Philippe Aigrain - Cause commune - texte intégral

In Libro Veritas

Cause commune

Par Philippe Aigrain

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Table des matières
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Préface de la collection

Un autre regard sur le monde : de l’anticipation à l’action

« Il est grand temps, nous semble-t-il, de prendre
du recul. Ce monde sera tel que nous le ferons, pour
le meilleur ou pour le pire. L’homme acteur de l’histoire
tranchera mais encore faut-il qu’il sache
où il veut, et peut, aller… »

René PASSET.

« Une société peut être dite nouvelle quand il y a
transformation structurelle dans les relations
de production, dans les relations de pouvoir,
dans les relations entre les personnes. »

Manuel CASTELLS.




Nous vivons une révolution comme l’humanité en a connu bien peu dans son histoire, un véritable « changement d’ère » dont nous arrivons difficilement à prendre toute la mesure : l’entrée dans l’ère de l’information, de la communication et de la commande. On examine généralement cette rupture majeure à travers les technologies de l’information et de la communication, ou sous l’angle global de la « société de l’information ». Même si effectivement le développement des
réseaux globalise la planète, que ce soit pour l’information, le commerce ou les relations sociales et politiques, l’essentiel de la révolution anthropologique que nos vivons ne rend pas compte du fait que ce sont bien « les règles du jeu qui changent, les forces productives, les processus de valorisation, les rapports sociaux, nos représentations, nos valeurs et jusqu’à nos horizons collectifs » (Jean Zin).
Les grilles de lecture de cette nouvelle ère sont principalement celles de la complexité et de la transversalité, dont nous n’avons pas encore la culture. La complexité défie nos méthodes traditionnelles d’analyse et d’action. Notre raisonnement face à elle reste analytique, notre vision du monde disciplinaire, nos connaissances de nature encyclopédique. Nous continuons à explorer de manière linéaire les données du passé, alors que les évolutions actuelles sont non linéaires, exponentielles, en constante accélération. Du côté des hommes politiques, des économistes et des organisateurs du monde, la complexité des situations est abordée avec des méthodes et outils intellectuels inspirés de ceux des XIXe et XXe siècles, en référence à des évolutions homogènes, à un monde stable où les mêmes causes produisaient les mêmes effets.Or les effets réagissent sur leur cause. Les processus, réseaux, systèmes s’enchevêtrent aujourd’hui dans un maillage inextricable. L’analyse cartésienne découpant la complexité en éléments simples ne suffit plus à rendre compte de la dynamique des
systèmes et de leur évolution. Apte à isoler les facteurs déterminants dans le fonctionnement de tel ou tel mécanisme, cette analyse échoue dans la compréhension des processus d’auto-organisation et d’autosélection.

La méthode systémique née dans les années 1950 complète la démarche analytique traditionnelle. Au cours des vingt dernières années, une forme de synthèse a été réalisée entre ces diverses approches. Elle jette un regard neuf sur les systèmes physiques, biologiques, sociaux et écologiques. Une nouvelle compréhension de la nature est en train de naître du fait de l’utilisation de ces outils : on cherche à comprendre par la synthèse plutôt que par l’analyse. Notre place et notre rôle dans l’univers deviennent ainsi plus compréhensibles, fondant et légitimant toute action consciente. Notre gestion du monde est en effet restée sourde et aveugle au grand courant qui façonne l’écosphère, la biosphère et la technosphère. L’intégrer désormais à notre analyse implique plusieurs disciplines et plusieurs domaines différents. La responsabilité humaine prend alors tout son sens. Elle doit désormais tenir compte des contraintes de la nature pour mieux en tirer parti.

Il nous faut donc de nouveaux outils, de nouvelles méthodes de pensée pour aborder une évolution dont nous sommes les acteurs principaux. Porter un « autre regard sur le monde » : voilà l’objet principal des ouvrages qui vont paraître dans cette nouvelle collection.

Les modes d’organisation de nouvelles sociétés ne peuvent plus être imaginés à partir des seuls leviers que sont la «domination» au niveau relationnel et le «marché» du point de vue des échanges. Nous avons à intégrer en permanence l’approche transversale et transdisciplinaire, ainsi que la recherche de la qualité de la vie. Le Groupe de réflexion inter et transdisciplinaire (GRIT) s’essaie à situer les changements et les transformations à plusieurs niveaux d’interdépendance entre l’homme, les organisations, la société et l’écosystème. Deux termes dialogiques et complémentaires, «alertes» et «émergences», symbolisent la nécessité de comprendre la montée de périls majeurs pour l’humanité et la biosphère. Ils conduisent à proposer des actions collectives fondées sur la cogestion et la corégulation citoyennes afin de construire de manière solidaire l’avenir des sociétés humaines. Nous sommes en effet confrontés à des dangers d’une gravité inédite pour l’humanité et la biosphère. Les actions envisagées par les politiques ont démontré leur inefficacité : nouvelles formes de violence et de barbarie, montée du terrorisme, accroissement des inégalités, de l’exclusion, de la pauvreté, montée des intégrismes et risque de « guerre des civilisations » liée à l’intolérance, à l’intransigeance et au racisme, tentation d’une « post-humanité », avec ses nouveaux risques bio, info, éco, nanotechnologiques, dérèglements climatiques, incapacité de gérer l’eau potable, grandes pandémies.

Différentes raisons expliquent cette situation :
la détérioration de nos rapports avec la nature : nous sortons d’une période où nous pensions que la nature était gratuite et nous était donnée, mais la manière dont nous produisons et consommons rend impossible une coévolution fructueuse avec elle ;
la détérioration de nos rapports avec l’économie : la dimension nouvelle de la matière qu’est l’« information » modifie radicalement nos technologies, nos modes de production et nos échanges. Un recours généralisé à l’économie de marché renforce les disparités et les écarts aux niveaux tant national que planétaire, alors qu’il faudrait s’ouvrir à une économie plurielle non pas seulement de marché mais avec marché, une économie qui utiliserait des indicateurs qualitatifs, qui réformerait les comptabilités publiques et mettrait en route de nouveaux systèmes d’échanges ; • la détérioration de nos rapports à la société (le « vivre-ensemble ») : de nouvelles connaissances émergent et nécessitent des mutations sociales et culturelles : un désir de mondialisation qui ne soit pas seulement fondé sur l’économisme, une volonté de faire de la politique «autrement», la conscience du risque pour la science d’être récupérée par le scientisme, une connaissance accrue de nos modes de fonctionnement, de pensée, la découverte chaque jour de nouveaux savoirs sur l’univers, l’affirmation enfin en partie reconnue du rôle des femmes dans le développement des sociétés humaines.

D’autres mondes et d’autres voies sont possibles. En restant seulement dans l’alerte, dans la peur, on ne peut déboucher sur l’action car la peur stérilise. Il faut passer au « désir d’humanité ». Cette humanité se trouve à un rendez-vous crucial de son histoire, elle est à un carrefour, elle risque la sortie de route. Si le pessimisme de l’intelligence est indispensable, l’exigence intellectuelle renvoie à l’« optimisme de la volonté ». Ce lien nous ramène à la qualité démocratique elle-même. L’ampleur des défis suppose l’édification d’une démocratie planétaire qui sera une construction collective dans une dynamique de coopération et de coévolution. Les perspectives d’une « écologie politique » prenant en compte l’entrée dans l’« ère de l’information » et de la complexité permettraient un meilleur rapport entre autonomie individuelle, lien social et modes d’insertion des personnes dans la société et les collectifs.
En complémentarité avec d’autres initiatives de nature associative, le GRIT s’est organisé en un « réseau coopératif d’intelligence collective » qui plonge ses racines premières dans la création et le fonctionnement du Groupe des Dix. À partir de 1968, ce groupe s’est constitué autour de Robert Buron, Henri Laborit, Edgar Morin, Jacques Robin, Alain Laurent, René Passet et Joël de Rosnay. Avec la participation de Jacques Baillet, Jean-François Boissel, Jacques Sauvan, Jacques Attali,André Leroy-Gourhan, Henri Atlan, Gérard Rosenthal, Monette Martinet, Françoise Coblence, Michel Serres, Odette Thibault, Jacques Piette et bien d’autres, il a fonctionné régulièrement pendant une dizaine d’années dans le cadre de rencontres mensuelles et informelles sur des thèmes transversaux. Après la mort de Robert Buron, Michel Rocard et Jacques Delors sont venus relayer les personnalités politiques, car l’objectif était de mieux comprendre et cerner les rapports entre les sciences et les techniques d’un côté, la culture et le politique de l’autre. Le Groupe des Dix a noué des contacts avec quantité d’invités, tels Jacques Monod, François Jacob, René Thom, François Meyer, Gérard Mendel, Jean-Pierre Dupuy et de nombreux autres chercheurs et penseurs. Il a participé à différents colloques et séminaires, notamment avec le Club de Rome. Après 1982, des anciens du Groupe des Dix furent concernés par le CESTA (Centre d’études des systèmes et technologies avancées) à la suite d’un rapport de Joël de Rosnay sur la création d’un centre d’études et de réflexions sur les mutations en cours, ainsi que par le Groupe Science Culture, qui donna naissance à la revue bimensuelle Transversales Science Culture publiée jusqu’à aujourd’hui.
Les travaux du GRIT trouvent maintenant leur concrétisation dans la présente collection. Grâce à la contribution d’une équipe d’économistes, de sociologues, de philosophes, de biologistes, d’informaticiens, des thèmes cruciaux pour l’avenir des sociétés humaines ont été sélectionnés. Ces ouvrages sont destinés cette fois à un public plus large dans un processus de création original, collectif, interactif et pluriel fondé sur le débat et le dialogue.

Joël de Rosnay,
président du GRIT.
Jacques Robin,
fondateur de Transversales Science Culture.