Eddy Tov - Le cerisier de Gaétan - texte intégral

In Libro Veritas

Le cerisier de Gaétan

Par Eddy Tov

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Table des matières
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Le cerisier

Tintin avait bien réussi son coup. Le plus drôle, c’est qu’il avait embarqué tout le monde dans son sabotage ; il avait consciencieusement mouillé la Mairie, fait faire le travail par les services techniques, convoqué les associations, demandé son avis à des ingénieurs conseils. Ce qui fait qu’en une petite année, il avait fait de la moitié de la population de Saint-André des complices, et qu’il avait réussi à être le moins compromis de tous. Ce n’était pas rien car Saint-André, était une grosse agglomération de ce département de La Niagre. Je pense qu’on peut dire que c’était la première fois qu’un homme seul faisait faire à autant de gens un acte révolutionnaire à leur insu.
Personne ne sait rien, mais aujourd’hui, je peux bien raconter tout ce qu’il m’a confié pendant cette petite année où il a jubilé en attendant ce printemps 2008. Il me semble important de prendre le temps de bien expliquer d’où lui vint cette idée.
Tout est parti d’un accrochage qu’il avait eu avec le vieux Gaétan. Celui ci, ancien maire de la commune, l’avait attrapé par la manche alors qu’il était en train de prendre quelques cerises qui pendaient de son arbre au-dessus du trottoir. C’était certes exagéré de traiter ce pauvre Tintin de voleur. Tout le monde au village connaît le bon cœur et l’innocence de ce grand garçon. Mais celui-ci avait naïvement pensé que tout le monde partageait sa vision généreuse du monde et s’était accordé quelques cerises, prises à la nature selon lui, avec laquelle il entretenait le plus doux accord. Las ! Le cerisier avait un maître plus ombrageux qui ne l’entendit pas de cette oreille. Le vieux Gaétan piqua une colère terrible et traîna le malheureux par la manche jusqu'à la mairie.



- Mais, Monsieur Gaétan, lâchez-moi vous me faites mal ! C’est juste des cerises quoi !
- Sale petit voleur, tu sais pas ce que c’est, le respect, la propriété privée ; qui vole une cerise ce jour, volera une usine de confiture demain ! Mais je suis là ! Je veille ! Suis-moi, sale voleur !
Le vieux Gaétan avait encore de la force. Dame, c’est qu’il avait travaillé sa vie durant dans les champs et si son dos en fut rompu, ses mains énormes avaient encore une grande force.
- Hé ho ! Gaétan, qu’est ce qui te prends ! gronda l’adjoint au Maire qui avait sursauté à l’entrée fracassante des deux hommes.
- Ce fichu gamin me vole mes cerises. Ce sont mes cerises ! C’est un voleur, Benoît. J’entends que tu le fiches aux flics séance tenante !
- Allons, Martin n’est pas un voleur, voyons. Calme-toi. Qu’as-tu fais Tintin ?
- J’ai pris quelques cerises qui pendaient au-dessus du trottoir, quand...
- Il avoue ! Tu vois bien, c’est la peur qui le fait avouer !
- Gaétan au nom du ciel calme-toi. Tintin, Qu’as-tu fait du sac ?
- Mais quel sac ? J’ai mangé les cerises, je n’ai pas de sac !
L’adjoint souleva de surprise ses énormes sourcils broussailleux.
- Heu, tu en as mangé beaucoup ?
- Bah, non. Juste quelques-unes.
- Je vois. Fiche-moi le camp.
Le vieux Gaétan sauta sur place de colère.
- Mais qu’est-ce tu fous ? T’es cinglé, 'pâs ? Mon voleur tu le laisses partir ? Mais je vais te foutre au flic aussi toi ! V’là que t’es fou aussi ! J'y tiens à mes cerises !

Le pauvre adjoint eut bien du mal à calmer le vieux qui ne décolérait pas. Le pauvre Tintin fut complètement traumatisé par cette histoire mais n’en fit rien voir.
D’un tempérament heureux et souriant, il ne disait rien de ses sentiments, il fallait être diablement finaud pour les deviner.
Travaillant aux services techniques, il fut fort occupé l’année qui suivit. Mais ce qu’il fit ne fut pas une vengeance. Non. Considérez plutôt que ce fut une réaction naturelle. Tout simplement. Il assomma tout d’abord d’idées nouvelles le Maire en place, et Benoît, l’adjoint qui l’avait laissé partir ce jour-là ; des idées de bancs publics pour les vieux, de poubelles dans les squares. Il faut bien convenir que cet esprit altruiste avait des idées charmantes et à force, celles-ci  passèrent. On arrangea le vieux square, on refit même la petite avenue, la cour de l’école était déjà en travaux à l’époque et finalement on lui demanda des idées. Quand on refit les abords de la rue commerçante cette année-là, il fut du conseil aussi et ses plans griffonnés en réunion arrivèrent même jusqu’à l’architecte des bâtiments historiques. Tout le monde approuva et on lui fit de plus en plus confiance. Il en profita donc pour discrètement modifier quelques détails sur les bons de commande. Il en eut beaucoup des idées. Mais la principale n’était encore visible que de lui seul...
Il fit tant et si bien qu’avant l’automne, pas un endroit de Saint-André n’échappa à son style. Il m’entretint souvent à l’époque de ses progrès. Il disait parfois "le vers est dans le fruit !" et ça le faisait beaucoup rire. Je comprends mieux pourquoi maintenant.
L’hiver passa et la neige abondante n’arrêta pas son sens de l’innovation. Il planta quelques arbustes, en arracha d'autres.
Il fit de lui-même quelques travaux supplémentaires pour parachever son œuvre et attendit paisiblement le printemps.
Finalement, le grand jour arriva après un mois d’avril épouvantable.
Le froid avait duré jusqu’au cinq mai. Tintin resta confiant jusqu’au bout. Les semaines de mai et juin furent les plus belles de sa vie je crois. Ensuite, la méchanceté des puissants, si elle renonça à le traîner en justice, en partie grâce à ses efforts pour mouiller tout le monde, réussi néanmoins à le chasser de la ville de Saint-André.
Bien sûr, autant moi que les habitants, faisons tout pour qu’il profite des fruits de son travail. Ce n’est que justice finalement à nos yeux. Car après tout, quand les fruits se mirent à pousser sur les pommiers qu’il avait fait planter dans l’avenue, sur les cerisiers du square, sur les poiriers, les mirabelliers, quand les vignes décoratives se sont révélées être pleines de raisins, quand les buissons de l’école se sont révélés être des framboisiers, mûriers, groseilliers, cassissiers, tout le monde se régala abondamment, tout le monde fit l’économie des fruits et légumes dont les prix avaient tant augmenté,  sauf Tintin ! Il ne s’est régalé que du bonheur des enfants, de la joie des couples qui croquaient ces pommes gratuites. Il a pleuré de bonheur en regardant les mendiants s’empiffrer de raisin en rigolant, à la place de leur vin rouge. C’est jusqu’en octobre même, que tout le monde a profité de son idée, qui a aussi épargné les finances publiques, tant ces plantations étaient bon marché.
A ce jour, malgré les protestations des producteurs et des marchands, personne n’a encore osé arracher tous ces bienfaits de la nature, surtout pas Gaétan, qui fut finalement le seul à avoir remercié Tintin, tant on fichait la paix à son cerisier !