Y comme Yuan
Yuan : future monnaie européenne.
La Chine redevient une puissance majeure à l’échelle mondiale après une éclipse de plusieurs siècles, pour cause d’isolationnisme forcené suivi d’une longue période de mise sous tutelle occidentale. Animée d’une incontestable soif de revanche, à la mesure du génie de sa civilisation plurimillénaire, la Chine constitue un partenaire et un concurrent redoutable pour l’ensemble des pays du monde, notamment pour les pays développés. L’un des enjeux majeurs de la planète est ainsi de bâtir une relation équilibrée et apaisée entre cette superpuissance en devenir et les autres puissances (Etats-Unis, Europe, Russie…).
Chacun d’entre nous a entendu parler des conditions de travail et des salaires pratiqués en Chine. Il est de fait impossible de concurrencer les salaires chinois dans nos pays développés, sauf à accepter que les salariés français reviennent deux siècles en arrière… Quant aux dégâts écologiques de l’expansion chinoise, ils dépassent de très loin par leur portée le cadre purement chinois : la déforestation accélérée du pays provoque par exemple l’émergence de fléaux climatiques aux répercussions incalculables, sans même parler des pollutions gigantesques constatées au niveau local.
Avec sa brutale apparition sur la scène du commerce international en 2000 (adhésion à l’OMC), la Chine est ainsi devenue l’un des piliers d’une économie mondiale instable, prédatrice et courant à sa perte par la somme de ses déséquilibres accumulés (financiers, industriels, commerciaux et écologiques). Pour simplifier, la Chine devient l’atelier du monde en fabricant une part croissante de biens manufacturés, tandis que les Etats-Unis sont ramenés à l’état de gigantesque planche à billets finançant leur déficit commercial (notamment en produits chinois) par du « papier » dont les autorités chinoises, en retour, se contentent (pour le moment) parce que ce système leur permet d’asseoir leur hégémonie industrielle à l’échelle du monde.
Troisième larron de cette mauvaise comédie qui a déjà commencé à montrer toute sa nocivité avec l’irruption de la crise à l’été 2008, l’Europe est le dindon de la farce du tête-à-tête sino-américain, et la France en Europe, est le dindon de la farce du tête-à-tête germanochinois. En effet, la Chine est comme devenue le miroir des faiblesses et des contradictions d’une Union européenne qui balance entre la naïveté de l’idéologie libre-échangiste pour elle-même et elle seule, et l’occultation d’une réalité beaucoup plus cynique : seule l’Allemagne (et la Grande-Bretagne dans le domaine financier) bénéficie vraiment du marché chinois, tandis que la Chine s’assure grâce à l’Allemagne (jouant en réalité le rôle du cheval de Troie) que les marchés français, italien… lui resteront grand ouverts.
Pour la France, considérée par la Chine comme le « maillon faible » de l’Europe, comme un pays « femelle » selon les critères chinois à cause de son refus du rapport de force46, la facture est particulièrement salée : des emplois délocalisés ou la création d’unités de production en Chine par les grandes entreprises françaises qui réimportent (au prix d’une énorme émission de carbone), un écrasement des salaires, un déferlement de produits de qualité médiocre, voire nocifs47, et de contrefaçons en tout genre, qui représentent un vol évident de propriété intellectuelle et présentent parfois des risques avérés. Le consommateur français s’y retrouve-t-il ? La chose n’a rien d’évident, comme l’a démontré par exemple le bilan de l’ouverture totale au textile chinois : les études ont montré que les importateurs et les distributeurs ont tellement gonflé leur marge que les prix proposés aux consommateurs ont au mieux été stables ! Cette situation concerne aussi la plupart des autres pays européens, mais beaucoup moins l’Allemagne, dont la population fait preuve spontanément d’un patriotisme économique incontestable.
Face aux abus du commerce chinois, l’UE reste engluée dans la passivité, lorsqu’elle ne se laisse pas guider par le libre-échangisme traditionnel des Britanniques (lesquels trouvent une contrepartie importante sur le marché chinois pour leurs activités de finance) ou l’intérêt bien compris de l’Allemagne à laisser perdurer au moins quelque temps encore cette situation48. Contrairement à Pékin bien sûr, qui ne cesse de verrouiller son marché intérieur, pratique une politique délibérée de dévaluation de sa monnaie, le Yuan, attire des activités occidentales par joint-ventures avant de faire main basse sur elles (voir les déboires de Danone face à son associé sur place). Tant et si bien qu’on a pu calculer en 2007 que le déficit commercial de l’UE envers la Chine représente 15 millions d’euros à l’heure49 !
Pourtant, lorsque l’Europe décide de se défendre, elle le fait très bien, selon un modèle économique parfaitement viable et conforme à l’intérêt de tous les acteurs de l’économie, ainsi qu’en atteste le secteur du vélo, qui n’a pas - pas encore ? - été ouvert à la concurrence chinoise.
Il est clair que l’Europe ne pourra pas éternellement subir un tel déséquilibre dans son commerce avec la Chine. Ce commerce déloyal heurte jusqu’au libre échangiste Mandelson (Commissaire européen chargé du commerce jusqu’à il y a peu), qui n’hésitait pas à avouer : « Nous n’avons pas réussi à atteindre l’équilibre nécessaire [avec la Chine]. »50 Même l’Allemagne est menacée à moyen terme par la montée en gamme (la diversification en produits à haute valeur ajoutée) de la Chine, qui ne lui fera pas éternellement la faveur de lui acheter ses produits, dès lors qu’elle aura atteint un niveau de puissance économique suffisant.
C’est pourquoi Debout la République plaide pour l’instauration d’un protectionnisme européen qui rétablisse l’équilibre salarial, monétaire, écologique et social avec la Chine. La création d’une taxe carbone serait à cet égard une réponse élémentaire, à côté d’autres mesures à engager. Il appartiendrait alors à la Chine de rééquilibrer son développement économique, de le démocratiser en développant son marché intérieur et une protection sociale aujourd’hui inexistante. Comme dans une équipe de football, l’Europe, au lieu de marquer des buts contre son propre camp, doit se doter d’une vraie défense, avec un protectionnisme intelligent, et d’une vraie attaque, avec des coopérations industrielles de type Airbus pour maintenir sur son sol ses centaines de milliers de chercheurs exilés aux Etats-Unis, et développer les technologies qui feront sa force demain.
Mais il ne faudra pas compter avec les candidats de l’UMPS-MoDem, idéologiquement ou politiquement complices de cette incroyable situation, pour y remédier.
46. « Pour la Chine, la France est le maillon faible de l’Europe », entretien avec Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l’IRIS, Le Monde, 4 décembre 2008.
47. Affaire des produits d’habillement et des meubles allergènes, sucreries et lait à la mélamine, dentifrice au plomb, jouets ne respectant pas les normes…
48. Une chronique d’Edouard Husson datée du 9 février 2009 et parue dans Marianne relevait ainsi qu’Angela Merkel venait à nouveau d’apporter les assurances de l’Allemagne à la Chine quant au maintien d’un régime de libre échange le plus large possible, quand bien même cette situation est contraire à l’intérêt de l’Europe (tant qu’elle est conforme à l’intérêt de Berlin !).
49. Pierre Avril, « Les ambiguïtés de la politique commerciale européenne à l’égard de la Chine », Le Figaro, 1er octobre 2007.
50. Idem.
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