dernier fragment
La rue n'était pas très agitée. Le jeune homme s'était garé à deux pas de chez lui, pour une fois. Après s'être fait cuire une tranche de viande au vinaigre, et du riz qui brûla dans la casserole, il fit un brin de toilette et dévala le long escalier, le coeur léger. Dans son souvenir, la rue avait un espace poubelle, un endroit ou on rassemble les poubelles. Finalement il retrouva l'adresse. Il reconnu le hall et l'escalier. Sans trop faire de bruit, il s'engagea dans cet escalier. La ville a cela de supérieur à la campagne, on y vit dans l'anonymat. C'était grisant. Mais vite pesant par la solitude qu'il induit. Christian était heureux de connaître une jeune femme aussi mignonne, même si maintenant, il connaissait son terrible secret. Il arriva enfin devant la porte de bois et, après une hésitation il frappa. Un silence dans lequel on devinait le murmure de la vie de l'immeuble, avec quelques bruits de vaisselles, de machines à laver et de cris d'enfants.Une voix résonne derrière la porte.
- qui est là ?
- Christian, fit Christian.
La porte s'ouvrit et le jeune homme, intimidé, décrocha son plus beau sourire.
- Salut, je passais dans ta rue, et je me suis dit que peut être, je pouvais passer, alors je suis monté. Ça va ?
- oui. Entre.
Il se sentit misérable, tout nu, très gêné, sans pour autant arriver à trouver l'origine de son malaise. Elle le fit entrer, dans la cuisine et ils échangèrent quelques mots sans signification. Christian menait deux réflexion à la fois. L'hôpital... c'est dans la bouche de son père qu'il avait entendu le nom de ce docteur, il avait bien fait de l'appeler, tout à l'heure, à son travail.
- tu va bien.
- oui, et toi.
- ça va. Tu aimes pas la télé ?
- non. C'est pour ça que j'en ai pas.
- oui.
Le garçon n'avait pas enlevé sa veste. La discussion était sans joie. Il était trop troublé par le regard de la fille blonde. Il voulait lui dire, qu'il savait, qu'il était là, que tout allait bien. Mais à chaque instant il reculait, il se repliait dans sa coquille. Ce regard du chat qui attend la mort le tétanisait autant qu'il l'avait attiré. Quelle beauté ! quelle fragilité ! quelle fascinant pouvoir ! ... quelle horreur.
La sonnette de la porte retentit. Christian sursauta.
- ah mais tu attendais quelqu'un ! Excuses-moi ! je ne savais pas... c'est con, ce que je suis mal élevé. Allez, je te laisses.
Elle protesta peu. Il lui fit la bise sans réfléchir, infiniment troublé par le contact enivrant de la chaleur ferme de cette peau. Elle s'immobilisa près de la porte.
- qui est là ? fit-elle à la surprise du jeune homme.
- Christian, répondit seulement une voix.
Elle ouvrit la porte, Christian, abruti, croisa un très jeune homme à qui il serra la main, dans un état second, s'excusant de devoir partir. Ce jeune homme s’appelait aussi Christian !
" oh, la proie !" songea t il seulement avant de descendre l'escalier comme un boxeur vaincu.
Dans la rue, les yeux grands ouverts sur le bitume, refermant sa veste en s'énervant sur un bouton, il se mordit la lèvre.
" c'est pas possible... il est si jeune... pourquoi je ne l'ai pas pris par la manche... Elle m'avait ouvert parce que… j'ai le même prénom que ce garçon ! En réalité, c'est lui qu'elle attendait... Elle chasse des gamins dans les bars ! Elle lui a donné un rendez-vous ! pourquoi je ne lui ai pas dit qu'elle a le Sida ? Il n'en sait rien, lui, c'est évident. Mais pourquoi je ne l'ai pas prévenu ? "
Au comble de la stupéfaction, il rentra chez lui, envahit d'un sentiment pénible de culpabilité. Il revit toute la soirée les joues roses du jeune garçon. Il pensa au bonheur imbécile de cet adolescent.
Lui avait eu la chance d'avoir un instinct aiguisé, et un père bien informé qui avait vérifié l'existence d'un dossier au nom de cette fille à l'hôpital. La pastille rouge sur son dossier était éloquente : maladie extrêmement contagieuse, « procédure particulière » ; une autre façon discrète de dire les choses à l'hôpital psychiatrique. Voila qui avait de quoi refroidir les ardeurs qu'allumait cette belle femme.
Mais ce jeune idiot n'avait pas ces deux chances. Il allait se « taper » une belle femme de dix ans de plus que lui. Malgré l'étonnement qui avait flotté sur son visage, le sourire de ce jeune gars était encore visible, quand il se sont serrés la main. Christian n'oubliera jamais ses joues roses, les joues d’un innocent.
Finalement, l’agence ne tint pas ses promesses. Les Lyonnais se fichaient pas mal des ambitions des Alpins, et après les avoir fait courir un moment et leur avoir soutiré pas mal d’argent, ils reprirent le cours de leurs affaires. La crise se tassa, et dans les Alpes aussi les affaires reprirent. Christian et Armand liquidèrent l’agence. Mirad ouvrit un restaurant dans les Iles, servit des cocktails à Nagui et Lagaffe, pednant que Laurent disparu complètement de la circulation. Probablement interné dans une hôpital.