D comme délocalisations
Délocalisation : Pratique économique court-termiste visant à implanter une entreprise dans un pays où il lui sera plus facile d’exploiter ses salariés, au risque d’affaiblir la demande dans son propre pays de telle sorte qu’elle n’y aura plus de clients.
Il est des propos qui laissent songeurs… ceux de Danuta Hübner, Commissaire européen à la politique régionale, répondant à un journaliste sur les réformes de l’UE facilitant les délocalisations, sont de ceux-là : Ce que nous devons faire, (…) c’est faciliter les délocalisations au sein de l’Europe. Ainsi les sociétés européennes seront globalement plus fortes car elles pourront abaisser leurs coûts. Si nous ne le faisons pas, les délocalisations se dirigeront vers l’Inde ou la Chine11.
Or, pour tout esprit normalement constitué, la corrélation entre, d’une part, le départ d’une entreprise plongeant des centaines de familles dans la précarité et, d’autre part, un renforcement de la société en partance, n’est pas forcément évidente. En revanche, celle entre le chômage de masse résultant de cette pratique et l’enrichissement d’une poignée d’actionnaires apparaît plus limpide.
Une chose est sûre : les propos de cette fidèle servante de l’UE sont bien révélateurs de l’état d’esprit de ceux qui prétendent nous gouverner. Plutôt que d’harmoniser par le haut les niveaux de vie des citoyens européens, ce qui nécessiterait un courage politique et une volonté inébranlable de réorienter la construction européenne, il est beaucoup plus facile et rentable de niveler par le bas. Ainsi, les eurobéats évitent de chercher une alternative aux délocalisations qui nécessiterait au préalable une remise en cause du système qu’ils ont bâti.
Car l’alternative existe. En effet, pour faire cesser le dumping social, fiscal et environnemental et donc les délocalisations, il faut organiser un protectionnisme européen raisonnable et instaurer des droits de douane.
Sur le fond, le raisonnement est finalement assez simple : la libre concurrence entre des pays dont les écarts de salaires vont de 1 à 20 provoque inexorablement une baisse des salaires et une montée du chômage dans les pays où ils sont plus élevés. Les théoriciens du libre-échange auront beau rappeler toutes les belles paroles écrites il y a des siècles, il ne faut pas oublier qu’à l’époque de Ricardo, les écarts de salaire allaient de 1 à 2 et que le transport était beaucoup plus aléatoire. Aujourd’hui, une entreprise peut voyager d’un pays à un autre, tel un vautour en quête de proie, en seulement un clic.
Bien sûr, le libre échange peut être bénéfique mais, non régulé, il est aujourd’hui un facteur d’appauvrissement de la population des pays développés du fait de ces trop grandes disparités salariales, sociales et environnementales, ce que de plus en plus d’économistes ne cessent de démontrer (Emmanuel Todd, Hakim El Karoui, Jean-Luc Gréau, Jacques Sapir, etc.). Mais malgré cette percée idéologique, le débat est encore difficile aujourd’hui et oppose trop souvent les « gentils » partisans du libre-échange aux « méchants » protectionnistes.
Et pourtant, la plupart des pays utilisent des formes de protectionnisme. Même l’Allemagne y a recours, par l’utilisation de normes spécifiques12 qui protègent ses industriels des concurrents étrangers en les obligeant à rendre compatible leur production pour un seul pays… L’instauration d’une TVA sociale, il y a deux ans, relève de la même logique puisqu’elle a permis de faire davantage contribuer les produits importés au financement du modèle social allemand.
Et les États-Unis ne sont pas en reste puisqu’ils ont développé toute une panoplie d’outils protectionnistes (pics tarifaires, réglementation de l’acier, mécanismes de rétorsion, aides à l’agriculture, à la recherche-développement des multinationales, dispositif du « Small Business Act » défendant les PME américaines…) bien plus développée qu’en Europe. Une autre illustration de ce phénomène réside dans le modèle de développement du Japon, de la Corée ou de la Chine, qui associe également un solide protectionnisme du marché intérieur avec le bénéfice de l’ouverture des frontières. La Chine, par exemple, taxait à environ 100% les voitures importées il y a une dizaine d’années (environ 30% aujourd’hui) pour imposer aux constructeurs occidentaux de construire des usines sur place et de prendre un partenaire local pour former les futurs constructeurs. De la sorte, ils ont assuré un transfert de technologie qui permet aujourd’hui à leurs constructeurs locaux de voler de leurs propres ailes.
En clair, le protectionnisme est une pratique courante qui, si elle a reculé dans certains pays, reste fortement présente dans d’autres, qui l’utilisent comme un moyen d’assurer leur croissance, loin de la caricature autarcique que l’on présente habituellement.
Mais malgré cela, les dirigeants européens continuent à ouvrir les frontières commerciales de l’Europe et s’amputent ainsi des moyens de retenir nos entreprises. L’élargissement aux pays de l’Est en 2004 est un parfait exemple de ce suicide collectif imposé. En effet, en à peine quatre ans, les constructeurs Français ont diminué leur production nationale de plus d’un million d’unités alors qu’ils l’ont augmentée d’autant hors du territoire, dans les nouveaux pays d’Europe de l’est (Slovénie et Roumanie pour Renault, République Tchèque pour PSA) où les salaires peuvent être jusqu’à dix fois plus bas qu’en France13.
Mais, à l’approche des élections européennes et ce, quels que soient les partis (UMP, PS, Modem, Verts), le thème du protectionnisme européen revient en force dans la bouche des candidats. Il faut dire que la crise oblige les politiques à donner l’impression qu’ils peuvent encore changer les choses. Mais toutes leurs déclarations volontaristes ne résistent pas à l’examen des faits. En effet, tous ont promu et imposé le traité de Lisbonne, traité qui achève de faire passer à la majorité qualifiée l’ensemble des votes portant sur des accords commerciaux à l’OMC et renforce le rôle exclusif de la Commission de Bruxelles dans ces négociations, paralysant de cette manière toute ambition protectionniste à l’échelle continentale. Ainsi, pour des raisons purement électoralistes, nos politiques en campagne défendent un système qu’ils ont pourtant empêché d’exister, ce qui leur ôte toute crédibilité.
Or, l’établissement d’une forme de protectionnisme au niveau européen est essentiel pour permettre la hausse des salaires dans les pays occidentaux et les préserver de la concurrence avec les pays émergents qui provoquera inévitablement chômage, déflation salariale… et délocalisations. Ce protectionnisme est également le moyen de permettre à ces derniers de faire progresser leur niveau de vie, faute de quoi toute relation commerciale se trouvera inexorablement freinée. Il ne s’agit donc pas de retourner à l’autarcie ou de remettre en cause le commerce avec les pays émergents mais de mettre en place des écluses qui permettront aux conditions de vie de s’améliorer de part et d’autre des frontières. L’instauration d’une taxe-carbone serait également un bon moyen de servir la cause d’un développement à la fois durable et plus équitable.
Concrètement, Debout la République souhaite la création de zones géographiques regroupant des pays de niveau de développement comparable et la mise en place de droits de douane compensateurs qui seraient fonction du niveau des salaires ainsi que des réglementations sociales et environnementales. Des droits de douanes compensateurs pour les distorsions monétaires pourraient également être mis en place. De la sorte, en coupant les ailes des vautours, nos entreprises ne risqueraient plus de s’envoler.
11. Interview parue dans le quotidien La Tribune, le 8 février 2005.
12. Cf les normes DIN, du nom de l’organisme de normalisation Deutsches Institut für Normung.
13. C’est le cas du salaire minimum Roumain par rapport au SMIC Français.
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