensation très étrange que celle-ci. Pourtant, Stéphanie ne semblait rien remarquer, juste changée sans rien laisser paraître de ses émotions.
Le placement était libre. C’est donc tout naturellement qu’il lui demanda si elle voulait se mettre à côté de lui. Elle acquiesça avec un sourire qui le désarçonna complètement. Comment avait-il pu penser tout ce qui venait de lui passer par la tête ? En la voyant lui sourire ainsi, elle aurait pu lui demander de se jeter par la fenêtre, il n’est pas sûr qu’il aurait résisté. Tout était parfait. Le sourire en coin qui la rendait si jolie, la voix douce et calme et les mots tellement élégants ainsi agencés.
Elle s’assit à la table suivie par Charles. Il commença à déballer ses affaires. La trousse devant, le sac à sa droite, le manteau bien posé sur le dossier de la chaise. C’était comme ça, l’ordre désordonné appelé aussi le désordre ordonné. En d’autres termes, il aimait le désordre tant qu’il en était à l’origine, mais il ne supportait pas certains types de désordre. Il était même maniaque pour certaines choses rendant la vie de ses proches parfois difficile. Il aimait à dire qu’il ne serait pas capable de vivre avec son double, il ne le supporterait sûrement pas.
L’épreuve commença. Tout était calme. Un professeur faisait les cent pas le long de l’estrade, des oiseaux piaillaient aux fenêtres et tout le monde avait la tête penchée sur la table ou, plus exactement, sur la feuille. Stéphanie écrivait un roman comme à son habitude. Elle avait l’air de très bien savoir de quoi elle parlait. Ce qu’elle écrivait sortait avec une fluidité qu’il lui enviait à ce moment. Il avait lu le sujet, et cela ne l’inspirait guère.
Qu’allait-il bien pouvoir raconter ? Les statistiques étaient loin d’avoir sa préférence. Pour lui, c’était une manière ridicule de mettre en nombre des faits évidents. A cause de cela, il avait très souvent les bons résultats, mais était parfaitement incapable de les justifier autrement que par un « Ben c’est évident » ! Aujourd’hui, en plus, l’épreuve avait l’air plutôt coton. C’était une partie qu’il n’avait pas beaucoup révisée.
Encore un bon résultat sans explication, songea-t-il !
Il prit son stylo et s’employa à sortir quelques chiffres et quelques mots de ce brouhaha théorique. Au bout de quelques minutes, il releva la tête et se rendit compte qu’il avait écrit toute une série d’équations et plus de trois pages d’explication. Un peu surpris, il relut sa prose et fut étonné de la justesse de tout ça. Le plus curieux, c’est qu’il avait l’impression d’avoir fait quelque chose, mais certainement pas d’avoir écrit autant et aussi judicieusement. Ce n’était pas la première fois qu’il s’étonnait lui-même. En fait, en relisant le sujet, il se rendit compte qu’il avait tout fini. L’épreuve avait commencé quinze minutes plus tôt et devait durer deux heures. Il était rapide, mais on dirait que d’avoir son ange à ses côtés lui donnait des ailes. Que faire maintenant ? De toute façon, le surveillant ne le laisserait pas partir avant au moins trois quarts d’heure. Autant passer le temps parce que trois quarts d’heure à ne rien faire, c’était une éternité. Mais que faire ? Regarder Stéphanie pendant tout ce temps lui aurait plu, mais aurait paru certainement assez louche au surveillant et probablement dérangé sa dulcinée.

6
25 janvier 2000, Nancy, 18h :
- Je ramasse les copies ! hurla le surveillant.
Charles se réveilla en sursaut :
- Comment ça les copies, mais il n’est que 16h… 
Charles n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Sa montre se mit à sonner l’heure. Il la regarda et se rendit compte qu’il était bien 18h.
Comment est-ce possible, pensa-t-il. Je n’ai pas pu m’assoupir si longtemps sans m’en rendre compte ! Bon alors récapitulons. Premièrement, je vais beaucoup trop vite pour faire ce partiel. Deuxièmement, je m’endors instantanément pendant plus d’une heure et demie. Heureusement que l’année scolaire est finie ! Je ne sais pas si les professeurs auraient apprécié.
Stéphanie rendit sa copie. Il posa la sienne par-dessus. Elle lui adressa un joli sourire de contentement.
Elle a réussi, pensa-t-il. Tant mieux, il n’aurait pas imaginé passer une année sans sa muse.
Ils sortirent en silence de la salle sans échanger un mot ou un regard. Ils s’étaient compris par ce simple sourire. Une fois dans le couloir, elle prit la parole la première :
- Alors, comment ça s’est passé, lui demanda-t-elle pensant connaître la réponse par avance.
- Ben, c’était bizarre, la surprit-il
- Comment ça ? demanda-t-elle d’un air interrogateur.
- Tu ne m’as pas regardé pendant le partiel !
- Bien sûr que si. Tu avais l’air un peu absent, mais étant donné tout ce qui était écrit sur ta feuille, j’imagine que tu as trouvé les mots justes, non ? 
Elle avait répondu avec une légère moue perturbée. Elle savait que ce n’était pas dans ses habitudes de ne pas se vanter un petit peu quand il avait réussi. Et elle était sûre qu’il avait réussi car il écrivait toujours beaucoup quand un sujet l’inspirait.
- J’ai l’impression d’avoir tout écrit en cinq minutes et d’avoir dormi le reste du temps, lui avoua-t-il.
- Je n’ai pas du tout eu l’impression que tu dormais, tu étais absent, ça c’est sûr, mais vu que tu es toujours un peu dans la lune, je ne me suis pas inquiétée outre mesure. Tu ne m’as quand même pas dit si tu avais réussi !
- Oui, à part ça, je pense avoir répondu juste et même avoir justifié mes choix de façon plausible. Et toi, comment ça a été ?
Il connaissait parfaitement la réponse qu’elle allait faire. Elle allait lui dire que ça avait été à peu près, qu’elle n’était pas sûre de tout, mais qu’elle devrait avoir la moyenne. Quand elle disait ça, elle s’en sortait en général avec un dix-huit ou un dix-neuf sur vingt. Elle n’était pas pessimiste, juste prudente lui assenait-elle à chaque fois qu’il lui faisait remarquer le décalage entre ses propos et ses résultats. Cela faisait partie de son charme.
- Bof ! Je vais attendre les résultats mais honnêtement, ça aurait pu être largement pire.
- Ah ! Ton optimisme légendaire, se moqua-t-il.
- Dis donc toi ! fit-elle en lui tapant doucement sur l’épaule afin de lui montrer qu’elle n’aimait pas que l’on rit à ses dépends.
Le message était bien passé et il s’excusa immédiatement :
- Je ne voulais pas te froisser, c’est juste que j’ai l’habitude du décalage entre tes paroles et la réalité. Tu sais bien que tu dis toujours avoir loupé tes partiels et tu as presque toujours les meilleures notes… Enfin, derrière moi, bien sûr.
- Mais tu insistes en plus !
Cette fois-ci, elle décida d’être plus violente et le chatouilla. Il rit si fort que toutes les personnes dans le couloir se retournèrent sur eux l’air amusés.
Après la séance de détente, ils se dirigèrent vers la sortie car l’air devenait irrespirable. Le chauffage avait été poussé au maximum dans les bâtiments et la présence massive des élèves augmentait encore la température.
Enfin de l’air frais. Respirer un grand coup. Tout oublier ! Charles était dehors avec la plus belle des filles, ils avaient fini leur année et à moins d’une catastrophe, l’année suivante leur déroulait son tapis rouge. Il lui prit la main machinalement en allant jusqu’à la voiture. Surprise, Stéphanie eut un léger sursaut, puis serra à son tour. Se rendant compte de son geste, il voulut l’enlever, très gêné. Stéphanie lui tenait la main beaucoup trop fort pour qu’il puisse se dégager. Incroyable ! Ils se tenaient la main comme deux amoureux. Il attendait ça depuis tellement longtemps que ce moment lui resterait en mémoire pour le restant de ses jours. Comment aurait-il pu imaginer ce que ce geste banal était en train de déclencher ? Son cœur battait tellement fort qu’il avait l’impression qu’il allait sortir de sa poitrine pour s’en aller en courant. Il s’évanouit.

Chapitre suivant : Le pouvoir