Je crèverai pas avant d'avoir brûlé les Harry Potter
Je ne suis pas de ceux qui aiment raconter leur vie. Je connais de ces gars qui, à peine que vous avez fait mine de tendre une oreille, ils y déversent leurs ennuyeux déboires et pitoyables satisfactions. Pas du tout mon genre. Je ferais mieux de la fermer alors ? Peut–être bien que vous auriez raison. Mais j'ai fait ce rêve. Oh, pas un truc recherché comme l'autre Martin King, surtout que j'ai pas envie de finir plombé. Non, une vacherie de rêve que l'esprit il part en valdingue.
Je vous brosse rapido le tableau.
J'étais assis devant un bureau propret. Dessus y avait un sous–main de cuir savamment usé, les feuilles étaient classées, sans une qui dépassait. Z'avez pigé. Y avait mon banquier, je l'ai reconnu tout de suite, il a cette manière de sourire sans que ça vous fasse plaisir. Il répétait :
"Vous êtes, pour ainsi dire, infiniment riche.
–Combien ?
–Comme Dieu est infiniment bon...
–Vous me faites peur.
–Excessivement.
–Si peu ?
–Indécemment riche.
–Ca me va."
Je suis comme tout le monde, j'aime bien les rêves qui commencent fissa.
Après le coup du banquier, je me suis acheté quelques objets, des trucs dont je m'étais passé jusqu'ici fort allègrement et que désormais la simple idée de ne plus avoir me coupait la respiration. Des trucs. Pour tester, quoi, le pouvoir d'achat sans limite qu'on venait de m'octroyer. Après (reprenez votre souffle, y a des phrases que je vois bien dans ma tête mais que je n'arrive pas à tourner correctement sur le papier) je me suis attaqué à ce qui n'est pas nous parce que caché en dedans de nous, que des fois on l'ignore nous–même. Vous pourriez l'appeler un fantasme. Je me suis attaqué à un fantasme. Rêver d'assouvir un fantasme, ça doit porter un nom dans la verbiagerie freudienne, mais je ne le connais point. Je laisse un blanc pour le lecteur particulièrement savant : BLANC POUR LECTEUR SAVANT.
N'allez pas croire que je me suis lancé dans des délires sexuels, toutes les femmes se couchent–elles pour un million d'euros et autres inepties ? Je me suis acheté une librairie.
La plus grande que j'ai pu trouver.
Même qu'y avait des étagères jusqu'au plafond, avec des échelles pour atteindre les rayons les plus hauts, de ces échelles qui coulissent sur des barres argentées et brillantes, qui se déplacent d'une légère pression de la main dans un chuintement capiteux. J'avais vu ça une fois dans un magazine de décoration, vous voyez pas de quelles échelles je parle ? Je m'étais toujours dit que si je possédais une bibliothèque comme ça, je foutrai mes bouquins préférés tout en haut, juste pour le plaisir d'escalader et de chuinter à droite et à gauche.
Bon. J'étais là dans ma librairie, dans mon immense librairie, seul, propriétaire, grimpant à mes échelles pimpantes, jetant des livres au loin, en embrassant d'autres, reniflant des couvertures, m'accoudant pour relire un passage adoré, "Tu parles ! Ils forgent pas plus de splendides jeunes hommes à l'esprit ouvert à Pencey que dans n'importe quelle autre école ! Et j'y ai jamais connu personne qui soit splendide, l'esprit ouvert et tout. Peut–être deux gars. Et encore. C'est probable qu'ils étaient déjà comme ça en arrivant.", découvrant des auteurs que j'avais pas connaissance, pestant contre d'abominables quatrième de couverture que c'est pas possible de se mettre à plusieurs pour faire ça, ne sachant plus vraiment où donner des yeux de la tête... J'avais empilé par ordre de priorité les livres dont l'envie se faisait franchement forte de les ouvrir et de les dévorer d'un trait. Vlan, voilà que j'étais tombé nez à dos avec une pile d'Harry Potter.
Jamais pu sacquer Harry Potter. Cette nouille qui ne retrouverait pas un livre de sorts même s'il était assis dessus. Sans déconner, vous l'avez vu ? Dans son style, on peut dire qu'il pipe absolument que dalle à la vie en général, particulièrement rien à l'amitié et je vous parle pas de comprendre quoi que ce soit à l'amour. Y aurait une gonzesse qui l'approcherait avec des coeurs dessinés dans les yeux, qu'il lui proposerait une tisane magique contre la conjonctivite. Vous pouvez me trouver méchant, vous émouvoir, je ne fais que constater : les sept tomes (Dieu du ciel et des Moldupes), que dure son apprentissage, je vous les résume en quatre lettres : zéro.
Suis–je jaloux ? Vous avez de ces questions ! Vous croyez que je suis pas capable d'écrire un bouquin qui serait traduit en douze mille langues ? C'est que vous n'avez rien lu. De toute façon, je suis pas là pour causer de ça, mais de mon rêve. Z'avez peut–être pas remarqué, mais je ne suis pas de ces gars qui aiment raconter leur vie ou se la jouer. L'Harry Potter, c'est dans mon rêve qu'il me tapait sur le système. Sinon, j'aurais rien à en dire. Jaloux ?
J'étais dans MA librairie. Et dans MA librairie, y avait cette pile de Potter. Je sais pas vous, mais moi, une rage incontrôlée m'a saisi. J'ai fulminé. N'importe quel autre zozo se serait mis à tout casser, mais moi, j'ai réfléchi. Je me suis élevé au–dessus de tout ça, et à force de m'élever, j'ai eu une révélation : je devais débarrasser la terre de cette crétinerie d'Harry Potter. Harry, je vous demande un peu, c'est un prénom ça ?
J'ai commencé doucement en recrutant une dizaine d'acheteurs. Leur mission était simple : écumer les boutiques et me ramener tous les exemplaires des Potter qu'ils pourraient. Crédit illimité. Je choisissais mes barbouzes selon des critères rigoureux, enquêtant sur leur compte, m'assurant qu'il ne s'agissait pas de quelques fans cachés qui auraient profité de mon argent pour assouvir leur abjecte passion.
Hélas, trois fois hélas ! Mon activité n'est pas passée inaperçue. Les maisons d'édition, les premières, se sont interrogées sur ce retour d'engouement pour Harry Potter. Elles n'ont pas poussé leur enquête trop loin, ça leur rapportait du fric, c'était très bien. Les journaleux, par contre, n'ont pas lâché l'affaire tout de suite. Je fus retrouvé. On voulut m'interroger (vous avez raison, j'ai changé de temps pour le passé simple, ça vous dérange ?), connaître mes motivations. "Un Nabab achète tous les exemplaires disponibles d'Harry Potter", "les dessous de la course aux Potter". J'envoyai tout ce petit monde promener. J'avais des préoccupations plus urgentes.
Vous croyez que c'est simple d'être investi d'une mission sacrée ?
1– le stockage.
Mine de rien, stocker tous ces bouquins ne se faisait pas facilement. J'étais fatigué de m'approprier des entrepôts désaffectés dont la consternante architecture heurtait mon sens de l'esthétisme, oui, monsieur ! En plus, je devais faire garder ces horreurs jour et nuit. Je cherchai des solutions moins gourmandes en surface. Et en hommes. Vous pouvez pas vous imaginer comme c'est compliqué de dénicher des gus sur lesquels vous pouvez réellement compter. Parce qu'un premier ministre, qu'on l'aimait bien pour ce qu'il disait qui nous faisait trop marrer, a bien parlé de l'intelligence de la main, mais pas de celle du biceps.
Je visitai plusieurs incinérateurs ( Jusqu'où irons–nous dans la mocheté ?).
2–le prix.
Mes acheteurs devaient débourser chaque jour un peu plus. Le marché de l'Harry Potter connaissait une hausse vertigineuse. Des petits malins devançaient mes équipes, achetaient les exemplaires encore en librairie pour me les revendre avec une plus–value mirobolante. Des particuliers acceptaient également de me céder leurs exemplaires à des prix exorbitants. Pour calmer le jeu, je déclarais parfois "Je n'achète plus, la fièvre m'a passé." Les prix retombaient, le temps que le public s'aperçoive que je mentais. J'interrogeai mon banquier.
"Infiniment riche, monsieur.
Ca me faisait quand même mal de débourser autant pour chaque exemplaire. J'en avais des vertiges et des nausées.
Vous me prenez pour la moitié d'un Giscard, mais là, j'avais prévu le coup. Lors des premières incinérations d'Harry Potter (j'avais finalement opté pour une vieille merde d'incinérateur récemment abandonné mais qui faisait quand même ses 20 000 tonnes/an), de pseudo intellectuels, des amoureux transis des livres, des jeunes en manque d'idéaux, des gauchistes anti–riches et pléthore d'imbéciles heureux organisèrent des manifestations, tentèrent de jeter l'opprobre sur mes motivations. Mes équipes d'avocats firent taire ces va–nu–pieds et tout ceux qui voulaient apparenter mon action à des autodafés.
Mes avocats, les mieux, les plus chers, s'appuyèrent sur la seule chose qui vaille encore quelque chose en ce bas monde : la sacro–sainte propriété. Ces tonnes de bouquins étaient à moi, je les avais régulièrement acquises, je pouvais en disposer à ma guise.
La force publique fut contrainte de dégager les manifestants qui s'allongeaient en travers des convois de camions acheminant les tomes d'Harry Potter à mon incinérateur. Un sondage d'opinion, un truc que plus sérieux tu meurs debout, montra que l'affaire ne passionnait pas les foules. D'ailleurs, qu'est–ce qui pouvait bien passionner les foules ? A part les sondages.
Moi, il m'arrivait d'aller renifler avec délectation les émanations de mes fourneaux, de plonger une main dans les cendres encore tièdes, de tenir des discours décousus devant mes employés, leur promettant des primes et des surprimes et des parachutes en toile dorée s'ils augmentaient encore les cadences.
Si vous avez suivi, vous avez déjà deviné le problème qu'est apparu en suivant : je n'étais plus le seul riche de l'histoire. Les éditeurs d'Harry Potter ( Bloomsbury, Gallimard, Scholastic, Raincoast, etc.) qui avaient flairé le bon coup et décidé d'exploiter jusqu'au fond ma névrose, s'étaient mis à rééditer et rééditer encore l'ouvrage. Étrangement (ou logiquement corrigerait un adepte de Freud), JK Rowling était quasiment absente de mon rêve. Elle faisait une brève apparition dans une scène que j'ai pas les détails au net dans ma tête. Je crois que je la rencontrai dans un café de Londres, mais je peux pas être sûr, j'ai jamais foutu les pieds à Londres et je vois pas ce que j'irais y foutre, et la Rowling, blonde comme elle est, elle faisait que me demander "Why ? Why are you so angry ?" Alors là, pour me faire ni chaud ni froid, ça me faisait ni chaud ni froid. Je ne parle pas un mot d'anglais. Quand enfin je comprenais ce qu'elle cherchait à savoir, je lui rétorquais : "Tu le sais bien, c'est toi qui les a écrits ces fichus bouquins."
Peu de temps après cette entrevue pitoyable, quoique le temps, dans un rêve, c'est toujours un peu aléatoire, je questionnai à nouveau mon banquier :
"Mes ressources doivent s'amenuiser. Ces centaines de millions d'exemplaires achetés à prix d'or et partis en fumée ont dû entamer mon capital ?
–Non, monsieur, me répondait son calamiteux sourire. Mais je dois vous prévenir. Le consortium des éditeurs devient de plus en plus riche. Vous l'engrossissez ! Vous l'engrossissez infiniment !"
Vous formalisez pas, mais je n'ai jamais rien compris à l'économie. Je ne suis pas le seul, vous me direz, sauf que je le reconnais bien volontiers. Je ne m'improvise jamais expert de courbes inexplicables. Mon banquier, lui, par contre... Avec son sourire qui est à vous dégoûter des sourires.
"Si ces furoncles d'éditeurs deviennent infiniment riches, ne vont–ils pas l'être plus que moi ?
–Non.
–Vous êtes absolument certain de ce que vous me dites ?
–Certain comme jamais.
–Vous êtes prêt à me l'écrire noir sur blanc.
–Ce n'est pas la peine. Cela n'arrivera pas.
–Comment pouvez–vous en être aussi sûr ?
–Les arbres."
L'argent n'est jamais qu'une question d'argent. Même dans un rêve. J'en faisais l'amère expérience. A cet instant précis, j'étais à deux doigts de basculer dans un cauchemar. Je ne sais pas ce qui me retint du côté des rêves. Vous avez décliqueté ?
Pour produire des livres, il faut du papier. Pour produire du papier, il faut des arbres. Plus je brûlais de livres, plus le consortium d'éditeurs réclamait du papier, donc des arbres. Le meilleur des arbres met plusieurs années à grandir et à devenir exploitable. Les forêts du monde entier étaient abattues pour assouvir mon caprice et celui des éditeurs, et celui des actionnaires des éditeurs.
Je reçus des écologistes, des menaces, des convocations à l'ONU, des lettres d'amour et de demande en mariage, d'anciens présidents de la République, des nouveaux. Je disais : "De ma vie, je n'ai jamais coupé un arbre." Et c'était vrai. Les éditeurs pouvaient me renvoyer la faute, eux seuls coupaient. Les procès n'en finissaient plus. Les procès réclamaient eux–aussi du papier. La déforestation s'aggravait. Des milices privés étaient employées pour ouvrir le passage des bûcherons, les populations habitant au plus près des forêts étant de moins en moins conciliantes. Même les arguments financiers perdaient en efficacité. Il fallait parfois se débarrasser discrètement des récalcitrants. Mais nous gagnions encore. Les éditeurs publiaient, moi, j'incinérais.
Nous y voilà. Logique, inévitable. Vous pouvez le tourner dans tous les sens, le jour vint où il ne resta plus rien debout qu'un malheureux arbre. Son sort était entre mes mains. Mes fourneaux tournaient à plein. Les éditeurs savaient qu'ils avaient perdu la partie. Ils n'auraient bientôt plus de papier pour braver ma folie. Combien d'exemplaires pourraient–ils tirer de cet arbre ? Si maigre répit.
Les derniers Harry Potter allaient être donnés aux flammes. Je jubilais. J'acceptais une dernière réunion de conciliation. J'adorais voir leurs mines confites. Nous écoutâmes religieusement les scientifiques et leurs arguments rationnels, "sans arbre, la terre va crever". Les politiques ne firent rien d'autre que tenter de nous endormir et tourner leur meilleur profil aux caméras. Les éditeurs rechignaient, ne voulaient pas s'avouer vaincus. J'étais sourd à tout. J'étais le roi.
Je vais pas vous détailler le cheminement que fit une idée que j'avais depuis un moment en trottement dans un coin de mon esprit. Je ne suis pas de ces gars qui aiment raconter leur vie ou vous en mettre plein la vue. Mais le raisonnement dont je vous cause pas ici m'obligea à dire, sur un ton que je voulais grand prince désinvolte :
"J'arrête mon incinérateur à une condition".
J'obtins ce que je voulais. Les vingt–huit exemplaires miraculés d'Harry Potter furent aussitôt récupérés par les éditeurs qui les mirent aux enchères sur ebay et battirent tous les records de vente. Je dus m'isoler dans un lieu sans connexion internet pour ne pas contrevenir à mes engagements et surenchérir. Jamais pu sacquer Harry Potter.
Je vous en dirai pas plus. Sans doute je pourrais vous raconter la fin de mon rêve, que la planète était défigurée, une connerie de caillou bleu, la gueule qu'il a fait mon banquier, je vous jure, même son sourire dégueulasse s'est relâché quand je lui ai laissé les clés de ma fortune, et puis moi, par quelle porte je me suis retiré dans le seul endroit où j'avais encore un peu envie d'aller (parce que l'infiniment riche, ça vous casse un peu tout), la chaise longue que j'avais emportée, et combien elle était confortable, et les coussins que j'avais mis dessus et toutes les commodités que je m'étais arrangées, comment que j'attendais de mourir, avec une sérénité que j'étais bien le seul à ressentir, parce que, bon, mon vieux, j'étais le seul homme au monde à pouvoir attendre la mort à l'ombre d'un arbre.
Pour la prose, remerciements à J.D. Salinger