L'ouragan
L’ouragan était passé. Les dégâts que cette maudite tempête avait laissés derrière elle étaient moins impressionnants qu’il ne l’avait pensé.
Tout le monde avait survécu, même l’ancêtre du bas de la rue, toujours planqué derrière ses rideaux verdâtres, à l’affût du moindre bruit qui viendrait troubler son incommensurable ennui.
La rombière mal aimée du 14, maison mitoyenne à la sienne, elle aussi avait résisté. Elle avait la peau dure celle–là. Il l’entendait souvent, le soir, hurler sur son mari et il entendait aussi, presque chaque matin, l’époux, vider les carcasses de bouteilles vides qu’il avait tristement ingurgité pendant la nuit, dans la poubelle, juste avant le passage de la voirie.
Il regrettait que les rafales n’aient pas emporté le fils boutonneux du voisin d’en face. Une famille de barges fascisant, dont l’aîné des morveux, âgé de 17 ans, prenait un malin plaisir à le provoquer d’un salut nazi à chaque fois qu’il le croisait.
Toute la rue avait survécu à ce cataclysme cyclonique qui avait surgit de l’ouest, sans crier gare et qui avait sévit durant trois longues nuits.
Quelques voitures étaient renversées. La rue était jonchée de branches arrachées à leur arbre.
A présent qu’il était dehors, un silence mortuaire remplissait le désastre urbain. A peine entendait–il, au loin, la rumeur de l’ouragan qui poursuivait sa course comme s’il n’était jamais passé par son quartier.
Trois longues nuits où, barricadé avec Enéa, sa vie avait basculé.
Ses parents l’avaient prénommé Oskar, en référence à Oskar Kokoschka un peintre aimé de sa mère. Il vivait dans une petite maisonnette de trois pièces, bâtie en briques rouges, à la périphérie nord la grande ville, dans un quartier dévasté par la misère et l’ignorance.
Il avait toujours habité dans ce quartier. Auparavant son père avait en gérance une minuscule boutique de tailleur et logeait sa famille dans le garage attenant, reconfiguré en appartement de 4 pièces. Les toilettes se trouvaient dans la boutique et il se souvenait comme il était terrible la nuit, alors qu’il n’était qu’un enfant, de sortir par la rue sombre et menaçante pour aller soulager sa vessie.
Aujourd’hui, il gagnait suffisamment bien sa vie pour se permettre de vivre plus bourgeoisement, son métier de journaliste pour un grand magasine d’actualité, lui assurait un revenu confortable. Pourtant, il n’avait pas eu envie d’aller s’installer ailleurs. Malgré son mépris pour les habitants du coin, il avait opté pour cette petite bicoque rouge, coincée entre la rombière et le bar–tabac. Il était attaché à cet endroit comme les morts sont pris au piège dans leur caveau. Son père et sa sœur étaient enterrés dans le petit cimetière de la ville. Toutes ses attaches, toute son histoire.
Durant quarante deux ans, en vieux célibataire, il avait vécu seul dans ce cloaque, en marge de la société mondaine du journal. L’avis des autres lui importait peu, il n’avait aucun contact avec ses voisins. Il avait appris à en faire abstraction pour ne pas encombrer son esprit avec ce qu’il jugeait être de la superficialité.
Il s’était souvent questionné sur les raisons de son immobilisme, sur cet étrange attachement à ce lieu qui ne pouvait raviver en lui que de sombres souvenirs. Une fois, il y avait dix années au moins, il avait vainement tenté de partir. Il avait épluché les petites annonces pendant une semaine.
A l’époque, il avait visité une maison de maître à quelques encablures de la grande ville. Belle demeure en pierre blanche, rehaussé de lierre verdoyant. La maison se composait de 10 pièces et d’une dépendance en meulière, où il avait envisagé, quelques minutes, d’installer son bureau. Il avait d’abord été emballé par les grandes pièces de la bâtisse, pavées de tomettes rouges et de cheminées démesurées. Par endroit, les plafonds laissaient naître d’imposantes poutres noires, à d’autres, ils étaient recouverts, artisanalement, de chaux.
Il s’était laissé penser, dans l’instant, à une vie de famille. Des enfants courant sur l’herbe grasse de l’agréable parc qui entourait la maison ; une épouse, fraîche, joviale qui l’attendrait de ses retours de mission, telle Pénélope avait attendu Ulysse. Il avait même entrevu un chien couinant dans ses jambes et qu’il aurait appelé Croûte, justement parce que ce mot lui était insupportable.
Et puis, à mesure qu’il l’avait visitée, arpentant les salons et bibliothèques, l’immense cuisine rustique, s’imposait à lui, la dérision de loger dans une si grande maison, en compagnie de sa solitude. Il avait renoncé à la louer à la fin de la visite.
Sa maisonnette lui semblait déjà immense pour une personne, qu’allait–il devenir dans un pareil château ?
Son devenir était irrémédiablement attaché à son quartier de naissance.
La rencontre.
Il avait rencontré Enéa, sept mois avant l’entrée en scène de la tempête.
Août caniculaire. Il se morfondait à la terrasse du bar–tabac, sirotant un demi déjà chaud et ressassant stupidement une petite rancœur contre Mylène, une pigiste de son journal, qui après l’avoir vertement allumé, avait refusé ses avances. La garce !
Fratesio, le seul collègue avec qui il avait quelques rapports cordieux, l’avait prévenu :
– « Les femmes c’est rien que des emmerdements, une pleine benne ! »
Il n’en disconvenait pas au fond, et il savait de quoi il retournait. Pour lui, les femmes avaient été, jusqu’à lors, un puits sans fond de problèmes. Il les avait toutes plus ou moins collées dans le même panier. A ses yeux elles n’avaient qu’une vague fonction divertissement hygiénique. Il les jugeait toutes perverses et tout stationnement prolongé aux côtés de l’une d’entre–elle, signifiait potentiellement : danger.
Il en était là de ses objections sur la gente féminine lorsque Enéa avait débarqué dans son monde.
Enéa avait déboulé de sa « golf » noire, comme si on l’avait expulsée de son siège. Elle s’était sentie observée et s’était redressée pour reprendre une contenance. Elle souffla sur une mèche de cheveux bruns qui lui barrait le front, provoquant ainsi, une mimique rieuse et boudeuse à la fois. De sa terrasse, il fut instantanément attiré par cette brune grimaceuse, vêtue d’une légère robe noire.
Ses gestes semblaient manifester qu’elle était perdue. Elle replongea dans sa voiture pour y extirper une carte routière qu’elle voulut étaler sur le capot du véhicule.
Le contact brûlant de la tôle la fit basculer en arrière jusqu’à ce que son fessier ne rencontre le bitume gluant de la rue.
Il vola à son secours. Une aubaine, un cliché épatant. Il l’écrirait peut–être un jour. Son livre s’intitulerait : « Comment j’ai rencontré Enéa ? » Il y expliquerait qu’il l’avait séduite par un procédé chevaleresque, désuet et romantique qui n’a plus cours que dans les romans de gare. Le prince qui sauve sa princesse. Le héros et sa blonde. Le ténébreux et sa gentille petite amie. Rien que des images d’Epinal sans humour.
Il l’avait aidée à se relever en lui tendant une main ferme, la forçant presque à le regarder ; puis, une fois remise sur ses deux pieds, il lui avait immédiatement proposé de se rafraîchir à la terrasse de son minable bar–tabac. « Histoire de reprendre ses esprits ! »
Elle avait cligné de ses yeux noirs, sourit, et avait accepté l’invitation.
Assis en face de cette femme qui l’hypnotisait, il avait un peu bafouillé. Il n’était pas aussi à l’aise d’arrogance qu’il ne l’était d’ordinaire. Elle avait une voix qui rappelait à lui, des souvenirs très enfouis.
Elle arrivait de la province ouest. De l’Atlantique. Elle prospectait la région dans l’objectif de s’y installer. Sa vie personnelle l’avait obligée à migrer pour élargir ses horizons, changer d’air. Elle versait dans l’architecture.
Il était subjugué par sa vivacité. Elle ne cessait de bouger, de faire de grands gestes. Sa voix s’était emplie d’intensité lorsqu’elle avait raconté, sans complexe, qu’elle venait de quitter l’homme avec lequel elle vivait depuis 12 ans.
Elle faisait virevolter ses boucles courtes dans tous les sens. Elle dégageait un parfum de rose exaltant qui ravivait un peu l’air aux relents pisseux qui émanait de la salle du bar. Elle n’était pas le genre papoter bêtement. Son regard était interrogateur, et il avait lui–même, rapidement, cédé à son charme jusqu’à lui avouer son intolérable solitude. Il avait été surpris de la facilité avec laquelle il s’était livré, elle n’avait même pas posé de questions. Il s’était épanché, comme ça, naturellement.
Quatre heures s’étaient écoulées depuis le moment où Enéa s’était retrouvée le derrière au sol. L’heure du dîner approchait et il n’avait pu résister à la tentation de lui proposer sa spécialité : les penne à la ricotta.
Elle avait accepté de bon cœur, fatiguée par sa journée de pérégrination.
Plus tard, dans la moiteur de la nuit, sur le canapé antique qui garnissait son salon, ils avaient mené une danse amoureuse, frénétique et animale.
Elle n’hésita pas à lui demander son numéro de téléphone. Et lorsqu’elle partit, elle jura de le rappeler. Elle tint parole.
Trois mois plus tard, presque jour pour jour, elle avait dégoté une jolie maison dans un quartier plus chic, à quinze minutes de voiture de chez lui.
Elle lui avait téléphoné. Au son de sa voix, il ne n’avait pas été surpris, malgré une absence aussi longue. Il renouèrent presque tout de suite. Elle lui avait manqué. Lui aussi.
Les jours suivants, ils s’étaient revus. Quotidiennement. Elle le rejoignait dans sa petite demeure aux alentours de 18,h, et ils passaient des heures et des heures à se blottir l’un contre l’autre à évoquer leurs rêves. Il n’allait jamais chez elle. La maison aux briques rouges était le pivot de toute leur complicité. Ils étaient deux êtres seuls au monde sur un canapé miteux.
Six mois de fréquentation exclusive, qui suffirent à mettre en place le processus qui conduisit Oskar à la folie.
Un mécanisme d’annihilation dont il ne soupçonnait plus l’existence.
Progressivement, l’attente de l’arrivé d’Enéa le rendait de plus en plus fébrile. Il tournait en rond. Ecrivait avec nervosité. Pestait contre lui–même. Son esprit était tout occupé à entendre le son de la cloche accrochée au portail. La subtilité du pas de son aimée sur les quelques mètres de gravier qui la séparait de lui à partir du portail. Il réagissait au moindre craquement, au moindre bruissement. Chaque recoins de la maison était imprégné de la présence d’Enéa, partout elle avait laissé des traces d’elle. Un chemisier de soie gris perle sur le porte–serviette de la salle de bain ; un tube de rouge à lèvre sur le rebord du lavabo ; un châle en laine mauve reposant sur le fauteuil–club ; une reproduction de Bufédorovitch, peintre russe, persécuté pour ses attachements anarchistes, étalée sur la table à manger, et ce livre de Melville, qu’elle avait oublié au chevet du lit
Durant la journée, il repassait en revue chacun de ces objets. Se souvenant avec la précision d’une horloge, comment tel et tel objet avaient atterris ici ou là. Reniflant comme un prédateur, chaque once de parfum de celle qu’il chérissait.
Si elle avait du retard, il entrait dans un profond désespoir, faisant les cents pas dans la pauvre pièce qui lui servait de salon. Quinze mètre sur quinze ! Un canapé miteux contre le mur au papier peint délavé, une table basse encombrée de magasines de toute sorte, un fauteuil–club en cuir bordeaux magnifiquement élimé ; sur le sol dallé de carreaux gris, dormait un tapis persan qui avait côtoyé la plupart de ses comas éthyliques. Dans le coin, à gauche, trônait une table en bois d’acajou encadrée de 6 chaises en paille décaties.
Son univers lui devenait sordide, glauque. Indigne d’elle. Il regrettait de ne pas avoir aménagé dans la luxueuse maison de maître. Tous les instants sans elle devenaient insupportables.
Il passait de moins en moins souvent au journal et quand il déniait montrer son nez, ses collègues lui reprochaient son air taciturne et ses réactions anxieuses. Fratesio l’avait, maintes fois, invité à siroter un verre ou deux, mais il avait systématiquement essuyé des francs refus.
La moindre miette de son temps libre était entièrement consacrée à Enéa ou à y penser.
Phase numéro 1.
Peu à peu, au désespoir succéda la rage. Enéa, lui semblait–il prenait de plus en plus de liberté avec les horaires. Les rendez–vous de 18h s’étaient, au fil des semaines, transformés en rendez–vous de 20h. Enéa avait beau lui expliquer que sa carrière professionnelle redémarrait et que cela impliquait plus de disponibilité au bureau, il ne se déridait pas. Il lui avait proposé de cesser le travail, argumentant qu’il gagnait suffisamment sa vie pour deux. Elle avait refusé tout net.
Une rage sourde et mesquine, qu’il ne parvenait pas à exprimer mais qui remuait ses entrailles comme une mauvaise colique, s’insinuait en lui.
La rage avait atteint un paroxysme lorsque Enéa fut pressentie à l’embauche d’un chantier dans le Sud.
« Deux semaines, tout au plus. » Avait–elle soupiré.
Il avait cru mourir de douleur. Elle le lui avait annoncé tellement brutalement. Sans aucune précaution. Sans montrer d’appréhension à ne pas le voir pendant un temps qui lui paraissait une éternité.
La marque de ses ongles s’était imprimée sur ses paumes tant il avait serré les poings violemment. Son émotion était telle, qu’il avait bégayé, déclenchant immanquablement l’hilarité d’Enéa.
Il avait été vexé par son éclat de rire. Elle minimisait le problème. Elle ne voyait pas à quel point son absence constituait une épreuve de force avec lui–même. Il était persuadé de son mépris pour lui. Pas étonnant ! Qui était–il pour elle ? Qu’avait–il espéré ? Elle était une femme, elle aussi, rien de plus.
Il s’était contenu. Il n’avait pas cédé aux cris et au drame. Il avait ravalé tout son fiel et pansé sa douleur avec de la bière. Il affichait un sourire crispé qui laissai supposer qu’il faisait contre mauvaise fortune bon cœur. Enéa était sereine, pensant partir avec la relative bénédiction de son homme.
Elle compulsait nonchalamment un ouvrage sur Samarkand dans le fauteuil–club flapi.
Il avait préféré capituler vers la cuisine. Antre rassurant. Il était tellement énervé qu’il parvenait à peine à décrisper ses doigts. A ses tempes, le feu battait agressivement. Il percevait au creux de ses oreilles, un son aigu qui paraissait rythmer son cœur.
Il avait posé la casserole sur le feu, avec l’intention de cuire des pâtes. L’eau commençait à frémir. Il s’était approché de la gazinière. Les vapeurs des spaghetti montaient jusqu’à son visage, lui administrer une claque cuisante. Il restait sans moufter, au–dessus des effluves incendiaires qui lui poissaient la figure.
Il avait tourné le manche de la casserole vers lui et s’était penché dessus, de façon à ce que le poids de son abdomen la fasse basculer.
Il avait hurlé comme un damné. Enéa s’était ruée vers la cuisine et l’avait trouvé le bras en feu, la casserole à terre.
Il avait expliqué aux urgences qu’il avait mal positionné le manche de la casserole et que sa maladresse avait provoqué l’accident. Le médecin restait dubitatif sur une telle maladresse Brûlure du deuxième degré à l’avant–bras et à l’abdomen. Des soins importants, des pansements, peu de mobilité.
Enéa avait dû annuler son chantier pour le soigner et veiller à ses repas. Depuis l’accident, elle rentrait moins souvent chez elle le soir, redoutant une autre catastrophe, vu son état.
Il se sentait revivre. La présence quasi permanente d’Enéa le réconfortait. Il était tendre, ne faisait pas de caprice, et la comblait de compliments.
Phase 2.
C’est quand ils eurent repris leur activité sexuelle, qu’Enéa décida qu’il était temps qu’elle reprenne sa vie en main. Ca faisait plus d’un mois qu’elle était chez lui. Elle devait reprendre son travail et s’occuper un peu de ses affaires. La mairie de la grande ville l’avait contactée quelques jours auparavant afin de lui proposer de coordonner la mise en œuvre d’un complexe d’immeubles de standing à vocation internationale destinés à attirer les nouveaux riches venus des pays du nord. Ce chantier était une chance pour elle de reprendre du poil de la bête et réaffirmer ses compétences dans le monde cruel des architectes.
Elle avait dû négocier son départ pendant quatre jours. Dès qu’elle évoquait le sujet, il entrait dans un mutisme complet dont il ne sortait que, lorsque rompue, elle revenait vers lui, abdiquant devant sa volonté tyrannique.
Et puis, à bout de force, dans un court laps de lucidité, elle avait pris sa décision : il devenait impératif qu’elle parte. A proximité d’Oskar, elle respirait mal, il était si pressant ! Elle avait le sentiment qu’elle devait quitter les lieux au plus vite avant que leur histoire ne tourne en eau de boudin. Elle se rendait compte finalement, qu’à force d’obtempérer à ses prières, elle avait alimenté une dépendance dont elle se sentait désormais prisonnière. Elle l’aimait profondément, mais se refusait à devenir l’objet de ses angoisses.
Elle avait préparé son sac discrètement tandis qu’il dormait, et s’était enfuie un matin orageux de mai, alors qu’il prolongeait un séjour sous la douche. Comme une fugitive !
Au claquement de la porte d’entrée, il avait bondi hors de la douche, une minute trop tard.
Elle avait démarré la golf et foncé vers la route qui la mènerait chez elle.
Prostré dans son peignoir en éponge jaune, au beau milieu de l’allée, il sentait monter en lui une colère ravageuse.
Un cortège de sentences ordurières l’avait submergé à l’instant même où il avait pris conscience qu’elle avait bel et bien filé.
Il l’avait mentalement traitée de salope, de putain, de traînée, de repoussante ordure, de dégénérée. Une haine immonde le pénétrait peu à peu jusqu’à prendre possession de sa raison. Plus rien de sa chère et douce Enéa ne subsistait dans son crâne qu’il sentait, peu à peu, se refermer sur lui–même. Sous le peignoir humide, ruisselait une sueur infecte qui empuantissait l’atmosphère et lui piquait les narines. L’odeur de la haine. Une combinaison pestilentielle, mélange de merde et de souffre acide. Ca lui fichait la gerbe.
Enéa l’avait trahi. Elle n’avait pas su le comprendre. Elle avait menti et s’était jouée de lui, comme les autres
Au bout d’un temps relativement long à espérer le retour de la Golf sur le perron, afin d’éviter les indiscrétions de la rombière, il était rentré dans la maison, et, malgré des efforts surhumains, avait été incapable de se calmer. Il bondissait presque. Au cinquième bond, il tomba à genoux au milieu du salon et baigna de ses larmes acrimonieuses, le sol dallé de la pièce. Il rampait sur le sol aussi lamentablement qu’un batracien, dans l’espoir de sentir son ventre racler une jointure ou un petit morceau de verre qui l’aurait blessé et aurait permis un peu de répit à sa souffrance.
Il hurlait en silence, la gueule ouverte comme un loup affamé par l’hiver, s’accrochant au tapis. Il bavait de désespoir, le visage transfiguré comme s’il avait été privé de sommeil depuis des lustres.
Lorsqu’il fut parvenu à se relever, les babines retroussées de fureur et de désolation, ses idées étaient redevenues parfaitement claires.
Phase 3.
Six semaines qu’elle avait quitté la maison sans donner aucune nouvelle. As un coup de fil, pas un message. Un lion en cage n’aurait pas tourné autant que lui, cerné par les quatre murs de sa maison.
Il n’avait pas paru au journal depuis qu’Enéa l’avait quitté. Fratesio avait laissé une quinzaine de messages, en vain. Son big boss soi–même avait jugé utile de téléphoner pour avoir des nouvelles.
« Des semaines qu’on le payait à ne rien foutre, ça n’allait pas durer ainsi ses conneries ! »
Il s’en moquait. Plus rien n’avait d’importance que sa haine envers Enéa.
Il s’était posé, désœuvré, sur le bord de la baignoire, écoutant mollement la radio qui annonçait une période de pluies torrentielles vers la côte Ouest du pays, quand le téléphone avait retentit. Enéa était en ligne. Elle venait prendre de ses nouvelles. Au bout du fil, il était parvenu à se contenir parfaitement, malgré le charivari qui se jouait dans ses boyaux. Il lui avait expliqué qu’il comprenait, qu’il était parfois un peu exclusif. Que son attitude était inexcusable ! A chaque mot qu’il prononçait, il enfonçait un peu plus la lame du couteau qu’il avait en main, dans sa cuisse. Le sang suintait et poissait ses vieux jean’s troués. Il restait impassible, et répondait aux questions d’Enéa avec une maîtrise totale de ses émotions. Pas une note dans sa voix n’aurait pu révéler qu’il se lacérait la jambe à la lame.
Enéa raccrocha la première. Il maintenait farouchement le combiné sur son oreille, déjà en manque de cette voix qui lui désarticulait les neurones.
La morue ! Elle avait eu le toupet de l’appeler comme si de rien n’était. Son pantalon laissait apparaître une tâche rouge visqueuse, une lame de 8 centimètres fichée jusqu’à la garde dans la cuisse.
Il avait boitillé jusque dans la salle de bain. Assis sur le bidet il fixait sa jambe avec un air de fascination, il ne ressentait pas de douleur, pas vraiment. Pour retirer le couteau, il s’était saisi d’une serviette et l’avait arraché avec la hargne du taureau qui espère se débarrasser des piques transperçant son râble.
Le couteau avait atterrit dans la baignoire, en y laissant une bave rouge collante.
Le sang de sa jambe coulait à un rythme trop rapide. Il avait du prendre une deuxième serviette pour éponger le flux régulier de sang qui s’échappait de la blessure.
Le flot l’empêchait de se concentrer. Que lui avait–il dit ? Il lui avait proposé un dîner chez lui et, dans un premier temps, elle avait hésité à accepter.
Il avait plaidé sa cause en lui racontant une histoire de randonnée au cours de laquelle il s’était luxé le muscle de la cuisse, justifiant ainsi ses difficultés à se déplacer. Il savait que la lame était entrée trop profondément pour cicatriser rapidement.
Elle avait de nouveau abdiqué. Il la possédait.
Il avait été la victime de cauchemars cette nuit là.
Il devait avoir 16 ans, sa sœur, 14 ans. Ils étaient seuls dans le garage–appartement. La mère avait disparue depuis des mois, et le père était allé faire des examens de santé à la Grande Ville.
Le logis s’était assombri d’un coup, et un homme dissimulé sous une cagoule était apparu. Il tripotait une corde de varappe dans ses mains. Soudainement, l’homme avait empoigné sa sœur par le bras et l’avait ligotée sur une chaise. Il avait essayé de crier, d’appeler à l’aide, mais, il était paralysé, tétanisé. Le cagoulé s’était approché de lui. Devant la jeune sœur ficelée, incapable de faire un geste, l’homme l’avait saisi par les cheveux. La tête bien tirée en arrière, il le fixait dans les yeux. L’odeur de l’homme était âcre de sueur et gênait ses narines. Lorsque l’intrus lui enfonça la tête dans le gras de son bas ventre, l’odeur s’était muée en pestilence qui le contraint à sortir de ce mauvais rêve.
Il s’était réveillé en nage, nu Ses draps avaient été rejetés par terre.
Le réverbère de la rue inondait de son halo, le rebord de la fenêtre de la chambre, faisant grossir démesurément les plantes qui vivaient sur la balustrade jusqu’à les rendre monstrueuses et rampantes, tant il y avait de vent. Le temps semblait à l’orage, l’air était suintant.
Il était 2h10 du matin. Il émergeait doucement, l’odeur de l’homme s’estompant peu à peu.
Il était sorti du lit, avait été aux toilettes uriner, s’était rendu dans la cuisine pour boire un verre de lait. Sa tête vrillait. Il devait mettre un terme à cette situation avec Enéa. Il ne pouvait supporter qu’elle continue de se conduire ainsi.
Sa mère avait déjà fait le coup lorsqu’il était encore adolescent. Durant des années, elle était parvenue à faire croire à son mari qu’elle était une épouse honorable jusqu’au jour où une des femmes trompées avait informé le crédule paternel que sa femme le cocufiait avec la moitié des hommes de la ville.
Avec Bertil, l’agent immobilier du quartier des nantis. Un vieux porc celui–là, qui faisait son affaire de tout ce qui portait un jupon ! Avec le notaire bedonnant qui ne manquait jamais de distribuer des sucreries quand il les croisait, lui et sa sœur ; avec Jamorche, le commissaire–priseur qu’il apprendra à connaître plus tard ; avec Adazel, le traiteur vicieux qui pensait amusant d’agiter des boyaux devant le nez des enfants qui se rendaient dans son magasin.
Le père avait pris la nouvelle avec flegme.
Le soir même, il avait demandé aux enfants de rentrer seuls au garage. A peine, rentrés, le frère et la sœur avaient collé leur oreille contre le mince mur mitoyen qui les séparait la boutique.
Le père avait demandé des explications. Elle s’était moquée de lui dans un grand éclat de rire gras. Elle l’avait traité de minable et de pauvre loque. Elle menaçait de le quitter.
Il se souvenait avoir entendu des cris depuis le magasin et des bruits de meubles qu’on pousse. Puis plus rien.
Lui et sa sœur étaient déjà retournés à leurs affaires, quand une demi–heure, plus tard, le père était rentré. Il ne souffrit aucune question, et laissa les enfants se débrouiller pour s’isoler dans sa chambre.
Tard le soir, ce fut le tour de la mère. Elle revenait de chez l’un de ses amants, la tête embrumée de luxure. Elle avait été surprise de buter contre lui en traversant le couloir qui menait à la chambre conjugale.
Pourquoi ne dormait–il pas ? Il l’attendait, lui avait–il répondu en chuchotant. Il se redressa, d’un coup de hanche bien placé, il colla sa mère contre le mur et sans lui laisser le temps de se plaindre, lui enfonça une dague pointue dans la tempe. Elle s’était effondrée dans un souffle, son cadavre percutant le sol dans un bruit sourd, en harmonie avec le silence de la nuit. Il était resté quelques minutes à bout de force, puis s’était repris en réalisant que le sang de sa mère était entrain de se répandre sur le parquet.
Il était allé réveiller son père. Celui–ci n’avait pas moufté devant le corps sans vie de sa femme. Le père avait ordonné d’un ton doux qu’il aille dégoter des serpillières pour nettoyer les traces rougeâtres et l’avait avertit de ne pas réveiller sa sœur. Puis, le père ramassa le corps, le cala sur son épaule et sortit de la maison.
Il avait frotté jusqu’à abîmer le parquet. Il avait jeté les serpillières dans la grande poubelle verte qui dormait devant la baraque et avait attendu, lové sur la vieille banquette, le retour du père.
Le père était revenu des heures plus tard, à l’orée du jour. Il s’était assis près de son fils et lui avait demandé fermement d’oublier cette dernière nuit. Le lendemain, son père s’était rendu au poste de police pour déclarer la disparition de son épouse. Trente ans après, la police avait, depuis des lustres, cessé les recherches.
Jusqu’à sa rencontre avec Enéa, il n’avait plus du tout repensé à cette nuit–là. Mais désormais, le son moqueur de la voix de sa mère à travers le mur du garage, lui revenait souvent aux oreilles.
A force de rester des jours entiers, enfermé dans une maison de 65m2, il avait fini par ne plus très bien faire la différence entre le réel et les fantômes de sa solitude.
Le plan qu’il avait échafaudé durant ces interminables journées, seul à espérer, semblait être prêt. Enéa devait lui appartenir. Il n’avait pas d’autre choix s’il voulait être sûr de sa dévotion.
Il ne lui restait plus qu’à attendre le moment opportun. Le rendez–vous était fixé au lendemain soir. La radio avait annoncé que les vents qui avaient sévit dans l’Ouest s’étaient, en moins de quatre heures, transformés en tempête et filaient hardiment vers le Nord. Le préfet préconisait une prudence extrême et avait lancé une alerte orange sur tout le Nord–Ouest. Il entendait les arbres crisser au dehors. L’air était vraiment lourd.
Il ouvrit la fenêtre de sa chambre en grand et s’allongea en croix sur son lit. Sa cuisse était emballée dans une serviette éponge et une petite fleur noire se dessinait peu à peu. Il aurait apprécier de dormir, mais c’eut été vain. Il ne pouvait fermer un œil. Son cœur battait à se rompre et dès qu’il fermait les paupières, il se repassait en boucle sa mère plaquée au mur, la dague fichée dans son cou.
L’aube arrivait enfin. En cette heure si matinale, sa chambre semblait presque agréable. Elle baignait dans une lumière opaque, couleur lilas, qui avait toujours plue à Enéa. A six heures, il se décida à se lever pour être le premier à profiter des produits frais du marché. Sa jambe le lançait un peu, mais elle ne saignait plus.
Il avait toute la journée pour préparer le repas du soir. Il voulait l’épater. Ce dîner devait être inoubliable.
Dans la rue, Le vent giflait les passants. Les arbres agitaient leurs branches furieusement. Quelques reliques de déjeuner volaient dans les airs. L'air était pesant, cru.
Il avait aperçut la rombière qui avait sortit le nez par sa porte, histoire de vérifier s’il était bel et bien sortit de sa tanière ! Ca devait faire des jours et des jours qu’elle bouillait de savoir ce qui passait chez lui. Pour la première fois, avant de démarrer sa voiture, il lui avait lancé un petit signe de la main qui l’avait laissée penseuse.
Il s’était rendu à la quincaillerie de la Grande Ville où il avait effectué quelques emplettes un peu inattendues.
Une longue corde de varappe. Des crochets muraux et quatre solides mousquetons. Un flacon d’acide chlorhydrique. Du gaffeur noir format large. De longs ciseaux et des tubes de mousse.
Il était ensuite passé à la pharmacie proche de sa rédaction, pour récupérer sa commande de somnifères.
Il acheva ses courses chez un nouveau traiteur qui proposait de la nouvelle cuisine.
Son coffre était rempli de victuailles. Il savait qu’Enéa était un fin gourmet.
Une fois chez lui, la fin d’après–midi suffit tout juste à préparer la soirée. Il courait dans les tous sens en boitillant. Il avait engloutit six cachets d’antalgique pour ne pas sentir la douleur de sa cuisse.
Vers 18h il alluma la radio. Les nouvelles de l’ouragan étaient mauvaises, celui–ci se rapprochait dangereusement de la région. Les pouvoirs publics appelaient à une très grande prudence. L’alerte était devenue rouge.
Il avait fermé les volets de bois de la maison et calfeutré la porte d’entrée avec les tubes de mousse et le gaffeur.
Le téléphone avait sonné et il avait presque couru pour répondre. Il ne voulait surtout pas rater un appel d’Enéa.
C’était bien elle. Elle hésitait à venir au dîner compte tenu de la météo. Etait–ce une bonne idée ? Et si la tempête la surprenait en route ? Il paniquait au bout du fil. Si elle ne venait pas ce soir, tout serait remis en cause.
En désespoir de cause, il lui avait proposé de venir la prendre chez elle. Elle avait objecté sa luxation, mais il avait su se montrer convainquant lorsqu’il lui avait affirmé que conduire lui procurait une sensation de bien–être, probablement due à l’étirement des muscles. Elle avait heureusement cédé. Il passerait la chercher vers 20h30.
La longueur du trajet de chez lui à chez Enéa lui avait paru démesurée. Comment pouvait–elle habiter si loin de lui ? Les rafales de vent ajoutaient à son impression d’infini. Une fine pluie commençait à moucheter son pare–brise.
Il n’y avait pas un chat sur la route.
Elle attendait, abritée sous la véranda. Dès qu’elle distingua les phares au loin, elle sut que c’était lui et enfila son blouson de pluie. Les rosiers de son jardin ployaient sous le vent. Et son noisetier réalisait une danse qu’elle ne l’aurait jamais imaginé capable de faire par temps normal.
Il s’était garé, moteur en marche, devant le grand portail de fer forgé d’Enéa. La pluie tombait de plus en plus drue. En deux secondes, elle fut à ses côtés, grelottante. Ils ne se parlèrent pas. Juste un sourire. Elle avait jeté un regard à sa maison, barricadée contre la tempête, qui dans l’obscurité de l’orage, lui faisait l’effet d’un vieillard triste.
Ils ne prononcèrent pas un mot de tout le trajet. La voiture tanguait sous les assauts du vent. Il roulait prudemment, sur la route glissante. Déjà, dans le ciel, s’envolaient des cordes à linge mal fixées…
Ils étaient arrivés à bon port. Dehors, c’était le déluge. Des torrents d’eau se déversaient sur la ville. Il entendait son toit craquer sous le poids du déluge.
Des bourrasques venaient s’échouer sur les volets, les faisant vibrer comme si la terre tremblait. Il avait remis en route le petit poêle à charbon qui lui venait de la maison de son enfance.
A 21h, l’électricité avait été coupée. Il avait sortit des bougies et en avait garni toutes les pièces de la maison. Enéa était installée sur le canapé du salon, blottie sous un plaid, et écoutant avec intérêt le moindre bruit suspect.
Elle lui avait dit qu’elle était contente de n’être pas seule ce soir de tempête. Pour se réchauffer, il avait émis l’idée d’un verre de cognac. Elle avait accepté de bon cœur.
Il avait disparu dans la cuisine et était revenu aussi sec. Il avait inséré un cd de classique dans le lecteur. La lueur des bougies participait à créer une ambiance romanesque.
Il s’était assis dans le fauteuil–club, jouant nonchalamment avec son verre, regardant Enéa avec une intensité telle, qu’elle avait rougi. Il l’avait complimenté sur l’élégance de sa robe rouge et lui avait rappelé à quel point il la trouvait désirable. Elle avait sentit son corps frémir et avait avalé son cognac cul–sec. Elle espérait que l’alcool lui ferait reprendre un peu de contenance.
Il s’était levé et avait rejoint Enéa sur le canapé. Elle se sentait bien, détendue. Le cognac commençait sa progression. Les bruits saisissant du dehors s’éloignaient doucement d’elle. Elle s’était sentie flotter, un brouillard crémeux avait pris possession d’elle.
Elle n’avait pas rechigné lorsqu’il avait passé la main sur ses seins. Elle s’était laissée faire quand il l’avait soulevée du canapé pour la transporter dans la chambre.
Elle était étendue nue sur le lit, jambes et bras écartés. Ses mains étaient attachées par des cordes fermées par des mousquetons accrochés aux crochets muraux fraîchement scellés. Ses chevilles étaient solidement fixées aux montants du lit, ceinturés de gaffeur noir.
Elle ne distinguait pas bien la pièce, sa rétine était recouverte d’un voile blanchâtre qui gênait sa vision. Elle entendait la musique comme si elle lui parvenait du bout de la rue.
Elle avait sentit monter la panique d’un coup. Et il l’avait sentit lui aussi. Il s’était approché tout près de son oreille et lui avait murmuré de ne pas s’inquiéter. Il était là, présent, avec elle. Il l’aimait. Elle était sa nuit et ses jours. Elle devait comprendre cela ! Elle ne devait pas le trahir comme elle l’avait fait.
Qui voyait–elle en cachette ? Quel homme ? Si elle le lui avouait, peut–être serait–il plus clément…
Enéa était incapable de prononcer un mot. A chaque fois qu’elle essayait, seul un borborygme infâme daignait passer entre ses lèvres. Elle se vomit dessus. Il ne s’en préoccupa guère.
Il commençait à s’énerver devant son silence. Elle reniflait une odeur nauséabonde se répandre dans la pièce, un effluve gras et aigre qui n’avait rien à voir avec ses renvois. L’odeur émanait de lui, exsudant d’une sueur menaçante.
Il se contenait difficilement. Il avait envie de la battre à mort. Il sentait ses pulsations augmenter en même temps que sa cervelle répétait qu’elle n’était qu’une hérétique, une infidèle, une impie.
Elle était parvenue à redresser un peu son buste, cherchant dans les yeux de l’homme qu’elle aimait, une lueur de lucidité et une vaine explication.
Il avait disparu de la chambre depuis plusieurs heures. Elle entendait de vagues bruits provenant de la cuisine, mais son esprit embourbé, n’était sûr de rien. Peut–être se tenait–il dans le salon à l’affût du moindre de ses gestes ? Depuis qu’il l’avait laissée seule dans la chambre, totalement entravée, elle n’avait pas osé bouger par peur de ses réactions.
Il était pourtant revenu dans la chambre, un plateau chargé de nourriture, guilleret, comme si toute haine l’avait quitté.
Il s’était posé près d’Enéa et contre toute attente, l’avait patiemment fait manger. Elle n’avait pas résisté et avalé chaque bouchée, qu’il lui avait présenté. A la fin du repas, il lui avait délicatement essuyé la bouche avant de déposer un baiser sur ses lèvres.
Il n’était pas pressé. De l’autre côté de la fenêtre, l’ouragan avait ouvert le bal. On entendait siffler le vent sous les tuiles de la maison. Les volets tremblaient. La touffeur était halitueuse.
Il avait ramené le fauteuil–club dans la chambre et l’avait installé de façon à se placer face à Enéa. Sur le bureau, une petite bouteille au contenu incolore trônait fièrement parmi les papiers.
Enéa commençait à sentir des tiraillements au niveau de ses poignets. Elle lui demanda de lâcher du leste. Il avait refusé. La voir se tordre pour dégager ses mains avait fait naître chez lui un désir morbide.
Il s’était déshabillé lentement sous le regard apeuré d’Enéa, et, tout aussi lentement, l’avait violée. Il s’était retiré sitôt après la jouissance et s’était hâté vers la salle de bain afin se nettoyer. Il l’avait longuement pénétrée et avait senti ses réticences et, cela avait eu pour effet d’attiser d’autant plus son animalité.
Il était revenu auprès d’elle les bras encombrés par une cuvette d’eau savonneuse et un gant. Il lui fit une toilette très approfondie, effleurant avec brutalité ses chairs à vif. Une fois qu’elle fut propre, il lui resservit un verre de cognac qu’il l’obligea à ingurgiter en lui pinçant le nez.
De nouveau, très rapidement, elle s’était sentie envahie par une chaleur apaisante et ouatée.
Il s’était installé, sans se rhabiller, dans le fauteuil–club pour la regarder sommeiller. Qu’elle était belle ! Sa vulnérabilité était extrême, ainsi ligotée et offerte sur le lit. Pourquoi avait–elle choisi la mauvaise route ?
Il avait sorti une petite dague de sa poche, celle–la même, qu’il avait, bien des années auparavant, utilisé pour tuer sa mère. A la lumière des bougies, le tranchant semblait encore plus effilé. Il ressentit un plaisir libidineux au contact de la lame sous ses doigts.
Enéa avait l’air d’une morte mais respirait par saccades. Il l’avait violée une seconde fois, alors qu’elle était de nouveau inconsciente, plus abruptement, sans aucun égard. Il avait joui sur ses seins avec un plaisir rauque et grossier.
Il était ravi de la tournure des évènements. Il profitait pleinement d’Enéa sans qu’elle proteste. Elle était là, chez lui, docile, comme un cadeau. Il la nourrirait. Il prendrait soin d’elle et en échange, elle lui serait attachée et obéissante.
Enéa s’était réveillée après l’aube. La tempête continuait son pillage. La pluie avait cessé, mais le vent courait toujours en rafales. L’électricité n’était pas revenue. La maison était sombre malgré quelques bougies mourantes qui brûlaient encore ; la température avait chuté, faute d’avoir entretenu le poêle.
Il était à son chevet. Nu, tremblant de froid et de nervosité. Elle émergeait mollement de son sommeil artificiel.
Le regard d’Enéa avait changé. Il paraissait vide, amorphe. Elle le fixait sans le voir, niant son existence.
Les yeux d’Enéa le consumèrent. Il s’était subitement senti dépossédé de tout. Sa colère monta d’un coup. Il attrapa Enéa par les cheveux et écrasa sa bouche sur la sienne. Elle restait inerte. La rage s’engouffra en lui. Il la gifla, une fois, deux fois, trois fois… Il martela son visage de coups de poing. Il cracha sur ses paupières et dans sa gorge. Il lui infligea des dizaines de coups de poing dans le ventre jusqu’à la faire déféquer sur les draps.
Il n’avait pas prévu cela. Il n’avait pas prévu qu’elle l’ignore de cette façon. Il n’avait pas envisagé qu’elle pouvait être présente, sans être avec lui.
Où était–elle ? Avec qui ? Elle n’avait pas le droit.
Sa hargne s’était muée en fureur. Il frappait Enéa à la figure, aux côtes, à la poitrine, sans vergogne, en poussant des râles de prédateur vorace. A califourchon sur elle, il la brisait avec une brutalité inouïe.
Il ne cessa que lorsqu’il n’eut plus assez d’énergie pour cogner. Enéa avait cessé de gémir, elle était paralysée, son corps entier était tuméfié et la faisait ressembler à un paquet de viande avariée.
La tempête au dehors sortait de sa torpeur. Le vent se remit à hurler. Des chaînes de pluie s’entrechoquaient sur le toit de la maison. L’atmosphère drainait un fumet d’apocalypse.
Il alla se désaltérer d’une bière dans la cuisine. Ses mains et ses bras étaient douloureux tant il s’était acharné sur Enéa. Un peu de sang séchait à la jointure de ses doigts et sous ses ongles.
Avachi sur une chaise, il écoutait chaque son autour de lui. Sous le toit, on entendait des petits craquements, probablement des pigeons clandestins, tentant d’échapper à l‘ouragan. Il s’en occuperait dès que le temps se serait radouci.
C’est son père qui lui avait appris à traquer les pigeons, avec une colle très efficace. Une mixture infâme composée de mélasse, d’huile de moteur et d’acide chlorhydrique. L’acide avait pour effet de brûler les pattes du volatile et de lui ôter toute velléité de s’échapper. A peine, l’oiseau posait–il ses griffes sur la colle qu’il était condamné à mourir de dessèchement, sur pied, à demi consumé.
Sa sœur trouvait le piège cruel. Lui, il aimait observer les rats volant se tordre sous l’effet cuisant de l’acide. Il prenait un plaisir voyeur quand les pigeons lançaient un dernier cri silencieux, le bec ouvert pour mieux aspirer les ultimes bribes d’air.
L’acide chlorhydrique était son jouet depuis l’enfance, une espèce de signe de reconnaissance filial.
Depuis la chambre, un gémissement lui était parvenu. Enéa émergeait de sa léthargie. Il était passé rapidement par la salle de bain et avait récupéré une cuvette qu’il avait remplie d’eau, un gant, du coton et un flacon de désinfectant. Il était désolé pour elle, son si joli visage défiguré par les coups. Il s’était assis au bord du lit et avait entrepris de laver et soigner Enéa. Elle grelottait au moindre contact. Son corps entier avait pris une teinte mauve. Du sang était agglutiné sur ses lèvres et son cou.
Le gant râpait le visage d’Enéa, mais la tiédeur de l’eau lui faisait du bien. Il passa le gant sur son ventre et acheva la toilette par son intimité. Elle avait tressaillit et l’avait mentalement supplié d’arrêter. Il avait placé le gant sur son pubis et le pressait pour que l’eau s’en égoutte.
Il avait déjà accompli ses gestes là, lorsqu’il était plus jeune. A plusieurs reprises.
Il retrouvait souvent sa mère les après–midi de vacances où le père était coincé à la boutique et la sœur, à son baby–sitting de l’autre côté de la ville.
La première fois, il devait approcher les 13 ans. Il somnolait sur la vieille banquette, quand sa mère l’avait prié de la rejoindre dans ce qui lui faisait office de chambre.
Il vénérait sa mère et elle le lui rendait bien. Il était le fils chéri, le chérubin maternel. Il l’avait trouvé allongée sur le lit conjugal, la tête tournée vers lui, reposant sur un oreiller de plume, les trois premiers boutons de son corsage défait. Il avait senti un bouillonnement sourdre en lui et s’était rendu compte, avec une honte infinie, de la soudaine raideur qui s’était emparée de son bas ventre.
Elle l’avait fait venir à elle, comme d’habitude, avec son ton doucereux dont elle usait fréquemment pour ses besoins de séduction. Il s’était péniblement risqué à s’asseoir sur le bord du lit, n’osant pas trop s’approcher de sa mère.
Elle s’était redressée et avait remonté sa jupe jusque sous sa poitrine laissant apparaître une culotte de dentelle blanche aux yeux de son fils. Il était subjugué par ce spectacle. Une merveille d’esthétique, ce cœur couronné de blanc, planté entre les cuisses de sa génitrice… Elle le fixait comme une lionne prête à bondir sur sa proie. Elle avait commencé par lui susurrer des mots tendres. Il était son amour, sa passion ; elle le chérissait tellement ! Elle avait tant d'affection pour lui, son seul garçon, son être d’espoir.
Ils étaient unis par le sang pour toujours, il ne pouvait le nier. Il était sa chair, il ne devait pas être honteux de se livrer à elle, ni elle, à lui.
La mère avait écarté davantage les cuisses et d’une main fébrile, avait dégagé l’entrée de son sexe de son cocon blanc. Un instant, il avait pensé vomir à la vue de cette chair rosée bordée de poils bruns qui appartenait à sa mère, mais son esprit empêcha son corps de faillir, il devait garder toute son attention, tout son sang–froid. La situation n’était pas anodine. Sans véritablement saisir tous les enjeux, il savait que sa mère l’amenait sur un manège dangereux, mais il ne pouvait résister à ses appels.
Il était resté assis auprès d’elle, sans bouger, le sexe tendu dans son slip, tout le temps qu’elle s’était masturbée devant lui. Quand elle eut terminé, elle lui ordonna de la laver.
Elle lui avait fait jurer de ne parler de leurs ébats à quiconque, pour qu’il comprenne bien, elle avait exhibé le spectre de la prison.
Lui, il ne voulait pas être séparé de sa mère, de cette femme qu’il adulait par–dessus tout. Il avait promis de rien dévoiler, à personne. Ce serait leur secret, le ciment de leur amour.
Ils avaient recommencé à maintes reprises par la suite. A chaque nouvelle fois, sa mère décidait de nouvelles approches, de plus en plus intimes, de plus en plus crues. Elle lui avait demandé de la pénétrer pour la première fois, alors qu’il venait d’atteindre ses 15 ans. Il avait ressenti, au moment où il était entré en elle, comme une déchirure dans sa poitrine, violente et oppressante, suivie d’un trou noir. Il avait voulu se retirer immédiatement, mais elle l’avait maintenu fermement entre ses cuisses, ondulant des reins jusqu’à qu’il ne puisse plus rien contrôler. Il se souvenait avoir pleuré sur le ventre de sa mère et qu’elle l’avait rassuré en lui jurant qu’il était merveilleux, que leur amour était tout ce qu’il y avait de plus propre.
Par la suite, il avait appris à se maîtriser, mais systématiquement, dès qu’il entrait dans le ventre mouillé de sa mère, il encaissait une onde dégoût qu’il devait surmonter pour espérer satisfaire cette femme dévorante.
La mère devenait de plus en plus pressante vis–à–vis son fils, elle avait même délaissé la plupart de ses amants pour ne garder que les plus précieux. Elle ne se contentait plus des journées de vacances où elle était seule avec lui. Elle prétextait toute sorte de courses pour lui demander de l’accompagner.
Elle lui faisait régulièrement prendre le bus. Ils avaient pris l’habitude de se placer dans le fond où les sièges étaient rarement occupés. La mère jetait un œil circulaire dans le bus, histoire de vérifier s’il ne transportait pas une connaissance, et si le champ était libre, elle lui prenait la main et la fourrait sous sa jupe.
Le bus les déposait invariablement à côté du cimetière où, plus tard, son père et sa sœur seraient enterrés. Elle l’entraînait sur une tombe, de préférence en plein soleil et lui intimait de la satisfaire sur la roche rugueuse de la pierre tombale.
Au fur et à mesure, les étreintes avec sa mère lui devenaient difficilement supportables. Elle exigeait des choses de plus en plus farfelues, jusqu’à lui proposer de rencontrer quelques–uns de ses amants. Elle avait insisté sur l’absolue nécessité qu’il apprenne la vie et qu’elle était la mieux placée pour lui montrer la voix à suivre. Elle était sa mère, elle ne voulait que son bonheur. Lui, il l’aimait.
Il n’avait jamais pensé, sans une sévère amertume, à cette matinée chez le commissaire–priseur du quartier chic de la ville. Dans une petite chambre de bonne à la fraîche sous les toits, sa mère l’avait vendu à ce notable puant, pour quelques milliers de francs. Il avait détesté. Le goût âpre des sécrétions du commissaire–priseur lui était resté longtemps en bouche. Un relent proche de celui d’un égout qui déborde, obstrué par des déchets.
Il fut arraché à ses pensées par le vent qui venait de soulever une tuile. Il avait l’impression de sortir d’un long sommeil. Il était engourdi. Il avait du s’assoupir. La pensée d’Enéa le revigora une seconde.
Les bougies étaient mortes pour la plupart. Le poêle était froid depuis longtemps. Il avait achevé son reste de bière éventée et s’était levé pour préparer un plateau à Enéa. Quelques fruits, de l’eau, du pain, du fromage.
Elle avait refusé de manger d’un signe de tête catégorique. Il en avait été blessé. Il l’avait de nouveau frappé au visage.
Elle était parvenue à bafouiller un juron qui l’avait mis hors de lui. Il avait ouvert le tiroir de la table de chevet. A l’intérieur, sur un tapis de journaux périmés, gisait le long ciseau, fruit de ses récents achats. Il avait bâillonné Enéa à l’aide du gaffeur noir, même s’il savait que la tempête empêcherait ses cris de porter loin.
Une onde électrique avait secoué son corps lorsqu’elle avait sentit le tranchant du ciseau se refermer sur la chair de son sexe. Un liquide sirupeux et tiède lui dégoulinait entre les fesses. Il lui excisait le clitoris.
Comment pouvait–il lui expliquer sinon qu’elle n’avait d’autre choix que de lui appartenir ? Il avait tout tenté, elle avait fait sa mauvaise tête, à présent elle devait en assumer les conséquences.
Elle avait de nouveau perdu connaissance. A son réveil, il était face à elle, dans le club, en transe, psalmodiant des mots dont elle découvrait le sens avec horreur.
Il se croyait en train de rêver. Un de ces cauchemars qui le persécutaient sans répit.
Il approchait de ses 16 ans. Désormais, il haïssait sa mère.
Son père lui avait demandé de trouver un job pour les vacances d’été. Pas question qu’il continue de traîner dans les jupes de sa mère ! Sa sœur travaillait déjà depuis longtemps pendant les congés.
Il se demandait souvent dans quelle mesure son père pouvait soupçonner quelque chose. Il culpabilisait beaucoup par rapport à celui–ci. Le père affichait cet air triste et résigné qu’il lui avait toujours connu, mais depuis quelques semaines, il lui semblait qu’une lueur de haine s’était imprimé sur sa rétine. Une ombre, tout au plus, mais suffisante pour lui filer des remords. La mère continuait son jeu, comme à l’ordinaire, épouse serviable, et mère aimante.
Il se souvenait exactement pourquoi il était rentré si tôt de son travail ce jour–là. Il avait trouvé un job de guichetier à la gare. L’été s’annonçait chaud et pléthore de réservations avaient été prises pour le mois de juillet. Contre toute attente, la direction de la gare avait décidé de ne pas remplacer le personnel en congés, pour des raisons budgétaires. Il restait, lui compris, 9 personnes présentes à la gare pour affronter les départs des dizaines juillettistes. Le personnel avait réclamé des effectifs supplémentaires qui avaient été refusés. Le 13 juillet, la majorité des gares du pays avaient décrété la grève. Il n’était pas intéressé par ces histoires de grève, peu lui importait, si ce n’est, qu’elle lui fournissait un motif valable d’échapper au travail.
Il avait fait un léger détour par le parc de la ville avant de se diriger vers chez lui.
Il se remémorait précisément chaque bruit, chaque odeur, chaque geste. La banquette négligemment recouverte d’une serviette éponge rose. Sa mère étendue dessus, était dévêtue complètement, jambes remontées sur le canapé, largement ouvertes.
Il distinguait nettement, des années après, l’affreuse image de sa sœur, à quatre pattes, asservie comme une bête, la tête dodelinant au–dessus du bas–ventre de sa génitrice.
Il n’avait pas bougé, ni dit un mot. Elles ne s’étaient pas aperçues de sa présence. Il était ressorti du garage–dortoir aussi discrètement qu’il était entré.
Son pouls pulsait à une cadence folle. Il réfléchissait à toute vitesse. Il s’était mordu la langue à vif, refoulant un haut–le–cœur qu’il sentait venir des profondeurs de lui. Son instinct lui intimait de ne pas céder à la panique. Il devait affronter cette traîtrise avec décence et ne pas inquiéter son père.
Il avait rouvert la porte de la maison avec perte et fracas, histoire de laisser le temps aux incestueuses de se réajuster. Il avait finalement opté pour ne rien laissait paraître.
Un maigre filet de bave rougie s’écoulait sur son menton lorsqu’il avait traversé le salon, mais ni l’une, ni l’autre n’était disposé à y faire attention. Il avait trotté hâtivement pour s’enfermer dans la salle d’eau et précipiter sa tête sous le pommeau de douche. Sa langue le lançait. Il était resté immobile sous le flot glacé pendant un long moment et avait mêlé ses pleurs à l’eau qui lui ruisselait dans le cou.
En réalité, sa mère ne l’aimait pas. Elle avait menti depuis le début. Elle l’avait abusé. Il n’était pas l’unique objet de son amour. Elle avait certainement assuré sa sœur des mêmes mensonges. Depuis combien de temps avaient–elles entrepris leurs jeux immondes ? Louait–elle aussi la sœur à des hommes ou à d’autres femmes ? Il avait cru à cet amour indéfectible qu’elle lui avait rabâché et à présent il savait qu’il n’avait pas l’exclusivité. Il n’en voulait pas à sa sœur, elle si était jeune, tout juste 14 ans. Il la savait fragile et timorée. Il n’ignorait pas combien il était ardu de ne pas céder aux avances adroites et obscènes de la mère.
En réalité, sa mère ne l’aimait pas. Elle avait menti depuis le début. Elle l’avait abusé. Il n’était pas l’unique objet de son amour. Elle avait certainement assuré sa sœur des mêmes mensonges. Depuis combien de temps avaient–elles entrepris leurs jeux immondes ? Louait–elle aussi la sœur à des hommes ou à d’autres femmes ? Il avait cru à cet amour indéfectible qu’elle lui avait rabâché et à présent il savait qu’il n’avait pas l’exclusivité. Il n’en voulait pas à sa sœur, elle si était jeune, tout juste 14 ans. Il la savait fragile et timorée. Il n’ignorait pas combien il était ardu de ne pas céder aux avances adroites et obscènes de la mère.
Mille questions se bousculaient dans son cortex perturbé. Son âme était détruite. Il avait mal dans sa peau comme si des milliards de petits morceaux de verre pointus le transperçaient de partout.
Il était ressortit de la salle de bain, dévasté, le dos chargé d’une haine indescriptible.
La tempête s'obstinait encore. Un choc sourd l’avait tiré de son hébétude. Son esprit réintégrait progressivement son corps. Il percevait le souffle râpeux d’Enéa.
Elle devait avoir mal, la pauvre chérie ! Il s’était enquit de lui fournir des antalgiques pour atténuer la douleur de l'amputation. Du tiroir en dessous de l’évier, il récupéra la boîte de codéine qu’il avait utilisée de fraîche date. Il dilua les cachets dans de l’eau et épura la potion de ses résidus à l’aide d’un filtre à café. Puis il avait rejoint Enéa. Une mare écarlate et visqueuse venait rajouter à la salissure des draps. Enéa n’était plus qu’un vague corps tâché de larges marques violacées, impuissant. Il lui avait administré les anti–douleurs par voie intraveineuse. Elle se détendit assez rapidement, laissant sa tête retomber sur son épaule.
L’heure était venue de lui donner des informations sur ce qu’il allait advenir d’elle.
Il lui avait expliqué, patiemment, qu’elle ne partirait plus jamais de chez lui. Leur destin était scellé par le sang désormais. Il possédait ce qui faisait d’elle une femme à part entière. Tel un ignoble pantin, il brandissait mécaniquement, sous son nez, un bocal qui contenait un bout de viande flasque qui, jadis, avait été son clitoris.
Il lui avait expliqué chaque détail de ce qu’il projetait de mettre en œuvre, pour la rassurer, avait–il eut l’audace de préciser.
Enéa n’entendait plus et ne voyait plus. Elle se blottissait au fond de son infortune, son cerveau ratatiné dans l’ultime recoin de son crâne pour ne pas avoir à ressentir le supplice des sévices qu’il lui infligeait.
Il lui affirmait que son ambition était noble, son vœu le plus cher était de préserver leur alliance. Pour cela, il avait tout prévu. Il ne pouvait prendre le risque de lui faire de nouveau confiance, elle s’était déjà sauvée une fois. Il espérait qu’elle comprenait.
Il avait attrapé le flacon de liquide incolore et y avait introduit la seringue qui avait servi à injecter les antalgiques. L’acide progressait lentement dans le tube, comme une marée montante. Il s’était approché de son visage, tenant la seringue en joug. A la vue de l’instrument, Enéa avait agité la tête dans tous les sens. Il avait été contraint de lui immobiliser le cou avec un bout de corde qui lui restait. Tous ses membres nécessitaient d’être entravés pour le bon déroulement des opérations.
Il planta la seringue dans la pupille rétractée d’Enéa et appuya sur la pompe. L’acide se répandit en une fraction de seconde le long du nerf optique, provoquant un spasme violent dans le bas du dos d’Enéa. Il avait attendu qu’elle cesse de suffoquer pour réitérer son geste dans l’autre œil.
Patient, il avait laissé à Enéa le temps d’encaisser la seconde injection. Il lui murmurait des mots apaisants, empesés de douceur gluante et destructrice.
Dès qu’il eut estimé qu’elle était rassérénée, avec son fidèle poignard, il pratiqua une incision à la base de la gorge, juste à l’entrée de la trachée. Une échancrure profonde qui découvrait les cordes vocales d’Enéa.
Il les lui avait sectionnées d’un geste vif et précis. Le sang pissait sur le lit, mais il n’y prenait pas garde. Enéa s’était évanouie comme si elle avait voulu rester absente de toute cette boucherie. Une bouillie d’excréments avait jailli sous elle.
Il lui fallait cautériser la plaie. A l’issue d’un long laps de réflexion, il avait branché le fer à repasser, et avait appliqué la semelle cuisante sur le sourire béant qui ornait hideusement le cou d’Enéa. Une odeur de graisse cramée avait envahit la pièce. La blessure ainsi soudée, laissait apparaître une boursouflure cramoisie qui zébrait la gorge d’Enéa comme un dos d’âne barrait une route.
Il se sentait épuisé mais heureux. La vie valait la peine d’être vécue malgré tout. Il devait achever son travail avant de se reposer. Il avait rapporté de dessous l’évier de la cuisine, une imposante masse, dérobée des mois auparavant sur un chantier déserté. L’inconscience d’Enéa lui facilitait la tâche. Elle ne serait pas spectatrice du carnage. Elle ne ressentirait aucun mal.
La lourde masse broya l’un après l’autre, les genoux d’Enéa. A chaque coup qui s’abattait, il entendait ses os craquer. Il avait continué ainsi jusqu’à ce que les rotules d’Enéa forment un angle suspect sous sa peau bleuâtre, alors il fut sûr qu’elle ne pourrait jamais plus avoir l’usage de ses jambes.
Dorénavant, elle ne partirait plus de chez lui. Elle aurait besoin de son aide pour accomplir tous les actes du quotidien et il serait à ses côtés pour la servir et la choyer.
Une transpiration corrosive lui piquait les yeux. Son pouls battait des records de vitesse. Il gardait en bouche un goût bileux qui l’invitait à vomir, mais il avait préféré se contenir et, satisfait, s’était assis dans le fauteuil–club, pour admirer son œuvre.
La tempête avait duré trois jours et s’était évaporée avec autant d’aisance qu’elle avait pris corps.
Il avait pris soin de prendre une douche et de se raser avant de mettre le nez dehors.
Enéa était solidement attachée au cadre du lit, il l’avait lavée, comme jadis il l’avait fait pour sa mère, elle ne maquait de rien. Il lui avait placé un bassin sous les hanches pour ses besoins et installé un goutte–à–goutte d’eau en perfusion. Pour le moment il devait sortir, montrer aux voisins que tout allait à merveille et en profiter pour faire quelques achats de nourriture. Quand il rentrerait, il lui préparerait un repas léger et il lui ferait l’amour.