Aujourd'hui est un grand jour : je déménage. J'entends encore ma mère me demander
tu es sûr de ce que tu fais ? Je veux dire, c'est tout de même un changement radical un déménagement, je m'entends encore lui répondre que oui je suis sûr de ce que je fais et que oui c'est un changement radical un déménagement, ajoutant que oui je sais qu'une nouvelle vie s'offre à moi, que ce déménagement me permettra d'oublier tu sais quoi,
je sais oui s'était-elle empressée de répondre, elle non plus ne parvenait pas à nommer ce tu sais quoi, elle non plus ne voulait pas garder ce tu sais quoi enfoui en elle je le sais, elle souhaitait oublier tu sais quoi mais elle n'a pas eu comme moi le courage de tout laisser en plan, de faire abstraction du passé, de faire table rase de notre passé, de tout ce qui a bien pu se dérouler avant aujourd'hui, jour J. Je vivais mais n'étais rien avant aujourd'hui jour J, j'étais à côté, je passais à côté de la vie, je lui faisais la bise de temps à autre dans ses jours de bonté mais c'est tout, la plupart du temps elle m'ignorait ; je l'ignorais aussi, important complexe d'infériorité qui m'ordonnait de ne rien tenter, de ne surtout pas aborder la vie sous peine de lui faire perdre son temps et de la vexer et de ne plus jamais la croiser et de l'oublier et c'est vrai, tu avais raison complexe d'infériorité, tu avais entièrement raison : j'ai abordé la vie, de face, sans qu'elle me demande quoi que ce soit, je lui ai dit
salut, elle m'a fait
salut, et à partir de là tout s'est enchaîné très vite, on a passé de bons moments ensemble, de rares moments mais qui ont valu le coup, je ne regrette rien même si maintenant j'ai déménagé et comme mon complexe d'infériorité me l'avait prédit j'ai oublié la vie, j'ai fait abstraction de la vie, et j'en ai trouvé une autre à compter de ce jour, une bien meilleure, une bien différente, une qui m'a fait oublier l'autre, une qui n'a pas le même nom, non, celle-ci ne s'appelle pas vie mais mort ; la mort. Une autre vie. Une autre manière d'exister. Ça s'est fait d'un coup, ça m'est tombé dessus sans que je ne m'en rende compte. J'étais vivant puis hop la seconde d'après je suis mort aujourd'hui, ça s'est passé aujourd'hui, il n'y a pas plus d'une heure, quelque chose s'est brisé en moi, je leur avait dit pourtant, je leur avait bien dit
faîtes attention je suis fragile moi j'ai des hauts j'ai des bas c'est inscrit en moi mais non rien n'y faisait, ils ne m'ont pas écouté, ils ont continué comme si de rien n'était, comme si je n'étais déjà plus là, mais je le savais moi, je savais dès le début, avant même qu'ils n'aient porté le premier carton je savais qu'il y aurait de la casse, que ce soit moi ou un autre je le savais, on n'a jamais vu un déménagement se dérouler parfaitement, c'est de la pure utopie, d'autant qu'on m'avait prévenu,
ne leur fais pas confiance il va y avoir de la casse ils ne font pas attention après des années et des années de déménagements après des milliers et des milliers de cartons ils ne font plus attention ils ne t'écoutent plus ils font comme si de rien n'était comme si tu n'étais pas là ils arrivent à t'oublier tu es transparent pour eux c'est leur métier leur vie se résume à ça à des milliers de cartons à des pose ça là à des ça passera jamais à des pauses-bières toutes les cinq minutes à des cartons à des cartons à des cartons à des allées et venues allées et venues allées et venues cartons cartons cartons bureau salle de bain chambre cuisine garage attention fragile livres cassettes outils vêtements porcelaine attention haut bas fragile, ça on me l'avait bien dit mais je leur ai quand même fait confiance, important complexe d'infériorité qui me disait de déménager coûte que coûte, qui me disait qu'une nouvelle vie s'offrait à moi, et il n'avait pas tort : j'ai effectivement déménagé mais pas de la manière que j'attendais ; j'ai effectivement changé de vie mais ce n'est pas celle que j'espérais. Bien sûr il y a de bons côtés à cette nouvelle vie : ma fragilité, mes hauts, mes bas, tous ont disparu puisque tous sont restés en bas avec mon corps, enveloppe corporelle molle, emballage vide ; séparée de mon corps mon âme s'élève, tout ce que contenait ce récipient troué qu'est mon corps s'est envolé en haut des cimes, au-dessus des nuages, au gré du vent. Libre. Heureux. Aujourd'hui est un grand jour : j'ai déménagé.