E comme euro
Euro : monnaie unique utilisée actuellement pour détruire toute capacité des Etats membres à se renforcer dans la jungle de la mondialisation.
Euro cher, inflation, baguette à 85 cents, délocalisations pour manque de compétitivité monétaire, Pacte de stabilité « absurde » (selon Romano Prodi, alors président de la Commission de Bruxelles), recommandation - mise en garde - mise à l’index - mise au pilori pour cause de déficit budgétaire dépassant 3% du PIB… ça vous dit quelque chose ?
On nous avait promis monts et merveilles en 1992 pour que nous acceptions cette monnaie unique censée résoudre tous nos problèmes. C’est comme si c’était hier : « Adoptez l’euro, nous ferons l’Europe sociale juste après ! » nous promettait Jacques Delors et ses amis du PS (qui continuent aujourd’hui, à l’approche des européennes, de nous promettre « l’Europe sociale pour bientôt »).
Mais depuis 17 ans, les belles promesses n’ont cessé de se dérober : la croissance en berne, l’investissement et les salaires qui stagnent, les délocalisations qui s’accélèrent, l’Etat qui creuse ses déficits à cause d’une économie atone et se fait sermonner par les eurocrates.
C’est une évidence pour chacun d’entre nous : l’euro ne marche pas, il ne résout pas nos problèmes mais les aggrave. On a voulu faire croire que l’euro nous protège de la crise, mais il le fait en réalité à la manière d’une ligne Maginot monétaire : l’armure de l’euro rassure tout le monde mais en faisant oublier que c’est une armure trop lourde à porter pour beaucoup de pays et que les tensions internes de la zone euro, avivées par la crise, menacent de la faire exploser.
Il y a en effet deux problèmes fondamentaux qui sont niés par les partisans de l’euro mais qui n’en perdurent pas moins :
-l’euro cher qu’il faut changer, sinon la zone euro explosera dans un retour anarchique et pénalisant pour tout le monde aux monnaies nationales.
-Le développement concomitant de divergences structurelles à l’intérieur de la zone euro auxquelles, si l’on n’arrive pas à les corriger par une autre gestion de la monnaie, il faudra bien se résoudre à remédier par une refonte complète de la zone, par l’adjonction d’une monnaie commune.
La gestion de l’euro est exagérément restrictive, au point de menacer l’économie européenne d’asphyxie :
-Des taux d’intérêts réels trop élevés, ce qui a pour effet une tendance déflationniste structurelle (on bride l’investissement et les salaires, donc la croissance). Ainsi, Henri Guaino, alors Commissaire général au Plan, a pu évaluer à un million d’emplois sacrifiés en France la marche à l’euro fort entre 1993 et 1998.
-Une inertie volontaire dans la fixation du taux de change, tant et si bien que l’euro est en permanence surévalué face à toutes les autres monnaies, ce qui handicape la compétitivité des économies européennes à l’export (le cas allemand est à part), l’augmentation du taux de change de l’euro face au dollar faisant perdre jusqu’à 1% de croissance à la zone euro.
-L’interdiction faite à la BCE de prêter de l’argent aux Etats membres et à leurs organes publics, du fait du stupide article 104 du traité de Maastricht.
Ainsi, contrairement aux Etats-Unis qui ne s’en privent pas, la BCE ne crée pas d’argent nouveau qui aurait pu, par exemple, financer des plans de relance beaucoup plus ambitieux à travers toute l’Europe.
-Le Pacte de stabilité, qui à la fois fixe des contraintes de gestion publique malthusiennes et, pour cette raison même comme du fait de l’absence de mécanisme de discipline efficace, pousse les Etats à de mauvaises pratiques en matière de déficit budgétaire et d’endettement.
Ce type de gestion de la monnaie ne convient (et encore) qu’à un seul pays, l’Allemagne. Or, il n’est pas sérieux de prétendre que les autres pays « n’ont qu’à l’imiter », comme on nous y invite à tout bout de champ depuis 1993. Ce n’est pas possible : les Allemands sont des Allemands qui ne sont pas des Français, ni des Grecs, ni des Italiens, et vice-versa. Comme le disait de Gaulle, on n’intègre pas des peuples comme des marrons à une purée.
Il faut donc changer tout cela, si c’est possible :
-Réformer les statuts de la BCE pour rééquilibrer ses objectifs monétaristes par des objectifs de croissance et d’emploi et pour la subordonner dans la définition de ses priorités stratégiques au Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement.
-Abroger l’article 104 des traités et permettre de manière équitable à chaque pays-membre de bénéficier d’emprunt de la BCE pour relancer la croissance et financer des projets d’avenir.
-Assouplir singulièrement le Pacte de Stabilité.
-S’entendre sur des mécanismes de fixation des taux d’intérêt et de change favorables à la croissance, en fonction de la santé des pays de la zone euro.
Cela implique une négociation serrée avec l’Allemagne, qui reste mordicus attachée au système actuel. Mais si Berlin refuse, alors la France devra quitter l’euro pour rejoindre une monnaie commune amarrée à l’euro, que d’autres pays seront de toute façon fatalement obligés de rejoindre.
La zone euro forme une zone monétaire tellement hétérogène que ses tensions internes, brusquement avivées par la crise, risquent de la faire exploser. Il faut donc arrimer à une zone euro restreinte une zone de monnaie commune.
La convergence spontanée des économies européennes enchâssées dans une monnaie unique est un mythe qui a été définitivement démenti par l’épreuve des faits, en l’espace d’une quinzaine d’années (1992 - 2009). L’autre mythe, tout aussi chimérique, de l’unification politique spontanée de l’Europe sous l’effet d’une unification monétaire et économique, a sombré corps et bien en même temps (montée à des niveaux élevés et durables du rejet de l’Europe actuelle, référendum français, hollandais et irlandais…).
Il n’y a donc aucun intérêt, si ce n’est la préservation d’un consensus diplomatique erroné ou du maintien au pouvoir de ceux qui ont promu ce système, à conserver l’euro tel qu’il existe.
Pire, si rien n’est fait, celui-ci a toutes les chances de mourir dans la douleur pour donner lieu à un retour désordonné aux monnaies nationales, avec dévaluations compétitives anarchiques, etc.
Dès son introduction en 1999, les économies européennes qui avaient un peu convergé jusque là, se sont mises à diverger fortement entre elles (taux d’inflation, commerce extérieur, déficit et dette, etc.), preuve que la mayonnaise ne prenait pas, tout au contraire. Mais avec le surgissement de la crise, ces écarts se sont creusés très dangereusement : certains pays membres sont au bord du défaut de paiement (Irlande, Grèce), d’autres sont des puits sans fond d’endettement à cause de la faiblesse de leurs exportations (Espagne), d’autres enfin restent gravement handicapés par cette armure trop lourde à porter (France et Italie). Or, avec la crise, les taux de refinancement des Etats membres de l’euro (les « spreads ») n’ont cessé de s’écarter dangereusement les uns des autres, mettant à mal l’homogénéité déjà toute relative de la zone : concrètement, la Grèce et l’Espagne empruntent sur les marchés internationaux des capitaux à des taux bien supérieurs à ceux consentis à la France ou à l’Allemagne, ce qui risque d’ici à quelques mois d’entraîner l’éclatement de la zone.
Le seul moyen d’en sortir en bon ordre sans voir se désagréger l’Europe est de créer une monnaie commune adjointe à la monnaie unique et ancrée dans cette dernière. Pratiquement, les pays membres de la monnaie commune récupéreraient leur monnaie nationale qui ne serait convertible qu’en euro. Leur taux de change par rapport à l’euro serait variable, en fonction de la situation économique de ces pays, mais il serait fixé de manière concertée et sans à-coup. Ce serait par ce moyen, par exemple, que l’Espagne pourrait dévaluer, une nécessité vitale aujourd’hui pour elle.
De même la France, si l’euro continuait à être géré à l’allemande, rejoindrait la monnaie commune. Si rien n’est fait sur la gestion de l’euro comme sur la création d’une monnaie commune, on risque tout bonnement d’assister à l’explosion de la zone et revenir dans l’anarchie aux monnaies nationales, ce qui constituerait le pire des scénarios.
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