Birdman - La FFA est toujours là! - texte intégral

In Libro Veritas

La FFA est toujours là!

Par Birdman

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Table des matières
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La FFA est toujours là !

Le gars se dandine d’un pied sur l’autre. Il s’appelle Peter Conway. En bon citoyen, il possède deux boulots pour survivre - vendeur de pneus et je ne sais plus quoi d’autre - et s’imagine qu’il a droit au bonheur comme tout le monde. Il veut sa part du rêve américain, et je suis là pour lui donner. Un petit bout seulement, le temps que le réveil soit plus dur encore. Pour l’instant, il contemple l’océan Atlantique par la baie vitrée du salon comme un petit garçon regarde la devanture d’une confiserie.
-  C’est sûr, ça me tente bien, geint-il.

Tu m’étonnes. Miami, en front de mer, cent soixante mètres carrés au vingt-cinquième étage d’une résidence top luxe avec service de sécurité, et tous les commerces en bas du bloc - enfin bientôt, pour l’instant tous les rideaux étaient baissés, mais les baux n’allaient pas tarder à s’arracher comme des petits pains, assurait le promoteur. Une terrasse de trente-quatre mètres carrés. Trois box pour garer les voitures de Monsieur, Madame et Petit Chéri. Une cave qui ferait le bonheur de n’importe quelle famille Portoricaine en situation illégale. C’est sûr, c’est tentant…

Conway sait au fond de lui-même qu’il y a un hic, même s’il n’a pas envie de se l’avouer. Tempête sous un crâne un peu bas. Enfin, il se décide à ouvrir une bouche tremblotante.
-  Chuis pas bien sûr d’avoir les moyens, bredouille-t-il.
Je me fends d’un large sourire. Le sourire numéro trois, intitulé « Tu peux faire confiance à Tonton Mike ».
 

 
-  Allons, Peter, nous allons voir cela ensemble. Voilà dix ans que je suis dans l’immobilier, je vous assure que je sais reconnaître un bon dossier au premier coup d’œil. Voyons, combien gagnez-vous par mois ?
-  Moi, trois mille dollars, et Lucy mille. Ça fait quatre mille en tout, précise-t-il, au cas où je n’aurais pas su faire l’addition tout seul.
-  On va mettre cinq mille. Il faut savoir anticiper sur vos prochaines augmentations. Sur cette base, combien pensez-vous pouvoir investir mensuellement ?
Mon pigeon roule des yeux exorbités. Il commence à entrer dans le monde de la spéculation, ce monde merveilleux où tout est possible.
-  Chais pas, moi. Trois mille ?
-  Il va falloir vous forcer un peu, Peter, où vous allez passer à côté d’une affaire formidable ! On va dire trois mille cinq cents, et vous irez un peu moins au restaurant, voilà tout ! De toute façon, lorsque l’on habite un endroit comme celui-là, on n’a plus envie d’en sortir, n’est-ce pas ?
 
Conway opine, oubliant certainement qu’il n’a pas mis les pieds dans un vrai restaurant depuis plus de dix ans.
-  Avez-vous contracté des crédits à la consommation ?
-  Ben… On a un emprunt sur la voiture du petit, et sur la télé.
-  Oui…Bon… Cela ne me semble pas suffisamment déterminant pour être noté. Pas d’autres grosses dépenses prévues ?
Une nouvelle fois, mon client attaque la Danse de l’Embarras. Tip, Tap, d’un pied sur l’autre.

 
-  C’est que… Le petit entre à l’université l’année prochaine…
On voudrait qu’il fasse de bonnes études…
-  Mais vous aurez certainement une bourse ! Et puis il fera des petits boulots à côté, ne l’avons-nous pas fait lorsque nous étions jeunes ? Non, croyez-moi Peter, voilà un dossier qui s’annonce sous les meilleurs auspices. Je connais personnellement Monsieur Connelly, à l’American Trust. Une réponse favorable de sa part ne sera qu’une formalité. Regardez bien cet appartement, Peter, il est déjà à vous !
Le petit garçon est maintenant dans la confiserie. Il a presque le billet à la main.


 
-  Tom ? C’est Mike.
-  Je t’écoute.
-  J’en ai encore un pour toi. Tu verras, il est super. Il ne gagne pas assez, il est déjà endetté, et il doit encore payer pour les études de son fils. Le candidat idéal.
-  Bon sang, c’est le septième en un mois ! Tu es tombé sur un nid ou quoi ?
-  Crois-moi, en ce moment, c’est presque trop facile. Je t’envoie le dossier, fais-moi une proposition bien pourrie, le pigeon est à point.
-  Compte sur moi. Merci, Mike.
-  A mercredi.
-  Ouais.
Clic.
  

-  Conway.
-  Peter, Mike Zane de Miami Beach Real Estate à l’appareil, j’ai une excellente nouvelle pour vous. Comme je vous l’avais dit, Monsieur Connelly est partant pour financer votre projet immobilier. J’ai devant moi une proposition de l’American Trust, avec un endettement sur trente cinq ans seulement, et des mensualités de trois mille six cents dollars, exactement ce que nous avions calculé !
-  Oui, mais… C’était sur cinq mille dollars et…
-  De plus, tenez-vous bien, Peter, Monsieur Connelly vous propose de ne commencer à rembourser que dans un an, voire plus tard, si vous rencontriez quelques difficultés. Vous ferez le point avec lui en temps et en heure, c’est un expert en aménagement de dettes. Il m’assure que le plus important, c’est que vous puissiez profiter du crédit auquel tout Américain a droit.
-  …
-  Peter, je vous laisse, mon rendez-vous vient d’arriver. Je vous attends demain à treize heures pour la signature. A demain, sans faute !
-  …
Clic.
 

Mercredi, vingt et une heures, réunion de cellule animée par Thomas Connelly. C’est lui le relais auprès du Central. Il fait le bilan du mois, et nous redescend les informations. Nous sommes une bonne vingtaine, tous affiliés à la FFA. Mais personne ne le sait. Personne, à part nous, ne sait que la FFA existe.
-  …Et bravo à Mike qui nous a obtenu encore sept signatures ce mois-ci. Le dernier est un modèle du genre !
Les regards convergent vers moi. Pas d’envie, pas de jalousie. Juste de la camaraderie, de la complicité liée au plaisir de partager ensemble une bonne blague. Une bonne blague planétaire. Tom poursuit.
-  Le Central m’a confirmé que l’opération se passe comme prévue. La titrisation de nos emprunts pourris a été réalisée sans encombre, les valeurs sont maintenant ventilées dans le monde entier. Nous pouvons passer à la phase finale. Nous allons récupérer nos créances. Enfin, dit-il dans un sourire espiègle, nous allons essayer…
Un gars lève le doigt. C’est Jimmy Wong, un autre agent immobilier. On se croise souvent.
-  Ce Français, dont tous les journaux parlent en ce moment, Kerviel, il est avec nous ?
Tom est hilare à présent.
-  Je ne peux pas dévoiler l’identité des membres d’autres cellules de la FFA. Mais je peux vous confirmer que des opérations préliminaires ont été lancées à titre expérimental dans d’autres pays…
Un éclat de rire général clôt la séance.
C’est une crise. Une crise mondiale. La plus terrible depuis 1929. Des dizaines de milliers de gens perdent leur emploi. Les Conway ont rendu leur bel appartement, et dorment dans la seule voiture qui leur reste. L’économie dite libérale est au bord du gouffre. Tout cela à cause de l’inconscience du monde financier, dit-on. Inconscience ? Prise de conscience, plutôt.
 
La FFA, Fédération des Financiers Anarchistes est née le 12 septembre 2001, sur les ruines fumantes des tours du World Trade Center. De ce brasier, les rescapés n’ont pu ressortir réellement indemnes. Ils ont vu leurs amis se jeter par la fenêtre pour échapper à une mort atroce. Ils ont appelé leur famille pour leur dire un dernier adieu. Ils ont descendu d’interminables escaliers dans le noir sans savoir s’ils reverraient jamais la lumière du jour. Tous, le lendemain de ce jour funeste, se sont posé des questions sur le sens de leur vie. Certains ont changé de voie, devenant artistes ou s’engageant dans l’humanitaire. D’autres, une dizaine au départ, sont devenus révolutionnaires. Ils avaient failli mourir pour une cause qu’ils ne voulaient pas défendre. Le système avait broyé leur vie avant que les terroristes ne tentent de broyer leur corps. Ceux-là ont décidé de continuer, afin de mieux frapper de l’intérieur. Ils sont devenus le Central.
 
Nous sommes maintenant près de cinq mille à travers le monde : banquiers, traders, agents immobiliers, gérants de fonds d’investissement, uniquement des postes clefs. Nous avons tous été recrutés par un ami, au bon moment. Au moment où l’on se pose certaines questions.
Nous avons appliqué à la lettre le plan simple dressé par le Central, aidés en cela par les dispositions de l’administration Bush, soucieuse de restaurer la confiance dans la vitalité de l’économie américaine. Du crédit, encore du crédit, toujours du crédit ! Petit à petit, la bonne vieille machine à consommer est venue se nicher toute entière entre nos mains. Des escrocs et des inconscients nous ont aidés à parachever notre œuvre. Il a suffi de retirer quelques cartes pour que le château s’écroule. Il nous a fallu sept ans pour cela. Il ne nous a fallu que sept ans, pourrions-nous dire.
 
Le séisme est immense. Le malheur est partout, mais la solidarité gagne du terrain. Les gouvernements les plus libéraux prônent maintenant le soutien de l’état. Obama redonne de la fierté à l’Amérique, et au monde entier qui a l’impression d’avoir participé au vote. Les écologistes reparlent d’écologie. Il y a du mieux, mais ce n’est pas assez. Les vampires sont encore là, cachés derrière un masque de bons sentiments. Des banquiers véreux ont pris l’argent public et se le sont redistribué sous forme de bonus. Les multinationales font de la publicité en se moquant de la crise. Ils ont tort de rire. Nous ne nous arrêterons pas là. Nous voulons repartir de zéro, tout nettoyer. Ce n’était qu’un coup de semonce. Attendez-vous au pire. Attention… La FFA est toujours là !