Onze août 1991.
Vacances d’été, Papa est mort. En quelques heures, il a disparu de la surface de la terre, emporté par la maladie. A présent, il vit sous nos pieds.
Je me suis toujours dit que cette expression « disparu de la surface de la terre » était la plus appropriée pour parler des morts, vu que la plupart du temps on les enterre.
Papa est mort et moi, je ne sais pas quoi dire, quoi faire, quoi penser.
Paola est revenue dare–dare de ses vacances chez les grands–parents de Sarah, sa réplique, version rousse. Elle hallucine. N’y croit pas. C’est typique Paola ! Veinarde ! Elle croit vraiment que la vie est comme elle le décide…Et si elle a décidé que nous affabulions sur la mort de Papa, elle aura raison coûte que coûte.
Gédéon est amorphe. Il passe ses journées à faire semblant de dormir. Mais je vois bien que ça ne va pas. Gédéon c’est un actif, un remuant. L’inertie le rend fou, comme un chat qui voudrait courir après sa queue mais qui n’y parvient pas. Alors vous pensez bien que s’il joue la crevette alitée, ce n’est pas pour rien.
Bon, heureusement il y a Gretchen, sa chérie, qui le console 24 heures sur 24 par téléphone.
Quant à maman, elle pleure. Une rivière, que dis–je ? Un océan de larmes. Et de reniflements aussi. Elle lave en moyenne dix mouchoirs en tissus par jour.
Elle est folle de rage parce que la famille de papa est venue chez nous pour la cérémonie des obsèques. Histoires de vieux ! Mais en tout cas, voilà dix jours qu’elle ne décolère pas.
On ne peut même plus lui parler, elle se met à déblatérer des tas de trucs incohérents, et le problème majeur, c’est qu’elle en veut, à tout le monde. Tous coupables !
Bon, moi je suis là. Je végète un peu, mais l’ennui me gagne.
Jonas, mon meilleur ami, m’appelle trente six mille fois par jour pour savoir si je veux qu’il vienne me tenir compagnie. Et moi je n’ai pas envie. Je préfère rester un peu larguée pour le moment. Je ne comprends pas tout et c’est tant mieux. En ce moment, tout ce qui semble cotonneux de près ou de loin me convient.
Valériane, mon amie d’enfance, se morfond depuis des semaines en Vendée dans la famille de sa mère, où elle dépérit chaque instant un peu plus, paumée entre la morne plaine et les vieillards ultra ringards.
Tout à l’heure je l’ai eu au bout du fil, elle m’a raconté que sa tante Jeanne ( Valériane et moi prononçons Jâââânne) a sucré l’argent de poche de sa fille (si vous suivez vous aurez compris qu’il s’agit donc de la cousine de Valériane) Béatitude, parce que cette enfant indigne (selon les dires de la tante) aurait – elle n’est même pas sûre – eu en sa possession, des pilules contraceptives.
Des fois, je ne comprends vraiment rien aux adultes. Apparemment Valériane non plus.
Nous nous sommes demandées si, Béatitude, 17 ans, n’a pas raison de prendre des pilules anti–bébé, plutôt que se retrouver quelques années plus tard – bon ok, neuf mois – avec un « mouflet dans le tiroir » _dixit la mère de Valériane ?
En plus, apparemment il y a conflit de témoignage sur l’objet de crime.
Béatitude jure que les pilules appartiennent à une amie, tandis que Jâââânne, la somme de dire la vérité.
Et si c’était vrai ? Si Jâââânne pensait seulement une minute que c’est possible. Que, peut–être, l’amie de Béatitude n’a pas une mère facile et compréhensive ? Que peut–être, pour ne pas subir les foudres maternelles, cette amie aurait confié ses pilules à une bonne copine – dont elle s’imagine que la mère est plus sympa ! ?
Et que désormais, si Béatitude souhaite prendre vraiment la pilule contraceptive, il apparaît clairement qu’elle confiera sa boîte à une amie pour éviter les foudres de sa mère ! Résultat, tout le monde ment à tout le monde… Quelle idiotie !
Valériane m’a remonté le moral quand même. Plaider la cause de sa cousine m’a sorti un peu de mon appartement–mouroir.
Je vous assure, c’est assez invivable.
Je vous disais, je ne comprends pas tout. Papa est mort et ça me bousille. Je le sais que ça me bousille, mais je ne sais pas comment le dire. Alors je ne dis rien.
Et comme je ne dis rien, maman se persuade que je m’en moque.
Elle angoisse parce qu’elle croit que papa et moi étions en guerre.
Mais ce n’est pas ça la guerre !
La guerre ?
Je n’en connais que des bribes… J’ai toujours pensé qu’il s’agissait d’un grand trou noir qui happe tout ce qui s’approche de lui pour le dévorer. Le trou avale sans discernement, digère et recrache ses proies broyées, brisées, désossées, mortes.
Je n’ai jamais pensé ça de papa. Je n’étais pas en guerre, il n’était pas un trou noir.
C’est juste que papa et moi, on est pareil – je ne parviens pas à dire « était », parce que mort ou vif, nous nous ressemblons toujours). Et c’est quand–même assez difficile de se parler presque à soi–même.
Vous comprenez, ça donnerait un dialogue bizarre.
Papa : J’ai raison.
Manoue : J’ai raison.
Papa : J’ai raison.
Manoue : J’ai raison.
Parfois, on peut entendre une petite variante digne d’une discussion critique :
Papa : Ne fais pas ça.
Manoue : Si je le fais !
Papa : Ne fais pas ça !
Manoue : Si je le fais !
A certaines occasions particulières, le dialogue peut devenir tout à fait passionnant :
Papa : Manoue va au supermarché.
Manoue : Je n’ai pas envie d’aller au supermarché.
Papa : Ce n’est pas une question d’envie. Tu y vas !
Manoue : Non ! Je n’ai pas envie.
Papa : Tu crois que j’ai envie, moi, d’aller au boulot tous les jours ? Eh bin ! J’y vais quand–même
Manoue : VAZYPASITAPAENVI !
Voilà ! J’ai déjà connu plus constructif comme discussion. Alors évidemment, on ne communique pas beaucoup, on essaie déjà de se côtoyer.
Papa est un type malheureux. Je sais qu’il a eu, une drôle de vie. Pas trop habité avec ses parents. Expédié au turbin à 16 ans alors que moi, à cet âge – que je n’ai pas encore au demeurant – je serais tranquillement entrain de mariner dans la piscine de Lamantableville.
Il est allé à l’armée. Rencontre avec maman. Puis, nous, sa famille.
– Paola ? Pourquoi tu cries comme ça ? Ca va pas ?
Maman s’en mêle, passablement contrariée :
– Paola, tu es folle ? On n’a pas assez de problème comme ça ? Qu’est–ce qui se passe ?
Pas un mot de Paola.
Gédéon, toujours légèrement à côté de la plaque, s’enquiert :
– Tu as vu quoi ? Une bestiole ? – Oui, il nous arrive d’avoir des souris, l’immeuble est assez ancien et plutôt mal entretenu.
– Gédéon, ne dis pas n’importe quoi, il n’y a pas de souris chez nous, lui répond maman sur un ton de reproche.
– Si j’en ai déjà vu dans la poubelle, sous l’évier, persiflais–je en m’incrustant dans la conversation.
– Ca suffit, se fâche maman, Paola qu’est–ce que tu as ?
A grands renforts de snif, de heu–heu–heu, et de bouhouohou, Paola parvient enfin à articuler :
– Papa est mort.
Grand moment de famille.
Je ne sais pas comment les autres familles gèrent les évènements imprévus, voire douloureux, qui leur tombe sur le râble ? La mienne, elle pète les plombs.
Ma sœur se met à mimer les prieurs du mur des lamentations, en inclinant son buste d’avant en arrière.
Ma mère, à invoquer tous les dieux de la terre. Gédéon, contaminé par ce délire mystique, reste figé, comme envoûté par celles qu’il estimait jusqu’à lors comme étant des êtres relativement sains de corps et d’esprit.
Je m’enfuis dans ma chambre, avant que ne leur vienne l’idée de m’offrir en sacrifice à leurs bondieuseries.
Mais que suis–je venue faire dans cette galère ?
Quadruple tours.
Ô ! Douce chambre calme et sans hystériques.
Je préfère rester bien tranquille, en lotus sur mon tapis, pour réfléchir.
Je repense au jour de l’enterrement. Je n’y suis pas allée.
Je n’ai pas voulu y aller. Malgré les plaintes de maman, les récriminations de Tatie « Poulet » et les aboiements de son halogène de mari.
Ce fut non ! No ! Niet !
Argument imparable : j’ai peur des cimetières.
Vous vous doutez bien que ce n’est pas la vraie raison de mon refus. J’adore les cimetières, c’est calme, toujours fleuri et plein de mystères à inventer.
Mais supporter les gémissements familiaux un jour comme celui–là ? Merci bien !
Et encore ! Si ce n’était que des gémissements. Connaissant la langue bien pendue de maman, je ne doute pas qu’elle trouve à redire de la pater famili. Qui elle–même, va s’empresser de sauter sur l’occasion pour incriminer maman de toutes les catastrophes familiales, y compris celles remontant à neuf générations antérieures…
Je tiens à m’épargner cet inutile et récurrent pugilat. J’ai bien d’autres chats à fouetter – bien qu’il ne me vienne pas à l’idée, une seconde, de fouetter un chat !
En plus, je me suis disputée avec maman à propos de la pierre tombale. Elle y a tenu dur comme fer. Moi, je préfère un jardin potager.
J’ai une argumentation béton là–dessus, quoiqu’en pense maman.
Primo : Papa n’a jamais supporté les fleurs coupées. Il dit que ce sont des fleurs mortes.
Deuzio : De toute ma vie, j’ai entendu dire que la vie est un cycle. Donc cultiver des légumes sur la tombe de son papa revient à continuer à le faire vivre non ?
Troizio : D’un point de vue de l’utilité sociale, planter des légumes me semble éminemment plus pertinent. A quoi ça sert une pierre tombale ?
Quatrio : Rien n’empêche de réserver un petit coin floral assorti d’une petite plaque commémorative. Moi, dessus, j’écrirais : Tu me manques, mais c’est mieux de ne pas exister ».
Quand j’ai annoncé ça à maman elle m’a écrabouillée de joyeusetés ! Elle m’a pourri la face !
« Tu es vraiment givrée, tu te drogues ou quoi ? Je me demande si tu trouveras le sens commun un jour ?. »
Maman propose un sacré rayonnage d’insultes et de propos humiliant. Quel talent !
Echantillon d’injures maternelles :
Pouilleuse
Morveuse
Fille de Satan (si, si !)
Maquerelle – en général elle ajoute « petite » pour tempérer un peu.
Il te manque une page : ce terme mérite une petite légende : comme un livre qui devient incompréhensible s’il lui manque des pages, mon cerveau serait lui aussi en déficit d’une ou deux pages me rendant ainsi, comme qui dirait, insensée. Ce qui entre–nous, m’amène à dire que maman aurait besoin de cours d’anatomie afin qu’elle cesse de croire que le cerveau à un look de livre !
Folle – variante de « manque une page.
Droguée. Celui–là maman l’adore, facile à dire, toujours possible avec une ado que l’assertion soit vraie, concis dans ce que le terme représente, bref, injure pratique, efficace et sans appel.
Je m’arrête là pour ne pas sombrer dans l’indécent, mais sincèrement, les adultes devraient s’écouter parfois…ou au moins nous expliquer les raisons de leurs envolées injurieuses.
Ce qui est tout à fait paradoxal c’est qu’elle n’admet pas un seul ne serait–ce que petit « merde » – insulte qui selon moi a depuis belle lurette fait son entrée dans le vocabulaire courant – de la part de ses enfants.
Remarquez, pour en revenir à l’enterrement, je sais maintenant que, dans certaines circonstances, « jardin potager » peut revêtir un sens tout aussi blasphématoire.
Rentrée des classes. Un mois environ que Papa est mort. Je n’ai toujours pas versé une larme, au grand dam de maman. Elle est persuadée que je ne partage pas le chagrin de la famille.
Si !
Valériane et Jonas ont à peine parlé de ça, nous sommes, tous, occupés par la rentrée, les nouveaux profs, les nouvelles fringues, – que je n’ai pas, cause décès – les vacances – pas trop envie de raconter les miennes –, les nouveaux élèves.
Valériane a repéré le canon du siècle ! « ZE MEC OF ZE CENTURY” d’après elle.
Jaja il s’appelle. Je me demande comment elle fait pour avoir des informations aussi rapidement, quand je pense que je connais M. Sihoupère depuis que je suis née et, que je ne connais son prénom que depuis ces dernières vacances.
D’après Valériane, (qui tient ses infos de Vanessa Tébécheuse_berk_ qui, elle, les tiens de Zara Thétoi, la cousine dudit Jaja) il habite rue des Embêtés, tout proche de chez elle. Elle jubile, déjà en train d’inventer moult stratagèmes pour débouler chez lui le plus souvent possible. Jonas lève les yeux au ciel, nous signifiant clairement qu’il plaint ce pauvre garçon !
Toute la journée fut rude. Je suis désespérée d’avoir cours le samedi matin.
Maths : 8h30–9h30 (preuve du sadisme des agents de l’éducation nationale à l’égard de la jeunesse!)
Education civique : 9h30–10h30 (cours proprement inutile, ai–je remarqué, compte tenu du fossé abyssal qui existe entre ce que l’on dit en classe et ce que je vois partout)
Espagnol en dernière heure. (Un peu d’air, enfin, j’aime bien les langues.)
Je rentre à l’appartement quelque peu abattue par cet enfer scolaire que je vais devoir subir encore trop longtemps.
Personne n’est rentré. J’entre au salon.
L’intérieur de la maison en entier respire la pesanteur. Une atmosphère lourde, étouffante.
Je suis un peu décontenancée. Autour de moi les murs battent. Le ronflement de la chaudière ne perturbe même pas le silence qui m’envahit.
Un énorme choucas traverse le salon. D’où il sort, celui–là ?
Comme dans la chute de la maison Usher ! Le noir. En sur–brillance, le sofa où papa a passé sa dernière nuit parmi nous. Avant que le monde entier n’aille lui marcher dessus.
Pendant, à peine une demi–seconde, je panique. C’est quoi tout ça ? Vous êtes qui, vous, sur le sofa de mon père ?
Une demi–seconde.
Je m’appelle Manoue, je suis en en classe de 3ème, j’habite au 9 de la rue Praitiolivyer à Lamantableville…
Ok. Je reprends mes esprits. Tout va bien, je suis chez moi. Le terrain est connu, pas de mines à l’horizon, je peux lâcher prise.
Si Maman passe par–là elle va encore me dire qu’il me manque une page !
Vous l’aurez remarqué, comme je suis un peu sous pression, j’ai craqué.
Et moi qui me moquais des rivières de maman… Allez hop !
Telle mère, telle fille !
J’ai pleuré debout au milieu du salon pendant une bonne vingtaine de minutes, puis rassérénée par mes hoquètements, j’ai couru me blottir dans l’accueillante chaleur de mon lit, pas fait depuis le début des vacances. Personne n’est venu vérifier si je respirais encore.
Au moins un avantage à la catastrophe, maman a laissé tombé sa détestable manie du ménage.
Maintenant que j’en parle, il y a pas mal de choses qui changent dans la maison depuis que papa n’est plus là.
Paola rentre tard le soir sans que maman ne le lui reproche. Moi, je dis, chapeau !
Gédéon a quasi aménagé Gretchen à la maison sous l’œil indifférent de sa mère, qui jusqu’aux événements récents, aurait gentiment arraché les yeux de la minette si elle s’était approchée trop près de son fiston.
Moi, bon, j’essaye de ne pas en profiter, mais les humains étant ce qu’ils sont…
Par exemple, j’ai pris la liberté récemment de me faire des plateaux–repas. Je sais ça peut paraître futile, sauf si pendant vos treize premières années, reclus sur cette planète, on vous a obligé à manger en collectivité.
Repas de midi : cantine.
Repas du soir : famille.
Repas de fête en tribu.
Pourquoi les parents ne comprennent pas que, de temps en temps, nous, les enfants, on aimerait bien manger tout seul, dans nos chambres ou devant la télé, ce dont on a envie, en commençant par le dessert si ça nous chante ?
Maman invoque toujours l’équilibre, je ne vois pas ce que ça change que je commence par le dessert ? D’après les cours de M.Aloueste, tout se mélange dans l’estomac, donc l’ordre n’a aucune importance.
C’est de la faute, des magasines féminins. A défaut d’écrire sur les vrais problèmes des femmes, (par exemple, pourquoi avons–nous toujours droit à des magasines débilitants, vrai sujet non ?) les revues féminines consacrent la majorité de leurs articles à vouloir faire de nous, soit des clones de Linda Bottox, soit des mamans archi–névrosées avant même d’avoir des enfants.
Préparer des plateaux repas présente des avantages évident.
Je respecte LA directive de maman à la lettre : pas touche aux plaques chauffantes ! Ce qui me fournit un alibi impeccable pour m’empiffrer avec de la charcuterie, du fromage et des multitudes yaourts. (Ceux qui auraient l’heur de me rappeler que je suis trop grosse, sont priés d’aller se faire cuire un œuf ! Je suis dans une phase de pression intense, donc excusable sur tous mes comportements alimentaires, même déviants, comme engloutir dix Crrrrrrimi–Crrrrrim d’affilé !)
Et maman ne moufte pas. Elle me regarde, ébahie par mon plateau gargantuesque, incapable de prononcer le moindre mot. J’ai honte, quand elle prend cet air, je pense à toutes ces années d’efforts fournis pour tenter de m’éduquer, de me rendre présentable. Le résultat lui semble peu convaincant.
Autre effet de changement, depuis sa mort, je m’intéresse davantage à papa.
Je pose des questions. J’ai été jusqu’à demander son concours à la Tante Yvonna, sœur aînée de papa, honnie, par excellence, de maman. Sans grand succès.
Plus j’avance dans mes recherches, plus je me rends compte que si moi, je ne connais pas grand chose de lui, sa famille détient encore moins d’informations.
Bizarre, bizarre…
Vous trouvez ça normal qu’aucun de ses proches ne puissent dire où il a passé son enfance ? Moi je dis, ça sent le secret de famille sordide.
Une conjuration familiale.
Qu’on ne me réponde pas, passe encore, mais qu’on m’envoie systématiquement cueillir des fraises en hiver, m’incite à penser que le secret en question ne doit vraiment pas être joli, joli…
Jonas pense que je devrais laisser tomber, et me concentrer sur les cours ! (Oui, il peut être lourd parfois !)
Jonas ?
« Si tu savais que du louche se trame dans ta famille, tu ne voudrais pas savoir ? »
C’est vrai, c’est criminel de me laisser comme ça, sans la moindre microscopique piste. Imaginez ce qui se traficote dans ma tête. Drames. Meurtres en tout genre. Enlèvement ? Echange de bébé à la naissance ? Adoption douteuse ?
J’imagine bien grand–mère Azora (oui, je sais son prénom en surprend plus d’un), instigatrice de cette fable malsaine, endossant le costume d’une Maléfica tragédienne parfaite. Grise souris du haut du crâne jusqu’aux orteils, ongles compris.
Maléfica, à la cervelle contaminée par le virus N–DIVI. Prête à tout pour la gloire, quitte à céder son bébé au premier orphelinat venu.
Ca me fait gamberger. Je conviens que mon imagination est fertile, mais ça laisse vraiment songeur tous ces mystères.
D’après des spécialistes, (j’ai du aller consulter à deux reprises une psychologue récemment, un calvaire !) je suis « en phase normale de construction identitaire, mais il serait approprié d’observer une surveillance du côté de l’humeur. Décès d’un proche pouvant accélérer des processus de désocialisation ».
Il paraîtrait que la mort de papa provoque chez moi, une tendance au renfermement, mouais ?
Diagnostic de Psy scolaire (je dis psysco pour faire plus court).
Irréfutable.
Il me semble important à ce stade, de vous donner une information préalable de façon à ce que vous compreniez le contexte.
Depuis toujours, chez moi, les psys sont considérés, par papa, comme des charlatans, par maman, comme des êtres malveillants avec lesquels il faut à tout prix éviter d’avoir à faire, sous peine de finir classé fou.
Aussi, n’ai–je pas une excellente opinion de ces fouilleurs–de–tête…
Ce sont mes ambitions d’écriture qui m’ont conduite chez la psysco. Un journal que j’ai rédigé et distribué au collège à… Disons, au plus fort de la demande… dix exemplaires. Son titre : Secouer le cocotier. Ca tape !
Ecrivez, qu’il disait le prof de français ! Tu parles ! Résultat, convoquée chez le CPE, alias « Lagonfle », expédiée chez l’assistante sociale, pour atterrir finalement chez la psysco.
La psysco a posé plein de questions. Elle s’est adressée à moi avec un ton de baby–sitter qui veut te mettre dans sa poche pour regarder du cinéma licencieux.
– « Alors, Manoue, tu veux me parler de ce journal ? De ce que tu as écrit dedans ? »
BBBBZZZZZZZZZZ…
– « Tu peux te confier, tu sais, tout ce que tu diras restera entre nous. »
Mon œil ! Pas un mot.
– « Pourquoi affirmes–tu que ton professeur de musique est une sadique dans ce journal ? Tu peux m’expliquer ? »
Nada. Walou. Nachash.
– « Ton papa te manque ? Tu veux parler de lui ? »
– Mais je vais très bien, rétorqué–je plus déterminée que jamais à ne pas me laisser embrouiller par une psy.
– Ta maman et ton école semblent inquiètes pour toi. Tu le sais ? Ils disent que tu ne te portes pas bien.
– Si ! » Elle m’énerve à me parler comme si j’avais deux ans. Va falloir qu’elle reprenne des cours sur la technique d’approche avec des ados, parce que visiblement elle n’est pas au point.
Et ça a duré comme ça pendant trente minutes. Deuxième séance, topo identique.
Je ne comprends pas très bien quel lien la psy a fait entre papa et le journal, mais moi je n’en vois aucun. Quel est le rapport entre un professeur de musique qui laisse volontairement retomber le couvercle du piano sur les doigts d’un élève quand elle considère que celui–ci ne fera pas une carrière d’opéra et la mort de papa ?
A part affoler maman, aller voir la psysco n’a pas servi à grand chose. Je n’ai plus voulu y retourner. Ca a provoqué tout un pataquès. On m’a taxée « d’enfant manipulatrice », ce qui de mon point de vue, révèle la grande naïveté des adultes. Evidemment, nous manipulons, sinon comment obtiendrions–nous de l’attention ?
Pour finir, j’ai été renvoyée trois jours du collège.
C’est à n’y rien comprendre. Soi–disant, je suis une pauvre orpheline de père objet de toutes les compassions, mais aucun souci à me renvoyer. Le proviseur, a jugé bon d’ajouter à l’adresse de maman, après un laïus d’apitoiement à notre malheur, que « c’était pour la dignité des professeurs, qu’il prononçait le renvoi, comprenez–vous madame ?. »
Et celle des élèves alors ? Notre dignité, elle est où ?
Extraits du journal Secouer le cocotier, numéro 2.
« Le professeur de latin a encore sévit en ce matin du 28 septembre. Il s’est permis, lors de la remise des devoirs sur table, de blâmer de façon offensante l’un de nos camarades de classe le dénommé, Songore. Il l’a qualifié de « bouseux », « d’inutilité », et de « petit déchet ».
Plusieurs élèves présents, peuvent en témoigner, dont votre serviteuse.
Le professeur de latin Le Couillon, serai–il si peu civilisé lui–même qu’il ne saurait s’adresser à ses élèves dans meilleur langage ? Ou alors, serait–ce qu’il se venge sur de pauvres innocents, des outrages qu’il a subit étant plus jeune, du fait de son encombrant patronyme ? »
« Vendredi 15 septembre, lors rendez–vous trimestriel, parents/profs, Melle Stréite, prof de physique patentée acariâtre, a vraisemblablement, assené à notre camarade Jan, un coup fatal.
Questionnée sur les progrès de son élève par le père de celui–ci, elle répond :
« Jan est un peu paresseux. En classe, il contemple les mouches. Il serait meilleur s’il ne passait pas son temps à rêvasser. ».
En deux temps, trois mouvements, Jan fut à terre, assommé par un coup de poing paternel à décorner un bœuf. Si l’affaire fit grand bruit, à aucun moment Melle Stréite n’a été inquiétée.
Notre rédaction se réjouit que l’affaire prenne si bonne tournure pour Melle Stréite, mais se demande simplement comment celle–ci se sent depuis que Jan est revenu en cours, harnaché d’une minerve ?
Mérité–je le renvoi, cet opprobre absolu aux yeux de maman. ? En pleine période apocalyptique de ma vie, en plus ?
J’assure que je n’ai rien inventé ! Je ne rapporte que des faits observés et/ou vérifiés.
Jonas et Valériane peuvent témoigner. C’est d’ailleurs ce que j’ai proposé quand maman et moi étions bloquée dans le bureau du proviseur. Mais ni l’un, ni l’autre n’ont voulu écouter mes arguments. Obtus. Eternel mur du son infranchissable entre eux et nous.
La cerise sur le gâteau, fut quand le proviseur m’ordonna de présenter des excuses pour mes propos diffamants à l’égard de mes professeurs.
Je vous passe le chapitre « ils sont dévoués à la cause des jeunes en perdition », « ils font de leur mieux dans un contexte difficile », Chapitre avec lequel je suis d’accord, mais à quel prix !?
Non ! Je ne veux pas m’excuser auprès de ces tortionnaires. On voit bien que c’est pas lui qui l’a reçu sur les doigts, le couvercle du piano.
Il a cru bon d’ajouter :
« Ton père ne serait pas fier de toi ».
C’est vrai, que ce n’est pas fair–play de lui balancer son presse–papiers en forme de toucan au visage, une explication posée aurait été mieux venue.
Mais, il m’a mise hors de moi le dirlo !
D’abord il refuse de me croire que certains profs tyrannisent les élèves alors que c’est vrai. Ensuite il voudrait que je m’excuse de dire des mensonges alors que tout est vrai. Et pour finir, il mêle papa à la conversation. Ce qui a déclenché mon tir de missile–toucan fut, à l’intention de maman : « Vous savez, tout est question d’éducation… »
J’ai écopé des trois jours et de la psysco.
Ce que je trouve curieux, c’est que depuis que papa est mort, tout a changé et rien n’a changé.
Paola, peu à peu, redevient Paola. Lisse. Impeccable. “Buzi » girl ! Pourtant, elle a perdu son air pincé, et elle a abandonné ses théories débiles sur la mode, qu’elle trouve désormais « si surfaite ».
Gédéon commence à parler d’autonomie. Je soupçonne Gretchen d’avoir mis son nez là–dedans, depuis le temps qu’elle lui propose de partager son petit studio de la rue des Prantonvolles.
Maman nous dit sans cesse qu’il faut continuer d’avancer (euh ! Oui j’avance, j’avance, sans vraiment savoir vers où).
Mais je ne la crois plus, j’ai remarqué qu’elle dit ça, quand elle se sent prête à fondre en larmes, ce qui, à mon avis, démontre bien autre chose que l’envie d’aller de l’avant, bref ma mère me ment !
Au bout d’un an, j’ai fini par ne plus y penser quotidiennement. C’est étonnant cette capacité d’oubli et de relégation. Papa devenait peu à peu un fond. Une image présente mais à laquelle on ne fait plus attention, tant elle est présente.
Maintenant que j’ai 35 ans, les souvenirs refoulent plus rapidement vers une issue de secours. Ils avaient été jetés à la poubelle de mon ordinateur mais celle–ci n’avait jamais été vidée…
C.M.