Jean-Baptiste Messier - Contes sous la voûte étoilée - texte intégral

In Libro Veritas

Contes sous la voûte étoilée

Par Jean-Baptiste Messier

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Table des matières
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L'âme unie vers El

Il était une fois une princesse charmante montée sur un cheval blanc. Le cheval n’était pas ordinaire, il portait de petites ailettes blanches qui soulignaient ses qualités de messager. La princesse qui se nommait Éléonore contemplait un château surplombant un lac. Ce château était bâti sur une roche en schiste, de petites tourelles, un pont-levis, des meurtrières, des créneaux achevaient de lui donner un air majestueux et mystérieux.
Selon la légende mainte fois racontée en son vert pays, un beau prince endormi attendait dans le donjon d’être réveillé par une princesse aventureuse.
Après avoir observé le bloc schisteux, la princesse qui se targuait d’être savante, observa divers signes d’une végétation épanouie et anarchique. Des lierres, des glycines, des branches de rosiers dévoraient littéralement les murailles. Elle contempla aussi des branches d’oranger qui dépassaient des murs du château. On aurait pu croire que ce château était abandonné au vu de cette nature exubérante. En réalité, il était simplement victime d’un enchantement qui le maintenait dans une bulle de sommeil. Des sentinelles surveillaient les allées et venues. Ce château était aussi célèbre pour abriter une ménagerie avec des bassins pour les poissons, des cages pour divers animaux et certains oiseaux comme le faisan royal.
Au centre du château trônait le donjon qui abritait l’âme endormie. Nul doute que s’il avait été conscient, le prince aurait nommé un intendant qui aurait bien vite réglé ces détails anarchiques. Ceci souligne assez le rôle prééminent que l’homme peut jouer dans la nature.
 
Le problème étant de savoir selon quel esprit l’homme peut agir de manière à exalter aussi bien la beauté de la nature que l’acquisition d’une plus grande conscience.
 
 
Les vieux racontaient que sous le toit du donjon veillait un dragon avide de goûter la chair des impudentes qui pointeraient leur joli nez retroussé. Éléonore haussa les épaules, elle se sentait guidée par la bonne étoile. Elle éperonna son cheval qui la mena à l’entrée du pont-levis. Une première sentinelle la vit et s’assura que c’était une jolie princesse dont les formes étaient susceptibles de réjouir le prince Jean de la « Terre Brune » aussi appelé Jean « Zinc » et non Jean V comme les badauds avaient tendance à croire.
Une seconde sentinelle lui demanda « Qui va là ? » « Éléonore de la butte d’or » répondit elle. Le pont-levis s’abaissa. Une troisième sentinelle vint l’accueillir, « bonjour gente dame, vous venez d’un domaine ailé ? » Avant qu’elle ait pu répondre, l’homme lui toucha l’intérieur de la paume et lui caressa le dos de la main. « Votre main nous emplit de frissons » murmura- t-'il… allons bon une sentinelle qui parle avec un « nous royal »… entrez je vous prie…. Une quatrième sentinelle s’approcha. Cet homme avait un nez fin et busqué, quelle ne fut pas sa surprise quand il respira de près la peau de son cou… « Des effluves subtiles, de rose et d’amande… soyez la bienvenue… » « Vous avez bientôt fini ? » « Ne vous offusquez pas, c’est la procédure normale, pas une princesse n’échappe à cet examen. » Enfin elle entra dans la cour mais fut interceptée par une dernière sentinelle. Cet homme avait des traits harmonieux et sensuels, elle se souvint qu’elle était ici pour le prince et non pour les sentinelles car sinon elle se serait laissée volontiers hypnotisée par des lèvres aussi exquisément dessinées.
 
Comme répondant à ses pensées, la sentinelle lui dit : « vos lèvres ont l’air de friandises appétissantes, puis je y goûter ? » Avant qu’elle n’ait pu esquisser une réponse, la sentinelle embrassa ses lèvres et avec sa langue aux papilles alertes la goûta tant et plus qu’elle crut défaillir … bien sûr car elle n’arrivait plus à respirer.
 
« Ohhhhhh….. » « Vos lèvres sont comme des fraises juteuses et sucrées… » « Rassurez moi, vous êtes satisfaits ? » « En vérité, vous avez satisfait à l’examen de 5 manières différentes et pourtant nous ne pouvons transmettre notre rapport à notre prince. » « Mais pourquoi donc ? » « Vous voyez ces glycines, et ces rosiers magiques nous empêchent d’accéder au donjon…. Les épines sont bien trop menaçantes. » « Mais comment peut évoluer votre prince s’il ne tient pas compte de ses sentinelles ? » « C’est bien là une partie du problème gente Dame, le résoudrez vous ? »
 
Éléonore regarda à nouveau le passage obturé par tant de plantes. Les sentinelles voyaient ces fleurs comme des obstacles, elles les voyaient plutôt comme des encouragements. Quel est le mètre étalon qui permet de juger toute choses de la même manière ?


Elle était vêtue d'une combinaison moulante qui avait pour vertu de laisser glisser les choses sans la moindre égratignure. Son père, magicien de son état, lui en avait fait cadeau. Elle se souvint de son éducation qui lui avait appris à discerner le meilleur en toute chose, à toujours discerner l'opportunité qui se nichait dans la difficulté. Il l'avait prévenue « Ma chérie si je t'apprends toutes ces choses, ne t'attend pas à avoir une vie facile, au contraire, j'ai toujours pensé que c'est dans le dur qu'on commence à entrevoir la vérité et à croître. »
 
Et il souriait de son fameux sourire ensorceleur.


Elle prit donc le chemin des fleurs et se faufila avec agilité entre les branches odorantes. Soudain elle se cogna. Un immense miroir barrait le chemin, tellement propre et au reflet si pur qu'elle ne l'avait pas distingué. Ses mains effleurèrent la surface à la recherche d'éventuelles aspérités ou même d'une poignée de porte. Mais elle se doutait bien qu'en ce lieu la solution ne résidait pas en des expédients communs dignes du premier voleur venu.

Dans le miroir apparut des sortes de zombies grimaçants, et même un à la silhouette fuligineuse au dessus de son épaule. Elle tourna la tête bien vite mais ses yeux ne virent que la branche d'une glycine. Ce miroir ne montrait pas seulement la réalité matérielle. Au moment même où cette pensée la pénétra, un éclair de lumière éclaira le miroir qui commençait à être envahi de nuages sombres. Elle sourit devant cette représentation naïve d'un événement intérieur. Aussitôt un soleil parut et des oiseaux gazouillèrent. Que lui disait le miroir ?
 

 
 
Tout d'abord se calmer.
 
Au moment même où elle se faisait cette réflexion, elle entendit un énorme bruit derrière elle. Une immense herse lui barrait désormais le chemin du retour. Elle remarqua alors des restes de squelettes, des fémurs et la moitié d'un crâne qui surgissaient des herbes sauvages.
 

 
 
Un début de cyclone commença à apparaître dans le miroir. Elle respira un grand coup et chose peu banale, elle s'assit en tailleur devant le miroir. Encore un truc de son père, quand le stress monte, souffler et s'asseoir tranquillement, se détacher, laisser passer... « Quand l'esprit ne demeure sur rien, le véritable Esprit apparaît. » Elle était curieuse de voir à quoi ressemblait le véritable Esprit.
 

 
Elle prit conscience de chaque partie de son corps, ses pieds, ses chevilles, ses mollets, ses cuisses, son ventre, son dos, ses seins, ses épaules, son cou, sa tête. Muscles après muscles, elles les faisaient se détendre tout en se concentrant sur sa respiration. Dans le miroir elle observa « l'Oeil de Dieu » qui se formait.
 
C'était l'autre surnom de la nébuleuse de la Lyre, scientifiquement appelée M57 et qui avait pour forme une sorte d'immense œil aux couleurs irisées. Surprenant que le miroir ait choisi une telle représentation, en tous cas elle se sentait d'un calme cosmique.
 

 
 
Elle connaissait plusieurs sortes de miroirs magiques mais celui ci s'il lui barrait le passage, c'est donc qu'il devait servir de porte. De porte sur un autre monde... Comment imaginer la clé ? Elle se vit derrière ce miroir, le franchissant sans encombre. Les yeux mi-clos elle observa une deuxième Éléonore se former au dessus du corps, ectoplasme brillant. C'était donc cela que voulait le château. Raffiner son être tant et plus jusqu'à ce qu'elle donne le meilleur d'elle-même. Le miroir magique la voulait dans un état magique de bien-être. Elle avait compris le message et se cristallisa de lumière, de pensée, de sentiment, d'intention et de volonté. Elle ferma totalement les yeux et pourtant vit. Unie. Le miroir n'était plus un obstacle mais un sentier apparut qui menait à un escalier en colimaçon. Il n'est décidément pas inutile de dévorer les vieux grimoires de son père.

Éléonore vêtue de son seul corps de lumière s'avança vers l'entrée du donjon et son escalier en colimaçon.
Sa nudité spirituelle était d'un érotisme torride car même les anges font l'amour. « Oser » se dit elle et elle fit un pas vers l'entrée prise dans la pénombre. Une voix vint la cueillir : « Pourquoi la nature est elle nécessaire ? » Elle ne s'attendait pas à ce genre d'interrogations, elle fit silence et elle discerna un sphinx qui gardait l'entrée du donjon. Posé sur une colonne de marbre, les seins fiers et dressés, le sphinx moitié corps de lion moitié corps de femme la toisait sans aménité mais sans sévérité non plus. «Votre réponse doit être aussi logique que possible sinon je vous transperce de ma lance.»


Quelques débris de côtes dispersés ici et là témoignaient que la menace n'était pas vaine. Éléonore réfléchit et essaya de se dégager du contexte pressant, elle s'imagina chez elle sur son vieux fauteuil rembourré qui l'avait accompagné pendant tant de lectures assidues et solitaires. Elle se voyait en train de lire cette question : « pourquoi la nature est elle nécessaire ? » La réponse doit être logique. Finalement c'était comme un exercice et au fond d'elle, elle savait que tout ceci n'était qu'un jeu et que son essence était éternelle, qu'une histoire de transformations... Le jour se fit en elle. Elle ne croyait pas que son corps de lumière put être transpercée autrement que divinement. Un jour, un philosophe de l'Autre monde, Spinoza, avait dit « Dieu est la nature. » Pourquoi la nature est elle nécessaire ? Elle sentit la fleur de la réponse monter en elle comme une eau qui déborde.
 
Cher lecteur, je vous incite vivement à formuler votre réponse... Pour sa part, Éléonore dit :
 
 
 «La nature est tout ce que je connais.»
 « En elle je vis et évolue. »
 
« Il en est ainsi de tous les êtres. »
 
« La nature est donc nécessaire à l'évolution de tous les êtres et donc à l'Être. »
 
Elle dit comme un doux aveu, « En dehors d'elle il n'est rien, je l'aime. »
 
Le sphinx sourit. « La deuxième partie de votre réponse était naturelle, dois je penser qu'elle est nécessaire ? »
 
Éléonore se troubla, en proie à un sentiment inextinguible, elle ne réfléchit plus en ce délicieux miroir « oui cette partie est nécessaire en plus d'être logique. »
 
Le sphinx continua «Entre l'Amour et la nature, finalement c'est ce que nous sommes alors ? »
 
« Une union des deux, un carrefour, une croix entre la nécessité et la gratuité la plus absolue, un dû et un don....  »
 
Le Sphinx acquiesça « votre réponse me plaît et comme de bien entendu puisque tout est nécessaire, il n'y a pas de réponse idéale mais il est important qu'elle soit de vous et … logique. » « Et bien sûr je juge votre réponse et non votre être qui est une merveille de beauté. »
 
 
Éléonore fit un bisou au sphinx et passa.
 
 
Elle allait gravir les marches de l'escalier une à une. Et peut être là-haut l'attendait le prince endormi mais plus sûrement un dragon avide de nouveauté, prêt à la dévorer pour son seul bon plaisir. Mais elle comptait bien se faire respecter ! Voilà, elle était au seuil du mystère et devant elle se présentait une banale porte. Souvent on pare les instant merveilleux des plus beaux atours et finalement ils se présente sous un jour tout ce qu'il y a de plus ordinaire en apparence.
 
Éléonore tourna la poignée de la porte qui s'ouvrit sans difficulté.
 
Elle entra et découvrit une scène ensorcelante, pleine de féérie. Elle se trouvait au sommet du donjon mais aucune fenêtre ne donnait sur l'extérieur. Au centre trônait un lit au drap noir de satin qui recouvrait le corps dénudé et endormi du Prince. De son corps et plus particulièrement de la tête émanait une lumière violette. On eût dit que c'était cette lumière qui animait le corps du Prince et lui permettait de respirer. La pièce était circulaire et tout autour de la pièce le corps immense du dragon se lovait et veillait. Les écailles du dragon reflétaient comme en surimpression et transparence des scènes intemporelles, ici un couple qui s'embrasse, là des anges qui discutent dans un coin de Paradis, ou bien encore des enfants qui jouent dans un labyrinthe végétal, ici un couple qui mange un pomme, là une fontaine qui abreuve un ruisseau, et tant d'autres scènes encore que l'imagination ne peut pas décrire totalement. Les reflets lumineux de ces multiples scènes animaient la pièce d'une vie mouvementée et pourtant harmonieuse.
Le dragon dont les ailes étaient repliées se mordait la queue comme s'il se nourrissait de lui même et Éléonore croisa son terrible regard ou plutôt fut abasourdie quand elle vit qu'un œil rouge, immense et terrible la dévisageait depuis qu'elle était rentrée.


« Gente Dame, vous êtes arrivée bien haut mais vous rendez vous compte que parallèlement vous êtes descendue très bas ? A l'intérieur des Terres ? » La voix énorme métallique résonnait de partout et la prenait au ventre.
 
Un souffle de souffre l'enveloppa et l'aurait fait tousser si elle avait été pleinement incarnée en cette pièce.


Le dragon ouvrit sa gueule et des flammes jaillirent. Il était d'une vitalité et d'une présence terrifiantes. Éléonore nue, brillante, et blanche, beau spectre laiteux à la chevelure d'or et aux formes épanouies formait un contraste saisissant avec la noirceur intrinsèque du dragon pourtant recouvert de myriades de reflets multicolores comme autant de scénettes ciselées par quelque orfèvre génial.
Éléonore soutint son regard et dit : « Je viens aussi pour vous. »


« comment pouvez vous dire cela ? Ne savez vous pas que je me nourris de la vie, de la nouveauté, de l'actualité ? Je vais vous manger et vous recycler bien vite Gente Dame. »


Disant cela, il s'avança vers elle grâce à ses pattes munies de griffes impressionnantes, ses ailes se déployèrent légèrement et tout son corps finit par serpenter vers elle avec une lenteur et une force qui la firent malgré elle frémir. Les souvenirs affluaient elle comme jaillissant d'un puits.
 
Elle se souvint des conseils de son magicien de père lorsqu'on fait face à un dragon qui n'a que la drague en tête, elle se souvint de vies antérieures où elle employait mille stratagèmes pour arriver à ses fins.
 
Le dragon était une force destructrice mais aussi puissamment créatrice si l'on savait l'apprivoiser et fusionner avec lui. C'était le symbole de sa famille et elle n'allait pas s'en laisser compter.
«Dragon, nous savons tout les deux que ceci est une histoire de magnétisme et votre noirceur m'attire. Je veux faire l'amour avec vous.
- Vous êtes la première à ne pas vous évanouir de terreur... il faut dire, peu sont arrivées jusqu'ici. Il est vrai que votre chair a l'air succulente et que nous pouvons d'abord faire l'amour et ensuite je vous dévorerai goulûment.
- Auparavant, Draguons longuement... Je veux vous montrer un tatouage de lumière sur mon corps spirituel qu'aucun aimant n'a jamais vu. »
Le dragon la regarda, attentif et sensible à ce privilège. Éléonore lui montra son omoplate droite ornée d'un motif tatoué. Le dragon noir souffla de sa voix de stentor :
« Un dragon noir ? Stylisé ? Une rune magique....
- oui Dragon, notre famille est une ancienne famille de magiciens qui se lègue par cette marque unique notre pouvoir sur les dragons.
- Votre signe m'aspire gente Dame.
- Je vais vous posséder, et m'emplir de votre feu, je vais vous chevaucher lentement et capiteusement, Dragon.
 
Je suis votre maîtresse, le comprenez vous ?
- Oui.
 
- L'énergie d'Amour vous appelle et vous allez m'aider à construire. »


Éléonore flamboyait d'autant plus que le corps du dragon semblait comme sucé par ce tatouage magique. Au fur et à mesure qu'elle absorbait l'énergie du dragon, son corps spirituel se faisait chair resplendissante et ses formes féminines semblait le réceptacle idéal de cette énergie formidable. Ode aux courbes, aux fesses, au seins, aux joues et à la chevelure sauvage et magnifique, son corps comme un violon à la sonate exubérante et invincible. Les lèvres d'Éléonore gonflées de vie sourirent. Le dragon avait disparu. Ou plutôt il était en elle, assimilé.
Elle se dirigea vers le lit. La pièce était toujours nimbé de lumière violette. Et sur les parois - mais la pièce existait elle encore ? - les galaxies, les étoiles et nébuleuses offraient leur bal elliptique. Elle se trouvait comme dans une vigie cosmique avec au centre le Prince encore endormi ; la musique des sphère s'élevait cristalline et envoûtante, sous ses pieds, au dessus d'elle, autour d'elle le cosmos. Elle se recueillit un instant et repensa à divers moments. Un jour, elle s'était dit alors qu'elle avait cueilli des fleurs, pourquoi plutôt que d'en cueillir, n'en ferait elle pas pousser ? Et depuis cette réflexion, elle n'avait plus jamais cueilli de fleurs, c'était un peu l'histoire de sa vie, se rendre compte de mauvaises habitudes et les remplacer par quelque chose qu'elle estimait bénéfique, un effort qui ne dépendait que d'elle.
 
Et c'est ce qui lui plaisait.


A l'instant même où elle pensait ça, elle se pencha vers le Prince et l'embrassa sur les lèvres. Celui-ci se réveilla.
Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. D'ailleurs nous sommes les fruits de leur union.