31 Janvier 1990
Hier soir, 31 janvier 1990, un médecin nous a dit, à mon époux et à moi-même, que j’étais alcoolique.
Moi, ça fait 20 ans que je le sais.
C’est désormais confirmé.
Je ne sais pas encore comment je suis rentrée. Avec lui, mon mari, je suppose.
Une fois de plus, je n’étais pas "là".
Bizarre cette faculté que j’ai de me détacher ainsi des contingences de ce bas monde non ?
En tout cas, ça m’aura sauvée. De quoi ? Ne me demandez pas. Je ne crois même pas que ce soit une question d’orgueil…
Enfin, nous sommes rentrés et j’ai dû me mettre au lit. J’ai dû penser « ça suffit pour aujourd’hui » ou quelque chose d’approchant.
Je ne me souviens plus très bien.
De toutes façons, plus question de boire pour noyer les questions, pour soulager la souffrance voire même pour oublier la triste réalité.
Ce matin, encore sous le choc, il est parti au bureau.
Moi j'ai appelé pour dire que je ne viendrai pas aujourd'hui. Je pensais, "ni un autre jour d'ailleurs", mais je ne l'ai pas dit. Elle a été gentille, ma collègue, à l'autre bout du fil. Elle m'a dit "soigne-toi bien, prends ton temps".
Bien sûr.
Et maintenant je suis au pied du mur.
Et maintenant je fais quoi ?
Ils ont bien essayé de dire hier soir que "ça" se soigne. Que c'est une maladie. Pas un vice. Que "ça" n'a rien à voir avec la volonté.
C'est parce qu'ils ne savent pas, parce qu'ils n'ont jamais su, toutes les fois où j'avais essayé.
Et échoué.
De toutes façons, j'ai déjà décidé.
Je vais aller dormir.
Dormir pour longtemps.
Je suis montée dans mon bureau.
Plusieurs semaines que je prépare mon coup. Chaque fois que je vais voir ma psy je lui fait remplir une ordonnance.
Des boîtes de 100 syouplait…
Cette conne, elle ne se rend même pas compte qu’elle me donne toutes les drogues que je veux.
Docile, elle obéit.
Dans le fond, les toubibs, c’est pas bien compliqué. Tu donnes les indications. Tu leur dis ce que tu as (surtout pas oublier ça, c’est important) et tu leur dit ce qu’il te faut pour te soigner.
Simple.
Essaie, ça marche à tous les coups. Au début, comme tout le monde, j'y croyais à la sacro-sainte suprématie du corps médical… A leur blouse blanche et leur stétomachin là.
Je suppliai à genoux, je baignais dans ma honte, rien n'était trop humiliant, je devenais carpette, lavette, n'importe quoi pourvu qu'on m'aide, pourvu qu'on me donne LA solution miracle.
Pas seulement un mouchoir en papier…
Et puis, à force de m'entendre dire qu'il n'y avait pas de secret, que "voyez-vous chère madââââme, la force, elle est en vous… et bla bla bla, cause toujours tu m'intéresses".
A force de foncer au bistro du coin sitôt sortie de chez le carabin sans que jamais RIEN ne soit résolu, sans la plus petite lueur d'espoir à me mettre sous la dent (un cognac s'il vous plaît, un double), à force de tout ça donc, j'ai fini par me la faire, ma petite philosophie…
Donc, disais-je, cette conne, elle m’a donné 4 semaines de suite 4 boîtes de 100 pilules, ça fait environ 400 (moins ceux que j'ai déjà avalés). Tu vois, je calcule bien, je suis pas encore trop bouffée aux mites… Je disais donc, nous avons rendez-vous au centre de "maladies de la dépendance" le 31 janvier à 18h. Ce soir là tu peux être sûr qu'on va enfin dire o-f-f-i-c-i-e-l-l-e-m-e-n-t que je suis une alcoolo.
Et après ça basta.
Point de non-retour.The end.
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