Chapitre 6 - Civilisation immatérielle, économie et capitalisme
Lorsque la société-monde connaît des transformations très profondes à l’échelle de la vie d’une génération, il est difficile aux contemporains d’en saisir la nature et la portée. Des symptômes cachent des tendances plus discrètes, mais cependant essentielles. Cette myopie provient du retard dans l’adaptation des instruments de mesure qui s’efforcent de capturer la réalité des phénomènes dans leur globalité. On tend naturellement à juger des transformations avec les instruments qui sont précisément ceux qui ont perdu leur validité du fait de ces mêmes transformations. On juge ainsi des révolutions informationnelles par leurs effets sur le commerce des contenus, alors que le premier de ces effets est précisément que les échanges d’information se déroulent plus que jamais hors des transactions monétaires qui caractérisent le commerce. De là l’incertitude qui pèse sur une question centrale :quelles relations peut-on construire entre les biens communs informationnels et l’économie? Embarquons donc pour ce voyage, en commençant par l’anecdotique et en remontant progressivement vers l’essentiel, l’agissable.
Petite exploration de la complexité
Que peut dire le réductionnisme économique de ma journée d’hier ? Il s’y est déroulé très peu de transactions monétaires directes : 1,20 euro pour un journal, 9,80 euros pour un déjeuner dans le salon de thé arabe de la rue d’Aligre. Bien sûr, la vision économique ne s’arrête pas à ces échanges directs. Chacune de mes activités renvoie à un ensemble complexe de transactions préalables, plus ou moins indirectes. Les locaux où j’ai passé la journée font l’objet d’un contrat de location, l’ordinateur sur lequel je tape ce texte, la chaise sur laquelle je suis assis, sont des biens d’investissement. J’utilise des services de télécommunication (pour Internet et le téléphone). Je suis rentré le soir dans un appartement qui est une autre forme de bien d’investissement (des ménages) et j’y ai mangé un repas dont les ingrédients ont été préalablement achetés. J’ai marché dans des rues dont l’entretien est assuré par des collectivités locales financées par l’impôt, pris le métro deux fois, partiellement à mes frais et partiellement financé par les contributions des employeurs. Comme pour tout être humain occidental, presque chacun de mes gestes est pris dans un réseau de contextes économiques.Vu de l’autre côté, je suis un investisseur, un client, un fournisseur de services potentiel, un contribuable, un prescripteur peut-être, un profil.
On peut cependant porter un autre regard sur mes activités. J’ai passé hier environ une heure et demie à lire des messages électroniques, à leur répondre ou à en envoyer. En les étudiant aujourd’hui, je peux estimer qu’environ les trois quarts de ces échanges n’ont aucune dimension ou motivation économique : j’ai correspondu avec des amis, fourni des conseils à des inconnus, reçu des suggestions de la part de personnes que je connais seulement par ces échanges. Les messages de la petite dizaine de listes de discussion auxquelles je suis abonné m’ont permis de suivre l’actualité de divers sujets politiques, intellectuels, techniques ou culturels. Les abonnés de l’une d’entre elles habitent le XIIe arrondissement de Paris, ceux d’une autre, le monde entier. L’une de ces listes a pour but de produire une contre-proposition pour un traité en cours de négociation. D’autres sont les instruments quotidiens qui font vivre un groupe, une coalition thématique locale, nationale ou européenne. D’autres encore sont des arènes d’échanges d’information sur l’actualité d’un sujet précis. D’autres sont des instruments de la production coopérative de réalisations techniques. J’ai dû passer près d’une heure à naviguer sur la Toile (le Web) pour y rechercher des informations précises sur divers sujets, pour chercher des traces d’une manifestation politique européenne à laquelle j’avais participé la veille, pour suivre l’actualité technique sur le site de Slashdot et en débattre s’il me venait quelque chose de spécifique à en dire. Une bonne partie de cette navigation se déroulait à l’intérieur d’autres activités, dans lesquelles la mobilisation instantanée du réservoir d’information de la Toile est devenue naturelle. À l’opposé, j’ai passé moins de dix minutes au téléphone. J’ai passé trois heures
environ à discuter avec deux collaborateurs de divers mécanismes de débat sur des sujets politiques complexes, en étudiant des exemples, et près de deux heures à tenter de traduire avec l’un d’entre eux les concepts encore vagues qui émergeaient de cette discussion dans des modélisations techniques. Il s’agit certes d’un investissement fondamental dans une activité économique : notre société s’occupe précisément de construire de nouvelles solutions techniques pour l’organisation de débats publics sur Internet. Mais ce moyen est aussi un but : ces discussions, ces modélisations, sont au coeur de ce qui nous réunit dans un projet commun, elles sont une composante ce qui donne un sens social et humain à nos vies. J’ai passé environ vingt-cinq minutes à lire le journal, écouté la radio pendant environ une heure et des disques durant peut-être quarante-cinq minutes. J’ai aussi passé deux heures et demie en réunion pour concevoir un projet avec des partenaires, deux fois une heure à table à converser de sujets sérieux ou plaisants, à midi avec mes collègues, le soir avec ma famille. Une autre heure m’a permis de faire connaissance avec la famille de l’ami de l’une de mes filles, une heure encore a été consacrée à diverses paperasseries administratives, une petite heure, à des tâches ménagères, vingt minutes, à me doucher, me raser, m’habiller ou me déshabiller. Je n’ai même pas effectué la demi-heure de marche quotidienne recommandée par des publicités émanant d’organismes d’éducation à la santé. J’ai lu une demi-heure au lit : d’abord, quelques pages des récits des marais rwandais collectés et mis en forme par Jean Hatzfeld [36], puis, pour interposer un fragile rideau entre l’inhumanité que ces récits tentent d’exorciser et la paix de mes rêves, quelques pages en anglais de John Le Carré. Cela fait beaucoup d’heures au total, en partie parce que certaines de ces activités peuvent s’exercer en parallèle, en partie parce que je n’ai pas la télévision. La part très importante des échanges informationnels dans ma vie est-elle une conséquence de ma seule spécialité professionnelle ? Elle est à peine moindre pour ma compagne, architecte, et pour nos filles, étudiantes. La différence tient au degré auquel ces activités sont pour moi construites, réfléchies, incluses dans une pensée de l’outil.
Le contexte économique de réalisation de mon mode de vie est peu typique, mais son concret est très semblable à celui de ceux avec qui je développe ces échanges, qui pour la plupart combinent activités associatives, emplois plus ou moins précaires, boulots alimentaires, technicité, intérêts éclectiques et action politique. Alors que je peux développer mes projets dans le confort, ils subissent, bien que « privilégiés culturels », toute la pression de la précarité. L’une assume des responsabilités que dans l’ancien régime du travail on associerait à un statut de pouvoir, mais ne sait pas comment elle gagnera sa vie le mois prochain. Un autre, lassé du perpétuel combat pour trouver les ressources nécessaires à ses projets, a accepté un emploi bien rémunéré dans une entreprise classique. Un an plus tard, épuisé et déprimé, il cherche déjà à la quitter.
Parvenir à comprendre les différentes façons dont les échanges informationnels peuvent s’articuler avec les autres activités humaines, la sphère matérielle et les différents niveaux de l’économie est essentiel pour ressaisir les fils de notre destin. Il nous faut pour cela quitter le terrain de l’anecdotique pour celui des faits statistiques, et accepter un petit voyage historique et théorique.
Le quatrième niveau des échanges
En 1979, Fernand Braudel publia Civilisation matérielle, économie et capitalisme [16], qui constitue encore l’introduction fondamentale à « l’ère du capitalisme ». Dans sa somme, Braudel dépeint un édifice à trois niveaux. L’étage de la vie matérielle est celui des structures du quotidien et des activités. Dans l’étage des échanges et des marchés, la monnaie est un moyen permettant les échanges de biens matériels et des services qui commencent à émerger. Enfin, dans l’étage du capitalisme, la monnaie devient une sphère propre, tissant une toile de concentration et d’optimisation de profits, et s’affranchissant en partie [I] de la sphère de la production et des échanges. Depuis deux siècles, l’économie physique et monétaire joue un rôle central dans nos sociétés.
L’organisation sociale de la production de biens physiques remonte au moins à la sédentarisation des groupes humains, et sans doute à bien plus loin. La monnaie et l’organisation d’une sphère d’échanges de biens physiques autour d’équivalents monétaires remontent à plusieurs millénaires. Mais l’ère moderne a vu s’installer une domination sans partage de l’économie physique et monétaire et de sa superstructure capitalistique. Nous avons grandi dans un monde où nous considérions comme acquis que l’essentiel des biens et des services nécessaires à notre subsistance ou à notre épanouissement nous soient accessibles à travers des mécanismes économiques. Dans ce contexte, la principale forme d’accès aux ressources monétaires ou aux droits nécessaires est la fourniture d’un travail, salarié pour la très grande majorité, indépendant pour une minorité. Les transactions monétaires peuvent être directes – l’achat d’un bien contre un équivalent monétaire. Elles peuvent être beaucoup plus complexes et indirectes – recevoir des services d’éducation ou de santé, par exemple, émanant de structures publiques financées par l’impôt ou par des transferts sociaux, eux-mêmes prélevés sur des échanges, des revenus ou des possessions évaluées en équivalents monétaires. Même dans cet univers où régnait apparemment l’économie, de vastes continents d’activités échappaient aux transactions économiques et monétaires, souvent ignorés des statistiques : production domestique ou échanges de services entre amis, par exemple. Cependant, cette sphère ressemblait il y a peu à un reliquat échappant de plus en plus difficilement à la marchandisation toujours plus poussée, y compris dans les zones du monde où la
production et les échanges non monétarisés jouaient encore un rôle important. Un nombre gigantesque d’êtres humains ont quitté l’espace rural pour se presser dans les marges des mégalopoles, où la survie passe par l’accès à des ressources monétaires, aussi faibles soient-elles. Et pourtant, à ce moment précis où l’on croit qu’elle triomphe partout, cette prédominance de l’économie monétaire est bousculée de fond en comble par la révolution informationnelle, d’une façon dont nous avons à peine commencé à mesurer la portée.
CHAMPS DE L’ÉCONOMIE
Que peut-on dire des transformations récentes de l’économie ? Pour les besoins de l’analyse, on considérera quelques grands domaines : la production et la distribution matérielle (agriculture, industrie, transports), les services, la partie des activités financières qui est déconnectée des échanges de biens et de services, et enfin la sphère des échanges d’information. Les frontières entre ces catégories sont mouvantes et floues, et leur analyse demande souvent des différenciations internes qualitatives (par exemple, pour cerner la part des services qui sont inséparables de la prestation personnelle et celle de ceux qui sont « marchandisables » et peuvent être fournis à distance, partiellement mécanisés et concentrés). Un des effets importants de l’informatisation de la logistique des entreprises a été la tendance à l’externalisation de ce qui y est perçu comme centres de coûts (call centers de la fonction commerciale ou après-vente, certaines prestations techniques – saisie de données, archivage, production de logiciels, etc.) [II] . Cette tendance ne s’est pas arrêtée aux entreprises, et elle existe également pour les administrations dans certains pays, et bien sûr pour les services informationnels eux-mêmes lorsqu’ils sont conduits dans un cadre économique. Même dans le cadre des échanges informationnels libres, certaines des infrastructures de ces échanges sont aujourd’hui fournies à titre de services gratuits par des prestataires économiques qui en tirent des revenus grâce au parasitage publicitaire, ou espèrent en tirer des bénéfices secondaires (image, connaissance des acteurs et marchés, contacts) exploitables dans leur sphère d’activité économique. Il en va ainsi de certaines infrastructures fondamentales des échanges d’information, notamment les moteurs de recherche comme Google ou l’hébergement ouvert des projets de développement de logiciels libres sur un service comme SourceForge, ce qui évidemment représente un élément de fragilité. Malgré la complexité des délimitations et des différences internes des grandes catégories macroéconomiques, il faut cependant bien commencer par tenter de saisir ce qui leur arrive pour retrouver le chemin d’actions possibles sur leur devenir.
À tout seigneur tout honneur, commençons par l’information. L’économie des outils du traitement de l’information et des services de son transport (télécommunications), bien que récente, représente aujourd’hui plus d’un dixième du produit intérieur brut des pays développés [III]. À l’opposé, la vente de l’information elle-même et tous les services liés (édition, médias, services en ligne d’information [IV]) ne représentent qu’environ 3% du PIB, signe flagrant de la difficulté de l’économie à profiter des échanges informationnels. L’écosystème des échanges d’information est devenu si important qu’une part sans cesse croissante de l’économie vise l’infrastructure de ces échanges, point que les commentateurs ont souvent manqué, tant ils étaient occupés à souligner le fait que l’information devient une infrastructure fondamentale de l’économie. Mais qu’en est-il des autres secteurs ?
Il est raisonnable d’admettre que l’essentiel de la production matérielle ait lieu dans la sphère du travail. On verra plus loin que le temps consacré au travail dans les pays développés n’a cessé de décroître, et est en moyenne de l’ordre de deux heures par jour [V] si on le répartit sur l’ensemble de la vie. Dans la période récente (depuis 1974), l’évolution a été contrastée, avec une continuation forte de la réduction du nombre d’heures travaillées par habitant en Europe continentale, alors qu’aux États-Unis et dans quelques autres pays l’apparition d’emplois très peu payés et une moindre substitution du capital au travail dans certaines branches d’activité ont stabilisé le nombre d’heures travaillées par habitant. Les statistiques nous apprennent que pour la France[VI] l’emploi dans toute la sphère matérielle, y compris les transports et le commerce de biens matériels, ne représente que 40% de l’emploi rémunéré total. Cela signifie que toute la production de biens matériels (agriculture et industrie) ne représente plus qu’environ quarante-huit minutes par jour. L’émancipation tolérée ou voulue de la sphère financière a eu des effets majeurs sur les ressources fiscales et sociales, à travers la baisse de la part du travail dans la valeur ajoutée (transfert du travail vers le capital de près de 10 % de la valeur totale, 7 % si l’on gomme un pic anormal au début des années 1970) et à travers la croissance des inégalités. Cette déconnexion de la sphère financière a été elle-même favorisée par les premiers effets de la révolution informationnelle : dématérialisation accrue des flux financiers, logistique d’organisation de la production et nouveaux calculs d’optimisation des profits rendus possibles. La pression accrue de la recherche du profit à court terme a poussé à de fortes substitutions de machines – et dans une moindre mesure de travail délocalisé – dans les pays développés, en particulier européens. En parallèle, on a assisté à un creusement massif des inégalités et à une évolution générale oligarchique des sociétés, avec l’apparition d’un groupe de très privilégiés et l’érosion des classes moyennes. Les 1% et les 5% les plus riches détiennent respectivement 21 et 39 % des patrimoines français (ou plutôt de la part qui n’en est pas dissimulée) en 2002. Cette concentration de la richesse est en augmentation constante, et est bien plus extrême aux États-Unis. Que ce soit à travers le creusement des inégalités ou à travers le transfert de la valeur ajoutée du travail vers le capital et les revenus de l’épargne, c’est tout l’édifice des rapports entre économique et social, tout le modèle dit, selon les cas, keynésien, social-démocrate, de l’État-providence ou européen, qui en a été bouleversé.
Lorsque naît l’économie politique moderne, au XVIIIe siècle, la sphère des services aux personnes est pratiquement inexistante. L’impôt est collecté principalement sur la production et l’échanges de biens matériels. On réalise peu à quel point le référentiel de la production matérielle est resté essentiel à la définition de l’économique en général. La production matérielle est l’espace dans lequel existait un semblant de mesure de la contribution productive de chaque facteur (travail ou capital), permettant l’établissement de sa rémunération en fonction de sa
productivité marginale. Le domaine des services liés aux biens publics n’a jamais élaboré une véritable valorisation autonome, fonctionnant de façon fragile par comparaison (par exemple, des niveaux de qualification) ou par référence à l’investissement dans la création ou la maintenance du facteur travail. Or ces références deviennent aujourd’hui dénuées de sens, entraînant, comme l’a montré René Passet [56], un effondrement de l’idée de revenu «contributif » (c’est-à-dire fondé sur la contribution à la création mesurable de richesse) qui se manifeste par la croissance de 19 à 37% de la part des revenus sociaux dans les revenus des ménages entre 1959 et 1992 [VII]. René Passet conclut à la nécessité de viser directement la justice distributive. L’impossibilité de l’évaluation de la contribution résulte de facteurs internes à la production, notamment le rôle des infrastructures de connaissances et des réseaux, mais tout autant du fait que la sphère des services à la personne échappe à l’évaluation contributive : comment, en effet, évaluer la productivité de tout ce qui permet aux personnes âgées de rester des acteurs autonomes de la vie sociale, de continuer à apprendre, par exemple. L’effondrement de la référence contributive met au jour le piège dans lequel le développement des services, notamment de ceux qui créent des biens publics (éducation, santé), a été depuis l’origine enfermé : on l’a pensé en termes de coûts et non de création de valeur [VIII], et on l’a enfermé dans des organisations qui ne savent plus rénover la définition de leurs buts. Aujourd’hui, santé et éducation traversent une crise où chaque réforme et chaque ajustement les enfoncent un peu plus, puisque ces réformes et ajustements ne peuvent jouer sur l’essentiel : le fait que l’éducation se joue largement ailleurs qu’à l’école, et la santé, ailleurs que dans l’acte médical et la consommation pharmaceutique, intuitions fondamentales d’Ivan Illich dès les années 1970 [40, 41], même s’il les avait formulées de façon excessive.
La reprise en main de nos destins supposera un double affranchissement : il faudra à la fois reconnaître et organiser l’autonomie d’une écologie sociale des échanges d’information, et réinventer un mode général de circulation de la richesse qui permette le financement durable des biens publics sociaux. Pour explorer les voies vers cette réinvention, prenons d’abord la mesure de notre temps.
TEMPS DES ACTIVITÉS
Revenons aux budgets temps et à l’économie, considérés cette fois au niveau de sociétés tout entières. Les premières analyses de budgets temps remontent au milieu du XIXe siècle, avec les travaux d’Engels sur la condition ouvrière anglaise.Au début des années 1920, divers chercheurs effectuent les premières enquêtes systématiques sur l’usage du temps en Union soviétique. Après la Seconde Guerre mondiale naissent les premières études internationales, dont Jesse Ausubel et Arnulf Grübler ont tiré les conclusions [6] dans une perspective d’écologie humaine à long terme. En 1994, Roger Sue [IX] avait tracé dans Temps et ordre social [79] un premier tableau qualitatif des temps sociaux, qui faisait déjà apparaître une transformation majeure. Récemment, on a assisté à une nouvelle vague d’études systématiques de l’usage du temps dans des pays comme la Finlande, les Pays-Bas, la Belgique, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, mais aussi le Bénin ou le Nigeria. La connaissance de l’usage du temps à l’échelle de sociétés entières est d’une importance primordiale, parce qu’elle constitue le premier continent de modélisation sociale quantitative non économique. Cette connaissance va bien sûr laisser intacte toute la difficulté de comprendre qualitativement les processus sociaux, mais elle constitue néanmoins un véritable affranchissement d’une modélisation purement économique qui devenait de plus en plus fictive.
Tableau 4 – Usage du temps en Belgique
Le tableau 4 détaille un usage social du temps dans un pays « développé ». Il peut être lu de différentes façons. Pour ce qu’il nous apprend directement, tout d’abord. Ainsi, la part du travail rémunéré de toute nature, en baisse constante et importante depuis cent cinquante ans, est deux fois inférieure à celle du loisir pur (hors repas, entretien personnel et domestique), et est même inférieure au total des activités sociales (réceptions ou visites liées aux familles et amis, socialisation associative) et de l’enseignement et de la formation. Enfin, le temps de loisir pur fait l’objet d’une prédation immense par la télévision, qui en mobilise plus de la moitié [XI], prédation si massive qu’elle masque les mouvements importants concernant d’autres formes d’activités informationnelles.
L’évolution de l’usage du temps dans les vingt dernières années n’est pas moins remarquable. Les études menées aux Pays-Bas montrent que le temps passé à écouter la radio ou de la musique sans rien faire d’autre a été divisé par quatre en vingt-cinq ans ; le temps de lecture, par près de deux ; le temps de socialisation, de 25%. L’évolution du temps de travail rémunéré mesurée sur toute la population de plus de 10 ou 12 ans est assez variable selon les pays (diminution de plus de 20% en Belgique, quasi-maintien aux Pays-Bas), ce qui traduit probablement des différences dans les mécanismes de transferts sociaux et dans la structure industrielle. Cependant, ces différences sont anecdotiques comparées à la tendance majeure et puissante à la baisse.
Ces études n’incluent pas de catégories adéquates pour analyser l’usage des technologies de l’information, mais d’autres sources (études finlandaises et de l’OCDE) montrent que l’usage de l’informatique et d’Internet (y compris lecture sur Internet) ou les pratiques artistiques sont les seules catégories qui croissent et résistent à l’envahissement du temps de loisir et de socialisation par la télévision. Malheureusement, si les budgets temps nous permettent de saisir pleinement l’inadaptation d’une modélisation économiste des activités, ils ne suffisent pas à nous renseigner vraiment sur les tendances émergentes. Le temps passé à des activités sur Internet a crû significativement depuis la date des études systématiques disponibles, mais reste modéré. Les études spécialisées, comme le récent projet européen e-Living [29], font apparaître un temps d’usage moyen hors travail (pour les usagers, soit environ 40 % de la population dans les pays concernés) de l’ordre de vingt minutes, avec un usage plus important chez les hommes que chez les femmes, lié à une pratique plus importante des conversations téléphoniques chez celles-ci. Les études spécialisées et même les statistiques générales sont très biaisées en faveur de catégories d’activités liées à des modèles commerciaux, et ignorent largement certaines activités déconnectées de l’économie qui sont par ailleurs difficiles à mesurer. Les échanges ou la recherche d’information ciblés (inclus dans des projets d’activité) sont peu consommateurs de temps humain, du moins après une première phase d’apprentissage, à l’opposé des médias de flux comme la télévision, qui, par leur nature et leurs modèles de financement, sont extrêmement consommateurs de temps. Curieusement, les usages off-line des ordinateurs, souvent associés à des activités productives ou créatives, restent très mal connus. Je vois tous mes amis passer un temps important à écrire, à classer et manipuler des photographies au moyen d’ordinateurs, et je ne retrouve pas trace de ces activités dans les statistiques, sans nul doute parce que, passé l’acquisition des outils, elles paraissent peu propices au parasitage économique. À l’opposé, on est submergé de statistiques sur le temps consacré au commerce électronique sur Internet.
Les données moyennes cachent des points importants. Pour une minorité significative, il existe des synergies entre échanges d’information sur Internet et engagement dans des organisations (politiques, scientifiques, syndicales, professionnelles ou humanitaires). D’autres types d’usage de l’infrastructure d’Internet ne sont pas perçus comme tels. Ainsi, pour de très nombreux jeunes de 15 à 24 ans, les réseaux pair à pair musicaux sont utilisés comme une sorte de juke-box permanent, à la façon d’une radio contrôlée par l’utilisateur, que l’on utilise en parallèle avec d’autres activités. Certains usages, comme le chat, ne sont même pas mesurables en termes de temps à tel point ils s’intercalent dans d’autres pratiques.
MARCHANDISATION OU AFFRANCHISSEMENT ?
Les deux points de vue – vision économique et analyse des activités concrètes humaines – peinent à élucider les transformations qui nous bousculent, mais leur différence explique déjà le fait que nous recevions des messages apparemment très contradictoires sur le devenir de nos sociétés. Jeremy Rifkin [64] nous a décrit un monde où le capitalisme informationnel s’efforce de transformer en services marchands chaque instant et chaque facette de nos activités, marchandisation d’autant plus pernicieuse que, la monnaie elle-même s’étant dématérialisée, les transactions y sont souvent discrètes et indirectes. Le sous-titre original de son livre, «The new culture of hypercapitalism where all of life is a paid-for-experience [XII] », signale son propos essentiel [XIII]. Pourtant, les chapitres précédents ont aussi fait état de nombreux signes de mouvements inverses, qui témoignent d’une «déséconomisation» de nombreuses activités, de l’émergence d’une culture de la gratuité, de l’affranchissement des coopérations humaines à l’égard de la médiation économique. Qui plus est, une forte résistance existe à l’installation des mécanismes de location généralisée du temps décrits par Rifkin. Ces mécanismes se répandent plus facilement comme addition d’une valeur immatérielle sur les produits physiques que dans le domaine informationnel proprement dit. Ainsi, on est parvenu à convaincre des centaines de millions de consommateurs de se transformer en support publicitaire de marques (du t-shirt Chanel aux chaussures Nike), et on peut leur faire payer des sommes folles pour télécharger des sonneries de téléphone portable, mais la location du temps sur Internet va d’échec en échec. Les services correspondants y sont rejetés dès qu’ils quittent le terrain de l’infrastructure, qu’ils prétendent canaliser les activités humaines sur des échanges, des contenus particuliers. Les fournisseurs en sont réduits à parasiter les échanges par la publicité pour tenter de capturer un butin économique qui reste maigre comparé à l’explosion des échanges. Frustrés, ils tentent d’organiser systématiquement la rareté, y compris en réinstallant des infrastructures de télécommunication asymétriques [XIV] et des contraintes techniques comme les systèmes de gestion de droits numériques, qui découragent les échanges directs et l’autoédition [XV]. On peut se demander si l’effort de marchandisation du temps – bien réel – n’est pas une réaction du capitalisme pour rattraper une nouvelle sphère qui lui échappe en le dépassant sur ce qui avait toujours constitué sa force : le faible niveau des coûts de transaction. L’écosystème des échanges d’information est soumis à des pressions gigantesques et contradictoires. Le capitalisme informationnel de Castells et Rifkin et les biens communs informationnels coexistent dans une même réalité, mais ils dirigent son développement dans des directions profondément contradictoires. Le temps des bifurcations est venu.
BIENS PUBLICS SOCIAUX
Nous sommes parvenus à une situation aberrante. Deux continents majeurs s’ouvrent à nos sociétés et potentiellement au monde, à savoir les services aux personnes (créateurs de biens publics) et la production et l’échange sociétal d’information (créateurs de biens communs informationnels).
Cependant, on prétend asservir le développement de ces continents, dans leur volume, à des ressources indexées sur les revenus du travail et la production matérielle, et dans leur nature, à des mécanismes propres à l’organisation des entreprises et des administrations.Or, du fait de l’affranchissement de la sphère financière, le travail – dans son statut et sa rémunération – traverse une crise majeure. Quant à la production matérielle, elle subit une crise d’une autre nature, due pour partie à ses succès de productivité, et pour partie au fait que ces succès ont été obtenus au prix d’un usage démesuré des ressources et au détriment de certains paramètres de qualité. Plus généralement, la capacité des acteurs capitalistiques – y compris les nouvelles classes d’hyper-riches – d’échapper aux prélèvements fiscaux mine la base du financement des biens publics. Il nous faut réinventer la façon d’articuler social et économique : partir des besoins propres au développement des services créateurs de biens publics et de la création de biens communs informationnels, et envisager comment penser leur organisation et l’articuler avec la production matérielle.
La sphère des services liés à des biens publics sort du propos strict de cet ouvrage, mais il est utile de la situer en regard de la production matérielle et de l’écologie des échanges d’information. Le champ des services concerne essentiellement le temps humain. De ce fait, un choix majeur s’offre à nous :
faut-il lier cette sphère à la production capitalistique ou à une économie du temps humain s’appuyant sur les biens communs informationnels ? Ce sont des choix extrêmement concrets. Voulons-nous une éducation centrée sur l’acquisition de savoirs et savoir-faire à travers des activités et échanges humains, dans et hors des institutions éducatives, activités et échanges qui s’appuient sur les biens communs informationnels et sur leurs processus sociaux ? Ou voulons-nous une école toujours plus sclérosée, tentant en vain de corriger les effets des médias de flux et des inégalités culturelles, et autour de laquelle les connaissances sont transformées en marchandises, packagées dans des « produits éducatifs », et servent de base à un marché d’estampillage de diplômes ? Voulons-nous une santé publique fondée sur la gestion sociale de ce qui est un phénomène social complexe, la disponibilité de connaissances ouvertes, des prestations humaines, recourant à la technique selon ses propres besoins et évaluations? Ou bien voulons-nous la marchandisation de composantes du système de santé – dans le médicament, la technicisation de l’acte thérapeutique, l’appropriation privée des connaissances et de leur usage, avec l’hôpital comme recours réticent des laissés-pour-compte de ce système ?
En ce qui concerne l’affectation des ressources, il ne s’agit pas de délier les biens publics fondamentaux des contraintes d’une gestion des ressources : certaines des prestations liées ne seront pas délivrées sur la base de bonnes volontés contributives. Mais il s’agit de construire une forme d’économie qui, dans ses modes de valorisation, son financement, sa gestion des ressources, soit compatible avec les besoins propres de ce champ, et dont le volume échappe à la crise et aux mécanismes
d’évasion de la production capitalistique (à son rejet actuel de la gestion de l’humain comme contrainte insupportable).
Après cette brève évocation de l’avenir de biens publics essentiels, examinons l’apparition de la production informationnelle sociétale, et ce en quoi sa nature échappe à l’économie.
La production sociétale
Les logiciels libres, les médias coopératifs qui se développent sur la Toile, les publications scientifiques ouvertes, l’annotation coopérative des génomes par des chercheurs répartis sur toute la planète, les nouvelles pratiques artistiques du copyleft créent des artefacts complexes très largement hors des cadres que nous sommes habitués à considérer comme nécessaires à la production technique ou culturelle complexe. Lorsque les économistes se sont rendus compte, un peu tardivement, de l’existence de ces «anomalies», ils ont d’abord tenté de les réduire dans leur dimension d’anomalie. On a ainsi vu fleurir un ensemble de travaux soulignant que la motivation des participants à ces efforts pouvait s’expliquer en termes économiques, par les bénéfices secondaires retirés par leurs auteurs, soit directement économiques, soit constitutifs d’un capital de réputation ultérieurement valorisable : valorisation sur le marché du travail, estime de leurs pairs. Sans être fausses, ces analyses sont réductrices et manquent l’essentiel : l’apparition d’un nouveau mode de production sociétal, où ce sont des individus et petits groupes qui se coordonnent de façon
souple en profitant du fait que leur production a un statut de bien commun universel. Ce mode de production renoue avec des tendances bien plus anciennes de l’art, des humanités et de la science, les explicite et les codifie, et leur donne de nouvelles capacités. Rishab Aiyer Ghosh et Yochai Benkler ont accompli le pas essentiel en considérant ces pratiques pour elles-mêmes, comme un système d’échanges ayant ses propres lois. Tous deux continuent à les décrire en utilisant des concepts issus de
l’économie. Ghosh, dans son modèle de cooking pot market [31], se réfère à la définition abstraite de l’économique proposée par Samuelson : «étude de comment les sociétés utilisent des ressources rares pour produire des biens de valeur et les distribuer entre différentes personnes », et il affirme lui-même que chacun des termes de cette définition doit aujourd’hui être réexaminé. Mais un point fondamental est ainsi manqué, à savoir que, justement, les ressources dont il s’agit – l’intelligence humaine – ne sont pas rares. L’apport remarquable du modèle proposé par Ghosh est de souligner la rupture du transactionnel, c’est-à-dire le fait que les systèmes d’échanges liés aux biens communs informationnels sont fondés non plus sur une transaction mais sur deux, l’une par laquelle on donne au bien commun, et l’autre par laquelle on reçoit de lui. Ghosh conclut à la nécessité de mesures spécifiques de la valeur prenant en compte ces caractéristiques, question sur laquelle il mène divers travaux techniques. Benkler, dans son article « Coase’s penguin, or Linux and the nature of the firm » [10], se situe au contact même de la théorie économique, et étudie la production sociétale par les pairs sur la base des biens communs dans les termes de la théorie des coûts de transaction proposée par Ronald Coase.
La théorie coasienne, appliquée à l’allocation de ressources rares comme le spectre hertzien, conclut à la supériorité de l’attribution de droits de propriété gérés par des entreprises sur la base de contrats. Benkler, quant à lui, montre que, après la révolution informationnelle, du fait de l’abondance, de la diversité des ressources intellectuelles, et de la difficulté de les localiser et de se les approprier, la production d’artefacts culturels sur la base des biens communs, sans les coûts de transaction de la propriété, est un modèle supérieur en termes d’allocation de ressources. L’intelligence humaine et les savoir-faire deviennent une ressource qui est à la fois abondante, difficile à localiser et extrêmement mobile. Si l’on tente de se l’approprier de façon planifiée par les contrats et la propriété des résultats, on obtient un système rigide beaucoup moins performant qu’un système fondé sur la mise en commun universelle, où chacun peut s’emparer de l’état des choses pour le faire progresser. Un élément clé de la supériorité de la production par les pairs sur la base des biens communs réside dans la capacité pour les contributeurs de faire progresser l’ensemble par de petits apports, ne demandant pas un investissement excessif.
Ronald Coase et l’analyse des coûts de transaction
Prix Nobel d’économie en 1991, Ronald Coase a proposé dans son article de 1937, «The nature of the firm», une théorie des coûts de transaction. Il cherche à expliquer l’existence de structures hiérarchiques comme les entreprises, anomalie aux yeux de ceux qui veulent penser tout en termes de marché. Il explique que l’existence de ces structures hiérarchiques permet d’éviter (du moins à l’échelle de chaque décision individuelle) les coûts de transaction liés à la formation des prix et à l’établissement des contrats. Il tente de déterminer où se situe la frontière entre les avantages retirés de cette élimination de coûts de transaction et les inconvénients des coûts de coordination internes à l’entreprise. Il développe dès ce moment des analyses remarquables sur le fait que les techniques de communication (téléphone, télégraphe) et les nouvelles techniques managériales
déplacent cette frontière en faveur de la création de macroentreprises recherchant les positions de monopole. Il mentionne également le fait que l’évasion fiscale (liée au fait que les transactions internes à l’entreprise échappent à certaines taxes) joue un rôle important dans l’existence et les changements d’échelle des entreprises, remarque qui prend aujourd’hui un nouveau sens avec la domiciliation systématique des transactions liées aux licences de titres de propriété intellectuelle dans les pays pratiquant le dumping fiscal en la matière, telle l’Irlande. Après la Seconde Guerre mondiale, Coase applique sa théorie à l’allocation de ressources rares comme le spectre hertzien de l’époque, et conclut à la supériorité de l’affectation de titres de propriété à des entreprises. Cette conclusion servit de justification à l’extension
de la propriété intellectuelle, dans un détournement semblable à celui décrit précédemment pour la «tragédie des communs». L’analyse de Benkler est importante parce qu’elle démonte l’abus de l’extension des conclusions de Coase aux ressources abondantes du domaine informationnel, et affranchit ce domaine du couple entreprise-marché en montrant qu’il existe un autre modèle de production et d’échange, supérieur dans ce domaine.
Benkler est un philosophe du droit et un excellent connaisseur de l’édifice technique informationnel. L’approche « économiste » qu’il défend dans son article [10] est en partie tactique. Il retourne contre les tenants de l’économie des droits de propriété les arguments qu’ils utilisent pour justifier les monopoles attribués et défendus par l’État. Dans l’espace francophone, Yann Moulier Boutang a mené en parallèle une réflexion similaire, qu’il développe en une analyse de l’économique comme capture des externalités positives des échanges informationnels, point sur lequel on reviendra plus loin lorsqu’il s’agira de rechercher comment articuler l’écosystème des échanges d’information avec l’économie. Car c’est bien dans les termes d’une écologie sociale des échanges d’information qu’il nous faut aujourd’hui réfléchir.
On a commencé à prendre la mesure de l’immense développement des échanges et de la production coopérative d’information à une époque que caractérisait la domination sans partage de l’économisme. Cela poussa un grand nombre de commentateurs à tenter de prouver qu’un phénomène présentant toutes les apparences d’une sociologie du don et de la coopération n’était en réalité qu’une nouvelle forme de la poursuite rationnelle de l’intérêt. Le choix d’une telle description serait sans importance si elle n’avait de profondes répercussions
sur les modes d’organisation que ces commentateurs promeuvent, notamment pour les relations entre échanges d’information et économie monétaire.
Il est utile de situer, au besoin en forçant un peu le trait, les positions qui s’opposent radicalement en la matière. Pour les microéconomistes de la motivation, la contribution à la création d’un bien commun n’est qu’une étape dans un cycle de création et d’appropriation d’une valeur potentielle réalisable par réinjection dans un marché. Ainsi, un développeur de logiciels libres acquerra du fait de ses réalisations une réputation qu’il pourra monnayer sur le «marché» du travail. Une société finançant de tels développements échappera à la marginalisation où la tenait un acteur monopolistique propriétaire, et pourra, une fois son produit diffusé sur le marché, percevoir les bénéfices de cette diffusion. Ces exemples ne sont pas des hallucinations : dans notre univers économique, ils sont, si l’on ose le jeu de mots, «monnaie courante». Linus Torvalds, le développeur du noyau Linux, fut effectivement embauché par la société Transmeta, et Sun ou OpenCascade ont bien recours à de nouveaux modèles commerciaux utilisant les logiciels libres pour tenter de pourfendre les positions dominantes de Microsoft ou de Dassault Systèmes. Mais cette description rend-elle compte
de ce qui se passe dans l’ensemble ?
Dès 1995, Joël de Rosnay [66] a proposé l’expression «écosystème informationnel», pour affirmer le besoin de modes de description spécifiques prenant en compte l’interdépendance des différents systèmes et réseaux qui traitent et transportent l’information et de leurs acteurs. Depuis 1998 [4], j’ai repris cet
usage pour reconnaître l’autonomie de la sphère informationnelle en la décrivant comme un écosystème social, avec ses espèces (d’information, d’échanges d’information et de modes de production d’information) et, dans chaque espèce, une plus ou moins grande diversité d’individus. Cela revient à
demander «qui “parle” à qui et comment», « qui produit et partage avec qui et quoi», et non plus «qui vend combien à qui». La véritable portée de ce changement de perspective apparaît lorsqu’on considère les liens entre cet écosystème informationnel et l’économie monétaire. Si l’on suit l’approche microéconomique, chacune des composantes de l’écosystème
informationnel se développera sous contrainte de la disponibilité pour cette composante précise d’une ressource externe : les bénéfices économiques potentiels pour les acteurs directs ou les financeurs. Par exemple, un projet comme Wikipedia, un développement de logiciel libre particulier, un média coopératif
donné, un projet artistique, une banque d’échanges d’images, ne pourront se développer que dans la mesure où des acteurs économiques y trouveront un intérêt au moins potentiel, où des acteurs publics anticiperont un tel intérêt. À l’opposé, si c’est l’ensemble de l’écosystème qui est soutenu comme tel, par exemple par la création d’un revenu de citoyenneté ou par d’autres formes d’encouragement de la disponibilité pour ce genre d’activités, c’est à l’intérieur de l’écosystème lui-même que se fera le choix de consacrer son temps à l’un ou l’autre projet, et sur des critères qui lui sont propres.

Couplages entre l’économie monétaire et l’écosystème informationnel. À gauche, les couplages se font au niveau microéconomique, projet par projet. Les projets non financés ne reçoivent que des soutiens indirects de la part des projets financés, et cela induit des coûts de transaction importants et une déperdition d’ensemble. À droite, le financement de l’écosystème se fait globalement, et les ressources sont réparties par les décisions des acteurs eux-mêmes d’allouer leur temps à tel ou tel projet. Or l’anticipation d’un profit économique potentiel est un indicateur particulièrement mauvais de l’utilité d’un effort à l’intérieur de l’écosystème informationnel. L’univers des outils, des créations, des connaissances, des échanges à l’ère de l’information, se caractérise par un tissu extraordinairement complexe d’interdépendances. Ces interdépendances sont immédiatement visibles dans le cas de l’information, des connaissances scientifiques ou des logiciels, pour lesquels l’utilité ou le fonctionnement d’une construction dépendent souvent de dizaines ou de centaines d’autres. Ce sont les liens qui justifient qu’on considère l’ensemble comme écosystème, et qui expliquent pourquoi tout processus d’optimisation (par exemple sur la base d’anticipations économiques) s’exerçant au niveau des composantes individuelles peine à produire des résultats dans l’ensemble.
La condition du développement de l’écosystème informationnel est que sa dépendance à l’égard de l’économie soit lâche et s’exerce globalement, à travers des flux macroscopiques. C’est l’un des éléments qui expliquent que l’attribution de droits de propriété excessifs sur les composantes individuelles soit profondément nuisible pour l’ensemble, puisqu’elle oblige à des liens directs, optimisés au niveau des composantes élémentaires : le détenteur des droits exclusifs s’efforce de maximiser les revenus directs qu’il tire de chacun de leurs usages, qu’il faut donc négocier.
ET LES CRÉATIONS CULTURELLES ?
Dans le cas des créations culturelles, l’interdépendance entre composantes existe également, mais elle est moins directe. Cependant, d’autres phénomènes y justifient une autonomisation de l’écosystème informationnel par rapport à l’économie. La valeur des créations culturelles est essentiellement imprévisible, et sa réalisation dépend de la rencontre de personnes qui apprécient assez ces créations pour leur consacrer le temps de les recevoir ou de se les approprier [XVI]. Compte tenu des contraintes de temps, ces personnes forment généralement une petite minorité des êtres humains dans un espace culturel donné. Face à cette difficulté, deux solutions sont possibles : forcer tout le monde à accéder à un petit nombre de titres ou de canaux à un moment donné en jouant sur le contrôle de la distribution et de la promotion, ou accepter que les oeuvres circulent librement pour trouver leur public et que les couplages directs avec l’économique (par exemple, les achats de supports de ces oeuvres ou la rémunération d’artistes par le public) se déroulent en partie comme moyen et en partie comme conséquence de cette circulation.
Ce mode de description permet de comprendre ce qui se joue dans les conflits entourant le partage de fichiers musicaux et vidéo sur des réseaux pair à pair d’usagers individuels. La plupart des biens communs informationnels émergent lorsque des créateurs décident de partager leurs propres créations. Or cette émergence peine encore à se réaliser dans le champ musical, et plus encore dans le champ de l’image animée. Dans ces domaines, le contrôle des grands producteurs et distributeurs intégrés sur les formes classiques de distribution est très poussé. Pour le cinéma et l’image animée vidéo, les formes de production dominantes reposent sur des budgets énormes, investis en amont de toute distribution. Par une curieuse cécité, beaucoup y voient un état naturel indépassable : le cinéma ou le téléfilm coûteraient cher, de plus en plus cher, par une sorte de loi de la nature. Le développement d’un nouveau médicament coûte lui aussi dix fois plus cher aujourd’hui qu’il y a vingt-cinq ans en monnaie constante. Certains l’expliquent par des raisons techniques, mais tous les observateurs attentifs savent que c’est largement un effet des modèles de propriété, qui poussent à la technicisation extrême des médicaments, de la structure de l’industrie, avec ses macrofusions, et du contexte des essais cliniques. Il en va de même pour le cinéma : les films coûtent de plus en plus cher parce que c’est le prix à payer pour s’assurer l’accès à l’attention universelle. Pour la musique, où l’investissement nécessaire est beaucoup plus modique, c’est le chantage du «passez par nous, ou vous devrez renoncer à tout espoir de toucher le gros lot » qui dissuade encore de nombreux créateurs de recourir aux cycles vertueux de la diffusion libre et de son impact sur l’achat de supports, l’assistance aux concerts ou d’autres formes de retour.
Cette limitation des biens communs musicaux et filmiques est très temporaire. Mais elle suscite une profonde frustration des usagers, qui organisent la circulation des oeuvres par partage sur les réseaux émergence peine encore à se réaliser dans le champ musical, et plus encore dans le champ de l’image animée. Dans ces domaines, le contrôle des grands producteurs et distributeurs intégrés sur les formes classiques de distribution est très poussé. Pour le cinéma et l’image animée vidéo, les formes de production dominantes reposent sur des budgets énormes, investis en amont de toute distribution. Par une curieuse cécité, beaucoup y voient un état naturel indépassable : le cinéma ou le téléfilm coûteraient cher, de plus en plus cher, par une sorte de loi de la nature. Le développement d’un nouveau médicament coûte lui aussi dix fois plus cher aujourd’hui qu’il y a vingt-cinq ans en monnaie constante. Certains l’expliquent par des raisons techniques, mais tous les observateurs attentifs savent que c’est largement un effet des modèles de propriété, qui poussent à la technicisation extrême des médicaments, de la structure de l’industrie, avec ses macrofusions, et du contexte des essais cliniques. Il en va de même pour le cinéma : les films coûtent de plus en plus cher parce que c’est le prix à payer pour s’assurer l’accès à l’attention universelle. Pour la musique, où l’investissement nécessaire est beaucoup plus modique, c’est le chantage du «passez par nous, ou vous devrez renoncer à tout espoir de toucher le gros lot » qui dissuade encore de nombreux créateurs de recourir aux cycles vertueux de la diffusion libre et de son impact sur l’achat de supports, l’assistance aux concerts ou d’autres formes de retour.
Cette limitation des biens communs musicaux et filmiques est très temporaire. Mais elle suscite une profonde frustration des usagers, qui organisent la circulation des oeuvres par partage sur les réseaux pair à pair, même lorsque cette circulation n’est pas souhaitée par les détenteurs de droits exclusifs. Certains peuvent le regretter, mais nul ne doit s’abuser sur le sens de cette situation. Elle signale seulement une immense demande vis-à-vis de la création de biens communs informationnels.
À l’heure où j’écris ces lignes, Michael Moore vient d’approuver la mise à disposition et le téléchargement de son film Fahrenheit 9/11 sur les réseaux pair à pair, à condition que ce ne soit pas dans un but de profit. Cette libre diffusion ne fera qu’augmenter son succès commercial, car elle concernera des spectateurs que la seule diffusion en salles ou en DVD n’aurait pas touchés et qui en pousseront d’autres à voir ou à acheter le film. Mais aussi parce que ceux qui l’auront aimé mettront un point d’honneur à remercier Michael Moore de cette attitude. Le Monde selon Bush, de William Karel, qui n’a pas a priori les attributs du best-seller et n’est sorti que dans deux salles à Paris, mais dont la qualité est saluée par tous, est lui aussi disponible sur les réseaux pair à pair. Il en résulte une véritable explosion du nombre de ses spectateurs, ce qui contribue probablement à augmenter la vente de sa version DVD[XVII]. Les déclarations de Michael Moore ont suscité la fureur de Jack Valenti, patron de la Motion Picture Association of America, qui voit publiquement démontés les fragiles arguments sur la base desquels il exige la destruction de toute l’infrastructure des biens communs informationnels pour sauvegarder son modèle commercial. Ne nous y trompons cependant pas : lorsque l’adoption du statut de biens communs informationnels pour les créations culturelles va se développer, il y aura bien crise de certaines industries dites « culturelles ». Car il existe une ressource rare dans le monde informationnel – une seule, mais très précieuse : le temps d’attention et d’action de chacun. Si ce temps d’usage et de création peut se répartir librement[XVIII] selon des choix suffisamment divers, il y aura encore des best-sellers, car quoi de plus naturel que de vouloir partager avec tous ce qu’on aime, et d’y parvenir parfois ? Mais c’en sera fini de l’industrie spécialisée dans la création de best-sellers. Il y aura encore des médias centralisés, car quoi de plus naturel que de vouloir vibrer à travers une expérience commune, ou même universelle ? Mais plus d’industries prêtes à tout pour forcer cette synchronisation à chaque instant, nous tendant en permanence le miroir vide de la fascination pour l’exhibition de soi, le sexe ou l’horreur déréalisés. On verra que nous porterons cependant longtemps les séquelles de cette brève période des médias de flux centralisés, et que même dans les échanges des biens communs les dérives dont ils sont à l’origine se manifesteront.
Quand le monde de la création aura accompli sa sécession, l’industrie de l’appropriation limitant les droits d’usage, l’industrie de la synchronisation forcenée de la consommation par contrôle sur la promotion et la distribution, s’étioleront lentement dans le champ entouré de barbelés qu’elles prétendent cultiver. Elles le savent si bien qu’elles sont prêtes à tout pour empêcher cela. Nous devons protéger l’écosystème informationnel de ces attaques, mais cela ne nous dispense pas de réfléchir aux contraintes de son développement et de son devenir. Et, si elles nous en laissent l’occasion, il pourra être utile d’aider ces industries à se réinventer sous des formes moins destructrices.
Couplages avec l’économie monétaire
«C’est dans cette autre économie que les individus se produisent humains, à la fois mutuellement et individuellement, et produisent une richesse commune. La reconnaissance du primat des richesses externes au système économique implique l’exigence d’une inversion du rapport entre la production de «valeur» marchande et la production de richesses «inéchangeables, inappropriables, intangibles, indivisibles, inconsommables» : la première doit être subordonnée à la seconde[XV].»
LE FINANCEMENT DE L’ÉCOSYSTÈME
INFORMATIONNEL
La reconnaissance de l’autonomie de l’écosystème informationnel et le projet de sa consolidation soulèvent deux questions difficiles : comment libérer les ressources nécessaires pour sa dynamique, et comment répartir ces ressources en son sein ?
La seconde question est en réalité la plus simple. On ne peut y apporter une réponse unique, mais il existe un ensemble de solutions qui couvrent bien la variété des situations, et dont certaines sont déjà largement éprouvées. Lorsqu’un investissement significatif est nécessaire pour qu’existe un premier état « utilisable » de l’artefact informationnel, il est nécessaire d’organiser un processus social d’allocation de ces ressources. C’est le cas, par exemple, pour les films tels que nous les connaissons aujourd’hui, ou pour les données scientifiques dont la production suppose qu’on dispose d’instruments coûteux. Quand un artefact informationnel peut être créé par une succession d’actions dont le coût élémentaire est faible, « il suffit » d’assurer la disponibilité du temps d’un grand nombre de contributeurs capables d’effectuer ces actions. C’est le cas pour les logiciels, la création d’encyclopédies, les photographies, les médias coopératifs et un nombre sans cesse croissant de créations nouvelles. La musique se trouve dans une situation intermédiaire, mais est probablement destinée à tomber dans le second cas.
Pour les choix a priori entre des investissements ciblés dans des infrastructures de la connaissance ou entre divers projets de création, il n’existe pas de solution miracle qui garantisse contre l’erreur. Le débat public, aujourd’hui balbutiant, l’évaluation par les pairs, le fait que ceux qui effectuent ces choix s’en portent responsables et les justifient, sont actuellement le moins mauvais système. Les comités scientifiques qui prennent les décisions concernant les grands instruments, la commission d’avance sur recettes pour le cinéma, méritent peut-être mille critiques, mais on ne peut qu’essayer de les rendre un peu moins imparfaits. Lorsqu’il n’est pas nécessaire d’effectuer les choix d’affectation de ressources a priori, ils peuvent être laissés à l’initiative de chacun, comme c’est le cas dans la coopération distribuée. L’essentiel est alors que chacun dispose des moyens de subsistance, des instruments (intellectuels et matériels) et de la liberté de s’y employer. Ce n’est pas si simple.
Pour que puisse se mobiliser l’extraordinaire créativité et capacité d’innovation de millions d’humains, il faut bien sûr que ceux-ci ne soient pas occupés en permanence à survivre, qu’ils aient les moyens et le temps d’agir, mais aussi que l’éthique de la coopération et du partage soit valorisée, que l’équipement intellectuel pour amorcer ces cercles vertueux soit présent en chacun. Nous voilà revenus à la première question : celle de la libération des ressources nécessaires.
Les biens publics sociaux, de l’éducation à la santé, de la redistribution à la justice mondiale, sont une condition fondamentale de l’existence et du développement des biens communs informationnels. Cette condition ne sera présente que si nous parvenons à dompter certaines des dérives présentes et à assurer de nouvelles formes de captation des ressources pour l’action publique.
DEVENIR DE L’ÉCONOMIE, DE LA MONNAIE
ET DE L’IMPÔT
L’impact à terme de la révolution informationnelle sur l’économie monétaire est une question ouverte. On peut penser que si un riche écosystème informationnel se développe, une double croissance pourrait en résulter, à travers les industries d’infrastructures (microélectronique, ordinateurs, télécommunications), peu créatrices d’emplois par nature, et à travers l’économie de services dérivée, beaucoup plus dépendante du travail humain. Mais cette perspective ne résout en rien le problème de la captation des ressources pour les biens publics sociaux et pour la libération du temps en faveur des biens communs, du moins à l’échelle de l’action politique.
Réapprivoiser socialement l’économie demandera un ensemble de mesures dont aucune ne constitue une solution miracle. Certaines sont connues, et il n’y manque que la volonté de les mettre en oeuvre. La taxe Tobin et d’autres instruments de maîtrise partielle des flux financiers [XX] seront impossibles à mettre en oeuvre… jusqu’au jour précis où l’on décidera de le faire vraiment. L’Europe est le cadre où mener le combat pour les imposer. Il faut d’urgence compléter les propositions existantes en la matière par des mesures du type de la taxe sur l’appropriation intellectuelle dont j’ai fait la proposition [3]. Cette taxe, qui devrait porter à la fois sur les stocks et sur les flux, assurerait que les révolutions informationnelles contribuent au bien commun, soit indirectement par le financement des biens publics sociaux, soit directement par la création des biens communs. Ses modalités sont détaillées dans l’une des propositions qui concluent ce livre. On notera qu’il n’y a aucune raison non plus pour que l’économie des moyens, supports et services de transport de l’information soit exempte de prélèvements fiscaux, à condition que l’on puisse effectuer ces prélèvements sans créer des coûts de transaction aux niveaux des échanges eux-mêmes, et que le produit de ces prélèvements ne soit pas affecté à la capitalisation informationnelle.
Au-delà de l’impôt, il faudra aussi mettre les mains dans le cambouis de l’économie elle-même en rompant avec la démission paresseuse du politique, et accepter d’y pratiquer des arbitrages qualitatifs pour rabattre le capitalisme sur l’humain et le matériel. Il faudra y parvenir sans pourtant imposer des coûts de contrôle et de transaction qui seraient insupportables et finiraient par toucher l’information en général. Plus on travaillera au développement de l’écosystème informationnel sans s’enfermer dans les contraintes d’une économie de l’information, plus il sera possible de reconstruire
une économie respectueuse de l’humain et de l’environnement, et plus les instruments pour y parvenir seront perçus comme légitimes. Il faut par exemple une immense naïveté pour accepter d’entendre que les contraintes environnementales seraient insupportables alors qu’elles sont en réalité une chance remarquable pour réassigner le capitalisme à l’humain et au réel, à travers la relocalisation partielle de l’économie et les choix préférentiels pour certains modes de production et de consommation.
Il faudra bien sûr que la politique commerciale accepte de laisser aux pays en développement la possibilité de se protéger contre l’invasion de nos modèles, et que la politique de coopération et d’investissement ne consiste plus à exporter chez eux nos pires erreurs. Plus généralement, la justice sociale mondiale et la soutenabilité environnementale devront être des objectifs essentiels de toute action internationale.
Il faudra oser à nouveau l’orientation du changement technique. L’une des plus risibles démissions du politique a été celle par laquelle on a accepté que divers discours sur l’imprévisibilité du changement technique serve de prétexte pour abonder dans le sens de décisions dont l’effet est totalement prévisible. Au nom de la compétitivité, on a soutenu – à travers la fiscalité, la recherche et la promotion – le modèle de production « juste à temps», avec ses effets monstrueux sur le plan des transports, qui ont fait dire à Philippe Bovet et François Ploye [14] que les ingrédients d’un pot de yaourt aux fraises parcouraient plus de 3500 kilomètres avant d’être assemblés, et que les camions qui les transportent roulent à vide pendant plus de 50% du temps. L’orientation du changement technique vers la productivité (mesurée comme PIB par heure de travail) est poursuivie avec acharnement malgré – ou à cause de – ses effets désastreux sur le contenu en emploi de l’économie. Jacques Robin, René Passet, Edgar Morin et Transversales appellent depuis longtemps à cette réinvention de la technique et de la production, exploitant les techniques informationnelles pour réassigner notre action sur le monde à ses effets sur les êtres humains et sur son environnement. Le moment est venu de les entendre, et il semble que l’on commence à le faire.
Quand bien même tout cela serait effectif, cela resterait insuffisant. La monnaie ne pourra demeurer unique à l’ère de l’information. Il n’est pas pensable que l’on continue à utiliser le même instrument d’une part pour les flux macroscopiques d’investissement ou pour les arbitrages entre présent et avenir, et d’autre part pour les revenus de base et la consommation. Là aussi, Transversales, à travers Patrick Viveret, Roger Sue et André Gorz, défend le projet d’une pluralité de monnaies, qui mûrit progressivement. Les analyses de Jean-Marc Ferry sur le revenu de citoyenneté [30] vont dans le même sens. Ce processus, qui est déjà enclenché, aboutira sans doute, comme l’a noté André Gorz, à l’utilisation d’autres mots que « monnaie » pour désigner les nouvelles entités créées.
Le chantier est immense, mais c’est celui de la réinvention permanente du politique.
Soutenabilité de l’écosystème informationnel
Le développement de l’écosystème informationnel suppose que soient relevés des défis autres que la seule organisation de ses relations avec l’économie matérielle et monétaire. Il doit également affronter des défis internes, qui vont de l’équilibre des langues et des zones géographiques, brièvement analysé au chapitre précédent, à l’invention de modes de vie faisant une place aux activités informationnelles sans les laisser se substituer à l’univers physique et sensible. La place des femmes dans l’écosystème informationnel et les débats sur celle à accorder aux techniques correspondantes dans l’éducation agissent comme des révélateurs de ces défis internes.
GENRES
Dans les pays développés, l’usage des médiations informationnelles est à peu près aussi développé chez les femmes que chez les hommes si on l’exprime en part du temps de loisir. Le fait que ce dernier soit nettement plus faible chez les femmes que chez les hommes du fait d’un partage très inégal des tâches domestiques est bien sûr un obstacle important à la participation des femmes dans des rôles créateurs d’orientations pour l’écosystème informationnel. Comme l’a souligné Dominique Méda [53], cette question du partage du temps social devrait constituer une priorité sociétale et politique. Cependant, même en faisant la part de cette inégalité de temps disponible, on constate des différences de nature entre l’investissement des femmes et celui des hommes dans les médiations informationnelles. Les femmes utilisent plus les moyens de communication vocale (téléphone), et moins l’écrit (courrier électronique, forums, listes de discussions). Cette répartition est différente chez les adolescents, avec un primat du chat [XXI] chez les jeunes filles, des jeux chez les jeunes garçons.
Quittons maintenant le domaine des faits pour prendre le risque d’un énoncé masculin sur ces différences de priorités. On peut voir dans la relative réticence féminine à user des médiations informationnelles asynchrones utilisant l’écrit, et dans la réticence un peu plus massive à investir dans un usage maîtrisé et constructif des outils correspondants, un rejet de ce que peut avoir d’autiste le recours très intensif à ces médiations [XXII]. En effet, un des signes d’immaturité de l’écosystème informationnel est que les usages se partagent entre un niveau très intensif (plusieurs heures par jour) chez certains adeptes, et un niveau très modéré chez la plupart des usagers « de base ». L’usage modéré prend des formes qui n’autorisent pas la maîtrise véritable des outils correspondants, ni a fortiori un rôle actif dans leur élaboration. À l’opposé, l’usage massif se fait en partie au détriment des échanges en face à face et de l’activité physique (mais pas de la socialisation, comme on l’a parfois affirmé, car il s’y développe une socialisation propre, et les études ont montré que la participation à des activités associatives ou l’intérêt pour la vie publique étaient positivement corrélés avec l’usage intensif d’Internet).
La prédominance masculine est massive dans les différents types de communautés informationnelles, à l’exception notable de celles qui sont liées aux pratiques artistiques et, à un moindre degré, au militantisme politique. Cette question n’a rien à voir avec celle de la facilité d’utilisation [XXIII] : la mise en oeuvre des techniques informationnelles est généralement bien moins difficile que de nombreuses techniques mentales (la lecture) ou physiques (maniement des outils, conduite automobile, pratique de sports). Qui plus est, quand elles y consentent, les femmes maîtrisent évidemment leurs concepts et leur devenir aussi bien que les hommes. On le sait peu, mais la généalogie de la programmation fait une place fondamentale à des femmes, d’Ada Lovelace à Grace Hopper. Cependant, au niveau social d’ensemble, l’investissement nécessité pour développer un usage maîtrisé des techniques informationnelles et une véritable orientation de leur développement est un projet qui donne lieu de la part de beaucoup de femmes à un arbitrage négatif s’il semble se développer au détriment des relations humaines directes et de la médiation orale. Il ne faut évidemment pas négliger le rôle important que joue ici l’histoire des biens communs informationnels. Ayant commencé par la construction d’outils, ils se sont développés dans un univers qui était sociologiquement en majorité masculin, et qui a bientôt développé un folklore assez excluant pour les nouvelles venues. Cette culture s’est ensuite transmise à des biens communs de contenu, comme les encyclopédies libres, du fait du rôle que les acteurs des logiciels libres ont joué dans leur création. Il me semble cependant que le problème va au-delà d’un simple blocage microculturel.
L’enjeu, c’est l’invention progressive de nouveaux équilibres de vie permettant un investissement actif dans l’écosystème informationnel articulé avec la vie sociale et les activités physiques. Des études [XXIV] ont montré que, si l’on dispose des savoir-faire nécessaires, il est possible de contribuer activement à la création de biens communs informationnels complexes, y compris ceux qui portent sur la création d’outils comme les logiciels, à raison de quelques heures par semaine. Bien sûr, l’équilibre d’ensemble des projets repose sur l’existence de personnes qui leur consacrent un temps beaucoup plus important, mais cette disponibilité de quelques personnes pour un investissement massif n’est en général pas un obstacle.Nous disposons d’un réservoir considérable de temps, déjà mobilisé dans des activités informationnelles à travers les vingt heures hebdomadaires consacrées à la télévision par les habitants typiques des pays développés (et même vingt-cinq si l’on en croit les télédiffuseurs et leurs mesures d’audience). Ces activités présentent les caractéristiques les plus déplorables : emprise des flux conduisant à la réception passive ou à l’illusion du contrôle par le zapping ou par les extensions interactives de la télévision, sédentarité extrême de la situation d’usage, instrumentalisations de toute sorte. La libération d’une partie de ce temps et la requalification du reste par des transformations de son mode de financement et des outils de sa réception sont des priorités politiques majeures. Pour les pays où beaucoup n’ont pas encore succombé à la prédation télévisuelle, l’évitement de ce désastre est un enjeu comparable à celui de l’évitement du désastre automobile, et pour lequel les tendances actuelles conduisent malheureusement à un même pessimisme. Quoi qu’il en soit, le dégagement du temps, même s’il est réussi, ne suffira pas à doter chacun des savoir-faire lui permettant de devenir un acteur autonome de l’écosystème informationnel.
INFORMÉDUCATION
L’histoire de l’introduction de l’informatique et des réseaux à l’école dans les pays développés est celle d’une série d’erreurs à travers lesquelles nous nous approchons cependant peut-être d’un projet utile. Au départ, elle fut conçue comme apprentissage de l’usage d’outils dans une activité séparée. On bombarda les écoles de machines dont le devenir fut laissé au hasard de l’intérêt de quelques enseignants. Puis, devant un bilan désastreux de ces premières expériences, on décida de doter tout un chacun d’une culture d’usage de base. Cette étape joua un rôle intéressant, car elle permit des échanges entre élèves et professeurs sur la façon d’utiliser les machines pour certaines activités élémentaires. Même dans les milieux les plus défavorisés, l’école ne joua qu’un rôle très mineur dans la pénétration de l’usage des ordinateurs. Dans les pays les plus innovants en la matière, un nouveau sursaut se produisit : on décida de faire de l’usage de l’informatique un outil comme un autre dans l’ensemble du cursus éducatif. L’expérience mise en oeuvre par le gouvernement régional d’Estrémadure, en Espagne, est sur ce plan exemplaire : mise à disposition d’un ordinateur relié à Internet pour deux élèves, équipé entièrement de logiciels libres, et qui est utilisé en fonction de projets pédagogiques dans tous les domaines du cursus.
Cependant, pour produire une véritable capacité créative, il reste à compléter cette approche sur deux points. Le premier est celui d’un retour aux savoirs fondamentaux sous-jacents. Il faudra trouver la manière de permettre à chacun de s’approprier les outils intellectuels de l’informatique non pas à travers quelques produits propriétaires ou même des logiciels libres, mais à travers les concepts de base du traitement de l’information. Pour cela, il faudra bien sûr reformuler ces concepts pour les rendre accessibles à tous : nous en sommes un peu à la création de l’École polytechnique et de l’École normale supérieure dans les années 1790, quand les grands savants de l’époque voulaient enseigner la science telle qu’ils la pratiquaient. Et puis il faut comprendre que l’usage des techniques de l’information ne prend sens que dans la création et dans l’échange. Il n’y a pas de contenus éducatifs, il n’y a que des activités éducatives, et celles-ci reposent sur l’expression, la création, la publication, le projet, le partage avec d’autres. J’ai depuis longtemps proposé que l’on prenne comme indicateurs du progrès non pas le nombre d’ordinateurs dans les écoles, mais celui des élèves impliqués dans des projets de publication de ce qu’ils produisent sur la Toile, ou dans les coopérations associées. De nombreux pédagogues le savent et le pratiquent, mais les lobbies de l’édition scolaire s’opposent encore à cette évolution qui les priverait de la vache à lait d’un marché captif, complétée par la vente de « logiciels éducatifs » à des parents inquiets.
Alors les techniques de l’information prendront leur place, à côté de la langue et de l’écrit, dans l’équipement dont John Dewey [26] nous disait que l’individu doit disposer pour qu’il puisse mettre en oeuvre les quêtes créatives qui le rendent intellectuellement libre.
[I]. Dans une mesure très faible comparée à la financiarisation
explosive des trente dernières années.
[II]. Au contraire, certains services, perçus comme concentrant contrôle et valeur ajoutée, ont été réinternalisés dans les entreprises (certaines activités financières, propriété intellectuelle).
[III]. Calculé par l’auteur par comparaison entre les données de
l’OCDE sur la valeur ajoutée des secteurs correspondants et des comptes nationaux pour ce qui concerne le produit intérieur brut.
[IV]. Le logiciel propriétaire n’a été comptabilisé ni dans les outils ni dans l’information vendue comme commodité, pour éviter de fausser la comparaison. Il représente de toute façon moins d’un tiers de la valeur ajoutée liée au logiciel en général.
[V]. Estimation moyenne approximative pour les pays développés. Voir la section « Temps des activités ».
[VI]. Données 2001, source Insee. [VII]. Ce processus est fortement engagé avant la montée du chômage, et ne peut pas être considéré comme en étant une conséquence.
[VIII]. Le penser en termes de création de valeur ne signifie pas l’affranchir de toute contrainte, mais y installer des mécanismes d’allocation des ressources qui correspondent à la nature de la valeur qu’on entend y créer.
[IX]. Qu’on lira dans cette même collection.
[X]. Étude d’Ignace Glorieux et Jessie Vandeweyer, VUB pour StatBel, 8 382 personnes âgées de 12 à 95 ans du 3 décembre 1998 au 6 février 2000, carnet dix minutes par dix minutes, temps normalisé pour éliminer le temps passé à la mesure. Le temps passé à une activité n’est comptabilisé que lorsque cette activité est effectuée seule ou comme activité principale (par exemple, le
temps passé à écouter la radio pendant un déplacement en automobile n’est pas comptabilisé). Les agrégats du tableau ont été choisis par l’auteur, qui a également « arrondi » les chiffres pour tenir compte des marges d’imprécision.
[XI]. Les données des études d’usages de temps font apparaître des chiffres de temps de visionnement de la télévision inférieurs d’environ un tiers aux statistiques directes d’audience de la télévision, qui sont probablement biaisées et influencées par les intérêts des distributeurs et annonceurs. [XII]. « La nouvelle culture de l’hypercapitalisme, où toute la vie est transformée en activité payante ».
[XIII]. Curieusement masqué dans la traduction française : «La
révolution de la nouvelle économie ».
[XIV]. Les liaisons Internet par simple connexion téléphonique à bas débit étaient symétriques : leur débit était identique dans
chaque direction. Avec le déploiement du haut débit, on est
passé à une asymétrie de 4 à 1, ou même de 15 à 1 : les flux vers l’usager bénéficient d’un débit nettement plus élevé. On a en plus installé diverses contraintes, telle l’interdiction de faire fonctionner un serveur dans les contrats à prix modéré. Certains veulent aller encore plus loin en taxant les flux dits montants. On peut dire que cela a au moins le mérite de la clarté.
[XV]. Les systèmes de gestion de droits numériques (ou DRMS) contrôlent les accès, les usages et les transactions liées pour les documents auxquels ils s’appliquent.
[XVI]. Certains lecteurs seront surpris que la réception des oeuvres soit considérée comme rare et incertaine, alors que le discours convenu fait des créateurs des êtres d’exception et ignore la réception. La sortie de la rareté est dure à accepter ici aussi, et pourtant nous y sommes. Bien sûr, il reste d’immenses variations de capacités et de talents, une singularité absolue de certaines créations, mais l’impression de rareté qui entoure ces créations n’est due qu’à son organisation. [XVII]. Cette dernière affirmation ne peut être prouvée pour un
document donné, puisqu’on ne peut faire la comparaison entre les deux scénarios, mais des études portant sur de grands ensembles de documents l’ont montré, notamment celle de Felix Oberholzer et Koleman Strumpf concernant la relation entre partage de fichiers et ventes de disques [55].
[XVIII]. La liberté ne réside pas seulement dans la présence d’une offre et dans sa diversité : elle n’est réelle que si aucune transaction préalable à la réception n’est imposée.
[XIX]. André Gorz [32].
[XX]. Par exemple, les mesures imposant des durées d’investissement minimales du type de celles qui ont été mises en oeuvre au Chili.
[XXI]. Le chat, usage des logiciels de messagerie instantanée sur Internet, est un mode de communication partiellement asynchrone (on peut corriger son message avant de l’envoyer), et qui accepte la médiation du langage écrit, mais qui reste inscrit dans la temporalité d’un dialogue.
[XXII]. Les jeux vidéo, notamment ceux dont le rythme d’interaction est contrôlé par le programme, sont la caricature d’une telle plongée.
[XXIII]. L’accessibilité est un problème réel et qui mérite les plus grands efforts pour les populations ayant des besoins spécifiques, ou tout simplement pour éviter à chacun des efforts stupides, mais il ne doit jamais cacher le primat de l’utilité. Des médiations remarquablement peu «utilisables» comme les textos (SMS) ont connu un succès fulgurant du fait qu’elles pouvaient être appropriées pour des usages inventifs de communication, alors qu’elles avaient été conçues pour un usage de pure transmission d’information destiné à un public d’hommes d’affaires.
[XXIV]. Par exemple l’étude FLOSS, http://www.infonomics.nl/ FLOSS.
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