Jean-Baptiste Messier - Un conte de l'Alhambra bien rouge - texte intégral

In Libro Veritas

Un conte de l'Alhambra bien rouge

Par Jean-Baptiste Messier

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Table des matières
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Un conte........ scabreux

C'était par une chaude journée de mai à Grenade en un temps pas si lointain. Ce matin, le soleil dardait ses rayons et il faisait déjà chaud. Un couple, un jeune homme certainement français si l'on en jugeait par le guide touristique qu'il tenait à la main et une jeune femme asiatique, à l'air dynamique, cheminait dans le vieux quartier de l'Albaicin. De vieilles maisons blanches au style méditerranéen et arabe attiraient l’œil ici et là et faisait ressurgir un passé maure.
 
 
La veille ils avaient découvert le magnifique palais de l'Alhambra et du haut d'une des tours, le jeune homme avait regardé un ermitage (ermita de San Miguel el Alto) qui le surplombait et avait lancé en riant : "demain nous irons là haut". En plaisantant car il semblait bien haut et assez éloigné.
 
Cependant il arrivait souvent que les idées les plus saugrenues en apparence fasse leur chemin dans le subconscient de ce jeune homme. C'est ainsi que nous retrouvons ce couple en train de gravir la haute colline qui surplombe l'Alhambra. La jeune femme chinoise pourtant habituée aux lubies de son compagnon commençait à râler mais le jeune homme lui dit "allez encore un effort, le point de vue doit être très beau."
 
Après avoir traversé le vieux quartier ils se retrouvèrent tout en haut de la colline et effectivement, c'était beau et le couple pouvait être content.
Peu de touristes devaient venir ici, car en fait ils surplombaient non seulement l'Alhambra mais aussi l'ermitage et la ville de Grenade, et ils avaient une superbe vue sur les montagnes enneigées de la Sierra Nevada. Le soleil avec le ciel dégagé de tout nuage gommait la couleur rouge des tours de l’Alhambra et faisait étinceler la blancheur de la Sierra Nevada. L’on pouvait aussi admirer l’harmonie unique entre les jardins de l’Alhambra dont on appréciait à distance la verdeur, les murs rouges des bâtiments du palais et la rivière qui coulait en contrebas.
 
C'était réellement très beau. Dans un ultime effort, ils descendirent vers l'ermitage qui était en fait une chapelle fermée prolongée par des vieux murs qui devaient servir dans une époque ancienne de muraille extérieure qui protégeait le palais Maure.
Devant la chapelle, un espagnol fumait une cigarette en écoutant de la musique techno qui sortait de l'autoradio de sa voiture. En conversant, le couple apprit que c'était un habitant de Grenade qui adorait venir ici avant le travail.
 
Après avoir discuté un peu, le couple entreprit de descendre par un sentier à flanc de colline qui longeait dans un premier temps l'ancienne muraille. Ils eurent le loisir ainsi d'observer des demeures taillées dans la roche qui servaient de refuge aux marginaux et aux vendeurs noirs de diverses breloques. Ces demeures rappelaient au jeune homme les maisons de schtroumpfs ou de nains voire de hobbits bien qu’il n’y ait pas de rapports évidents.
 
C'est peu dire que leur couple faisait intrus mais les gens les saluèrent aimablement et ils continuèrent leur chemin tout à leur sentiment de découverte et d'inédit.

Ils retrouvèrent ainsi le vieux quartier et se posèrent sur une terrasse d'un bar chic qui proposait une très belle vue sur l'Alhambra. La jeune femme asiatique dégusta une sangria que lui avait conseillée son compagnon et celui ci sûrement assoiffé commanda un demi litre de bière. Le soleil avait été dur et il faisait chaud, il était dans les deux heures de l'après-midi.
 
Le français sentait l'alcool faire son effet : assez joyeux et content de tout, déjà qu'il avait un caractère naturellement porté sur l'appréciation des instants que la vie lui proposait, autant dire qu'il commençait vraiment à être très content.
 
Comme par enchantement, ils trouvèrent un restaurant très élégant à moins de deux pas du bar où ils étaient précédemment perchés. Pourtant ils avaient fait tout un détour, fort sympathique au demeurant, pour dénicher ce restaurant : « San Nicola Stella » près d'une église du même nom.
 
Un serveur très racé et pour tout dire qui pouvait évoquer la physionomie des maures d'antan vint les accueillir. Ils furent surpris que celui-ci leur parla dans un français parfait. En fait il s'avéra que ce maure était en fait un français qui avait vécu à Paris et que c'était le patron du restaurant. Le décor du restaurant était soigné et de très bon gout, on sentait que chaque détail avait été pensé pour enchanter l'oeil du gourmet.
Ils prirent un apéritif, un très bon porto et devisèrent avec le patron du restaurant qui par sa conversation tout à la fois virile et aimable les mettait définitivement à l'aise. Le français était de plus en plus heureux de vivre, attablé devant l'un des plus beaux panoramas qui plus est. Sa compagne était également souriante et savourait les instants. En sourdine, ils entendaient la voix chaude et charmeuse de Georges Michael.
 
Il commanda une bouteille de bon vin rouge d'Espagne qui acheva de le mettre de bonne humeur (un Rioja).
 
Ils dégustaient les plats (et le mot convient vraiment) : salade avec des noix, accompagnée de toast de chèvre chaud, confits de canard avec une sauce délicieuse....
Tout était décidément parfait. et l'on aurait désiré que le temps resta suspendu. Mais la fin du repas arriva (il devait être vers 17h30) et ils réglèrent l'addition très modique pour le très bon moment qu'ils venaient de vivre. Le français savait qu'il avait trop bu. Mais il sortit vaillamment du restaurant.... la démarche chancelante. Il dit à sa compagne "qu'est ce que c'était bien mais j'en ai les jambes qui vacillent !"
La jeune femme rigola et finalement ils échouèrent sur la place près de l'église... assaillie de touristes. Le jeune homme adossé au pilier d'une statue sentait la tête lui tourner et un haut le coeur irrépressible l'envahir. Il vomit tout ce qu'il put.
 
Et il sentit qu'il allait devoir se vider par toutes les voies.
Dans sa lucidité, il dit à sa compagne qu'il fallait revenir de façon urgente au restaurant, son appareil digestif réclamait des toilettes.
 
Arrivés devant le restaurant, ils trouvèrent porte en bois massif et judas clos. Le jeune homme avait vraiment l'impression de se trouver dans un conte où on sort d'un endroit paradisiaque et quand on veut y retourner, ce lieu nous est fermé par une sorte de sortilège.
 
Heureusement, il put sonner et le patron du restaurant conscient de son état lamentable voulut bien lui ouvrir.
 
Il se précipita dans les toilettes qui étaient en tout point charmantes comme il l'avait déjà constaté au cours du repas. Il se vida les intestins tant et plus dans un Niagara dionysiaque.
 
Enfin il sortit des toilettes après les avoir soigneusement nettoyées. Le patron fort attentionné lui proposa de se reposer dans le patio ce qu'il fit avec bonne volonté. Dans ce patio trônait un visage de Bouddha en pierre et une fontaine.
 
Décidément ce lieu est magique (et je vous le recommande mais en étant sobre).
Ils patientèrent ainsi jusqu'à ce qu'il se sente d'attaque.
Ils revinrent à leur pension dans le centre ville guidé par la démarche légèrement titubante mais l'esprit  lucide du jeune homme.
 
Pour ce qui est de la morale de l'histoire, le jeune français à qui pareille mésaventure alcoolique n'était pas arrivée depuis fort longtemps, pensa qu'il n'avait pu supporter une telle perfection et que ça le fit vomir. Quant à vous, cher lecteur, je vous laisse vous faire votre opinion certainement avisée.