Céline Brenne - Vengeances - texte intégral

In Libro Veritas

Vengeances

Par Céline Brenne

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Table des matières
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Vengeances

Nul ne devait pénétrer dans l'orangeraie sacrée, ni cueillir les précieux fruits, ni surtout les trancher. La légende disait qu'à l'intérieur de chaque écorce,  étroitement blotties, nichaient deux âmes amoureuses. Deux âmes qui s'étaient trouvées, complétées. Et qui espéraient demeurer ainsi, dans la douceur et la béatitude, l'harmonie et la plénitude, jusqu'à la fin des temps.

 

Or, pour une raison défiant tout entendement, cette admirable merveille avait été créée par les Sombres Dieux du Mal. Pour expliquer ce paradoxe, certains, parmi les plus sages, racontaient qu'elle représentait un hommage aux honorables Dieux Blancs, suite à une lointaine guerre remportée par ces derniers. Forcés de montrer leur repentir aux vainqueurs, les Dieux Sombres auraient ainsi réalisé ce jardin fabuleux accompagné de divers sortilèges, et y auraient placé la terrible Bête destinée à en garder l'accès. L'entrée en était donc réservée aux Dieux du Bien eux-mêmes - ainsi qu'à la Bête, afin qu'elle puisse effectuer ses rondes.
On dit aussi que, les premiers temps après la victoire, l'orangeraie était devenue l'un des séjours favoris des Dieux Blancs. Ils aimaient venir flâner parmi les arbres, car la merveille que représentaient les oranges aux âmes réunies les touchait au plus profond de leur être. En constatant que ces fruits, lorsqu'ils étaient tranchés, laissaient s'écouler un jus ayant l'aspect et la saveur du sang, les Dieux Blancs avaient d'abord été surpris.
Mais ce n'était rien comparé au plaisir qu'ils ressentaient en contemplant les orangers dans la splendeur ensoleillée de ces jours du début du monde. Le temps s'écoulait donc ainsi, entre l'insouciance des jeux multiples auxquels s'adonnaient les Dieux du Bien et leurs éternelles promenades parmi les grandes allées au parfum envoûtant...
Après quelques millénaires, pourtant, ils finirent par se lasser du spectacle, et le merveilleux jardin se retrouva, petit a petit, abandonné par ses divins propriétaires. Le  seul être parcourant encore ses allées était le Gardien que les Dieux Sombres lui avaient donné.
Or il est avéré que toutes les créations des Dieux du Mal sont imprégnées de leur noirceur, de façon visible ou invisible. Le Gardien n'y faisait pas exception. Non pas qu'il ne fut plus capable de préserver le précieux jardin contre d'éventuels intrus : la Bête s'acquittait toujours de son rôle avec autant de zèle que lorsqu'elle avait été créée. Mais, alors même que les peuplades mortelles habitant les alentours du jardin disparaissaient — ou, pire ! cessaient de croire en son existence —, alors que les Dieux Blancs espaçaient leurs visites, les aventuriers impudents se faisaient également de plus en plus rares. Et, de ce fait, les dîners du Gardien.
La présence et le contact des Dieux du Bien avaient adouci son caractère. Cela lui permit, dans les premiers temps, de supporter au-delà du possible la solitude et les privations.
Cependant, n'étant plus soumis à l'influence apaisante, les terribles instincts de la Bête refirent surface et, avec eux, sa soif de sang frais. Mais, en ce lieu qu'elle ne pouvait quitter, où trouver subsistance sinon dans les fruits chéris des Dieux, au goût ferreux et amer du sang juste répandu ?
Quand le manque avait atteint l'intolérable, les longs cris de douleurs étant restés sans réponse aucune, le Gardien s'était décidé à mordre un premier fruit défendu. Puis un autre. Un autre... et un autre encore ! Le sang versé calma sa faim. En revanche, il signa la destruction, dans un éclair d'agonie, d'un nombre effrayant d'âmes pures.
Nulle part un tel massacre n'aurait pu passer inaperçu. Encore moins dans ce monde-là, où les êtres vivants n'avaient pas encore oublié de rêver. En un instant, la destruction des âmes fut portée à la connaissance des Dieux Blancs. Ils en partagèrent les douleurs d'agonie et éprouvèrent de la tristesse de savoir ainsi ruinée une partie de l'oeuvre autrefois tant admirée. Un Conseil extraordinaire fut décidé en toute hâte. A peine un siècle plus tard, alors même que le Gardien détruisait de nouvelles âmes dans le seul but de subsister, les Dieux du Bien se réunirent pour débattre du problème, perdant un instant leurs habitudes d'ordre et d'harmonie.
Poignardés par les massacres intolérables, les Dieux des Sentiments Purs et de l'Amour éclataient en sanglots.
Les Dieux de l'Intelligence et du Savoir s'interrogeaient sur les motivations de la terrible Bête, se souvenant vaguement qu'elle avait hurlé de haine avant de passer à l'acte. Les Dieux de la Chasse et de la Juste Rétribution criaient vengeance en brandissant leurs épées et leurs arcs. Et au-dessus d'eux, sur son trône d'or et d'azur, le plus grand et le moins connu d'entre eux, l'Unique et le Multiple contemplait ses enfants, les yeux tristes. Puis sa main droite se leva et le silence se fit.
Une simple question s'imposa alors aux esprits tourmentés des Dieux Blancs : « Comment arrêter ceci ? »
Car nulle divinité n'était omnisciente en ce monde.
Béats de stupeur devant tant de sagesse, chacun prit le temps de la réflexion avant de répondre. Les Dieux des Sentiments Purs et de l'Amour plaidèrent pour le pardon et suggérèrent que le temps calmerait le terrible tempérament de la Bête. Les Dieux de l'Intelligence et du Savoir s'excusèrent en disant qu'ils n'avaient encore que trop peu d'informations pour conclure. Les Dieux de la Chasse et de la Juste Rétribution préconisèrent la mort de la créature, en laquelle ils voyaient un ennemi. Et puisque, pendant ce temps, l'horrible Bête poursuivait ses ravages, puisque la douleur des Dieux, malgré tous leurs pouvoirs, leur était devenue intolérable, l'Etre Suprême fit pencher la balance en faveur de l'exécution. Alors, le Dieu du Courage, le plus fort après l'Unique, fut désigné pour aller terrasser le monstre.
 
Le chemin jusqu'à l'orangeraie ne fut guère long pour ce héros des Dieux Blancs. Car, et cela est vrai également pour les divinités, on se désintéresse toujours plus rapidement de ce qui nous est le plus proche, le plus coutumier. Lorsque le Dieu du Courage approcha enfin des grilles, la Bête l'attendait déjà.
Ce ne fut pas elle qui attaqua en premier : les Dieux Sombres l'avaient créée pour qu'elle préserve l'Orangeraie Sacrée au service des Dieux du Bien, non pour les en chasser. Mais lorsque le Héros sortit son glaive et partit à l'assaut, elle fut bien obligée de se défendre contre lui !
Le combat qui s'ensuivit est une légende à lui seul et exigerait de nombreuses heures afin d'être correctement raconté. Car la Bête avait une puissance telle que seul un Dieu pouvait la détruire. Néanmoins, il suffit de savoir qu'aucune créature ne pouvait résister longtemps à la force d'un Dieu, et encore moins à celle du Dieu du Courage.
La Bête fut donc anéantie... mais pas le Gardien.
En effet, sachant que leur créature ne pouvait être invulnérable, les Sombres Dieux du Mal avaient prévu un sortilège afin que le Jardin ne soit jamais privé de protecteur. Ainsi, quiconque tuait le Gardien était condamné à prendre alors, immédiatement, sa place. Avaient-ils, dans leurs terribles esprits maléfiques, pressenti ce qu'il advint finalement ?
Le Dieu du Courage subit de plein fouet le sortilège d'asservissement.
Il devint le nouveau Gardien de l'Orangeraie Sacrée et, sous l'influence du maléfice, rejoignit les légions des Forces Sombres. Cette alliance contre-nature le précipita dans la folie et, du fait de cette folie, il jugea les Dieux Blancs coupables de sa déchéance, il leur voua toute sa haine et son ressentiment.
Emprisonné ainsi que l'avait été le précédent Gardien, il ne trouva d'autre exutoire qu'en détruisant, à son tour, les fruits sacrés. Car il savait, au plus profond de son être, que seul l'Unique était capable de le vaincre. Et cet adversaire-là ne se présenterait jamais, préférant endurer la douleur que subir à son tour l'enchantement des Dieux de Mal.
Depuis ce temps et chaque jour, des âmes pures meurent au sein même de l'Orangeraie Sacrée des Dieux du Bien.