Nicolas Dupont-Aignan - Le petit livre mauve - texte intégral

In Libro Veritas

Le petit livre mauve

Par Nicolas Dupont-Aignan

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V comme vin rosé

Vin rosé : nectar délicieux prenant subitement un goût amer dès lors que la Commission Européenne se penche sur son élaboration.

Aujourd’hui, avec la crise que nous connaissons, nous serions en droit d’attendre de Bruxelles des mesures drastiques visant à mieux protéger les intérêts des peuples européens. Que Nenni ! Les technocrates de l’UE sont bien trop occupés à tenter d’uniformiser l’ensemble des citoyens ainsi que leurs modes de vie en cédant toujours plus de terrain aux lobbyistes de toutes sortes. Ainsi, plutôt que de s’occuper de protéger nos industries et nos emplois, les eurocrates se sont découverts une nouvelle passion pour l’oenologie, devant notre ministre de l’agriculture, bien décidé à leur plaire pour s’assurer une jolie place sous le soleil de l’Europe fédérale.

En effet, habitué des cénacles bruxellois où, dit-on, il souhaiterait retourner après sa future élection au Parlement européen, Michel Barnier avait déjà manifesté une curieuse conception de la défense des intérêts français : lorsqu’il était Commissaire européen au début des années 2000, il avait, tout comme son collègue socialiste Pascal Lamy (entretemps devenu Secrétaire général de l’OMC), approuvé sans réserve aucune le projet de directive Bolkestein, prévoyant la mise en concurrence sauvage des services au sein de l’UE.

Ministre de l’Agriculture aujourd’hui, et tête de liste UMP en Ile-de-France pour les élections européennes de juin, il a donné le préaccord de la France en janvier dernier à une norme permettant le coupage de vins rouge et blanc pour fabriquer du vin rosé. Pratique actuellement interdite dans l’UE, à de rares exceptions près, comme pour le champagne.
Mais, toujours courageux lorsqu’il s’agit de justifier ses actes, il s’est ensuite rétracté lorsque l’opinion publique a eu connaissance d’une décision qui devait manifestement rester discrète.

Et aujourd’hui, on apprend que la Commission européenne, face à l’opposition unanime des Français à cette hérésie gastronomique40, a décidé de repousser la date de la décision finale sur ce dossier qui devait intervenir fin avril, au 19 juin ! Une « divine surprise » pour le ministre-candidat qui n’aura pas, ainsi, à répondre de décisions qu’il aura prises sans devoir les assumer face aux électeurs. Pourtant, n’est-ce pas le même Michel Barnier qui, en 2002 déjà, exhortait les gouvernants et les hommes politiques français en campagne électorale à se refuser à toute duplicité entre leurs discours à Paris et leurs actes à Bruxelles ?

« «Est-il utile de tromper le peuple ?» La question posée sans ambages par Frédéric II à Condorcet résonne comme un écho d’Ancien Régime, d’un siècle de despotisme plus ou moins éclairé, bien loin des exigences de transparence, de dialogue et de divulgation qui sont devenues les maîtres mots de notre vie publique. Et pourtant, à l’heure où candidates et candidats à la présidence de la République préparent calicots, arguments et ripostes, il est une sorte de secret dans le débat politique français. Un secret qu’hier ministre des Affaires européennes, aujourd’hui commissaire européen, il me semble d’intérêt général de livrer aux citoyens pour aider leur jugement. Ce grand secret, c’est d’abord et avant tout que la plupart des décisions que les candidats vont s’engager à prendre avec la confiance du peuple ne relèvent plus d’eux seuls.
[…] Pourquoi ce grand silence des femmes et des hommes politiques français, lorsqu’ils rentrent de Bruxelles ou de Strasbourg, sur ce qui y a été décidé et sur ce qu’ils y ont dit ? Pourquoi nous faudrait-il, à toutes forces et contre toute évidence, faire « comme si » la France décidait seule de tout, comme si reconnaître qu’elle a choisi de partager sa souveraineté serait pour elle abdiquer toute ambition ? »41

Mais, bien sûr, à cette époque l’auteur de ces lignes pleines de vertu s’exprimait dans le confort feutré des offices bruxellois, où il était Commissaire européen (1999 - 2004) en charge des affaires institutionnelles…

Désormais revenu dans la peau d’un ministre-candidat aux élections européennes, il semble bien que Michel Barnier ne veuille pas s’appliquer ces préceptes de bonne conduite par lui-même édictés à l’adresse de la classe politique française de l’époque.

Mais, c’est bien connu, les leçons de morale, c’est bon pour les autres !

40. Un sondage Ifop réalisé les 2 et 3 avril dernier a révélé qu’une écrasante majorité de Français (87%) est opposée à ce projet de l’UE.

41. Michel Barnier, Le grand secret, Libération, édition du 12 février 2002

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