Eddy Tov - Génération Thêta - texte intégral

In Libro Veritas

Génération Thêta

Par Eddy Tov

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Table des matières
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Génération Thêta

Arrivé tôt au bureau, je pris le temps de lire mes e-mails avant de me décider à me préparer un café, le second déjà de la journée. Certains clients râlaient des retards accumulés et un instant, la tentation me prit d’effacer ces e-mails rageurs comme s’ils n’avaient jamais existés. Alors que la fatigue de la nuit ne s’était pas encore dissipée, je pris une grande respiration pour tenter d’ouvrir à fond les yeux, et commençait à tapoter des messages d’excuses.
Je cherchais avec application à personnaliser chaque message pour que les clients sentent que le problème était réel ; pas de phrases toutes faites. D’autant plus que c’était chaque jour les mêmes clients qui nous relançaient. Dans la salle de réunion, le café passait. Quand les collègues arrivèrent, pour la plupart en retard, l’odeur extraordinaire qui d’après la légende donna l’idée aux hommes de torréfier le café avait envahi tout le bâtiment. Une jolie jupe jaune entra dans mon bureau.
- Hi ! Christopher ! fit sa propriétaire anglo-saxonne.
- Salut Johana. Bien dormi ? fis-je en la saluant avec ma tasse.
- Oh, so so !
Lionel entra à son tour dans le bureau, se cognant à une chaise mal rangée.
- Arh ! fucking chaise ! ‘lut Chris, fit le garçon un peu rond en assénant au passage un coup de pied au mobilier.
Johana grimaça. Ses chastes oreilles n’aimaient pas trop être violentées de bon matin.
- S’cuse Jo, fit Lionel péniblement pour s’excuser.
Il se laissa choir brutalement sur son siège qui soupira d’un coup sous le poids, puis alluma son écran.
- Bon, Chris. Pareil qu’hier ? demanda-t-il dans un bâillement.
Je me tournais vers lui d’un geste mal contrôlé ce qui renversa un peu de café sur ma jambe.
- Ouille ! c’est diablement chaud !  oui, des clients mécontents encore ; et quelques annonces de fin du monde!
- Y’en reste ? fit Lionel.
- Des clients ? ah non ! du café ? bien sûr ma caille, je viens de le faire. Attends je vais t’en chercher.
Dans un grand effort, j’entrepris de me lever pour traverser les bureaux en direction de la salle de réunion. Il y avait maintenant du monde dans tous les bureaux. On entendait bailler un peu partout. Je saluais à la volée, le grand Denis, responsable informatique appuyé contre un casier en métal aussi haut que lui, Lilou, une graphiste qui semblait s’être couchée trop tard, Jérôme, mon jeune patron qui avait déjà trouvé le chemin du café. J’étais harassé. Sans doute avions nous plus de travail que d’habitude ce mois-ci, car la fatigue semblait générale.
Arrivé à la cafetière, je m’assis sur la première chaise venue. Jérôme me serra la main.
- Merci Chris pour le café. Tu l’as vu passer, toi, cette commande d’affiche pour le festival du boudin blanc de Croute-en-Bauges ?
- Ah non, patron. Pas vu.
- Je comprends pas. Elle a dû rester quelque part, mais où ?
Le grand Denis vint chercher sa tasse aussi.
- Comprends pas patron, quelque chose a fait claquer l’ordi de Suzanne. Mais l’antivirus est à jour, pas trouvé le virus dont ils parlaient à la télé hier. Mais bon, on est pas les seuls en fait, hein ! y’a pas que nous quoi ! pas ma faute, quoi… Problèmes de surtension ces jours-ci. Peut-être le nouveau générateur thêta. Jérôme l’écoutait sans comprendre, tant l’informatique le dépassait. Denis se brûla les doigts en prenant son café, puis entreprit de retrouver son bureau. Tandis que je les regardais s’éloigner,  mon portable sonna dans ma veste restée dans l’entrée ; fichue habitude que j’avais de ne jamais l’avoir sur moi.
- Chéri ?
- Mmm ? bredouillais-je, c’était ma femme bien sûr.
- Chéri, le petit est fatigué, je ne le mets pas à l’école ce matin. Tu n’iras pas le chercher. D’accord ? tu te souviendras ?
- Moui ! bisou.
- Bisou !
Fatigué, fatigué, on l’était tous. Je désapprouvais cette idée, mais comment s’opposer aux décisions de ma femme dès lors qu’il s’agissait du petit ? Revenu dans mon bureau avec deux autres cafés pour Jo et Lio, je trouvais ce dernier évaché dans une position  totalement allongée au point que sa tête était appuyée sur le dossier de sa chaise, et ses bras mollement étirés jusqu'au clavier.
- Te casses pas la gueule Lio, quand même lui dis-je en posant le café sur son bureau.
- Hey, Christopher, tu as oublyaie ton waiunione, you know, avec Mister Gone.
- Flûte ! tu as raison Jo, merci. Je file !
Pour une raison qui m’échappait complètement, je ratais presque toute mes réunions depuis quinze jours. Pour être honnête, cela faisait même plutôt un mois. En fait, si je réfléchissais bien, on peut dire que cela correspondait au jour ou l'on avait mis la nouvelle TV dans la chambre. Au départ, c’était une bonne idée pourtant ; on pensait se mettre au lit plus tôt. Mais finalement, je me levais encore plus fatigué.
Vautré dans le siège en cuir, je sortis ma vieille Ford Mustang du parking souterrain, comme un fou sans regarder, et me fit déboucher aussitôt l’oreille gauche par une corne de brume montée sur un soixante-quatorze tonnes à trente deux essieux jumeaux. Heureusement que le chauffeur m’avait vu sinon on pourrait me faxer à l’heure qu’il est. Je m’excusais platement et entrepris d’ouvrir l’oeil. Parvenu au Boulevard Clemenceauscu, je vis le spectacle étonnant de tout ces gens qui dormaient sur les bancs publics. Deux policiers, assistés de deux militaires entreprenaient de les réveiller pour les faire monter dans un fourgon. Je fus étonné par leur civilité et leur tact qui contrastait avec l’idée reçue qu’ils ne puissent être que des brutes.
Monsieur Gone, dans son costume mal ajusté, me reçut sans s’offusquer de mon bon quart d’heure de retard. Il s’excusa même de l’heure trop matinale du rendez-vous. Il sentait l’after-shave et on distinguait un reste de mousse à raser dans son cou.
- Monsieur Gone, je vais être franc, nous sommes en retard.
- Bof, oui. Qui ne l’est pas aujourd’hui ! Ce n’est rien. Asseyez-vous, vous prenez un café ?
- Merci oui, je veux bien. J’ai transmis l’ordre à Dauphin, qui gère les implantations des panneaux publicitaires, mais ils mettent un temps infini à répondre ; des problèmes de personnel je crois depuis un mois.
- Ne m’en parlez pas, mon vieux, depuis quelques semaines, je suis crevé. Je dois remplacer sans arrêt mes chefs de missions qui
craquent comme des lopettes. On sera jamais prêt pour lancer notre nouvelle Rhénane à la rentrée. Si vous saviez le bordel pour mettre au point ce foutu système de navigation à vitesse limitée. Alors que tout était soi-disant prêt le mois dernier. Plus rien ne fonctionne.
- Oui c’est étrange ; justement le mois où la centrale nucléaire Thêta est mise en service ; tout semble se dérégler. Moi-même j’ai acheté la nouvelle TV wifi et…
- Bon ! On va pas relayer les inepties des écologistes. Ils racontent n’importe quoi depuis que le générateur perpétuel est en service, m’interrompit Monsieur Gone. Comment comptez-vous me dédommager ? Je pense qu’on peut dès ce matin définir les modalités, puisque vous reconnaissez vos torts et votre retard.
Je faillis renverser un café pour la deuxième fois de la journée. Décidément les clients ne perdaient pas le Nord...
Quand je repris ma Ford Mustang pour rentrer au bureau, une grande fatigue me tomba sur les épaules, hélas la radio ne marchait pas, au point que je m'assoupis au feu. A coté de moi, une vieille femme tomba de son vélo. Un passant tituba jusqu’à elle pour la ramasser. La journée fut horriblement longue et je me souviens que, vers trois heures, je me résolus à faire une petite sieste la tête dans les bras sur mon bureau.
A la maison, Jacqueline avait sa tête des mauvais jours quand je me laissais enfin tomber dans le canapé, mais je ne sus pas pourquoi, je m’endormis aussitôt. Elle ne me réveilla que pour me dire d’aller au lit.

Le lendemain, c’est avec une heure de retard que j’arrivais au bureau, mais personne encore n’était là. J’avais bien peu d’e-mails. Endormi près de la machine à café, c’est Jérôme qui me réveilla vers dix heures du matin. Dans les bureaux, l'ambiance étouffée me fit penser à un hôpital. La tête dans l’évier, je m’arrosais d’eau fraîche pour essayer de comprendre ce que marmonnait mon patron.
- Allumer quoi ? Oui, l’ordi Patron. Mais quoi consulter ?
- J’te dis vois l’actu dans yahou news, t’as un truc sur la narcolepsie, épidémie etc. Il se passe un truc. J'ai rien compris. Bon, je vais faire la sieste deux minites, dix munutes, enfin bref, un moment.
- Ouais j’y vais, boss.
Mon bureau me parut infernal à retrouver dans le dédale de ce foutu bâtiment, au point de ne plus le trouver avant onze heure au moins. Je croisais des gens endormis partout.
Jo dormait dans son fauteuil, sa jolie jupe mauve relevée sur des Dim Up très sexy. Lio S’était assoupi la tête en arrière et ronflait à briser les carreaux.
- Wwow ! les gars, c’est la débauche. Wake up !
Tout le monde sursauta, même moi !  Johana tira sur sa jupette en ouvrant des yeux tout ronds.
- Oh my god, thatsincredibleohmygodwhatonearth ? Puis elle s’assoupit à nouveau. Lionel effaça un peu de bave à la commissure de ses lèvres. Puis se rendormit également.
Parvenu à mon écran, je tentais de mettre en ordre mes idées en essayant de lutter contre le sommeil. Il fallait vraiment qu’on travaille comme des fous pour en arriver à une telle fatigue !
Le site d’actualité parlait d’une épidémie de crises de narcolepsie. On parlait même d’avions cloués au sol car les pilotes s’étaient endormis. L’article n’était pas terminé, son auteur s’excusait  car une grande fatigue l’obligeait à prendre du repos quelques temps.
En lisant, je sentis mes yeux se brouiller. Je n’avais pourtant rien bu. L’écran semblait scintiller plus que d’habitude. Un instant, il me sembla voir double et un léger mal de tête commençait à marteler mes tempes.
- mais qu’est ce qu’il se passe. Le monde entier s’endort… Et si…
Pris d’une soudaine inspiration, je fis un effort épouvantable pour retrouver l’armoire électrique. Parvenu dans le couloir qui menait au débarras, je m’assis une minute sur une banquette. Il fallait que je dorme, au moins une petite minute. J’entendis les comptables et les secrétaires ronfler dans les archives, dans les toilettes. Un éclair de lucidité me traversa et m’électrisa. J’étais le seul encore conscient, le seul sans téléphone portable sur moi. Il fallait que je tente quelque chose. Dans un soupir qui failli m’arracher le cœur, je repris ma course contre le sommeil et arrivais enfin contre le placard à balais cachant l’armoire électrique. Mon corps pesait des tonnes. Dans un dernier effort je basculais le disjoncteur général.
Je me sentis immédiatement mieux. Un grand calme m’envahit. Plus de ronronnement d’ordinateurs, de ventilations, climatisations, imprimantes, machines. Un grand silence apaisant se fit. J’entendis bailler, marmonner un peu partout autour de moi. Croisant le patron qui clignait des yeux, je lui signifiais d’un geste que je rentrais chez moi.
Une sensation de danger imminent me poussait dans la rue. Décidé à rentrer chez moi pour voir ma petite famille. La Ford Mustang s’arracha du bitume en crissant et je sortis une fois de plus du parking sans regarder en bousculant une poubelle qui partit en roulant droit devant elle. Cette fois ci, personne ne klaxonna. Il n’y avait plus personne sur le boulevard. Les maisons avaient volets clos, voitures dans les allées, chien assoupis ; un bus arrêté au milieu de la rue servait de dortoir à une vingtaine de voyageurs. Au carrefour des rues Lenoir et Guillotin je vis l’ami Denis assis à la terrasse de son bistro préféré, devant son œuf dur qu’il mangeait le matin en partant au boulot. Je me garais sans mal, les places étant vides et j’entrepris d’aller le réveiller. Mais la somnolence me reprit. La radio du bistro ne diffusait plus de musique, seuls des parasites signalaient encore qu’elle n’était pas pour autant éteinte. Ces parasites envahirent mon esprit comme une onde bienfaisante qui calmait mon cerveau. Je m’assis à coté de Denis et le secouait faiblement. Il ouvrit un œil, puis l’autre.
- Denis, t’es pas au bureau. Tu dors au bistro !
- Chrissss… pas virus… Onde thêta… Onde du sommeil… puis il s’endormit à nouveau.
Je le secouai de plus belle.
- Denis ! Réveille toi bon dieu !
- Onde thêta… les cons… le générateur perpétuel, génération de train d’ondes… Tout vibre à huit hertz, Chris… hi hi ! bonne nuit…
- Denis, Qu’est ce que tu racontes ? Réveille-toi.
A court d’idée, je lui renversais un vase de fleur sur la tête. Il se secoua en papillonnant des yeux et tirant sur sa chemise collée.
- C’est quoi ça, les ondes thêta ? Denis ?
- Le virus que je cherchais ; a pas virus. C’est le courant électrique, pas le réseau. Imparable. Ha ha. Il vibre, et fait vibrer tout, Chris, tu comprends ? Rien ne peut l’arrêter. Il vibre à la fréquence de huit hertz, les ondes thêta. On a modifié le protocole, c’est le nouveau générateur Thêta, la nouvelle centrale nucléaire. Maintenant le courant électrique vibre. Les lampes, les télévisions, les câbles, les lignes à haute tension, tout vibre. Cette fréquence endort le cerveau. La vibration se communique même dans l’air, partout. Tout le monde va dormir… Thêta-nisé… ha ha…
Puis il s’endormit profondément sur la table.
Ainsi, l’humanité entière était victime d’une hypnose totale communiquée par tout ce qui vit d’électricité. Endormie, elle ne verrait pas venir sa fin. Endormie par la télévision, le confort ménager, la lumière le jour comme la nuit, les escaliers roulants, les réfrigérateurs, la climatisation, les robots. Sublime ironie de l’histoire, endormie par tout ce qui vivait et peinait à sa place, l’humanité avait plongé dans un grand sommeil et attendait maintenant la fin des temps dans l’atonie générale.
Dans un suprême effort, je rampais jusqu’à la cave de l’immeuble en face. Au fond, je serais protégé de toute onde.
Peut être que des hommes, ailleurs, vivants dans la jungle, échappaient à cette hypnose. Peut être y avait il encore des hommes libres. Mais qu’ils approchent notre civilisation et le grand sommeil les prendraient sûrement à leur tour !
 Terré, enterré, je chasse depuis ce jour, dans l’obscurité relative, les rats, et je bois l’eau d’une canalisation qui fuit au fond des sous-sols.

J’attends la grande panne. Je prie chaque jour qu’elle survienne, délivrant les survivants de leur grande nuit. Un jour, l'onde globale cessera et l'humanité sortira du grand sommeil. Une nouvelle génération d'homme pensera à nouveau et s'affranchira de sa technologie hypnotique.

Et je serais là. Je veille.