bernard rycart - La Kapo, L'Homo, Le Falot, Le Poivrot - texte intégral

In Libro Veritas

La Kapo, L'Homo, Le Falot, Le Poivrot

Par bernard rycart

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La Kapo

Une sœur étrange, me semblant simplette d’esprit, régnait sur une grande école de filles, de préférence issues du même milieu, du primaire à la Terminale. La salle des professeurs était un essaim presque uniquement de femmes, mais la mixité commençant au niveau sixième, des enseignants hommes étaient recherchés.
Dès ma première année, je fus surpris du niveau globalement faible des élèves de cette école et me mis à regretter mes « campagnards » dont certains avaient une vivacité d'esprit remarquable. Une sœur, avec particule d'avant l’Empire comme presque toutes les sœurs de la congrégation, m'avoua un jour que "la plupart des enfants étaient des queues de race". Dans ce genre de familles, on reste entre soi et on finit par se marier entre cousins. Petit à petit des tares apparaissent. La sœur reconnaissait que certaines copies de français étaient lamentables mais elle leur attribuait des notes correctes cependant, compte-tenu que ces familles avaient fourni x religieuses et y prêtres. Cela me semble toujours totalement incompatible avec ma lecture des évangiles ! Inutile de préciser que, dans mon dos, mes notes reflétant le niveau réel des copies, les conversations devaient aller bon train. La plupart de mes collègues, embauchés souvent sans aucun diplôme, étaient peu compétents mais savaient attribuer les bonnes notes à qui de droit. Une femme, professeur d'économie, notait même dans son carnet de notes, en face certains noms, la profession des parents ou le lien de certaines familles avec la congrégation. Bien sûr, plus on est incompétent, plus on se gargarise d'avoir beaucoup de pédagogie lors des conseils de classe. On n'avoue pas devant les parents que telle classe composée uniquement de filles est pénible même si le professeur de la salle voisine, en l'occurrence moi, a du mal à se faire entendre tellement le bordel est grand chez sa collègue. On dit avec assurance : "Avec moi ça se passe très bien. La classe est vivante et de très bon niveau. Les élèves progressent beaucoup". Avec beaucoup de mensonges, de démagogie, d'hypocrisie, on se fait ainsi bien voir de la direction et des parents.
Moi ce n'était pas mon genre et cela ne l'a jamais été pendant vingt-sept ans jusqu'à cette dernière rentrée scolaire. Je me considère comme franc et peu diplomate. A chaque conseil de classe je disais donc ce que je pensais de chaque élève et du groupe classe. La vérité gêne certains. Contrairement à mon premier poste où un jeune enseignant avait la même formation, les mêmes exigences que moi et me soutenait, dans cette institution les autres enseignantes de mathématiques, mis à part une très timorée, n'osant rien dire par-devant, étaient plutôt nulles et cela ne m'aidait pas. Pour les initiés elles confondaient allègrement contraposée d'une proposition, terme qu'elles ignoraient, et réciproque de la même proposition. Je récupérais donc leurs élèves et devais les initier au raisonnement, à la rigueur. Tâche passionnante mais ardue lorsque le terrain a été mal préparé. Bref je passais auprès d'elles pour un pinailleur ou plus vulgairement un emmerdeur alors qu'auprès d'un grand nombre d'élèves je passais pour quelqu'un qui leur proposait une façon de réfléchir, de faire travailler son esprit, dans une ambiance relativement détendue. Je n'ai jamais exigé le silence absolu dans mes classes.
A cette époque les programmes étaient encore intéressants sauf pour les lycéennes de série littéraire. Je dois reconnaître que le programme était abusif et depuis il a été considérablement allégé ce qui est parfait. Ces pauvres filles, presque toutes pas littéraires pour un sou, avaient atterri là par défaut ; dans leur milieu, la voie professionnelle ou la voie technologique étaient exclues, seule restait la voie générale. Un bac scientifique ou un bac sciences économiques et sociales étaient trop durs pour elles. Ne restait donc que le bac littéraire que la plupart d'entre elles étaient incapables d'avoir. Mais cela ne les gênait pas ; le but était de se trouver un beau parti et pour cette finalité il fallait avoir un niveau bac. En cours d'année de terminale le mariage avait lieu et elles interrompaient donc volontairement leurs études en raison de la prétendue situation sociale de l'époux et parce qu'elles se consacraient à la procréation, ce que Dieu ne peut qu'approuver. Ces pauvres filles, au physique souvent ingrat, devaient tout de même en première encaisser un programme assez semblable à celui des séries scientifiques, avec de la géométrie en moins, mais avec vraiment peu d'heures. Elles ont souffert et maintenant qu'elles sont mères de huit à douze enfants, dans ce milieu il n’y a ni pilule ni stérilet, elles ont dans le collimateur une seule matière : les maths !
La mixité a bien des avantages ; chaque année le niveau suivant devenait mixte et je voyais la différence. Les classes composées uniquement de filles étaient peu agréables : manque de franchise, mesquineries. Les garçons apportaient de la spontanéité, un vent de liberté, de fraîcheur et parfois de nouveaux horizons sociaux. C'était le temps du ministre de l'éducation nationale, Haby. Brave homme qui avait fixé à vingt-quatre le nombre maximum d'élèves par classe. Sixièmes puis cinquièmes en bénéficièrent puis il fut remplacé et, bien sûr, l'expérience ne fut pas prolongée aux quatrièmes et troisièmes. Il est plus rentable pour l'état de bourrer les classes avec une trentaine d'élèves. Que les enseignants se débrouillent !
Un matin, alors que je me dirigeais sereinement vers ma salle de classe, je vis arriver vers moi, toute essoufflée, ma sœur-directrice. L'inspecteur venait d'arriver et voulait assister à mon cours. C'était dans ses habitudes ; il ne prévenait presque jamais de sa visite. Mes collègues me l'avaient dépeint comme un homme terrible, odieux. J'avais pourtant assisté à une réunion pédagogique qu'il animait et n'avais pas eu d'impression négative. Il savait ce qu'il voulait et de toute évidence était exigeant, rigoureux. Je fis cours comme d'habitude, le cœur seul battait plus vite qu'à l'accoutumée et eus un entretien avec lui dans la journée. Il me fit part de sa satisfaction et m'annonça que j'obtenais ainsi un contrat définitif. Quelques mois plus tard je reçus son rapport écrit très élogieux et qui m'incitait à passer les concours du Capes puis de l'agrégation. Je n'ai jamais eu le temps de le faire et, de plus, suis incapable de passer un examen si je ne l'ai pas préparé à fond. Pris dans le tourbillon des copies, des cours à préparer, des réunions inutiles, des conseils de classe, des trois enfants que j'ai eu la joie d'avoir, j'ai négligé ma propre promotion. Contrairement à bien des collègues aux feuilles jaunies par les ans, j'aimais changer souvent de niveau d'enseignement, ne faisais jamais d'une année sur l'autre le même cours, les mêmes exercices, les mêmes contrôles. Dans certaines familles on a constitué au fil des ans des dossiers avec les contrôles de certains professeurs fumistes et ainsi certains enfants obtiennent des notes formidables !
La triche était dans cette institution un sport en vogue ! Pourtant au début de chaque contrôle je rappelais quelques règles simples pour inciter les élèves à ne pas tenter de tricher. Un jour, je surpris, en cinquième, deux filles. L’une montrait sa copie à sa voisine qui se contentait de recopier. Je les laissai faire quelques minutes puis fondit sur elles, prit les deux copies et leur attribuai zéro à chacune. Le cours suivant, elles eurent, de ma part, droit à un sermon musclé sur la franchise, l’honnêteté ; qui voulaient-elles tromper ? Elles-mêmes, l’enseignant, les parents ? La copie devait être signée par les parents. Je ne comptais pas donner une suite plus importante à cette tricherie de jeunes enfants. Quelle ne fut pas ma surprise d’être convoquée par la sœur directrice, appelée par certains « ma mère ». Elle me reprocha ma mauvaise façon de surveiller un contrôle ! Un bon enseignant n’a pas de cas de triche dans sa classe puisqu’il est craint par ses élèves et sait les empêcher de tricher ! De plus, les parents de l’enfant qui montrait sa copie à sa voisine, refusaient de signer la copie ! Il s’agissait de rejetons d’une vieille famille ayant fait fortune au début du vingtième siècle dans les Grands Magasins. Ils n’étaient pas venu me voir mais avaient rencontré la directrice pour lui expliquer que leur brave fille ne faisait qu’aider la voisine qui avait du mal en mathématiques : la parabole du bon Samaritain ! Je ne pus qu’hausser les épaules, mais en fin de trimestre, alors que je ne l’aurais pas fait avec des parents normaux, je soignai l’appréciation de cette élève et lui comptai son zéro avec un coefficient bien plus fort que prévu ! Il est à noter que des membres adultes de cette même famille furent pris plus tard dans un gros trafic d’électroménager dans un hypermarché où ils travaillaient comme chefs de rayon. Les bonnes habitudes ne se perdent pas et qui vole un œuf, vole un bœuf !
Au lycée il arrivait parfois que de jeunes filles soient absentes longtemps. Elles étaient, selon la direction et les parents, souffrantes… En réalité, elles allaient se faire avorter dans des cliniques privées suisses même après la loi Veil de 1975 dépénalisant l’avortement. Les week-end scouts, les pèlerinages  ou les séjours à Lourdes étaient parfois bien chauds ! Dans ce domaine de la sexualité, les religieuses étaient d’une hypocrisie phénoménale. Une jeune collègue, que tous appelaient Mademoiselle, vivant en concubinage avec un Africain, se trouva enceinte. Pour la direction il fallait cacher deux choses : son concubinage et la procréation hors du mariage religieux ! Elles trouvèrent donc un médecin complaisant qui la mit dix-huit mois en arrêt maladie bidon. Merci pour le budget de la sécurité sociale et merci pour ma femme qui, malgré des grossesses difficiles, devait se traîner parfois devant des classes de plus bien difficiles à tenir. Notre médecin était nettement moins conciliant que son cher confrère ! A l’internat les coucheries entre filles étaient fréquentes et dans les combles, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, certaines filles invitaient de jeunes étalons repérés sur la cour et ces derniers en ressortaient le gland luisant et douloureux, les bourses vides et flétries pour longtemps…
Les réunions de parents de début d’année pouvaient être houleuses. Certains parents reprochaient à une professeur d’histoire-géographie de donner des leçons à apprendre par cœur en sixième. D’autres reprochaient à d’autres enseignants de ne pas donner assez de travail. Quant à moi, je fus pris à partie un jour par une mère d’une fille de cinquième et elle tenta de monter tous les parents de la classe contre moi. Cette mère était une femme forte, semblant sortir tout droit du fin fond des âges. Elle était noble, pauvre et avait épousé un gueux. Elle était habillée comme une paysanne du dix-neuvième siècle travaillant dans un champ ! De sa voix forte, elle me reprochait d’être beaucoup trop exigeant avec les enfants ! Je n’avais qu’à me contenter de leur apprendre à compter ! Bref, je croyais rêver ! Elle avait inscrit ses enfants dans le privé pour qu’on leur attribue de bonnes notes mais pas pour que l’on tente de les faire réfléchir sur des problèmes plus pointus ! Heureusement, sa fille était beaucoup moins rude que sa mère et, en classe, avec moi, réagissait très bien.
Dans la salle des professeurs une ambiance de polit-buro régnait. Il y avait beaucoup de messes basses s'interrompant quand untel entrait. Je ne me suis jamais mêlé aux commérages mais j'avais remarqué que si j'émettais la moindre critique sur le fonctionnement de l'institution, celle-ci était rapportée, parfois déformée, à la direction, dans le quart d'heure suivant par des âmes charitables. Il y avait en particulier un petit groupe de femmes un peu plus âgées que moi professeurs de mathématiques ou de physique. Une belle bande d'intrigantes et d'ignorantes ; elles ne connaissaient même pas les priorités algébriques que tout élève de cinquième, même faible, manie sans difficulté ! Lorsqu'elles étaient professeurs principaux, elles tentaient de faire parler les élèves sur les collègues qu'elles n'appréciaient pas et tentaient, heureusement le plus souvent en vain, de monter la classe contre eux. Parmi elles je n'avais pas fait attention à une petite collègue de physique montée sur ses ergots mais à l'ambition démesurée.
Des signes avant coureur auraient dû m'alerter : visite de sœurs de la congrégation avec toutes ses huiles. Drôle de congrégation au demeurant ! Une flopée de filles particulées, n'aimant que les voyages et se vantant de posséder de splendides demeures à Rome, Venise, Tokyo, New-york et bien d'autres villes. Où est donc passée la pauvreté des premiers chrétiens et le partage des biens ! Je n'avais pas non plus prêté attention à la cour de flatteuses qui s'était formée autour de ma petite collègue de physique montée sur ses ergots.
Fin juin, lors de l'assemblée générale de fin d'année, j’appris que les sœurs, tout en restant dans l'établissement, confiait la direction à une laïque, ma petite collègue de physique. Nous eûmes droit à un discours fleuve dont je n'ai retenu que deux points déplaisant à mon esprit : "J'adore commander… Désormais vous ne m'appellerez plus par mon prénom.". Certains enseignants indiquaient en outre qu'elle avait "une revanche à prendre sur la vie", ayant grandi dans un milieu ouvrier donc à leurs yeux, défavorisé. Je n'aimais pas du tout ce langage. J’ai grandi moi aussi dans le milieu ouvrier mais n’ai aucune amertume ni esprit revanchard.
Au début, j'eus pourtant l'impression que tout se passait bien. Je continuais à faire mon travail, n'allais pas la voir. Seule m'agaçait sa manie de réunionnites longues et inutiles ainsi que son manque de ponctualité. Il lui arrivait fréquemment de commencer un conseil de classe avec une heure de retard ! Un jour, elle me convoqua ; elle était consciente du niveau lamentable du lycée, souhaitait mettre fin au laxisme et comptait sur moi pour effectuer une sélection en fin de seconde. J'étais heureux ; enfin un chef d'établissement qui souhaitait un enseignement de qualité et orienter les élèves vers des filières adaptées à leurs capacités intellectuelles et de travail ! Je ne me rendis compte que quelques années plus tard qu'elle se servait de moi et m'assignait ainsi un rôle ingrat auprès de certains parents.
Je devins responsable pour l'établissement d'un syndicat considéré comme modéré. Elle crut un premier temps que mon rôle allait être celui du béni oui-oui, entérinant toutes ses décisions. Erreur monumentale de sa part ! Je pris mon rôle très au sérieux et me mis à défendre tout particulièrement le personnel non-enseignant, directement salarié par l'école, alors que les enseignants sont payés par l'état. Il y avait beaucoup à faire ; les conventions collectives n'étaient pas appliquées, les grilles de classement du personnel non respectées. La directrice fut donc très surprise que je réclame des reclassements qui allaient coûter cher et je compris rapidement que tout ce qui touchait à l'argent pouvait la faire entrer dans des colères monstres où elle ne se retenait plus ; elle devenait méconnaissable. La trésorière du comité d'entreprise, une enseignante très gentille et qui était enceinte, fut prise à partie un jour, pour un motif futile, et insultée devant tout le monde. Je crois avoir compris bien des années plus tard les causes de ces emportements : l'alcool.
Me déplût aussi fortement la façon dont elle vira sans ménagement deux femmes. L'une enseignait le français, était responsable du niveau sixième-cinquième, allait "dorer la pilule" aux parents demandant des renseignements sur la scolarité de leur enfant, l'autre, très dépressive, remplissait les fonctions d'infirmière bien que n'ayant aucun diplôme. Elles vivaient ensemble depuis fort longtemps dans l'établissement et étaient, je pense, lesbiennes. Elles prirent très mal leur éviction et la directrice, qui voulait, et elle avait raison, embaucher une vraie infirmière, aurait pu attendre leur départ à la retraite en leur confiant éventuellement d'autres tâches.
Vinrent les années quatre-vingts et le projet de grand service laïc unifié de l'éducation nationale. Sans doute par refus d’un mode unique d’éducation imposé par les politiques et aussi parce qu’à l’époque j’estimais important de conserver des établissements scolaires où Dieu n’est pas exclu, je me retrouvai rapidement au cœur de la bataille pour le maintien de l’école libre. J’en ai collé des affiches « L’école libre vivra ! », distribué des tracts dans les boîtes à lettres. Souvent levé à une heure, j’arpentais avec d’autres les rues, rentrai à la maison vers six heures pour repartir au travail dès sept heures trente. J’ai même fait tous les déplacements sur Paris et ai participé à la construction de la petite école sur l’esplanade de la gare Montparnasse. La plupart des journalistes, par crainte des politiques en place, ont fait à cette époque de la pure désinformation en ne relatant pas les événements. Pourtant ils se disaient libres et indépendants du pouvoir ! Triste liberté ; ils s’autocensuraient pour que l’on ne les censure pas, omettant de signaler la forte mobilisation de gens très divers. La loi Savary fut donc finalement rejetée, alors qu’elle avait été bien négociée avec les plus hauts représentants de l’enseignement catholique ! A ce moment là, je fus heureux ! Pourtant aujourd’hui, je regrette mon engagement. L’école catholique, le plus souvent, n’est devenue qu’une école privée, mercantile, permettant à certains enfants d’accéder à des filières ou des niveaux qu’ils seraient incapables d’atteindre dans l’enseignement public. Plus grave, les écoles catholiques existant encore de nos jours, il est aisé pour des groupes, religieux ou non, de réclamer leurs propres écoles, accentuant ainsi le communautarisme.
En ces années là, mes relations avec la directrice étaient apparemment bonnes. Elle me faisait même quelques confidences qui pourtant me mettaient mal à l’aise : « tel collègue ne savait pas s’adresser à des enfants, tel autre était trop sévère, etc. ». J’évitais de lui dire ce que j’observais ; ce jeune professeur de gymnastique regardant de jeunes filles passer dans le couloir et disant à un collègue : « tu as vu celle-là, comme elle est bien roulée ! ». Cet autre professeur de gymnastique qui, bien que marié, s’intéressait de trop près aux jeunes garçons et aimait leur exhiber son petit sexe au moment du passage sous les douches de la piscine! Le corps enseignant n’est malheureusement pas épargné par quelques désaxés.
Je plaisantais beaucoup avec les élèves. Je trouvais qu’entre deux exercices difficiles, une courte pause faisait du bien à tous. Souvent je leur lançais des boutades. Il y avait ceux qui comprenaient et ceux qui visiblement ne comprenaient ni les mathématiques, ni l’humour, ni le français ! Un brave élève de première, Pierre-Alexandre, peu futé, fraîchement arrivé dans l’institution, car viré d’une autre boîte catho, me demanda un jour comment j’allais corriger leur dernier contrôle. Je lui répondis comme à mon habitude : « Ah ! Cela dépend de beaucoup de facteurs ! La musique que j’écouterai en corrigeant le paquet sera-t-elle apaisante ou agaçante ? Ma femme ou mes enfants m’auront-ils énervé ? Si je tombe sur une très mauvaise copie, je serai de fort mauvaise humeur pour corriger toutes les suivantes. De plus comme à l’armée, la « note de gueule » est inévitable ! Enfin, pour être franc, j’adore enseigner mais ai horreur de corriger les copies ! ». Ceux qui me connaissaient bien, souriaient, sachant que j’étais sévère mais juste, mais lui, dans la journée, alla pleurnicher dans le giron de la directrice en affirmant que j’étais un professeur injuste ! Je fus donc convoqué par la directrice qui me hurla dessus et me reprocha mon iniquité ! Je ne cherchai même pas à argumenter, je me contentai de lui dire : « Madame la directrice, je constate que vous n’avez pas un brin d’humour et vous n’êtes même pas capable de discerner le second degré. Vous avez l’esprit aussi obtus que Pierre-Alexandre. ». Premier accroc ! Il y en aura d’autres !
    Alors que je continuais à mener à bien la mission qui m’avait été confiée : relever le niveau d’enseignement du lycée comme celui du collège, je ne perçus pas tout de suite que la directrice avait changé son fusil d’épaule ! J’aurais du pourtant être plus clairvoyant. Les remarques de certains collègues sur mes moyennes de classe qu’ils jugeaient parfois trop basses commençaient à être de plus en plus fréquentes. Il est vrai que je ne pouvais pas lutter. Des 17 en français à des élèves maîtrisant fort mal la langue de Descartes, des 19 en éducation physique à des élèves empotés, gauches et aux pieds valgus! Bref, je ne pouvais pas atteindre ces sommets ! La directrice, ayant de gros soucis avec les études plus que laborieuses des ses enfants, commençait à caresser dans le sens du poil les vieilles familles qui commençaient à bouder l’institution devenue plus exigeante. Et oui, comme toute entreprise commerciale, l’institution ne voulait pas s’autoriser à perdre des clients ! Et qui donc pouvait faire fuir la clientèle ? Vous l’avez deviné ! C’était cet abominable professeur, de plus de mathématiques, capable d’attribuer de bonnes notes à certains gueux mais surtout capable de noter à leur juste valeur certaines copies d’enfants issus de milieux dits privilégiés. Il est à noter que certains de ces milieux privilégiés avaient fait autrefois fortune uniquement grâce au sinistre commerce triangulaire. La directrice commença donc en public comme en privé à me reprocher mes notations et mon manque de pédagogie. Elle alla même jusqu’à faire venir un inspecteur, dans l’espoir qu’il me ferait des reproches. Comme cela se pratique parfois j’invitai donc ma directrice à assister au cours en compagnie de cet inspecteur. Et là ce fut un festival ! La classe était gentille mais d’un niveau très bas. Contrairement à de nombreux collègues qui répétaient à l’avance, avec toute la classe, la séquence traitée devant l’inspecteur, je n’avais rien préparé de spécial avec mes élèves et fit cours comme à l’accoutumée. J’eus cependant, peut-être par méchanceté, la joie d’envoyer au tableau les élèves les plus faibles dont ce cher Pierre-Alexandre, le pleurnichard protégé par la directrice. Ces élèves faibles étaient assez à l’aise avec moi et les questions qu’ils posaient, les erreurs qu’ils commettaient, montraient à l’inspecteur leurs lacunes mais surtout pour certains leurs grandes difficultés de compréhension ! L’inspecteur en avait parfois le sourire mais le visage de la directrice était décomposé ! L’entretien avec l’inspecteur fut très cordial ; il m’avait trouvé très patient, très performant dans mes tentatives de correction des erreurs de compréhension et me souhaitait bien du courage devant un auditoire d’un niveau aussi faible ! Il estimait également que mes rapports avec les enfants semblaient très bons et ma pédagogie, laisser les élèves commettre des erreurs puis tenter de les leur faire retrouver et les corriger, excellente. Tant pis pour la directrice ! Elle n’avait pas réussi à me faire « coincer » et en outre elle montrait devant un inspecteur que son institution possédait, ce qui me paraît inévitable parfois, des classes plutôt faibles, alors que son discours devant les parents était pour résumer : « Chez nous c’est l’excellence, ailleurs c’est calamiteux ! ». Lors des réunions de parents elle leur conseillait de « soigner leurs relations ». Discours que j’abhorre.
    Les conseils de classe se déroulaient parfois de façon fort désagréable. Les élèves délégués et les parents délégués se mêlant de ce qui ne les regarde pas : la pédagogie : tel professeur était trop exigeant, tel autre trop sévère, un autre encore trop cool. Cela traduisait la mauvaise préparation du conseil de classe par le professeur principal. Je remarquai rapidement que quelques collègue avaient le don d’orienter les élèves afin qu’ils mettent en avant mes moyennes de classe jugées trop faibles. Une qui excellait dans ce domaine était ma petite collègue de sciences économiques, dont j’ai déjà parlé. Une fin d’année scolaire, les élèves de Terminale organisaient, le soir, une petite fête. Sachant comment, les années précédentes, ces réunions avaient vite dégénéré, je ne souhaitais pas y participer. Ma chère collègue me sauta dessus : « Ah, mais Bernard, il faut accepter d’être remis en cause par les élèves ! ». Je ne lui répondis rien, mais le lendemain, je pus, même si je n’aurais pas dû le faire, en mon for intérieur savourer ma vengeance. Elle avait été la cible des élèves de sa classe qui, la soirée durant, l’avaient imitée et s’étaient moqués odieusement d’elle. Sur moi, les élèves n’avaient prévu aucun sketch. Visiblement, elle ne savait pas bien accepter de se remettre en cause, ayant encore le lendemain les yeux humides…
    Mais que pensaient donc de moi les religieuses encore présentes dans l’établissement ? Très difficile à savoir ! Si l’ancienne directrice avait, je pense une bonne opinion de moi, une nouvelle sœur, habillée toujours suivant les derniers cris de la mode, ne devait guère m’apprécier. Il est vrai que j’étais un peu le vilain petit canard, issu d’un milieu modeste, ne voulant pas tenir compte des origines sociales des enfants. Il m’arriva même de critiquer certaines de leurs actions dans le cadre de la catéchèse. Crime abominable ! Un brave gaillard de Terminale, qu’aucun enseignant ne supportait sauf moi, arriva un jour à mon cours, après la récréation du matin, la bouche encore toute déformée par la présence d’un gros pain au chocolat ! De ses poches dépassaient aussi deux ou trois croissants. Cet élève aimait bien faire le pitre, sortir de grosses plaisanteries, mais comme il était très franc, je m’en arrangeais fort bien, contrairement à bien de mes collègues très coincées. Comme je lui demandais des explications, il m’indiqua que le repas de midi de la cantine était trop frugal pour sa grande anatomie et comme c’était le Carême, il y avait durant toute cette période vente de viennoiseries pour une bonne cause dans un pays africain où des enfants manquaient de tout et plus particulièrement de nourriture. Le boulanger reversait à l’établissement, quelques centimes par article acheté. J’expliquai alors à toute la classe que je trouvais formidable de vouloir aider des enfants africains affamés, mais que la méthode n’était pas bonne. Plutôt que de se remplir la panse en ayant une petite larme pour les ventres creux, je leur proposai une autre démarche : demander que le boulanger passe toute l’année sauf pendant le Carême. Et pendant cette période, verser l’intégralité de leurs dépenses habituelles pour les viennoiseries. Ce système, s’il avait été appliqué, aurait permis de récolter d’avantage d’argent mais surtout, aurait évité de penser aux affamés en ayant personnellement le ventre plus que rebondi ! Certaines filles faisaient la grimace. Elles avaient devant elles un anarchiste ! Mon grand gaillard, lui, rit de bon cœur et alla dans la semaine exposer mon point de vue à la religieuse organisatrice de cette bonne action ! Ah, on ne critique pas si facilement certaines religieuses, on me reprochera quelques années après de ne pas avoir «l’esprit de la congrégation ». Je le prends aujourd’hui encore comme un merveilleux compliment. Je tiens à signaler que dans cette congrégation, il y avait quelques sœurs polonaises, pauvres, humbles, d’une gentillesse, extrême, mais mises à l’écart par les filles de famille devenues religieuses pour voyager et s’habiller en Burberry ou Channel, sous prétexte de plaire aux jeunes ! Ces religieuses polonaises n’accédaient qu’aux travaux de ménage, de cuisine et aux taches les plus dures.
    Une sale habitude dans l’institution était de toujours attribuer la Terminale C (scientifique) à la même, relativement jeune, vieille fille, professeur de mathématiques. Elle n’était pas une excellente mathématicienne, mais avait su plaire à la direction et était sérieuse. Certaines familles étaient ravies de cet immobilisme dans l’attribution de cette classe  : d’une année sur l’autre, cours et surtout contrôles ne variaient pas d’un iota ! Il était donc aisé pour certains enfants d’avoir de bonnes notes. Certains enseignants de mathématiques se sentaient, à juste titre, dévalorisés. Tout donnait l’impression qu’ils n’étaient pas jugés capables d’enseigner en Terminale scientifique ! Or voici qu’un jour ma cheftaine, tout miel (j’aurais dû me méfier !), me convoque dans son bureau pour me proposer pour la rentrée suivante cette classe ! Moi qui étais entré dans son bureau, me demandant à quelle sauce j’allais être dévoré, fut fort surpris et acceptai sur le champ ; j’aime bien changer assez souvent de niveau d’enseignement pour éviter la routine. Dès la semaine suivante, des âmes charitables m’apprirent que cette classe avait été proposée à d’autres collègues, qui avaient tous refusés ! La raison en était fort simple ; la vieille fille titulaire à vie prenait une année sabbatique pour préparer l’agrégation. Je ne regrettai pas mon choix. Pourtant je dus rapidement essuyer à nouveau les foudres de la directrice. A raison de trente copies fort longues à corriger chaque semaine uniquement pour cette classe, il m’arriva une fois d’avoir un peu de retard pour rendre l’un des devoirs. Cette directrice, prévenue sûrement par une élève au bon esprit chrétien, me tomba dessus dans le hall de l’accueil où parents et élèves sont présents et me lança un flot d’injures sur ma façon de travailler ! Elle ne se préoccupa pas des causes de mon léger retard ; j’aurais pu ainsi lui expliquer que mon tout jeune et premier enfant avait eu cette semaine là de très gros ennuis de santé. Le plus triste c’est qu’elle ne montrait pas l’exemple ! Toujours en retard aux quelques cours qu’elle avait gardés afin de s’assurer un salaire et une retraite encore plus confortable. Quant à sa préparation des cours, elle était nullissime ! Elle se contentait de recopier au tableau le cours d’un collègue. La craie dans la main droite, la feuille du collègue dans la main gauche, elle semblait ne rien comprendre à ce qu’elle écrivait. Mais, comme souvent, ce genre de personne donne aisément des leçons aux autres !
    Le jeune sous-directeur, qu’elle venait de nommer, n’était guère mieux ! Très arriviste, il voulait en mettre plein la vue à tous. Il était très efféminé, mais il est vrai qu’il avait été interne dans un grand bahut privé du centre-ville à la réputation qui sentait le soufre, où j’enseigne actuellement. Il était cependant marié et sa femme, elle aussi enseignante, était vulgaire et très m’as-tu vue. Professeur de mathématiques, lui aussi, il se croyait très rigoureux alors qu’il ne s’apercevait même pas que certaines de ses démonstrations ne valaient rien ; il avait en effet une fâcheuse tendance à admettre dès le départ ce qu’il voulait démontrer ! Bref, le serpent qui se mord la queue. Il se prétendait aussi très doué en informatique et, un mois de juin, nous fit ses adieux ; il démissionnait de l’enseignement et allait travailler comme cadre dans un grand groupe d’assurances. Hélas pour lui, il revint tout penaud en septembre, n’ayant pas été capable de tenir le poste. A cette occasion la directrice dut faire des faux en écriture pour le réintégrer ! Il réetira ce type d’expérience quelques années plus tard. Monsieur, et après tout c’était son droit, voulait la Terminale scientifique réservée à la jeune vieille fille. La directrice, à l’époque à genoux devant ce bellâtre, la lui accorda ! Il ne tint pas plus de quinze jours, son niveau de connaissances mathématiques étant largement insuffisant, et l’habituée put reprendre sa classe réservée à vie. Cela ne l’empêcha pas d’obtenir quelques années après, avec sûrement un volumineux piston, l’agrégation ! Pauvre pays !
    La directrice, au fil des années devint de plus en plus odieuse. Périodiquement, il lui fallait une ou deux personnes sur lesquelles elle soulageait ses nerfs ou, pour parler franchement, piquait une bonne crise de delirium. Sans raison apparente, elle était capable d’injurier, de rabaisser, d’insulter quelqu’un en public. Elle n’était tendre qu’avec sa famille et avait su les faire embaucher : son mari comme enseignant, son beau-frère comme jardinier, un de ses fils à un poste bidon, une nièce et une belle-fille comme enseignantes. Je ne donne pas toute la liste, ce serait ennuyeux pour le lecteur ! On avait affaire à une directrice qui se comportait comme tout bon dictateur ! Régulièrement, je remplissais un formulaire de demande de mutation, mais en vain.
Un soir, à mon domicile, la sonnerie du téléphone retentit. Je décroche, pensant avoir affaire à un commercial tentant de placer assurance ou travaux de la maison. J’entendis un flot de paroles, presque incompréhensibles, quelques injures, et finis par deviner qu’il s’agissait de ma directrice qui se comportait en véritable kapo ! J’avoue que je ne sais toujours pas ce qu’elle m’avait dit ce soir là ni ce qui provoqua, hormis l’abus d’alcool, cette furie ! C’en fut trop ; il me fallait absolument quitter cet enfer. Je décidai donc de critiquer systématiquement, devant les élèves, tout ce que j’estimais anormal dans le fonctionnement de l’établissement ! La tâche était aisée , les exemples étant fort nombreux : les élèves étaient souvent prévenus de décisions importantes avant les enseignants, un surveillant principal, un peu simplet, se permettait d’annuler des retenues données par des enseignants sans les prévenir, etc. Le but était que quelques élèves charitables aillent répéter mes critiques éhontées du fonctionnement de l’établissement dans les hautes sphères de la direction ! Lors d’un conseil de fin de trimestre, alors que je donnais mon avis sur un élève, la kapo me lança que je n’avais rien à dire car je n’avais pas « l’esprit de la congrégation ». Je lui demandai donc l’autorisation de quitter le conseil de classe et ainsi je fus dispensé de conseils pour cette fin d’année scolaire. J’eus rapidement la joie d’apprendre que ma demande de mutation aboutissait enfin, sans doute avec un sérieux coup de pouce de la kapo, peut-être un peu gênée de son attitude envers moi. Mais parmi les trois établissements pour lesquels j’avais postulé, je n’obtenais que mon troisième choix : le grand internat à la réputation plus que sulfureuse…

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