Philippe Aigrain - Cause commune - texte intégral

In Libro Veritas

Cause commune

Par Philippe Aigrain

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Table des matières
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Chapitre 2 - D'où vient la rupture ? L'information et ses techniques

Quelques objets techniques de plus,
ou bien une nouvelle civilisation ?


Petit tour de l’appartement d’une famille d’amis. Il y a deux ordinateurs connectés à un réseau universel de données (Internet). Une petite vingtaine d’objets informationnels spécialisés contenant des processeurs : cinq montres et réveils numériques, y compris une montre-altimètre, deux téléphones sans fil, trois téléphones portables, un répondeur et un fax (reliés à des réseaux spécialisés), deux chaînes stéréo et leurs télécommandes, un appareil photo numérique, un lecteur de DVD, une télévision et sa télécommande, une console de jeux, deux appareils de recherche en avalanche pour le ski de randonnée et un odomètre[I] de vélo. Quelques objets physiques à contrôle informationnel : le lave-vaisselle, la chaudière et son thermostat informatisé. Il y en aurait sans doute plus dans une famille de même niveau de revenus, mais soumise à d’autres modes de consommation. La plupart des objets informationnels spécialisés fonctionnent avec des logiciels que l’usager ne peut pas modifier. Certains d’entre eux lui permettent cependant de créer des agencements d’information, comme les textos sur des téléphones portables.
À l’échelle de la planète, on retrouve cette diversité des objets informationnels. Osons quelques chiffres très approximatifs pour donner des ordres de grandeur. Fin 2002, environ 600 millions d’êtres humains sur plus de 6 milliards avaient un ordinateur personnel[II]. Ils étaient autant à avoir accès à Internet, soit à partir de leur ordinateur personnel, soit au travail. Une proportion importante de ces personnes sont restreintes dans leur usage de ces objets techniques par le contexte dans lequel elles y ont accès ou par les limites de leur savoir-faire technique. Plus encore, les limites concernant les savoirs linguistiques et les représentations du monde et de soi qui sont nécessaires pour construire des échanges avec d’autres sur la base de ces techniques bloquent l’accès de beaucoup à certains usages. Néanmoins, plusieurs centaines de millions de personnes sont aujourd’hui à même d’utiliser le Web pour des recherches d’information, développent des activités comme l’usage du traitement de texte pour l’écriture, et échangent sous leur contrôle personnel par courrier électronique, messagerie et partage de fichiers sur les réseaux « pair à pair » (peer to peer). Quelques dizaines de millions créent de véritables services personnels d’information : pages personnelles et autres sites Web, blogues, galeries de photos, par exemple. Ces chiffres restent très faibles en comparaison de ceux qui possèdent des objets informationnels spécialisés (2 à 3 milliards de personnes – avec la montre numérique au premier rang ?). Quant à ceux dont la vie a été transformée indirectement de fond en comble par l’irruption des technologies informationnelles, à travers les changements de l’économie et de la circulation des informations, on peut estimer que seule une infime minorité n’en fait pas partie. Même ceux qui sont apparemment coupés des circuits de l’information n’y échappent pas, que ce soit le paysan afghan cultivateur d’opium, à travers la circulation invisible des informations sur la demande et les circuits de la drogue, ou l’Indien d’Amazonie, dont le destin est tiraillé entre l’afflux des laissés-pour-compte de l’économie qui défrichent les forêts et la mobilisation internationale pour protéger ces mêmes forêts.

L’informatique et les réseaux sont devenus une référence obligée pour ceux qui tentent d’expliquer les mutations de notre monde. Sur le versant critique, on les évoque pour expliquer la crise de l’emploi, l’aliénation résultant de l’usage systématique d’objets techniques pour interagir avec les autres, l’accélération des échanges et la capacité inégale de profiter de cette accélération. Du côté de l’enthousiasme, on les vante pour le pouvoir renouvelé qu’ils donnent à l’individu et à de petits groupes de créer, publier, accéder à l’information. Mais cette référence reste souvent confuse. Pourquoi et comment l’information et les techniques produisent-elles ces effets ? La confusion s’explique en partie par la disproportion entre l’exposition assez générale aux effets indirects des échanges d’information et l’usage très répandu d’objets informationnels préspécialisés, d’une part, et, d’autre part, une appropriation créative encore
rudimentaire des objets informationnels généralistes. Qui plus est, la minorité bénéficiant de l’appropriation créative généraliste est certes importante mais très inégalement répartie socialement[III] et sur la planète. Comme il est naturel, on a plus perçu les transformations du connu que l’irruption du radicalement nouveau. L’impact économique des objets informationnels à usage préspécialisé ou de ceux qui sont utilisés pour le contrôle de machines physiques est clairement identifiable, alors qu’une très grande part de l’usage personnel des ordinateurs porte sur des activités non directement économiques, et est donc mal mesurée. On reviendra dans le chapitre 6 aux relations entre information, économie et capitalisme, question qui n’est mentionnée ici que pour expliquer comment l’arbre de l’ubiquité informationnelle peut cacher la forêt de la révolution humaine liée aux techniques de l’information.

Et pourtant, la rupture profonde qui caractérise l’ère de l’information et de ses techniques est bien une rupture humaine, anthropologique. Lorsque beaucoup des objets techniques informationnels actuels ne seront plus que des objets de curiosité pour les archéologues des techniques, il restera ce moment où l’humanité s’est dotée d’outils qui lui ouvrent de nouvelles façons de penser, de représenter, d’échanger, de créer, de mémoriser. La révolution informationnelle, c’est ce temps exceptionnel où des machines qui traitent de l’information, quoi que cette information représente, nous permettent de nous servir de ce traitement comme d’une médiation pour la création et le partage de connaissances. L’apparition d’une telle possibilité, nous le verrons, ne peut se comparer qu’à la rupture paléolithique et néolithique de l’outil, de la parole et du signe, et à l’apparition de l’écriture, rupture fondatrice des temps historiques. Nous vivons aujourd’hui une cohabitation entre l’esquisse de cette médiation anthropologique fondamentale et des usages plus classiquement instrumentaux.

Mais d’où vient donc cette extraordinaire rupture, et quelle est sa nature ? Cet ouvrage ne se prête pas à une présentation historique ou théorique exhaustive. Des pionniers comme Jacques Robin [65], René Passet [57] ou Manuel Castells [18] ont depuis longtemps déchiffré le continent de l’information. On se concentre ici sur les aspects qui jouent un rôle déterminant dans la bifurcation fondamentale entre les nouveaux biens communs et la capitalisation de la propriété. On verra qu’il y a, de ce point de vue, non pas une mais deux révolutions informationnelles.

Généalogie miniature

Qu’il s’agisse de science, de technique ou de société, la cristallisation d’une rupture s’effectue toujours sur un fond lentement accumulé de transformations. La diversité de ces transformations préalables explique qu’il soit souvent difficile de cerner la nature de la rupture. Voyons donc d’abord ce que la rupture informationnelle n’est pas, mais sans quoi elle n’aurait pu exister [IV].
Depuis l’Antiquité chinoise et grecque, l’histoire des représentations [V] est celle d’une technicisation progressive qui, à travers l’écriture, permet de penser ce qui est représenté comme indépendant de son support, puis, à travers l’imprimerie, de reproduire en nombre ces représentations. Cette reproduction en nombre produit déjà certains des effets considérés aujourd’hui comme caractéristiques de l’ère de l’information, notamment la réduction des coûts marginaux d’un exemplaire supplémentaire, qui deviennent relativement faibles comparés à celui de la préparation des matrices de l’ouvrage. Mais cette réduction n’est accessible qu’à un petit nombre d’acteurs (les imprimeurs, par exemple), alors que, pour le lecteur, l’information reste enfermée dans son support.

L’invention de la photographie viendra plus tard accréditer l’idée d’une capture aisée de représentations à partir du monde physique, mais sans libérer l’image de son support. Il se crée progressivement une abstraction de la représentation par rapport à ce qu’elle représente. La naissance de l’algèbre symbolique illustre aussi cette évolution. Alors qu’à l’origine une méthode de calcul ne pouvait être présentée que par l’exemple de son application à un cas particulier, l’apparition de notations algébriques [VI] permet de s’abstraire du cas particulier, de présenter la méthode «pour tout cas possible ». Une évolution similaire s’est produite pour la logique.
En parallèle à cette évolution portant sur les représentations et leur reproduction se joue une autre histoire, celle du contrôle des machines et, progressivement, de leur programmation. Sans remonter aux merveilleux automates à eau et à vapeur d’Héron d’Alexandrie, les cylindres de boîtes à musique, les cartes en bois du métier à tisser de Falcon puis les bandes de cartes perforées des métiers Jacquard installent l’idée de représentations qui produisent des effets à travers leur exécution dans des machines. Cependant, la nature de ces effets reste enfermée dans un schéma de transmission mécanique de l’information. Il existe une correspondance directe entre la représentation physique de l’information sur un support et son « exécution » par une machine. L’affranchissement de cette correspondance supposera deux véritables ruptures, l’une qui fonde la cybernétique, c’est-à-dire l’utilisation de l’information dans les machines ou pour modéliser les organismes, l’autre qui fonde l’informatique proprement dite.

La première rupture porte sur la capacité d’obtenir des effets physiques dont l’intensité cesse d’être proportionnelle à la commande qui les provoque. Elle s’est effectuée en deux temps, qui correspondent aux deux sources d’énergie externes fondamentales de la révolution industrielle. Les servomécanismes mis au point par Joseph Farcot en 1862 et de John McFarlane Gray en 1866 sont la solution d’une difficulté fondamentale de l’époque des machines à vapeur : comment permettre à un opérateur humain ou à un mécanisme de contrôler des effets dont l’intensité est bien supérieure aux forces qu’il est capable de mettre en oeuvre ? C’est par l’introduction de rétroactions mécaniques, c’est-à-dire d’un ajustement permanent des forces mises en oeuvre à leurs effets, que le servomécanisme résout cette difficulté. Mais la séparation entre effets et commande – ou représentation de celle-ci – reste très limitée. Un nouveau pas est franchi avec les relais électromagnétiques à l’heure de la deuxième révolution industrielle, celle du moteur électrique. Le relais électromagnétique permet toute une diversité de gammes d’effets qui ont pour point commun de fonctionner sur un mode discret, c’est-à-dire de créer une action à partir d’un certain seuil, d’un certain événement, par exemple lorsqu’un courant d’entrée dépasse une certaine valeur. Cette « discrétisation » du contrôle jouera un rôle clé dans la construction de machines capables de traiter l’information. Le passage à l’électronique, aussi important soit-il dans ses effets sur les coûts et la miniaturisation, reste dans la même ligne. Cependant, ces révolutions dans les techniques supports ne sont rien à côté de l’apparition de la programmation symbolique, c’est-à-dire de la capacité d’exprimer « en information », elle-même manipulable, un traitement portant sur l’information.

Machines universelles

« La machine analytique tissera des motifs algébriques comme les métiers de Jacquard tissent des fleurs et des feuilles. […] « Qui plus est, [la machine analytique] pourra agir sur d’autres choses que les nombres, si l’on parvient à trouver des objets dont les relations mutuelles fondamentales puissent être exprimées par la science abstraite des opérations, et qui seraient également susceptibles d’adaptation à l’action de la notation opérante et aux mécanismes de la machine. […]
« La machine analytique est l’incarnation de la science des opérations, construite avec une référence particulière au nombre abstrait comme sujet de ces opérations.
« […] La machine analytique n’a pas de prétention à donner naissance à quoi que ce soit. Elle peut faire ce que nous savons lui apprendre à faire. Elle peut suivre l’analyse, mais elle n’a pas le pouvoir d’anticiper des relations analytiques ou des vérités. Son pouvoir est de nous aider à rendre disponible ce que nous connaissons déjà. […] Mais il est probable qu’elle exerce une influence indirecte et réciproque sur la science d’une autre façon. En distribuant et en combinant les formules de l’analyse, de telle façon qu’elles puissent devenir plus facilement et rapidement traitables par les combinaisons mécaniques de la machine, les relations et la nature de beaucoup de sujets dans cette science sont nécessairement éclairés d’une nouvelle façon, et approfondies. […] Il y a dans toute extension des pouvoirs humains, ou toute addition au savoir humain, divers effets collatéraux, au-delà du principal effet atteint [VII]. »
Fait rarissime dans l’histoire des techniques, l’invention de la programmation symbolique fut un projet presque complètement exprimé un siècle environ avant qu’il ne s’inscrive – ne se concrétise, dirait Gilbert Simondon – dans les ordinateurs. Le projet de machine analytique de Charles Babbage et les notes d’Ada Lovelace dans sa traduction en anglais d’un mémoire de Luigi Menabrea décrivant cette machine datent des années 1840. Sans doute en raison du statut des femmes [VIII] vis-à-vis de la science et de la technique à cette époque, et aussi de son jeune âge, Ada Lovelace a glissé ses réflexions presque comme un passager clandestin dans des notes de traductrice. Ces notes sont l’un des textes les plus lumineux qui aient jamais été écrits sur le calcul, bien sûr, mais aussi sur la relation entre l’information et le savoir. On y trouve toutes les abstractions fondatrices de l’informatique : notion de programme ou d’algorithme [IX], de mémorisation et d’entrées-sorties, possibilité d’utiliser le nombre pour représenter toute forme de symbole à condition que l’on sache exprimer les relations qui lient les symboles entre eux et à des effets perceptibles. On y trouve même la possibilité pour un programme d’appliquer des transformations sur d’autres programmes ou sur lui-même, qui fonde la récursivité, notion si novatrice que la géniale Ada Lovelace peine à la traduire en plan d’organisation de la machine, et que Babbage maintient l’idée d’une séparation entre organe où est stocké le programme et mémoire de calcul où les données peuvent être modifiées. C’est cette distinction que John von Neumann abolira, non sans difficulté, dans sa synthèse de 1945.
Les extraits du mémoire d’Ada Lovelace cités plus haut valent parce qu’ils identifient la véritable portée de la première révolution informationnelle, celles des ordinateurs, comme déplacement, comme repositionnement de l’intelligence humaine. Dans d’autres passages de son texte, elle pressent ce que seront toutes les dérives de l’informatique : fantasmes de toute-puissance, d’une intelligence artificielle qui oublierait la référence humaine ; mais elle pressent aussi que, lorsque ces illusions se seront dissipées, nous risquons de sous-estimer la vraie portée de la révolution.

Après de multiples transformations dans les traitements spécialisés de l’information, et notamment l’apparition de traitements de grandes masses d’information dans le cadre des recensements, c’est entre 1930 et 1960 que se concrétisera la première révolution informationnelle. On a souvent décrit cette période comme une simple mutation technologique, avec le passage au support électronique pour les machines à calculer, ou l’adoption du calcul binaire. Ce faisant, on a sous-estimé la transformation fondamentale introduite par la conception de machines universelles du point de vue de l’information. Dans les années 1930, un groupe de chercheurs réunis autour de John von Neumann à l’Institute of Advanced Studies de Princeton, et publiant dans le Journal of Symbolic Logic, produiront toute une série de présentations différentes d’une même construction. Ils montrent que, à condition de posséder un certain nombre de capacités fondamentales, des machines abstraites (des mécanismes de transformation de l’information obéissant à certaines règles) sont capables d’effectuer tous les calculs d’une certaine nature. Alonzo Church, Emil Post et Alan Turing définissent ainsi à la fois les machines universelles du point de vue de l’information, et leurs limites. Le mot de machine universelle est l’un des plus trompeurs qui soient, dans la mesure où le vrai résultat de tous ces chercheurs réside justement dans leurs limites : les machines universelles sont capables de tout calcul dans un certain sens [X], mais il n’existe aucune procédure générale pour trouver comment leur faire faire un calcul particulier (voir l’encadré ci-dessous). En termes philosophiques, on dira que nous avons à notre disposition des machines à tout faire dans le champ de la manipulation symbolique de l’information, mais que le fait de savoir comment nous en servir nous appartient pour toujours. Ne parlons même pas du fait de savoir pourquoi nous en servir, qui est l’enjeu même de ce livre.

Machines universelles


Qu’est-ce qu’une machine universelle dans le monde de l’information ? Tout universelle qu’elle est, elle ne vous apportera pas le café au lit. Une machine est dite universelle si elle est capable d’effectuer un certain ensemble de transformations d’information. Il y a plusieurs manières de définir cet ensemble de transformations, dont la plus simple est de les considérer comme calcul d’une certaine classe de fonctions qui, à partir de nombres entiers, calculent un nombre entier. On appelle ces fonctions les fonctions récursives. Elles sont définies en partant d’un ensemble de fonctions de base vraiment très élémentaires : la fonction qui donne toujours 0, la fonction successeur Suc(n) qui calcule l’entier suivant n, les fonctions Proji (ime projection) qui à partir d’une liste d’entiers (x1, x2, …, xi, …, xn) «calculent » xi. Sur ces fonctions, on applique autant qu’on veut des opérations pour obtenir des fonctions plus complexes. Ces opérations sont ellesmêmes assez simples (composition, récurrence, minimisation), même s’il n’est pas possible de les présenter ici. L’ensemble de toutes les fonctions qu’on peut engendrer ainsi est l’ensemble des fonctions récursives. Plus précisément, il s’agit de semifonctions qui ne sont pas forcément définies pour toute valeur de leurs arguments. Un modèle de calcul, une machine ou un langage de programmation est « universel » s’il permet d’exprimer ou d’effectuer le calcul de toutes les fonctions récursives pour toutes les valeurs pour lesquelles elles sont définies. N’importe quelle « machine universelle », dans ce sens, permet de simuler le fonctionnement de n’importe quelle autre (ce qui explique qu’on l’appelle « universelle »). Ce fut un véritable choc que de découvrir qu’il était impossible de trouver une méthode générale pour décider si le calcul de la valeur d’une fonction récursive pour un ensemble de valeurs de ses arguments s’arrêterait ou non (autrement dit, si la fonction était ou non définie pour ces arguments). Le fait d’avoir une machine universelle garantit que le calcul rend bien la valeur quand la fonction est définie pour les arguments considérés, mais il peut ne jamais se terminer si la fonction n’est pas définie. En termes moins mathématiques, ce résultat montre que l’universalité du calcul est toute relative, puisque, pour résoudre un problème, on ne peut pas « essayer tous les programmes jusqu’à ce qu’on en trouve un qui marche».

Les machines universelles restaient alors des machines abstraites, même si Alan Turing a raconté comment la conception de ce qu’on appelle aujourd’hui la machine de Turing devait beaucoup à l’observation qu’il faisait, enfant, de la machine à écrire dont se servait sa mère. Les plus proches d’une réalisation matérielle possible étaient celle de Turing, un automate de lecture et écriture de symboles, et celle de Church, qui applique un ensemble de transformations sur des fonctions mathématiques. Ces deux modèles constituent les racines des deux grandes branches de la programmation : procédurale (c’est à-dire fondée sur l’ordonnancement d’actions élémentaires : fais ceci, puis cela) et fonctionnelle (applique telle fonction à telle donnée).

C’est à John von Neumann qu’il revient de faire la synthèse de notre histoire. S’inspirant à la fois de la modélisation cybernétique des machines physiques et du cerveau humain (voir l’encadré page suivante), du mémoire d’Ada Lovelace, de sa compréhension exceptionnelle des travaux de Turing et Church, il propose en 1945 un modèle pratique de machine, que l’on appelle aujourd’hui « structure des ordinateurs de Von Neumann». Ce modèle est assez primitif du point de vue du calcul : il privilégie le calcul séquentiel, alors qu’il est pratiquement certain que l’esprit humain est la résultante d’un très grand nombre de processus parallèles. Beaucoup d’informaticiens ont essayé de s’en affranchir pour proposer des modèles plus parallèles [7]. Mais c’est justement dans cette limite que réside le génie de Von Neumann : son modèle de machine est universel, adapté à la séquentialité perçue de la pensée, ce qui permet de la suivre
mentalement dans son exécution pour programmer, et il est suffisamment simple dans son organisation pour qu’il soit – relativement – aisé d’en fabriquer.

L’informationnel, la production et le biologique


L’automatisation du traitement de l’information (ou du calcul), l’organisation de la production matérielle, la modélisation du biologique et de l’esprit n’ont cessé de s’inspirer mutuellement. Au début de l’an II de la Révolution française, Prony, mathématicien renommé, fut chargé de l’établissement de «grandes tables logarithmiques et trigonométriques» (les logarithmes des 200000 premiers nombres avec les 19 décimales, par exemple!). On lui adjoint les calculateurs du service du cadastre autrefois royal. Un délai terriblement sévère lui est fixé. À première vue, le problème est insoluble, car, avec les méthodes de calcul de l’époque, chaque valeur des tables doit être calculée séparément par des formules complexes que seuls quatre ou cinq mathématiciens savent utiliser au cadastre. Prony se remémore la lecture d’Adam Smith et «invente» l’application de la division du travail au calcul : « D’après ce plan, les calculateurs du cadastre ont été divisés en 3 sections : la première section était composée de 5 à 6 mathématiciens d’un très grand mérite. Ils s’occupaient de la partie analytique du travail, et en général de l’application de la méthode des différences à la formation des tables, du calcul de plusieurs nombres fondamentaux, etc. La deuxième section contenait 7 à 8 calculateurs exercés tant aux calculs arithmétiques qu’à l’analyse : ils étaient employés à déduire des formules générales les nombres et différences formant les points de départ et d’arrivée des intervalles, à vérifier les cahiers qu’on leur faisait repasser de la troisième section, etc. Le résultat du travail des mathématiciens dont je viens de parler était de remplir la première ligne horizontale et la dernière ligne verticale d’un certain nombre de tableaux qu’on distribuait aux calculateurs de la troisième section, et ceux-ci au moyen des deux lignes qui leur étaient données remplissaient tout le surplus de l’aire de la table par de simples additions ou soustractions : ils ont été communément au nombre de 60 ou 80 ; les 9/10 au moins d’entre eux savaient tout au plus les 2 ou 4 premières règles de l’arithmétique, et ceux qui en savaient davantage n’ont pas toujours été les moins sujets à erreur [62]. » La méthode de Prony donna à Babbage l’idée de ses machines et l’intuition de sa théorie de la calculabilité. Babbage s’inspira par ailleurs de sa théorie de l’organisation de la production manufacturière et proposa un cadre conceptuel commun pour la modélisation de la production et celle du calcul. Puis, cent ans plus tard, c’est à l’inverse le traitement de l’information qui inspirera l’organisation de la production et de l’échange. La même relation de modélisation réciproque existe entre machines informationnelles et biologique : Torres y Quevedo, puis McCullough et Pitts s’inspireront des machines à calculer pour concevoir leurs modèles du fonctionnement des neurones, avant que ces modèles ne viennent inspirer Von Neumann dans la conception de sa structure de machines, puis que la cybernétique informationnelle ne devienne un temps une inspiration fondamentale pour la compréhension du biologique, de l’entreprise et de certains fonctionnements sociaux. Mais, à chaque fois, ce serait un contresens de voir la portée fondamentale de la révolution informationnelle dans ces retours vers la production matérielle ou vers le biologique, aussi féconds soient-ils.

Si l’on en était resté là, on pourrait encore dire que les ordinateurs obligent les êtres humains à penser aussi bêtement qu’eux, mais nettement moins vite. Or une des caractéristiques fondamentales des machines universelles et du modèle de Von Neumann, la récursivité, réalisée comme possibilité pour un programme d’agir sur des programmes, ouvre la possibilité d’empiler des niveaux d’abstraction successifs. Après la réalisation des premiers ordinateurs, il a suffi de quelques années pour qu’on s’affranchisse de la séquentialité élémentaire, et que l’on puisse programmer les machines en spécifiant des opérations de bien plus « haut niveau ». Ce processus est loin d’être achevé : ce que nous appelons aujourd’hui programmation reste une activité d’apparence technique, mais se rapproche chaque jour plus, à travers la programmation visuelle ou la programmation par l’exemple, d’une spécification directe de résultats souhaités, accessible aux nontechniciens. Une formule dans un tableur, l’utilisation d’un modèle de page Web et sa modification pour obtenir ce que l’on souhaite, l’utilisation d’un système de gestion de contenus sur un site Web coopératif, l’usage du traitement de texte «What you see is what you mean[XI]» grâce auquel je tape ce texte, tout cela, c’est de la programmation, mais qui cesse d’interposer entre ce que l’on veut et comment l’obtenir une pénible couche de programmation «machinique». De là un malentendu profond. Les ingénieurs des grandes entreprises issus du monde de la production matérielle croient que la programmation est une activité immature, puisque tout le monde s’en mêle, et que, quand elle aura atteint sa maturité, seuls quelques ingénieurs, comme dans la chimie ou la mécanique, s’en occuperont encore. C’est un modèle qui entend confisquer à l’humanité l’un des plus beaux de ses outils. Il faut entendre, à l’opposé, que la programmation est immature parce que tout le monde ne peut pas encore s’en mêler. Pour construire les moyens qui permettent à tout un chacun de s’en servir directement au niveau où cela fait sens, sans avoir à se préoccuper excessivement de processus qui n’intéressent a priori que peu de gens, il faut bien sûr des ingénieurs. Mais ces ingénieurs ne seront pas dans un ghetto technique, ils seront à l’extrémité d’un continuum de positions dans lequel les hommes et les femmes doivent pouvoir se déplacer sans effort excessif, selon leurs intérêts. Le choix entre ces deux modèles est l’une des bifurcations qui s’ouvrent à nous.
Et la communication ?

Si nous n’avions connu que la naissance des ordinateurs, de la programmation, du traitement symbolique de l’information, la rupture de civilisation n’aurait sans doute touché qu’une population spécialisée, et n’aurait diffusé que très lentement dans l’ensemble des sociétés. C’est la combinaison entre cette capacité de représenter et de traiter l’information, et celle de l’échanger, de la partager, de s’en servir dans la communication entre êtres humains, de construire de nouvelles coopérations, qui est susceptible de toucher l’humanité dans son ensemble.

Pourtant, au départ, la communication s’est posée comme problème interne aux machines et aux systèmes techniques, problème de transmission d’information sur des lignes bruitées ou gestion de l’imperfection des supports physiques, par exemple pour les mémoires. De ce fait, les premières modélisations de cette communication intratechnique dans la théorie de l’information avaient un côté autiste, n’ayant pas à prendre en compte l’humain au bout de la chaîne qui donne sens aux messages [XII], la projection de l’information dans l’univers physique ou social. Elles joueront cependant un rôle important pour parfaire le passage à la manipulation d’unités discrètes, fondant les communications numériques, les codes correcteurs d’erreur, bref, tout ce qui permet d’oublier pour l’essentiel [XIII] qu’il reste des supports matériels de tout stockage et de toute transmission de l’information.
Après la naissance des machines universelles (dans le sens décrit plus haut), la seconde révolution informationnelle résulta de la création d’un protocole de réseau universel de transmission d’information. Il s’agit, on l’aura deviné, d’Internet. Tout comme il existait de nombreuses machines de traitement spécialisé de l’information avant les ordinateurs, on a connu, depuis le télégraphe Chappe, de nombreux réseaux de télécommunication analogiques pouvant servir à transporter de l’information. Mais l’architecture et les règles de transmission de l’information dans ces réseaux (formalisées dans des protocoles) avaient été conçues pour des formes d’information et des usages particuliers. C’est le cas par exemple des réseaux téléphoniques, supposant l’établissement préalable d’une communication de bout en bout qui restera active pendant toute la durée d’une conversation, et dont les caractéristiques sont adaptées au transport de la voix humaine. On utilisera plus tard ces réseaux pour transporter de l’information numérique, par exemple pour le raccordement des usagers individuels à Internet, car ils avaient au moins un avantage notable : ils permettaient un débit symétrique (identique dans les deux sens).
Le fait que la conception du protocole Internet a été effectuée dans un contexte militaire a été la source de bien des confusions. La conception du réseau Arpanet [37], [51], précurseur d’Internet, reçut son impulsion avec l’arrivée de Joseph Licklider à l’Advanced Research Project Agency, en 1962, et son véritable développement eut lieu de 1969 à 1972. Les caractéristiques d’Arpanet lui-même n’auraient jamais permis de l’utiliser comme réseau universel. Ce qui justifie qu’on lui donne une place importante dans l’histoire des révolutions informationnelles, c’est sa philosophie et l’organisation du processus de développement des technologies liées. Dès le départ, Licklider organisa le développement du réseau comme création d’une communauté de développeurs et d’usagers. Les chercheurs concernés se donnèrent les moyens de produire en commun et de façon progressive les spécifications de leur travail, à travers l’usage des Request for Comments (RFC), véritables précurseurs de l’information libre et des processus sociaux liés. Dans les années 1970 se forma le projet de définir un nouvel ensemble de protocoles capables de réunir un nombre considérable d’usagers, en considérant que chacun d’entre eux avait une égale vocation à émettre de l’information et à en recevoir, et que toute forme d’information devait pouvoir y être transmise avec une sorte de justice rawlsienne, c’est-à-dire que l’information la plus mal traitée devait y recevoir une priorité accrue. Pour obtenir de bonnes propriétés, les concepteurs firent un choix radical : ils renoncèrent à la garantie absolue qu’un message soit transmis dans un délai donné, et la remplacèrent par un modèle probabiliste favorisant une équité à l’égard de toutes
les sources d’information et de la transmission de petits ensembles d’information. Plus généralement, les concepteurs de ce qui devint le protocole Internet le conçurent d’emblée comme architecture d’un projet social, ce qui les poussa à rendre le fonctionnement du réseau aussi simple que possible en positionnant au maximum l’intelligence à sa périphérie, dans les dispositifs techniques terminaux, ceux qui sont sous le contrôle des usagers. Le réseau rassemble des pairs, et c’est pourquoi il est adapté à des usages dans lesquels les êtres humains sont euxmêmes des pairs, des égaux. Mais il peut également servir à des usages hiérarchisés, où un producteur d’informations émet vers de nombreux usagers. Le projet social d’Internet ne porte pas sur ce que l’on en fait – puisque son choix radical est justement d’être agnostique sur ce plan –, mais sur cette architecture qui donne aux usagers le pouvoir de décider ce qu’on en fait. Tout comme les notes d’Ada Lovelace et les articles de Von Neumann énonçaient la Constitution de la première révolution informationnelle, celle du traitement de l’information, les textes de Robert Kahn et Vinton Cerf [42] et leur théorisation par David Clark et Jerome Saltzer [21], [68] énoncent la Constitution de la seconde révolution, celle de l’échange et de la coopération. Cependant, l’évolution ultérieure d’Internet [XIV] et les quelques éléments qui y restent centralisés, comme la gestion des noms de domaine, font que subsistent des risques de reprise en main par des acteurs particuliers.
Plus de dix ans après la naissance d’Internet, la naissance de la Toile (le Web) multiplia dans des proportions gigantesques le nombre de ceux qui trouvaient un bénéfice direct à s’en servir. L’usage non informatique d’Internet se limitait initialement au courrier électronique, au transfert de fichiers et à des groupes de discussion thématiques auxquels on pouvait s’abonner [XV]. Il était confiné dans diverses communautés scientifiques. La Toile, conçue sur la base d’Internet et sur les mêmes principes de protocoles pair à pair, ouverts, asynchrones et équitables, devint la mémoire et l’espace de coopération de groupes d’une échelle sans précédent. La Toile met en place un réseau gigantesque et non coordonné de contenus textuels ou graphiques. C’est une remarquable invention sociale, car elle permet une création distribuée, avec un très faible coût d’entrée pour devenir auteur. La Toile fut aussi investie fortement par des acteurs commerciaux, soit comme instrument de communication pour la vente de biens et services physiques, soit comme simple vecteur de visibilité, soit enfin pour y offrir directement des services payants de contenu, avec un succès très douteux. Nous en sommes venus à parler d’Internet pour désigner à la fois Internet proprement dit et la Toile, et c’est finalement rendre justice au génie des concepteurs du premier Internet [XVI]. Plus tard, des protocoles permettant d’échanger des contenus audiovisuels sont venus compléter cette infrastructure d’échanges.
La création d’Internet comme réseau pair à pair [XVII] suscita deux grandes tensions, dont l’une résulte d’un quiproquo et l’autre d’une contradiction bien réelle. L’origine militaire d’Internet est pour beaucoup dans sa nature, mais pas au sens où il porterait un projet militaire. La robustesse du réseau – puisqu’il continue à fonctionner malgré les pannes ou la destruction de nombreux noeuds ou liaisons – fut l’argument qui convainquit les militaires de le financer. Mais, pour les concepteurs, il ne s’agissait que de l’un des critères attestant la bonne conception de tout réseau. Leur motivation fondamentale résidait dans les propriétés du réseau, en particulier dans l’absence de contrôle centralisé. Ce point entrait en contradiction forte avec toute la tradition du contrôle et de la réglementation étatique des réseaux de télécommunication. En transférant à la périphérie le pouvoir sur le réseau, les concepteurs d’Internet jouaient la société contre l’État. Il fallut tout l’acharnement des multinationales des médias et du logiciel propriétaire dans leur tentative de détruire Internet en y réintroduisant des éléments de contrôle pour qu’on se rende compte que les créateurs d’Internet avaient également joué la société contre le capitalisme informationnel. D’où qu’ils soient venus à l’origine, la conception pair à pair d’Internet et le caractère favorable à la transmission de tous vers tous de son protocole sont devenus l’un de nos biens communs les plus précieux, fragile et complexe dans ses effets.
Asservissement ou libération ?

On a rapidement pris conscience de la portée de l’information comme outil d’optimisation de procédés et d’agencement logistique d’organisations, parce que cela relevait du connu, et était plus immédiatement mobilisable. On savait le penser en termes économiques, et l’agir en termes financiers. L’organisation informatique des processus de production et de distribution a encouragé la substitution du capital machinique au travail humain. Cela a favorisé une émancipation accrue de la sphère financière, grande maîtresse de l’optimisation des profits à court terme à travers la définition et la localisation des composantes de la production et de la distribution.

Pourtant, très rapidement, le fait qu’il existe un royaume autonome de l’information, que celle-ci ne se réduit pas au contrôle des machines physiques, à l’agencement de la production matérielle ou de la fourniture des services, s’est manifesté dans divers symptômes. Le premier fut l’apparition d’une culture spécifique des informaticiens, mélange de polarisation technique et de générosité coopérative qui pouvait encore passer pour une curiosité sociologique.
Plus sérieuse fut l’apparition d’industries du capital informationnel, exploitant d’une façon inédite des monopoles de propriété sur de l’information. Il ne s’agit pas, comme continuent à le croire les spécialistes de politique de la concurrence, de simples grands groupes industriels tentant d’exploiter un monopole sur une ressource pour garder et étendre des marchés. Les Sanofi-Aventis, Microsoft, Monsanto, Vivendi-Universal, Pfizer, Bayer, AOL-Time Warner de notre temps sont les fleurons d’une forme très particulière de capitalisme (voir la section « Industries de la propriété » dans le chapitre suivant). Ils font commerce de monopoles de propriété sur des produits dont le coût de production d’un exemplaire supplémentaire est négligeable (pour les industries de pure information) ou très faible en comparaison du prix de vente (pour les industries à base informationnelle de la pharmacie et de l’agroalimentaire biotechnologique). Ce commerce a deux caractéristiques : il peut générer des profits inimaginables, et ces profits ne tiennent qu’à deux fils. Le premier est celui des monopoles concédés et défendus par l’État à travers les brevets ou le copyright [XVIII]. Le second est l’absence de concurrence du domaine public.

Dans un registre tout à fait différent vint le « paradoxe de Solow », par lequel le prix Nobel d’économie s’étonnait que dans divers contextes, notamment les services, l’introduction des techniques de l’information ne se traduise pas par des gains de productivité. Cette question donna lieu à une foule d’explications [17] qui en ignorent le mécanisme principal : l’introduction des techniques de l’information donne bien lieu, après une période de tâtonnements, de rodage et de formation, à des gains de productivité importants, même dans les services, mais sans véritable création globale de valeur économique mesurable. Le mécanisme vertueux qui est supposé remplacer les emplois détruits du fait de l’augmentation de la productivité par d’autres, résultant de la création de nouveaux produits ou branches d’activité, est en partie bloqué parce que les nouvelles branches d’activité portent justement sur l’information, et que les échanges d’information sont très mal « capturables » par l’économie monétaire. Cette relative stagnation de la valeur globale s’accompagne du développement, y compris dans les entreprises, d’une sphère propre d’échanges d’information qui échappe à la mesure économique. On touche là aux limites du concept étroit de productivité, entendu comme mesure de la contribution du facteur humain à la création de valeur économique, et aux limites mêmes de la mesure économique, points sur lesquels on reviendra plus loin.

Nature de la rupture informationnelle

Nous voici maintenant prêts à récapituler les traits fondamentaux de la rupture informationnelle, de cette double révolution qui nous a donné les moyens du
traitement et de la mémoire informationnels, et ceux de l’échange et de la coopération. Nous avons donc la capacité de produire des symboles qui représentent des connaissances humaines ou des valeurs captées à partir du monde physique, qu’il devient possible d’organiser, de représenter, de manipuler, de mémoriser et de partager en faisant abstraction des éléments matériels qui leur servent de support. Ces capacités s’étendent à tous les domaines, qu’il s’agisse de création musicale ou de photographie, de poésie ou de science, de machines ou de gestion des processus complexes.

Quels sont les grands traits pertinents de l’information après cette rupture ?

Certains sont classiquement reconnus : le coût marginal nul de la duplication de l’information, le caractère non rival, et même antirival, de l’information, à savoir que l’information ou un outil informationnel ne voient pas leur valeur réduite par le fait qu’un autre s’en serve, mais plus souvent augmentée par la faculté d’échange ou de communication accrue. Par exemple, le fait que beaucoup d’autres personnes utilisent un traitement de texte ou un service de messagerie instantanée pousse à choisir le même, ou au moins un système qui soit compatible. Mais ces caractéristiques peuvent aboutir à des conséquences radicalement opposées selon que l’on décide de donner à l’information le statut de bien commun ou d’en autoriser l’appropriation forte. Dans le premier cas, il en résulte une réduction énorme des coûts de transaction dans la création, le partage et l’échange de l’information et de tout ce qu’elle peut servir à représenter. Dans le second cas, la détention d’un monopole sur la reproduction de l’information entraîne la création de nouveaux types d’acteurs industriels exploitant les rendements croissants ainsi rendus possibles. Ces acteurs se spécialisent rapidement dans la capitalisation de la propriété informationnelle, et sont vite promus au rang d’oligopoles ou de monopoles s’ils parviennent à accaparer une ressource essentielle. On réservera dans la suite à ces acteurs, et à ceux qui exploitent l’informationnel dans la sphère financière, l’appellation de «capitalisme informationnel ». Le lecteur doit donc se rappeler qu’ils ne constituent pas tout le capitalisme, loin de là, et moins encore toute l’économie.

D’autres traits de l’information sont moins fréquemment commentés : ceux qui résultent de l’ouverture de nouveaux modes de perception, de production, de création, et de leur mobilisation dans les réseaux de l’intelligence coopérative. Il ne s’agit plus d’y instrumentaliser l’information dans une logique issue de la sphère financière ou matérielle, mais d’ouvrir à une écologie humaine des échanges d’information exploitant la médiation informationnelle pour installer les autres comme partenaires. Que ce soit dans l’art, dans l’acquisition des savoirs, dans l’élaboration des connaissances ou dans le développement des outils, la création et les échanges d’information tirent leur richesse de l’aptitude à mobiliser un si grand nombre d’intelligences et de sensibilités. Mais création et échanges d’information au moyen de médiations techniques (informatique et réseaux) ont aussi leurs limites. Certaines de ces limites, comme ce qu’on appelle surcharge d’information, traduisent en réalité le malaise né de situations dans lesquelles nous somme confrontés à de l’information (notamment sous forme de flux) sans pouvoir en contrôler la nature, le rythme, les usages, l’articulation avec des échanges non informationnels. D’autres limites, plus profondes, résultent du possible défaut de sens. L’information ne dit pas pourquoi la construire, la partager, et pourtant elle change ce qui peut faire sens pour chacun. Ainsi, lorsque, dans un cadre dominé par les hiérarchies, la haine ou le mépris de soi et des autres, on libère soudain la capacité informationnelle, il n’est pas surprenant qu’elle agisse simplement comme un amplificateur du pire. Donnez des appareils photo numériques et le courrier électronique aux soldats américains en Irak, des sites Internet aux fondamentalistes, et vous aurez le pire sous vos yeux. Mais ceux qui en concluraient que ce sont les capacités informationnelles elles-mêmes qui ont fait émerger le pire commettraient un contresens tragique. Le sens, et la façon de l’articuler avec les techniques, c’est à nous de le donner. Chacun à notre façon, Bernard Stiegler [XIX] et moi explorons cette mutation anthropologique depuis plus de quinze ans.


Représentations à plusieurs niveaux :
l’exemple de la musique


Il a toujours existé des représentations de la musique, depuis que la musique existe. Un instrument de musique, par exemple l’écartement des trous sur une flûte, peut être vu comme une représentation de la musique qu’il peut produire, et sa construction suppose une représentation mentale de celle-ci. Avec l’apparition de notations écrites prescriptives (partitions), le lien entre représentation et production sonore est devenu explicite. Cependant, l’ère des techniques de l’information rend possible une organisation des représentations et de leur relation avec la musique qui change radicalement de nature, et qui peut nous servir à illustrer ce qu’apporte la possibilité de modéliser à divers niveaux d’abstraction un même registre de réalité. Nous avons aujourd’hui des représentations descriptives (représentations de la musique telle qu’elle a été produite) pour compléter les représentations prescriptives (partitions), et la distinction entre les deux s’effrite : nous pouvons modifier une représentation descriptive (par exemple un modèle d’une musique existante), utiliser cette représentation modifiée pour recréer un autre contenu musical. Nous pouvons modéliser la musique à des échelles de temps allant d’échantillons imperceptibles jusqu’à de longues durées. Nous pouvons la modéliser selon différents angles de perception : dynamique, rythme, timbre, mélodie, harmonie. Nous pouvons modéliser des structures de composition sous-jacentes, ou la physique de production sonore instrumentale. Et nous pouvons faire tout cela dans un espace où représentation, écoute, production sonore, échange (entre personnes) sont liés. De nouvelles musiques positionnent l’auditeur comme explorateur d’un espace compositionnel, elles lui laissent le final cut, comme on dirait pour le cinéma. Malgré tout cela, l’instrument physique, la perception humaine, le projet compositionnel, les goûts, restent des continents proprement humains. Mais la façon d’y agir, le nombre de ceux qui peuvent y accéder et en faire usage créatif, ont été profondément transformés. L’exploration des nouveaux usages et des nouvelles musiques se fait dans une curieuse combinaison de centres de recherche et de home studios, de musique savante et de remix dans les temples de la musique électro.

Le traitement et l’échange d’information n’ont de sens que parce qu’ils servent de médiation entre êtres humains, ou de moyen d’obtenir des effets dans le monde physique. L’information a donc deux visages : elle est séparable de ce qu’elle représente, mais la pertinence de son traitement dépend des effets qui se produiront lorsqu’on la projettera à nouveau dans l’univers humain et matériel. Cela induit les bifurcations essentielles. L’usage de l’information se développera-t-il dans un univers technique autiste, ou fera-t-il l’objet d’une appropriation sociale et humaine ? Viserons-nous simplement un nouvel âge de la technique dans lequel des systèmes opaques de centralisation de l’information nous géreront comme une ressource ou comme une marchandise, ou bien oeuvrerons-nous à la mise en place d’une écologie sociale des échanges d’information où individus, groupes sociaux et communautés humaines se construiront en orientant le développement des techniques ? Et si nous faisons ce dernier choix, comment articulerons-nous l’information médiation avec l’information outil, l’écologie humaine avec l’économie physique et monétaire ?
Ces questions ne se posent pas dans le théâtre serein d’une réflexion purement intellectuelle. Elles sont au coeur d’une tragédie qui se noue dans l’espace politique, juridique, économique et social. Sur la scène, les embryons fragiles d’une nouvelle civilisation de coopération défendent leur avenir face à quelques colosses industriels et à ceux qui les servent, par intérêt ou par aveuglement. Levons le rideau.
I. Ce petit ordinateur de bord qui affiche la vitesse, la distance parcourue dans un trajet et la distance parcourue totale depuis la dernière remise à zéro est l’un des plus aboutis des objets informationnels spécialisés.
II. Source : UN Statistics/ITU, Millenium Indicators Database : http://unstats.un.org/unsd/mi/mi_source_xrxx.asp ?so...
_code=36.
III. Plus de 70 % des habitants des pays de l’OCDE dont les revenus se situent dans le quart supérieur de leur pays sont usagers à la fois d’ordinateurs personnels et d’Internet. Source : OECD ICT Statistics, http://www.oecd.org/document/62/0,2340,
en_2825_495656_2766782_1_1_1_1,00.html, données 2001 extrapolées en fonction de l’évolution récente connue. Au Royaume-Uni, en 2001, la proportion était de 80 % pour le premier décile des revenus et de 11 % pour le dernier.
IV. Le lecteur curieux pourra se reporter à [5], [1], [27].
V. L’écriture est avant tout une représentation, au sens strict de « présenter à nouveau ». Les premiers textes écrits sont des traces d’une décision, d’un discours, d’un acte.
VI. Avant que la Renaissance européenne ne leur donne la forme que nous leur connaissons, les notations algébriques apparaissent chez les grands mathématiciens arabes Al-Khowarismi (825) et Omar Khayam (1100), également merveilleux poète, par le détour du langage. Alors que leur inspirateur indien Brahmagupta et Al-Khowarismi employaient encore l’exemple du cas particulier, voici comment Omar Khayam exprimait la résolution d’une équation du second degré à une inconnue [73]: Multiplie la moitié de la racine; ajoute le produit au nombre, et de la racine carrée de cette somme soustrais la moitié de la racine. Le reste est la racine du carré [soit, dans notre notation moderne, x² – Sx + P, calcule SQR((S²/4)-P+(S/2)) : on ignorait à l’époque la racine négative]. VII. Ada Lovelace, 1842 [50], traduit par l’auteur.
VIII. Même d’aussi bonne famille que l’était la fille de lord
Byron.
IX. Mot forgé en hommage à Al-Khowarismi.
X. Church et Turing formulèrent une hypothèse qui constitue une interprétation philosophique de ce résultat, et qui est par nature indémontrable dans le cadre des mathématiques, à savoir que cette classe de transformations d’information (de calculs) coïncide avec celles sur lesquelles l’intelligence humaine est capable de raisonner.
XI. Ce que vous voyez est l’intention de ce que vous voulez obtenir. Ce concept fut forgé pour dépasser certaines limites du modèle «What you see is what you get» (ce que vous voyez est ce que vous obtiendrez à l’impression).
XII. Cette affirmation est simplificatrice : dès l’origine, par exemple dans l’histoire du téléphone, les caractéristiques de la perception (auditive) ou de la production (vocale) humaines jouent un rôle significatif dans la conception de systèmes techniques, mais l’humain reste un « paramètre » parmi d’autres.
XIII. Ce soubassement physique est important du point de vue énergétique : tout accès et toute modification d’information suppose une dépense énergétique minimale, certes minuscule, mais qui peut un jour constituer une limite à certaines formes d’expansion du domaine informationnel. Merci à Henri Atlan de me l’avoir rappelé. XIV. Par exemple, l’introduction d’une priorité de transmission pour certains types d’information dans une nouvelle version du protocole, baptisée IPv6 et aujourd’hui partiellement déployée.
XV. Développés d’abord dans le réseau Usenet, ces groupes permettent à tous les abonnés de recevoir les messages des autres participants. Les groupes couvraient initialement surtout des sujets techniques, mais se sont rapidement étendus aux intérêts les plus divers.
XVI. Sans négliger celui de Tim Berners-Lee et des autres concepteurs du Web.
XVII. Qui réunit des pairs, avec un minimum de coordination centralisée.
XVIII. Le terme de copyright est ici plus approprié que celui de droit d’auteur, dans la mesure où ce dernier, ou plutôt ce qu’il en reste, est le cadet des soucis des groupes concernés.
XIX. Dans les trois tomes de La Technique et le temps [75], mais aussi dans des textes plus brefs et plus accessibles : Passer à l’acte [77] et Aimer, s’aimer, nous aimer [76]. Plus encore que ces textes, c’est la collaboration avec lui dans la création de médiations techniques qui a alimenté ma propre réflexion.